Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SIONISME

Antisionisme et antisémitisme

· Inprecor (première série) n° 44, 19 février 1976 · p. 30-31 · 1 498 mots

Palestine et Israël Afrique australe

1) Peu de résolutions de l'ONU auront soulevé autant de passions en occident que celle du 11 novembre 1975 relative au sionisme. Il serait simpliste de n'y voir que l'effet du lobby pro-sioniste sur les media bien que son influence ne soit pas négligeable, spécialement aux EtatsUnis. Cette décision - ou plutôt, on y reviendra, la présentation qui en a été faite - a mis en émoi un large secteur de l'opinion et en particulier du mouvement ouvrier, particulièrement, mais non exclusivement dans les milieux sociaux-démocrates. L'occasion est bonne pour tenter de faire le point sur l'attitude de l' "opinion publique" occidentale vis-àvis de la question sioniste. 2) Disons d'emblée que pour la majorité des occidentaux, la question sioniste se confond avec la question juive. Tout d'abord parce qu'il faut un minimum de culture politique pour savoir que tous les Juifs ne sont pas sionistes, que Israëliens et Israelites sont deux choses différentes et davantage encore pour comprendre le processus de la colonisation sioniste. Ensuite parce que la propagande israelienne et les dirigeants des communautés juives s'efforcent d'accréditer l'idée que Juif = sioniste, souvent aidés en cela par une propagande gouvernementale arabe aux relents racistes. Or, depuis la chute du III° Reich, le racisme est déconsidéré en tant qu'idéologie avouée et l'antisémitisme est tabou. Il y a beaucoup d'ambigulté dans cette "immunité" accordée aux Juifs. Le traitement scandaleux réservé aux Tsiganes, autre peuple victime du génocide nazi, suffit à le montrer. Et le succès des campagnes d'un Enoch Powell ou d'un James Schwartzenbach, prouve assez que le risque de voir les travailleurs étrangers devenir la cible d'une campagne fasciste est très réel. Il n'empêche que les Juifs constituent en quelque sorte la mauvaise conscience de l'Occident en fait de racisme. Un tel avoue "ne pouvoir sentir'' ies Arabes ou les Noirs, mais n'oserait en dire autant des Juifs. En outre, la lutte contre l'antisémitisme a donné une impusion à la prise de conscience anti-raciste (les deux mouvements anti-racistes français par exemple, ont conservé la référence spécifique au combat contre l'antisémitisme: la LICA et le MRAP). Elle fait donc partie d'une tradition de gauche antifasciste. Ce dicrédit qui s'attache à l'antisémitisme avoué explique qu'après 1967, la véritable purge anti-juive en Pologne ait été menée au nom de l' "antisionisme", tout comme au temps de Staline, l'antisémitisme se prati-

NATHAN WEINSTOCK quait sous couvert de lutte contre le "chauvinisme" ou le "cosmopolitisme". 3) Le parti-pris pro-israelien qui est tellement sensible dans l'opinion publique occidentale et dans ses media est évidemment le corollaire de la volonté fort louable en soi de perpétuer l'esprit anti-fasciste. Mais d'autres causes contribuent à ce climat affectif. Le rejet de l'antisémitisme est aussi une affirmation antiraciste que l'on fait à bon compte et qui sert même parfois d'alibi au racisme proprement dit dans la mesure où les victimes désignées du racisme de l'après-guerre étaient les peuples coloniaux et les travailleurs immigrés, plutôt que les Juifs. Le "philosémitisme" a même pu être envisagé comme justification du racisme anti-arabe ou de la répression coloniale, en particulier, pendant la guerre d'Algérie. Et ceci éclaire un autre aspect du pro-sionisme véhiculé par les media: être pro-israelien c'est soutenir un bastion d'inspiration colonialiste, attitude qui découle tout logiquement des traditions colonialistes et européocentristes. C'est aussi une identification affective qui implique en fin de compte un choix en faveur de l'impérialisme et contre les opprimés (ce fut spécialement évident lorsque les dirigeants sionistes tentèrent d'atténuer certaines critiques contre la guerre du Vietnam de crainte de compromettre l'aide américaine à Israël). Le fanatisme pro-israélien de la droite socialdémocrate est en harmonie avec son "atlantisme" 4) Le bastion de l'opinion pro-sioniste est évidemment représenté par les communautés juives organisées. Structurellement, celles-ci ont connu une manière de mutation. Tout d'abord, le judaisme polonais, acquis en majorité au Bund réformiste mais anti-sioniste, a été exterminé par les nazis et le Bund avec lui. Dans ses deux autres grands centres, les Etats-Unis et l'URSS, le mouvement ouvrier juif a également disparu: les travailleurs juifs y ont perdu leur spécificité collective et se sont graduellement confondus dans la masse du prolétariat (en URSS, la répression stalinienne a "activé" le processus par la liquidation physique des dirigeants ouvriers juifs et la suppression de sa presse). Dans les principaux Etats capitalistes, la communauté juive a traversé en même temps un processus d'ascension sociale qui a entrainé l'aspiration rapide des travailleurs juifs par la petite-bour-

