Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

YOUGOSLAVIE

Le point d'une situation confuse

· Inprecor (première série) n° 39, 5 décembre 1975 · p. 24-27 · 2 910 mots

Europe de l'Est URSS et Russie Stalinisme

C.VERLA Les grandes purges contre les Croates en décembre 71 avaient marqué en Yougoslavie un tournant: aux lendemains du l0ème congrès de la Ligue des communistes yougoslaves (maijuin 1974) nous analysions les principales mesures prises depuis fin 71 permettant de cerner les grands traits de l'orientation impulsée par la direction titiste (1), en soulignant les limites de ce tournant. Il s'agissait d'abord et avant tout d'une volonté de reprise en main policière d'une situation socialement explosive combinant les tares d'une société bureaucratique et celles du soi-disant "socialisme de marché". Quelques 16 mois après ce congrès, la direction de la LCY vient de relancer une vaste campagne nationale de dénonciation des "ennemis de la Yougoslavie", particulièrement centrée sur les "néo-kominformistes" et leurs "alliés étrangers". Depuis lá mi-octobre, discours et arrestations se multiplient, des procès se pré-

Page 25

parent (on estime à Zagreb à plus d'une centaine les récentes arrestations dans cette seule ville (2). La pratique de la calomnie, si ce n'est des procès truqués aux preuves pré-fabriquées étant largement répandue en Yougoslavie, il convient de mesurer dans quel contexte interne et international se déroule cette nouvelle vague de purges pour essayer d'y voir plus clair sur ce qu'elle recouvre. Certes, la production industrielle interne s'est considérablement développée et ne connait pas les signes de récession des économies de marché capitalistes (augmentation de 10, 7% de la production industrielle en 74 par rapport à 73): de ce point de vue, la volonté de contrôler centralement les grands investissements afin de redresser les effets négatifs de la réforme de 65 commence à porter ses fruits. Les branches de l'économie que la décentralisation et les mécanismes de marché avaient sacrifiées (matières premières, énergié, matériaux non ferreux) ont reçu la priorité et se sont effectivement développées alors que dans la période juste postérieure à la réforme de 65 on avait assisté à l'augmentation d'importations de ces produits de base alors même que les ressources du pays n'étaient pas exploitées. La Yougoslavie subit durement les effets de la récession des pays capitalistes, en particulier européens avec lesquels elle a des relations commerciales privilégiées. Le déficit de la balance commerciale n'a fait que s'accroftre en conséquence de la chute des exportations vers ces pays. (3) En outre, la menace de voir revenir le million de travailleurs yougoslaves employés dans les pays capitalistes soumis aujourd'hui à une sévère récession préoccupe considérablement les autorités yougoslaves. Quelques 80 000 travailleurs sont revenus de RFA en 74 et la crainte est grande que le rythme ne s'accroisse rapidement. Quand on sait que le chômage interne approche les 500 000 (4) (10% de la population active) en résultat direct de l'application de la réforme (laisser sanctionner par les lois du marché la "rentabilité"' des entreprises), on comprend pourquoi le gouvernement yougoslave a décidé une vaste politique d'investissements (augmentation de quelques 50% en 74 par rapport à 73) et la recherche de crédits étrangers pour les financer. A côté de cette politique de développement, une série de mesures visent à résoudre le problème de l'emploi: un soutien aux investissements privés des petits propriétaires agricoles (près de la moitié des travailleurs yougoslaves à l'étranger sont des paysans qui ont gardé leurs terres et ont le droit de ramener des machines agricoles sur la base de leurs gains à l'étranger), et du petit commerce. Enfin, certaines communes ont expérimenté une nouvelle forme de financement d'investissement à partir des fonds accumulés par les travailleurs émigrés: ceux-ci peuvent participer sous forme de prêts remboursables avec intérêts aux investissements nécessaires à l'ouverture de petites entreprises où ils auront au retour en Yougoslavie une priorité d'embauche. Ces expériences se développent dans les parties les plus pauvres du sud de la Croatie qui connaissent un fort taux d'émigration. A Arzano, par exemple l'initiative a été prise par les autorités locales et le conseil ouvrier de l'usine textile de Pionirka qui ont réussi à collecter auprès d'un millier de travailleurs yougoslaves en Allemagne Fédérale 200 000 DM en quelques semaines. (5) Au-delà de ces constats, trois grands problèmes exigent des choix d'orientation politique qui font actuellement l'objet de controverses aigues en Yougoslavie: les contradictions de l'agriculture, l'augmentation considérable du coût de la vie (25%cette année en plus que l'an passé), la question de l'emploi. On sait que pour montrer son obédience à Staline, Tito avait ordonné la collectivisation forcée des terres en 1947. La rupture avec le Kominform en 48 exigea pour le régime de renforcer la cohésion de sa base sociale marquée par l'alliance du prolétariat et de la paysannerie pauvre (représentant en 38 quelques 75% de la population et 38% aujourd'hui). L'introduction - si limitée soit-elle - de l'autogestion d'une part, et d'autre part le renoncement en 1953 à la collectivisation forcée dont les effets étaient aussi dramatiques que dans l'URSS de 1927 furent les principales mesures internes répondant à cet objectif. Il ne s'agissait pas pour autant de favoriser la propriété privée du sol: pour empêcher le développement d'une classe de paysans riches, la propriété privée était limitée à 10 hectares. En outre, et ce jusqu'à la réforme de 1965, la possession privée de moyens de production dans le secteur privé était très fortement taxée pendant que les investissements les plus modernes se développaient dans le secteur socialisé: ainsi, alors que 80% des terres sont privées, 40 000 tracteurs sur 45 000 étaient en 1963 à la seule disposition du secteur public. La réforme économique allait favoriser une certaine privatisation de l'économie (6) allégeant les impôts pesant sur le secteur privé sans pour autant remettre en cause ni la limitation des 10 ha, ni celle de l'emploi de 5 travailleurs au maximum dans les entreprises privées. Les pressions pour tourner la loi et la remettre en cause n'en furent que plus grandes: si désormais il était possible à un paysan d'acheter un tracteur quelle rentabilité cela avait-il si la terre restait limitée à 10 ha ? Beaucoup de paysans allèrent donc louer leur tracteur sur d'autres terres... Et nombreux furent les idéologues du "marché socialiste" pour affirmer l'incohérence des mesures prises et prôner l'extension de la propriété privée. On a vu que l'exode de paysans allant s'embaucher à l'Ouest s'était accompagné de mesures visant à ne pas accroitre le chômage à leur retour, et à stimuler quelque peu la productivité de leurs terres : 175 000 tracteurs privés contre 200000 tracteurs dans le secteur socialisé à la fin de 1974 (7). La direction rougoslave n'a pas pour autant cédé

