Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AUSTRALIE

La chute du gouvernement travailliste

Inprecor (première série) n° 39, 5 décembre 1975 · p. 28-29 · 1 398 mots

Grande-Bretagne Syndicalisme

La bourgeoisie australienne semble avoir fait une importante erreur de calcul politique. Elle a atteint son objectif immédiat: le gouvernement travailliste du Premier ministre Gough Whitlam a été limogé et de nouvelles élections; législatives organisées le 13 décembre. Mais la façon dont le gouvernement travailliste a été renversé pourrait bien entrainer une nouvelle période prolongée de mobilisations ouvrières et éventuellement même la réélection des travaillistes le 13 décembre prochain. Le limogeage de Whitlam ne trouve pas de précédent dans l'histoire australienne. Pour la première fois, le gouvernement d'un parti disposant toujours de la majorité à la Chambre des Députés a été renversé avant la fin de son terme. Cela fut fait par le biais de manoeuvres parlementaires compliquées que la direction du Parti travailliste qualifie de "coup d'Etat sans versement de sang". Le Parti travailliste avait une majorité absolue de 65 sièges sur les 127 de la Chambre des Députés. Au Sénat, cependant, la coalition d'opposition Liberal-Country a utilisé sa force au Sénat pour bloquer l'acceptation du budget national présenté par le Parti travailliste et qui avait déjà été approuvé par la Chambre des Députés. L'opposition bourgeoise a expliqué clairement qu'elle n'accepterait de faire passer le budget que si Whitlam acceptait de nouvelles élections. Les troisièmes en trois ans. Whitlam refusa, déclarant que le gouvernement travailliste continuerait à fonctionner avec ou sans budget. Il espérait apparemment sauver sa place en s'engageant lui-même dans quelque manoeuvre parlementaire. Mais la classe ouvrière australienne avait d'autres idées. Le 11 novembre, Sir John Kerr, gouverneur général (anciennement le représentant de la Reine de Grande-Bretagne, position à laquelle il fut nommé par Whitlam luicoalition Liberal-Country, premier ministre par "intérim'' et organisa de nouvelles élections.

nouvelles du mouvement ouvrier et de l'Internationale

Les éléments qui ont motivé une action aussi précipitée de la part de la bourgeoisie sont assez clairs. L'Australie traverse une profonde crise économique. Le taux annuel d'inflation est de plus de 12% ; il y a plus de 300 000 chômeurs (plus de 5% de la population active), une augmentation de 100% depuis l'an passé. Plusieurs entreprises australiennes importantes ont fait faillite et d'autres sont au bord de la faillite. Le gouvernement travailliste a tenté de faire face à la crise en bloquant les salaires, en ne prenant aucune mesure visant à réduire le chômage et en accordant d'importants subsides aux firmes capitalistes en danger de disparition. Parallèlement, les dépenses sociales ont été coupées et le niveau de vie des travailleurs réduit. Il y a une certaine ironie dans le fait que le budget que le Sénat a refusé demandait des coupes supplémentaires dans les dépenses publiques et une hausse des impôts des travailleurs. Cependant, malgré cette politique du gouvernement travailliste, la situation économique ne s'est pas améliorée. Ce qui est plus important, c'est que les travaillistes n'ont pas été capables d'empêcher les travailleurs d'entreprendre des actions directes pour défendre leur niveau de vie. Du point de vue de la bourgeoisie, le gouvernement travailliste a été un échec à deux niveaux: économiquement, il n'a pas été suffisamment efficace ; politiquement il n'a pas réussi à contenir les travailleurs. Ce dont la bourgeoisie a maintenant besoin, c'est d'un gouvernement fort qui puisse affronter directement la classe ouvrière, tâche pour laquelle le gouvernement travailliste n'est pas adéquat. D'où la nécessité de laisser tomber Whitlam. En même temps, la politique menée par le gouvernement travailliste de défense ouverte du capitalisme ont eu pour effet de miner radicalement le soutien à Whitlam, "Nous sommes venus au pouvoir pour sauver le système" déclarait Bob Hawke, président de la Confédération syndicale australienne lors d'un meeting travailliste à Sydney le 30 octobre. Et le ministre des Finances travailliste, Bill Hayden, expliquait pour défendre son budget: "La relance du secteur privé est essentielle". Cette politique ouvertement droitière - appliquée avec un manque de subtilité qui n'est pas caractéristique de la bureaucratie travailliste dans les pays capitalistes avancés - a donné à la coalition Liberal-Country l'espoir de battre le Parti travailliste dans des élections législatives. Des sondages faits peu avant le limogeage de Whitlam indiquaient que le soutien au gouvernement avait profondément baissé. La bourgeoisie a donc apparemment pensé que le moment été venu de liquider Whitlam - par n'importe quel moyen. Mais la procédure bureaucratique et non démocratique adoptée a déplacé l'axe de la bataille

