le marche
E. MANDEL commun
à pas de fourmi
Depuis la création de la CEE, il était clair que le Marché commun représenterait un stade transitoire dans le développement de l'impérialisme ouest-européen. Trois tentatives successives "d'union européenne" sous l'hégémonie d'une seule puissance impérialiste, l'allemande, durant la période 1900-1918; la française, sur la base du Traité de Versailles dans les années vingt; de nouveau l'allemande dans la période 1938-1944) se soldèrent par un échec. Le capital ouest-européen tenta alors de réaliser cette union non plus sur la base de la domination militaro-politique d'une seule puis -sance mais pas l'alliance des puissances les plus importantes. La nécessité objective de cette union provient de l'internationalisation croissante des forces de production, c'est-à-dire la contradiction croissante entre, d'une part, le degré de développement de ces forces, la capacité productive des grandes entreprises, le marché écoulant leur production, la socialisation objective (interdépendance technique) de la vie des entreprises par delà les frontières, et le maintien de l'Etat bourgeois national d'autre part. La difficulté objective pour surmonter cette contradiction dans le cadre du mode de production capitaliste à son stade impérialiste, réside dans le fait que la propriété privée et la concurrence ne permettent pas de sacrifier les intérêts particuliers essentiels de certains groupes de capitalistes à l' "intérêt commun'' de la classe bourgeoise, Tant que les moyens de production restent la propriété privée de bourgeois allemands, français, britanniques, italiens, belges, hollandais, la "bourgeoisie européenne" et "l'intérêt européen" resteront des abstractions sans le moindre contenu. La possibilité objective de l'union européenne sur une base capitaliste réside donc justement au niveau de l'interpénétration internationale des capitaux. Dans la mesure même où apparaissent des multinationales européennes, qui ne sont plus la propriété exclusive de capitalistes d'une nationalité particulière, mais bien la propriété commune des capitalistes hollandais et allemands, italiens et anglais, français et belges, si d'autres nationalités ne s'y nêlent pas de surcroft, dans cette mesure, le poids de l'intérêt commun croit par rapport à l'intérêt particulier, à l'intérieure de la bourgeoisie européenne. Les concepts de "capital européen" et de "bourgeoisie européenne" reçoivent un contenu concret. La CEE apparut alors que les "multinationales européennes" n'étaient pas encore nombreuses, et que leur importance était encore limitée. Depuis lors, leur nombre et leur poids a augmenté mais bien plus lentement que les partisans d'un Etat fédéral ouesteuropéen ne le prévoyaient. De là vient qu'à la veille de la récession économique générale de 1974-75, la CEE n'avait pas encore dépassé ce stade intermédiaire. Fédération d'Etats ou Etat fédéral Cependant, au stade du capitalisme tardif, l'Etat joue un rôle de plus en plus important dans la vie économique capitaliste. L'illusion que les grands monopoles, multinationales inclues, "n'ont plus besoin de l'Etat" vaut seulement en période de croissance économique rapide et de haute conjoncture. Lors d'une dépression économique aigue, ces messieurs tendent la main pour se répartir les subsides de l'Etat ainsi que les commandes de celui-ci, de la même manière que les firmes moins importantes (ex. en Belgique : AKZO, ACEC/ Empain et ACEC/Westhinghouse; en Angleterre: British Leyland et Chrysler; en France: Rhône-Poulenc; etc.) Savoir quel Etat vient en aide à quels monopoles, sous guelles formes et avec guelles conséquences, c'est et cela reste une question déterminante dans le contexte de la concurrence internationale qui règne parmi le grand capital. C'est valable aussi pour la tendance immanente du capitalisme tardif à s'orienter vers une plus grande coordination économique et une programmation plus poussée entre l'Etat et les monopoles. Les monopoles multinationaux n'ont pas intérêt à une programmation économique nationale. Ils peuvent souffrir d'un protectionnisme national. Aussi exigent-ils une programmation et un protectionnisme appliqués à un espace géographique plus vaste. La CEE se trouve donc depuis des années à mi-chemin entre un Etat "national" économiquement fort et un Etat fédéral fort économiquement souverain. Mais une telle fédération, lâche et faible, est peu efficace économiquement et pas à la hauteur pour intervenir à grande échelle. De là l'alternative. Ou bien on en revient au protectionnisme national du temps de crise; ou bien on va de l'avant vers un Etat fédéral européen. La récession actuelle a mis le dilemme en lumière. Mais elle ne l'a pas résolu. Le rapport Tindemans (demandé en 1974 au premier ministre belge par ses 8 collègues européens) est plus un aveu d'impuissance qu'un choix clair entre la désintégration croissante ou la consolidation définitive de la CEE,
Désintégration ou consolidation?