Page 26

sur la question fondamentale : l'objectif reste à ses yeux l'extinction du secteur privé, peu rentable, l'incitation des paysans privés à s'associer aux entreprises collectives et par la démonstration de sa supériorité, les gagner à la socialisation. Les mesures prises dans ce sens sont l'extension de tous les droits des travailleurs sécurité sociale assurance vieillesse, droits politiques de représentation dans des organes d'autogestion... )à tous ceux qui s'associent aux fermes collectives ou donnent leurs secteur public. A l'encontre de ceux qui s'opposaient à toute intervention des pouvoirs centraux dans l'économie en général et l'agriculture en particulier, un Plan Vert pour 5 ans a péniblement été décidé en 73, visant à augmenter la productivité du secteur agricole et à diminuer d'autant la dépendance de la Yougoslavie à l'égard des importations sur ce plan. Les résultats désastreux de l'année 1975 ne sont pas seulement dus à des problèmes de climat et font rebondir le débat d'orientation: la réalité est que les paysans n'ont pas répondu aux incitations des pouvoirs publics dans le sens de la collectivisation. Bien au contraire, leur attitude a été de profiter de toutes les mesures favorisant la propriété privée en escomptant une libéralisation ultérieure des lois sur la terre. Le résultat est la multiplicité des petites propriétés (la taille moyenne des terres privées est de 3, 9 ha et la tendance est à l'augmentation du nombre des terres inférieures à 5 ha par le jeu des partages entre enfants, avec en outre une diversification des cultures réalisées sur une même terre pour l'auto-consommation des familles: c'est-à dire un immense gaspillage social. La décision des pouvoirs centraux d'augmenter les prix agricoles pour favoriser le développement de l'agriculture n'a fait qu'augmenter le coût de la vie pour les travailleurs sans permettre pour autant l'augmentation de la productivité des terres. Il faudra cette année augmenter les importations de blé et donc accrottre encore le déficit actuel de la balance commerciale... Les tensions politiques reflétant les diverses orientations possibles face à cette situation catastrophique ne font que s'accentuer: la direction titiste reste pour l'instant fidèle à sa politique mais le caractère bureaucratique du régime empêche fondamentalement de convaincre les paysans à en soutenir l'orientation. Dès lors, deux autres choix sont possibles et s'affrontent en coulisses voire publiquement dans la presse: ceux qui préconisent une orientation plus sévère allant dans le sens de contraintes contre le secteur privé ( ce qui ne garantit pas à soi seul le redressement des autres problèmes pesant sur l'emploi et les salaires des travailleurs et comporte en outre le danger d'aiguisement des conflits avec les paysans); enfin il y a ceux qui préconisent clairement l'arrêt de toute limitation à la propriété privée dans les campagnes afin de rendre les terres privées plus productives (ce qui peut stimuler le développement d'une couche de "koulaks" qui ne serait pas pour autant - en Yougoslavie pas plus que dans l'URSS des années 20 -acquise au régime...).(9) La débat d'orientation n'est en rien réglé et rejailli bien évidemment de l'agriculture vers l'ensemble des structures sociales et des autres choix politiques: centralisation économique ou non, et quelle centralisation ? De façon parallèle aux débats sur l'agriculture, les diverses solutions au problème du chômage et à l'augmentation constante du coût de la vie et des inégalités sociales sont l'objet d'âpres controverses. Le tournant de 71 n'a en effet rien réglé: la direction titiste s'est efforcée de recentraliser la Ligue des communistes qui avait subi tous les effets combinés d'une bureaucratisation et d'une décentralisation: les conflits entre les diverses Républiques étaient - et restent - à la mesure de la volonté de chaque bureaucratie régionale d'avoir la plus grande part de pouvoir d'une part et de l'autre de l'accroissement des inégalités de développement économique liées à la réforme. Les purges ont été les solutions toutes provisoires à l'éclatement. Le contrôle plus sévère de la direction sur les membres du Parti, la discipline imposée sur la vie politique et culturelle, la répression de toute opposition devait s'accompagner d'un plus grand contrôle de la LCY sur l'économie, parallèlement au poids renforcé de l'armée dans l'Etat. Le 10ème congrès a critiqué ouvertement ceux qui "entretenaient des illusions selon lesquelles le marché allait résoudre tous les