Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ESPAGNE

Le gouvernement Arias agonise

· Inprecor (première série) n° 47-48, 1er avril 1976 · p. 3-4 · 1 236 mots

État espagnol Syndicalisme

Juan Carlos présidant une séance du gouvernement LE GOUVERNEMENT

Le gouvernement Arias agonise. Le sang des ouvriers de Vitoria l'étouffe. La formidable riposte des masses laborieuses d'Euzkadi -près d'un million de grévistes, le plus fort arrêt de travail qu'on ait connu en Espagne depuis 1937 - l'a blessé à mort. Sa disparition n'est plus qu'une question de semaines. Les réformistes du PC et du PSOE avaient délibérément freiné les mobilisations de masse au lendemain de la mort de Franco. Ils espérèrent convaincre ainsi la bourgeoisie espagnole qu'une transition graduelle et calme du franquisme à la démocratie bourgeoise était possible, dans le respect de la "paix sociale" La négociation avec les'réformateurs du franquisme", type Fraga, était à l'ordre du jour. Le roi lui-même était proclamé par eux au-dessus de la mêlée, voire au-dessus de tout soupçon de lèse-démocratie. La récompense méritée, les réformistes l'ont reçue rapidement. Pas question de rompre la continuité des institutions franquistes, proclama Arias; des réformes, oui, mais dans le cadre de ces institutions. Pas question de légaliser le PC renchérit Fraga. Et d'ajouter: pas d'amnistie pour les "terroristes"', pas de retour de la Pasionaria. Le "bunker" des nostalgiques du franquisme se hérissa de vetos et d'interdits. Solidement enracinés dans les fameuses "institutions"' -des Cortès-pour-rire au "Conseil du Royaume", en passant par le "Conseil national du mouvement" - les "ultras" jouèrent un rôle utile pour le post-franquisme dans la mesure où ils offrirent l'excuse dont Arias-Fraga avaient besoin pour justifier les retards et tergiversations dans la réalisation des misérables réformettes qu'ils allaient magnanimement octroyer aux réformistes dociles, bien qu'un tantinet impatients. Ainsi tout allait se dérouler dans les règles

A.MARTINEZ espagnol

ARIAS AGONISE de la Realpolitik. Quant à savoir qui allait "rouler" qui dans cette partie de poker - les tortionnaires servant les "libéraux", les "libéraux' servant les'réformistes", les "réformistes" servant le mouvement ouvrier "modéré", ou, à l'inverse, le mouvement ouvrier respectueux cédant devant les libéraux qui, cédant eux-mêmes devant les "réformateurs du franquisme" , permettraient de laisser en place les tortionnaires, sous le regard ému du roi et de son patron, le Grand Capitalc'est l'histoire qui se chargerait de départager les plaidants. La classe ouvrière espagnole a déjoué tous ces savants calculs. Son élan combatifs, aujourd'hui incomparable en Europe, nourri par la crise économique (près d'un million de chômeurs, 20% des travailleurs de Malaga sans emploi!), par le blocage provocateur des salaires proclamé par un ministre inepte, par la passion de la liberté et le désir ardent d'arracher ses frères aux geôles de la dictature et d'en finir une fois pour toutes avec l'appareil de répression des tortionnaires, a bousculé tout ce jeu de dupes. Nos camarades de la LCR-ETA (VI) avaient bien raison de dire que la dictature ne s'ef fondrerait que sous les coups d'une grève générale révolutionnaire. Euzkadi après Vitoria, voilà un premier exemple de grève générale révolutionnaire, qui ne doit d'ailleurs pas nécessairement se produire simultanément dans toutes les régions à la fois. Maintenant, l'effondrement de la dictature est devenu un objectif tangible. Devant la montée impétueuse des luttes ouvrières, la bourgeoisie comprend que ses grandes manoeuvres post-franquistes n'ont été qu'une pitoyable opération de retardement. La situation actuelle intérimaire, qui n'est plus le franquisme mais pas non plus le rétablissement de la démocratie bourgeoise, la dessert plus