La CEE est originellement une union douanière, c'est-à-dire une aire de libre circulation des marchandises. Cela a amené un glissement de la localisation des entreprises (dont le capitalisme belge a largement profité dans les années 60), ce qui fit nattre le souhait d'une union monétaire et économique. Les six membres initiaux de la CEE désiraient réaliser cette union pour 1980. Une monnaie
commune (qui servirait, à côté ou même en lieu et place du dollar, de base au système monétaire international), un budget européen commun, une politique de crédits commune, tout cela mène inévitablement à un taux d'inflation commun, à un système de revenus commun, à une politique commune d'investissements, d'emplois et de travaux publics. Cela mène donc à un gouvernement commun et à un Etat fédéral. C'était la voie que les fédéralistes bourgeois et réformistes du mouvement ouvrier préconisaient et préconisent toujours. La condition principale pour réaliser un tel projet est d'homogénéiser de plus en plus le développement économique: les taux de croissance de la production, les taux d'inflation, les augmentations des revenus doivent être comparables d'un pays à l'autre. Cela semblait être de plus en plus souvent le cas durant les années '60'. Mais aujourd'hui, les "Neuf'' n'en sont absolument plus là. La Grande-Bretagne et l'Italie connaissent un degré d'inflation bien plus élevé, un recul croissant des salaires réels et du niveau de une croissance bien plus faible de la productivité et de la production industrielle que l'Allemagne de l'Ouest, la France et le Benelux. Le Danemark et l'Irlande sont aussi bien plus fragiles du point de vue économique. Cela a supprimé la possibilité d'union monétaire économique à court et à moyen terme, sauf si l'Allemagne, et dans une moindre mesure la France et le Benelux, étaient prêts à financer à grande échelle le deficit de la balance des paiements des Britanniques et des Italiens (entre autres, par la création d'une réserve commune d'or et de devises pour une monnaie ouest-européenne commune). La possibilité d'une union monétaire ouest-européenne a disparu avec le niet d'Helmut Schmidt dans ce domaine, avec le manque d'audace de la bourgeoisie ouest-allemande. Elle n'a pas osé proposer des réserves d'or et de devises communes en échange d'un désistement de la part des capitalistes français, britanniques et italiens de leur souveraineté financière et économique. Partenaires "riches" et partenaires "pauvres" Il restait en 1974 comme seule issue une combinaison d'union douanière pour les "neuf" et d'union monétaire de plus en plus étroite pour les "cinq riches" (Allemagne de l'Ouest, France Benelux). Cette "solution'' intermédiaire, semidésintégration et semi-consolidation fut défendue par Willy Brandt à Paris. Depuis lors, elle connut un commencement de réalisation quand le franc français fut réintégré dans le "serpent" monétaire où les diverses monnaies fluctuent ensemble par rapport au mark allemand. Le rapport Tindemans traduit cette "solution" intermédiaire pragmatique, en langage politique. Comme le résume l'hebdomadaire du SPD, "Worwärts" dans son numéro du 15 janvier
1976 : ce rapport aurait aussi bien pu être écrit par Helmut Schmidt lui-même. Le reste est du camouflage idéologique. Bien sûr, il y a des passages en faveur d'une union monétaire et économique générale (mais quand? Comment? Cela reste dans le vague). Aussi, la bourgeoisie britannique est-elle furieuse. Bien sûr, il y a encore une allusion à un parlement européen qui aurait le droit d'initiative ce qui inquiète les gaullistes. Bien sûr, il y a en plus un plaidoyer pour une politique extérieure commune des "Neuf"', ce qui réconforte alors les mêmes gaullistes. Mais ce n'est que la sauce. Ce qui est fondamental, c'est qu'on ne va pas vers une union économique. On ne veut pas non plus régresser au stade du protectionnisme national. On reste donc à mi-chemin, en essayant de limiter les dégâts dus à cet immobilisme. Voilà la signification profonde du rapport Tindemans. Un dilemme réel C'est un réel dilemme, ce n'est pas un problème de mécompréhension ou d'indécision de la part de la bourgeoisie ouest-européenne. La crise est trop grave en Grande-Bretagne et en Italie, pour que les bourgeoisies allemandes et françaises puissent payer le prix d'une intégration monétaire et économique à court terme. A tout moment elle risque d'ailleurs de contaminer la France et la Belgique, ce qui rendrait la position de la bourgeoisie ouest-allemande , "parent riche de l'Europe"', intenable. D'un autre côté, un éclatement de la CEE serait une réelle catastrophe pour l'économie ouest-allemande et celle du Benelux. Ne serait-ce que par la perte des marchés, qui les précipiterait dans une crise semblable à celle de Grande-Bretagne. La bourgeoisie ne peut donc pas retourner à la politique des années 30. On s'en tient donc à des "solutions" intermédiaires pragmatiques, on essaye de conserver ce qu'on a et d'éviter que ce résultat "positif' de la première phase de la CEE ne se perde (danger tout à fait réel si la crise sociale et politique à venir ou la récession économique en Italie, Grande-Bretagne et France s'avérait plus grave que celles de 1968-1969 et 1974-1975). On ne peut faire plus : "après nous le déluge", ou comme le disait encore plus clairement Keyen: "à long terme, nous sommes tous morts". La classe ouvrière n'a pas d'illusions à entretenir quant aux résultats de ce pragmatisme. Nous vaincrons ces résidus du nationalisme des Etats européens qui maintiennent la propriété privée des moyens de production, une économie enracinée dans la recherche du profit des monopoles. Les Etats-Unis d'Europe signifieront le plein emploi, et feront disparattre l'exploitation et l'oppression, car ce seront les Etats Unis Socialistes d'Europe ! (PARU DANS"LA GAUCHE"DU 12.2.1976)