problèmes de soi-même' (discours de Kardeli. In "Questions actuelles du socialisme" N° 112 de juin 73). On y a aussi largement dénoncé les forces "technico-bureaucratiques, et les forces bourgeoises libérales " (Ibid. ) existant réellement en Yougoslavie, on a même relancé récemment le projet de légaliser le droit de grève des travailleurs contre ces forces au niveau des entreprises (10). Ceux qui préconisaient une centralisation sur la base de l'autogestion et allant à l'encontre des lois du marché ont été réprimés: ce sont les étudiants et les professeurs marxistes de gauche, entre autres les animateurs de la Revue philosophique "Praxis". Pour eux, le dilemme planification bureaucratique ou autogestion plus marché était surmontable. Mais cela impliquait la suppression du monopole politique de la LCY, une véritable démocratie ouvrière donnant aux travailleurs un poids central et les moyens de prendre et d'appliquer collectivement les choix essentiels. D'un autre côté, la bureaucratie titiste refuse également deux autres voies : la suppression de l'autogestion (dans ses limites actuelles c'est-àdire avec une certaine décentralisation laissant place au marché) à savoir le retour pur et simple à une planification impérative et bureaucratiquement centralisée du type de celle de l'URSS serait profondément impopulaire et se heurterait à la fois aux réactions des travailleurs et à celles des bureaucrates des diver-

Page 27

ses entreprises et Républiques qui ont pris du poids dans la décentralisation...

: l'éclatement de la Fédération qui signifierait la perte du pouvoir central: mais la bureaucratie titiste se trouve là confrontée aux conflits des nationalités en Yougoslavie: le prix à payer pour un régime bureaucratique et en même temps décentralisé c'est que les Républiques les plus riches ne veulent plus "payer"' pour les autres. Les dirigeants croates en 71 voulaient garder leurs devises d'autant plus que les banques fédérales (en Serbie,..) n'accordaient guère leurs crédits sur des bases contrôlées par l'ensemble des intéressés. Pour répondre à ces tensions, la bureaucratie titiste combinera un plus grand fédéralisme de ses institutions avec une répression accrue des opposants à sa politique: les Républiques et provinces seront représentées de façon plus paritaire dans tous les organes d'Etat. Après 68 des armées territoriales sous direction de chaque République vont même être instituées parallèlement à l'armée fédérale. Mais on a en même temps limogé les plus "nationalistes" de chaque République et l'on relance aujourd'hui de nouvelles purges contre les "libéraux" croates... (11) Sans avoir supprimé les inégalités régio"On a découvert récemment plusieurs organisations illégales. Elles ont des plate-formes kominformistes (...) et ont le soutien d'anciens kominformistes qui furent exclus du parti autrefois (...). Le matériel qui a été saisi ne prouve pas qu'un fort mouvement de ce type existe, mais prouve l'existence d'une orientation favorable à l'adhésion au camp soviétique, ce qui signifierait (...) construire le socialisme sur la base de la propriété d'Etat et appartenir à toutes les organisations du Pacte de Varsovie et du COMECON"' (Discours de Bakaric. "Vjesnik", Zagreb, 23.10.75). Une première remarque s'impose : nulle preuve n'a été donnée jusqu'alors des liens des groupes arrêtés avec l'URSS. Il est fort possible que derrière l'accusation de "kominformisme" il y ait en réalité tous ceux qui sous une forme ou une autre préconisent à la fois l'opposition au au régime actuel et une recentralisation. Certains peuvent même être des nostalgiques du centralisme stalinien sans être pour autant aujourd'hui en faveur des liens avec l'URSS. Les tentatives venant de l'URSS d'infiltrer certains groupes et d'attiser les troubles internes à la Yougoslavie sont certes possibles : les journaux yougoslaves ont affirmé sans que nous ayons pu le vérifier, que des émissions de radio à partir de pays du "glacis soviétique" étaient systématiquement dirigées vers la population de Bosnie-Herzégovine afin d'attiser les conflits nationaux. Et l'on imagine aisément l'intérêt que porte l'URSS à l'après-titisme et l'espoir d'un retour de la Yougoslavie dans le giron soviétique sur la base d'un accroissement des tensions internes et de la victoire d'une aile centraliste. Mais cela est loin d'être acquis 28 ans après la rupture avec Staline. La reprise en main d'une situation explosive par l'armée yougoslave elle-même ne serait aucunement synonyme de retour dans le giron soviétique.