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geoisie et de la petite-bourgeoisie juive par la moyenne bourgeoisie. Cette évolution sociologique est à la base du glissement politique des instances politiques des communautés juives des positions de centre-gauche vers la droite. Mais ici encore l'alignement sur Israël - facilité par la disparition du mouvement ouvrier juif qui constituait une base anti-sioniste organisée - implique logiquement le soutien ouvert à l'impérialisme. L'apparition de groupuscules juifs fascisants (telle la Jewish Defense League - Ligue de défense juive - américaine) est caractéristique à cet égard. Elle reflète bien entendu aussi - tout comme l'adhésion à l'idéologie sioniste -, les frustrations et les craintes de la petite-bourgeoisie juive. 5) Abordons maintenant le problème soulevé par la résolution de l'ONU. Le sionisme est-il raciste ? Poser le problème ainsi n'est pas correct. Le sionisme est un mouvement d'expansion coloniale tardif, anachronique même - sui generis puisqu'il vise au déplacement des Palestiniens, plutôt qu'à leur exploitation -. Comme toute espèce de colonialisme, il règne en vertu du postulat implicite que les droits du colon l'emportent sur ceux de l'indigène. Lorsque les dirigeants sionistes invoquent les "droits historiques du peuple juif"' , ils rationalisent tout simplement leur pratique coloniale, l'édification d'un Etat exclusivement juif au détriment des Palestiniens. Autrement dit, le sionisme est raciste, non pas en ce sens que les gouvernants israéliens proclament ouvertement une idéologie définissant les Arabes comme étant des sous-hommes (au contraire pour des raisons évidentes, ils s'affirment partisans de l'égalité des droits de tous), mais dans la mesure où tout colonialisme suppose une pratique raciste, il suffit d'analyser froidement ce qui se passe en Israël pour être convaincu qu'en ce sens, le sionisme est évidemment raciste. Lorsque le gouvernement parle de "peupler" les régions de la Galilée qui sont demeurées à prédominance palestinienne, ou plus honnêtement de "judalser" la Galilée, n'est-ce pas du racisme ? (Qui oserait proposer d' "aryaniser" l'Ecosse ou la Frise ?). Quand Golda Melr, Premier ministre, avouait que le taux de natalité des Arabes d'Israel (ses propres concitoyens donc!) l'empêchait de trouver le sommeil, n'était-ce pas un langage raciste (imagine-t-on François Mitterrand évoquer en ces termes la natalité des travailleurs immigrés algériens?). L'on sait que 90% des terres israeliennes sont gérées par le Fonds national juif qui exige, par principe, que s'y établissent uniquement des Juifs... On pourrait continuer à citer les exemples, qu'il suffise de résumer: tout le projet sioniste consistant à implanter un Etat purement juif en terre arabe participe de cet 6) C'est d'ailleurs ce que dit en somme la

Sit-in au village arabe de Biram, pour protester contre l'ordre d'évacuation du gouvernement isaraelien. résolution de l'Assemblée générale de l'ONU dont on ne retient généralement que la dernière phrase: "déclare que le sionisme est une forme de racisme et de discrimination raciale", mais en oubliant qu'elle justifie notamment cette conclusion en invoquant la résolution adoptée par les chefs d'Etat et de gouvernements de l'Organisation de l'Unité Africaine à Kampala en juillet 1975. Cette résolution considérait que "le régime raciste dans la Palestine occupée et les régimes racistes au Zimbabwe et en Afrique du Sud ont une origine impérialiste commune, étant donné qu'ils forment un tout, qu'ils ont la même structure raciste et qu'ils sont liés organiquement dans leur poligue. (...)" On conçoit que le lobby sioniste préfère s'indigner de ce que le sionisme puis -se être taxé de racisme plutôt que de tenter d'expliquer en quoi Israel, spécialement dans ses frontières actuelles de facio, differe de la Rhodésie... Ce vote ne s'explique pas uniquement, comme on l'affirme, par les "pétro-dollars" '. Il correspond à une lente transformation de l'Assemblée générale de l'ONU au sein de laquelle le "tiers-monde" est à présent largement majoritaire et où l'impérialisme a perdu sa "majorité automatique'. Ces Etats ressentent avec agacement le pro-sionisme occidental comme la perpétuation logique d'un colonialisme, dont ils ont longtemps souffert, et qui a été protégé et appuyé par l'Occident impérialiste en Algérie, en Angola et au Mozambique hier, et qui continue à être soutenu en Rhodésie, en Afrique du Sud et en Israel aujourd'hui. Le tiers-monde n'ayant pas de massacres antijuifs à se faire pardonner - mais ayant souffert

Usa chair du colonialisme - comprend mal que l'opinion occidentale rechigne à admettre pleinement ce qui se passe véritablement à l'intérieur des frontières israéliennes. En ce sens, la résolution de l'Assemblée générale est l'accomplissement logique de la conférence de Bandoung en 1955, qui symbolisait le réveil des anciens peuples colonisés. Déjà Israel, était délibérément exclu des comités tandis que les Palestiniens étaient représentés par un observateur. Et déjà on réclamait le droit à l'auto-détermination pour les Palestiniens.

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