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politique. Les travailleurs australiens ont vu - à juste titre - la mesure du Gouverneur général Kerr comme une attaque non seulement contre la direction travailliste mais contre tout le mouvement ouvrier. La riposte fut immédiate. Quelques heures après le limogeage de Whitlam, des grèves et des meetings spontanés eurent lieu. Environ 3000 personnes manifestèrent à Sydney, 5 à 10 000 à Melbourne, 2000 à Canberra, 3000 à Perth. Trois jours plus tard, le 14 novembre, eurent lieu les plus larges manifestations politiques en Australie depuis les plus forts moments du mouvement contre la guerre du Vietnam. Et cette fois les manifestations étaient largement à composition ouvrière. Environ 400 000 ouvriers firent grève à Melbourne, le seconde ville du pays. Le port fut presque complètement fermé, ainsi que les usines automobiles et métallurgiques et que de nombreuses autres usines. Des dizaines de milliers de personnes participèrent à un meeting dans le centre de la ville. Plus de 12 000 personnes manifestèrent à Brisbane, et plus de 10000 à Adélaide. Dans la plupart des cas. le ton des manifestants était beaucoup plus anti-Fraser que pro-Whitlam. Ceci n'est pas surprenant car l'hostilité de la direction travailliste à la mobilisation de la classe ouvrière continua, merne quand cette mobilisation visait à défendre le Parti travailliste lui-même. "Je ne pense pas qu'un arrêt national et des grèves soient des mesures sages", a déclaré Bob Hawke, après les premières mobilisations protestant contre le limogeage de Whitlam. Il continua : "Nous sommes déterminés à défendre la loi et l'ordre, à suivre les traditions et les coutumes habituelles - contrairement à l'opposition. Nous ne devons pas remplacer le processus démocratique par la violence et l'anarchie dans les rues. Bien sûr, je suis bouleversé; mais il ne s'agit pas seulement de la chute du gouvernement travailliste ; je suis inquiet pour l'avenir de ce pays. Ce qui s'est passé aujourd'hui pourrait libérer des forces dans ce pays comme nous n'en avons jamais vues. Nous sommes au bord de quelque chose de terrible et il est donc important que le peuple australien réponde à sa direction". Quant à Whitlam, il semblait un peu étonné et déçu par la performance du représentant de sa Majesté. "La Reine n'aurait jamais fait ça" balbutia-t-il; "'Soyons francs, la Reine ne l'aurait jamais fait!" Mais indépendamment de la foi touchante de Whitlam en Elisabeth et de la crainte de Hawke de se trouver au bord de quelque chose de terrible, la direction travailliste - pour la simple raison de se maintenir en fonction - a été obligée de lancer une campagne électorale inhabituellement vigoureuse, dénonçant la direction Liberal-Country comme une bande de voleurs et de putschistes. La campagne travailliste fut lancée officiellement le 24 novembre lors d'un meeting à Sydney. 30000 personnes y participèrent, ce qui représente le plus grand mee-

MASTERS

TOUCH

Whitlam ting électoral de l'histoire de l'Australie, Un sondage publié le 23 novembre révéla que 56% des votants "indéterminés" penchaient du côté du Parti travailliste et seulement 29% du côté de la coalition Liberal-Country. Il est significatif que les gens placent la façon dont le gouver nement a été limogé et non pas la crise économique comme problème central - à plus de 2 contre l, Le problème auquel est confrontée la direction réformiste travailliste est de mener une campagne assez active pour être réélue, mais en même temps de contenir la combativité de la classe ouvrière, Ceci ne sera pas facile. Il n'est pas impossible que la décision de la bourgeoisie de limoger les travaillistes par une manoeuvre aussi brutale ait comme effet de ramener les travaillistes au gouvernement avec une majorité encore plus grande. Mais même si les inepties de la direction liste permettent une victoire de la coalition Liberal-Country - qui serait une défaite pour la classe ouvrière - la polarisation et la mobilisation ouvrière déclenchées par la manoeuvre auront des effets prolongés - et pour la bourgeoisie extrêmement négatifs - sur la vie politique nationale. C'est en cela que réside l'erreur de calcul de la bourgeoisie.

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TK

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