Il est certain que la Yougoslavie est, face aux visées soviétiques pour la conférence un des principaux obstacles à l'obtention d'une déclaration commune. Mais ce n'est pas nou-

Get si avant une telle conférence les tensions se multiplient avec l'URSS, elles ne suffisent pas à expliquer la campagne "anti-kominformiste!!: les rapprochements récents de la Yougoslavie avec la Chine et l'Albanie, l'opposition constante de la Yougoslavie à toute affirmation d'une politique commune des PC et à toute dénonciation d'un quelconque parti par les autres sont suffisamment clairs pour que la campagne interne ne fasse que confirmer à l'URSS ce qu'elle sait déjà. Si donc, marginalement, il est possible que cette campagne s'adresse à l'URSS ou vise à réprimer quelques activités pro-soviétiques, l'essentiel est sans doute ailleurs. Ailleurs, c'est-à-dire dans l'amalgame. Il est impopulaire en Yougoslavie d'être "kominformiste". Monter en épingle le danger de ce côté-là vise sans doute à faciliter la répression en général en évitant que les débats sur l'avenir du socialisme yougoslave n'éclatent davantage au grand jour en entrant en résonnance avec des forces sociales. Ce sont bel et bien les "opposants de tous bords", "kominformistes, nationalistes, libéraux' selon les étiquettes officielles qu'il s'agit de réprimer parce que l'ensemble des tensions sociales que la politique de Tito a suscitées ne sont en rien résolues. (1) Cf. INPRECOR N°3 "Yougoslavie, vers la reprise en main", juillet 1974. Voir aussi la revue IVème Internationale, N° 3, 15 juillet 1972 et l'article de Critique de l'Economie Politique N° 7/8 : "Yougoslavie : capitalisme ou socialisme ?" de C. Samary. (2) Cf. Le monde du ler novembre 1975. (3) Le déficit du commerce dans les 8 premiers mois de 1975 était de 2 583 millions de dollars dont 1 500 millions représentent le déficit avec le Marché commun et le reste le déficit avec les pays producteurs de pétrole essentiellement, (4) L'annuaire officiel des statistiques yougoslave donne 478 000 pour 1974 (Index : Belgrade février 1975). Cf. aussi Ekonomska Politika du 17 février 1975. (5) Cf. Ekonomska Politika du 20/1/1975 (6) Cf. C.E.P., N° 7/8, article cité. (7) Cf. Borba 9/7/1975 (8) Par exemple, un tiers des terres cultivées en blé par le secteur socialisé ou en coopératives produisent 50% du blé. De même, un quart des terres cultivées en mais sont socialisées et produisent 40% de la production totale. Ci. Ekonomika Poljoprivrede, Belgrade, N° 11/12 - Novembre-décembre 1974. (9) Cf. Borba du 19 mai 1975 et du 25 juin 1975, Dusan Petrovic, dirigeant des syndicats yougoslaves attaque les "dogmatiques qui, avec de bonnes ou de mauvaises intentions prêchent l'abolition du secteur privé". (10) Cf. Vecernje Novosti - Belgrade - 18 mars 1975. (11) Cf. l'arrestation de journalistes et d'avocats ayant défendu les Croates emprisonnés en 1971.

Une erreur sur cette page ?