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qu'elle ne la sert. Le maintien en place de l'appareil de répression n'arrête plus le mouvement de masse. Son entrée en action, comme à Vitoria, stimule même des ripostes fulgurantes. En même temps, le maintien en semi-illégalité des organisations réformistes, avant tout du PC, empêche la bourgeoisie de profiter à fond du rôle de frein que ces organisations sont prêtes à jouer, facilite leur débordement comme ce fut le cas fin février et début-mars, et entrave toute tentative de canaliser l'essor du prolétariat vers des voies compatibles avec avec le maintien du régime capitaliste. L'armée elle-même est perplexe et divisée. A qui ça sert de s'accrocher aux institutions franquistes, si celles-ci causent le désordre et la révolte dans la rue ? Du coup, après Vitoria, l'isolement du "bunker" est plus net que jamais. Fraga lui-même est de plus en plus pressé par la grande bourgeoisie : qu'on en finisse avec la comédie du post-franquisme; qu'on exécute le "saut périlleux", qu'on passe à une réelle monarchie constitutionnelle; qu'on s'arme pour faire face à la montée révolutionnaire en utilisant les partis réformistes, en jouant la carte des illusions démocratiques des masses, retrouvées après les décennies noires de la dictature. Que Fraga succède à Fraga, mais en s'entourant exclusivement de "réformateurs"'; qu'après une ultime expérience de l'Opus Dei il passe la main à Ruiz Jimenez qui fera la courte échelle au PSOE, voire au PC; qu'il y ait un bref interlude du comte de Motrico: c'est vers la liquidation des institutions franquistes que l'Espagne est d'ores et déjà orientée. Ce n'est ni une liquidation octroyée, ni une liquidation négociée dans les coulisses du Palais. C'est une liquidation arrachée, lambeau après lambeau, par les mobilisations et les grèves de masse, par une succession de grèves générales politiques. La chute de la dictature, c'est la liquidation de ses institutions. C'est-à-dire la légalisation de fait de toutes les organisations ouvrières, la conquête de la liberté d'organisation syndicale et du droit de grève libre et non-réglementé, la conquête de toutes les libertés démocratiques. Cette conquête-là, le mouvement de masse est en train de la réaliser jour après

Guernica jour. Il suffit de regarder le déroulement des grèves, des cortèges ouvriers dans les rues, des réunions des travailleurs dans les stades de foot-ball, des comités de grève surgis des assemblées générales de grévistes, pour s'apercevoir que l'avalanche s'est mise en mouvement. Qu'un Fraga ou qu'un Motrico légalise seulement le PSOE et le PC et les organisations révolutionnaires auront pignon sur rue dans les 24 heures qui suivront cette décision. Des foules immenses se rassembleront devant les prisons pour libérer leurs frères. Voilà la marche probable des événements. En réclamant des élections immédiates pour une Assemblée constituante de l'Etat espagnol, ainsi que des assemblées nationales des nationalités opprimées afin de permettre à celles-ci d'exercer leur droit à l'auto-détermination, nos camarades espagnols cherchent à donner un but commun et centralisateur à la poussée démocratique de millions de travailleurs et de jeunes espagnols. Ils cherchent à déjouer toutes les manoeuvres qui devraient permettre à la bourgeoisie, à travers des gouvernements provisoires et "transitoires" de continuer son règne arbitraire, sans permettre au peuple travailleur de disposer de lui-même. Généraliser et unifier les mobilisations et luttes de masse pour parachever le renversement de la dictature, cela signifie aussi créer les conditions les meilleures afin d'éviter toute solution de continuité entre le renversement de la dictature et le développement d'un puis -sant assaut contre les forteresses capitalistes. Un syndicat démocratique et unique, géré par les travailleurs eux-mêmes dans le plein respect du droit de tendance; un front unique de toutes les organisations ouvrières pour défendre en commun les nouveaux acquis du prolétariat, contre les tentatives du capital espagnol et international de les éroder dès le lendemain de leur conquête; un essor continuel de l'auto-organisation des masses, c'est-à-dire un surgissement de comités élus dans les entreprises, les bureaux, les quartiers, les universités, les écoles, les chantiers, et les villages : tels sont les principaux instruments pour la transcroissance de la lutte des masses contre

Men une lutte des masses contre le capitalisme. La construction d'un puissant parti marxiste-révolutionnaire est la précondition de sa victoire. de Picasso (1937)

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