Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

URSS

Tartars de Crimée : La lutte de tout un peuple

· Inprecor (première série) n° 44, 19 février 1976 · p. 11-12 · 1 211 mots

URSS et Russie Grèce et Turquie Stalinisme

La bulle

de toul

G. STEPANOVITCH Quand au cours de leur marche vers le Sud, les troupes russes soumettent la Crimée en 1783, le pays compte plus de 500.000 Tatars. Par suite des persécutions, leur nombre sera réduit à moins de 200.000 à la fin du siècle dernier. Octobre représente une rupture fondamentale, une libération pour la nation tatare. Non seulement ses droits culturels et linguistiques sont reconnus, mais elle obtient en 1921, le droit de former une république autonome, la RSSA de Crimée, alors que l'élément Tatar n'y représente plus que le quart de la population totale. Pendant la seconde guerre mondiale, les Tatars participent activement à la résistance anti-nazie. La libération de leur pays sera pourtant le début d'un cauchemar qui n'a toujours pas cessé. Dans la nuit du 18 au 19 août 1944, les "troupes spéciales" envahissent les villages tatars ne donnant pas plus de 20 minutes à leurs habitants pour faire leurs valises. Au cours de cette nuit, 238.000 personnes furent déportées dont 205.900 femmes et enfants. Un peu plus de 50% d'entre eux survécurent aux épreuves endurées. En 1946, un décret supprime la RSSA de Crimée. Pendant plus de 10 ans, en compagnie d'autres peuples de l'URSS, Allemands de la Volga, Balkars, Ichétchènes, Ingouches, Karatchals, Meskhètes, Kalmyks et Grecs de la Mer Noire (1), ils connaitront le sort des proscrits (interdiction de se déplacer, obligation de "pointer' tous les 15 jours à la police, etc.) On n'a pas fini d'élucider les raisons de ces déportations. Tous les prétextes officiellement ou officieusement colportés par la bureaucratie sur une quelconque "trahison" des peuples concernés - aucun d'entre eux n'a collaboré peuple avec les nazis, certains n'ont même jamais été en contact direct avec eux - ne peuvent soutenir la confrontation avec les faits. Quant aux raisons "stratégiques" alléguées en Occident dans le cas des Tatars de Crimée, des Meskhètes ou même des Grecs de la Mer Noire, elles sont insuffisantes. L'idéologie nationaliste grand-russe, déjà dénoncée par Lénine, va parallèlement avec l'abandon de l'internationalisme prolétarien, devenir l'idéologie de fait de la bureaucratie et se traduit par une politique de russification et de centralisation à outrance: liquidation des intelligentsias nationales et des cadres non-russes pendant les années 30. La déportation des différentes nationalités sera l'aspect le plus "paranolaque" de cette politique. Tout comme la campagne anti-sémite de la fin des années 40 et du début des années 50, plus encore qu'une rupture avec Octobre, elle montre la filiation de certains thèmes de l'idéologie stalinienne avec celle de la Russie tsariste. Le XX° congrès lève ces interdits. Les Tatars vont désormais se lancer dans une longue lutte qui n'aura de cesse qu'avec leur retour dans leur pays. - Dès 1956, après des mois d'attente à Moscou, une délégation est enfin reçue par Khroutchev qui lui promet de faire examiner la question par le CC. On peut considérer dès lors le mouvement comme un mouvement de masse organisé. - En 1957, une lettre signée par 14.000 Tatars est adressée au CC du PCUS, des dizaines de milliers de lettres individuelles sont par ailleurs envoyées à tous les organes de l'Etat. - 1958, lettres et télégrammes sont toujours aussi nombreux. Mikoyan reçoit les représen-

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tants du peuple Tatar et leur promet de présenter le dossier à Khroutchev. Au cours de cette entrevue, les délégués lui ont remis une lettre signée par 16.000 personnes. Courant août, une autre lettre signée par 12.000 Tatars est envoyée au CC. La réaction des bureaucrates ne se fait pas attendre : la répression s'abat en priorité sur les délégués membres du PCUS qui en sont exclus et même privés de leur emploi. - 1959, la répression n'a pas affaibli le mouvement, une nouvelle demande signée par 10.000 Tatars est remise aux autorités. - 1961, une nouvelle adresse signée par 18.000 Tatars est envoyée au CC. Quelques mois plus tard, une délégation venue remettre une lettre signée par 8.000 personnes, à la Commission préparatoire du XXII° congrès du PCUS est expulsée de Moscou, manu-militari. - 1964, (octobre), la chute de Khroutchev est pour les Tatars l'occasion de relancer la lutte. Pendant plus de 16 mois, une délégation envoyée à Moscou se rend à toutes les audiences des plus hautes instances du Parti et de l'Etat. Au cours de cette période, plus de 24 tonnes de lettres et de documents appuyés par plus de 100.000 signatures - sans compter des centaines de milliers de lettres individuelles - ont été remis aux autorités. - 1967, la nation tatare est réhabilitée par un décret du Soviet suprême mais est "priée" par ce dernier de ne pas quitter ses lieux de résidence. Ce qui n'empêchera pas certains Tatars de tenter, malgré la répression, un retour sauvage dans leur pays. - 1968 voit une délégation de plus de 800 Tatars expulsée de Moscou avec une brutalité inoule (mars). En avril, à Tchirtchik (Asie centrale), un grand rassemblement organisé à l'occasion de l'anniversaire de Lénine est dispersé avec brutalité. Cette année 1968 voit la jonction à cette lutte d'une partie de l'opposition soviétique. Le soutien à la lutte des Tatars est l'expression de la partie la plus avancée de l'opposition, essentiellement de son aile progressiste. Plusieurs de ses membres le paieront très cher;non seulement le général Grigorenko mais aussi un jeune moscovite, Ilya Gabal, qui sera jugé en compagnie de Djemilev et condamné à trois ans d'internement. Aujourd'hui, le KGB s'acharne sur les militants les plus actifs du mouvement dont Djemilev qui est peut-être mort à l'heure qu'il est, à la suite d'une grève de la faim de plus de sept mois. Malgré la répression, la vitalité et l'ampleur du mouvement des Tatars de Crimée a valeur d'exemple : la politique de russification et de centralisation menée par la bureaucratie se heurte à une résistance croissante des nationalités non-russes. Aujourd'hui, la question nationale apparait comme un des pans les plus lézardés de l'édifice bureaucratique.

1) Les Allemands furent déportés peu après le début de la guerre. Les autres peuples, essentiellement des Musulmans du Caucase du Nord - sauf les Kalmyks qui sont des boudhistes de la région d'Astrakhan et les Grecs de tradition orthodoxe, à partir de la fin 43 :Karatchals en octobre 1943, Kalmyks en décembre. Le 22 février 1944 c'est le tour des Tchétchènes et des Ingouches, en mars celui des Balkars. En 1949, les Meskhètes, musulmans du sud de la Géorgie et les Grecs de la région subissent le même sort. De toutes ces populations seuls les Meskhètes et les Tatars n'ont pu rentrer chez eux à la fin des années '50'.

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