Nous publions ici un extrait d'une contribution de la LCR-ETA (VI) sur le mouvement de masse dans les grandes zones urbaines (associations de locataires, comités de quartier, etc.), qui est une des caractéristiques des mobilisations populaires en Espagne.
Les caractéristiques du processus d'industrialisation capitaliste sous la dictature franquiste et plus particulièrement depuis la crise de la politique "autarcique", tout au long des années 60 et 70 ont engendré une concentration croissante de la population salariée dans la banlieue des principaux centres urbains (Madrid, Barcelone et Biscaye regroupent le 26 % du total de la population) et un chaos, dont les origines se trouvent dans les formes qu'a revêtu cette industrialisation dans les effets de la recherche du profit maximum par les capitalistes, ainsi que dans le dit "aménagement du territoire' C'est ainsi que, d'une part, le développement de la production et la division du travail ont créé de nouveaux besoins pour la reproduction de la force de travail et, d'autre part, ils provoquent également de nouvelles exigences d'accumulation du capital, ce qui entraîne l'utilisation intensive de la ville par la bourgeoisie. Sous la dictature franquiste, étroitement liée au capital immobilier et spéculatif, la contradiction entre les nouveaux besoins de la population ouvrière (hygiène, habitat, éducation, transports) et les intérêts du Capital, protégé par la dictature (spéculation foncière, recherche d'investissements dans les secteurs les plus rentables, et par là-même à moindre coût, priorité des services privés par rapport aux services publics) s'est manifestée ouvertement ces dernières années. Cette contradiction s'est accompagnée de tensions importantes entre les différentes fractions du Capital, en fonction de ses intérêts particuliers et de l'appui excessif que la dictature a prêté à une de Les fondements d'un mouvement Trois facteurs ont contribué à mettre au premier plan la problématique spécifique des quartiers. En premier lieu, les projets d' "aménagement du territoire' sont effectués au service des intérêts privés (autoroutes, constructions immobilières), detruisant l'environnement, les biens culturels et historiques. En deuxième lieu, la dégradation constante des conditions de vie dans les quartiers populaires est la conséquence du caractère anarchique du processus d'industrialisation, du déplacement massif de la population rurale dans les villes. Ceci se manifeste surtout par l'absence des services sociaux de base etmême d'une infrastructure (électricité, gaz, eau) et par la proximité de cette population des usines insalubres ou dangereuses (pollution, centrales nucléaires). En troisième lieu, les besoins. et les aspirations de la population ouvrière se développent constamment (habitat, hygiène, centres culturels et sportifs). La combinaison de ces trois facteurs montre clairement quels sont les intérêts de la classe dominante en ce qui concerne l' "aménagement" de la ville et du territoire. En effet, le capitalisme cherche à trouver les moyens de reproduire la force de travail au moindre coût et à garder en mains les instruments de contrôle idéologique de la population. L'antagonisme entre ces intérêts-là et la satisfaction des besoins liée à l'accroissement de la population ouvrière apparait encore plus clairement dans un contexte de crise généralisée du capitalisme. C'est ainsi, que les facteurs cités précédemment se sont manifestés dans le cadre d'une situation politique précise : crise de la dictature, montée du mouvement ouvrier et radicalisation de différents secteurs de la population (jeunes, chômeurs, femmes, courants nationalistes, activités culturelles diverses, etc.). Le mouvement de masse qui se développe dans les quartiers ainsi que les structures légales, paralégales et illégales qui se forment sont le produit de la convergence de cet ensemble de facteurs et acquièrent aujourd'hui une dynamique directement politique. Leur appui aux luttes ouvrières d'autres secteurs (enseignants), leur prise en charge de la lutte contre la répression et, surtout, la dénonciation croissante des Conseils Municipaux actuels comme institutions contrôlées par la dictature et par les capitalistes, sont quelques-uns des traits qui Il faut signaler les infimes "concessions" faites par la dictature sur le plan économique pour resoudre partiellement les besoins d'équipement les plus urgents, montrant dans toute sa gravité la situation économique et la crise sociale du capitalisme espagnol face aux "usuriers" de la ville. un mouvement aux multiples facettes Depuis la mobilisation d'Eradio en 1969 contre la pollution, jusqu'à la politisation actuelle des associations de locataires (Asociacions de Vecinos) à Madrid et à Barcelone plus particulièrement, un bond en avant a été fait par de larges couches des masses. En effet, de nombreux mouvements ont eu lieu. Des mobilisations pour des habitations en nombre suffisant et bon marché (comme celles qui se produisent dans des quartiers "marginaux" - chabolas -ou dans ceux qui dépendent de "l'Oeuvre syndicale pour l'Habitat" (Obra sindical del Hager); pour des transports adéquats (desservant des zones comme Santa Colonna à Barcelone); contre la pollution (mobilisation contre les centrales nucléaires comme à Biscaye, ou contre la construction d'usines de cellulose comme à Orense); contre la cherté de la vie (solidarité
ESPAGNE entre ménagères et commerçantes de Madrid contre les intermédiaires - grossistes -; convergence avec les revendications de la classe ouvrière comme celle qui exige "la baisse des prix et la hausse des salaires"'); pour des crèches et des écoles en nombre suffisant et gratuites (la reprise en main de cette revendication par les luttes des enseignants en est le meilleur exemple); pour des dispensaires et une médecine préventive et gratuite (les accidents et le scandale de la Sécurité sociale provoquent des réactions de protestation massives); contre le manque d'infrastructure la plus élémentaire (électricité, eau, feux de circulation); pour des zones vertes; contre les plans partiels et régionaux qui favorisent les intérêts des spéculateurs, détruisent les biens culturels, éliminent des zones destinées aux services publics, polluent l'atmosphère et ruinent le paysage (actuellement doit se construire l'autoroute "Méditerranée", dans la zone côtière voisine de la réserve de Donana de Huelva). Toutes ces luttes s'interpénètrent avec les luttes des jeunes_ (pour la mise en place de centres culturels et sportifs pris en charge par l'Etat, pour une formation pıofessionnelle polyvalente et permanente, contre le chômage); des femmes (pour la mise en place de services sociaux en nombre suffisant et de centres d'information et d'éducation sexuelle, pour une contraception libre et gratuite); des chômeurs (assurance chômage suffisante, échelle mobile des heures de travail, plan de services publics dans la zone); des retraités (contre les pensions misérables et pour la création de centres de détente adéquats). Ces luttes sont également liées a celles qui s'opposent directement à la répression (campagne pour l'amnistie), à celles qui s'opposent à l'oppression des nationalités (pour l'autodétermination et des statuts d'autonomie, pour l'enseignement de la langue et de la culture nationale ou "régionale"). Il faut également incorporer à ces luttes les enseignants, les techniciens, les "'couches moyennes en voie de prolétarisation " (qui apporteront leurs connaissances afin de dénoncer la politique "urbaine' officielle). Toutes ces mobilisations convergent avec des activités directement politiques (mise en place des organismes de "base" face aux opérations des organes interclassistes, débats ou -verts autour des différentes alternatives proposées par divers courants politiques) et tentent de mettre au clair les alternatives face aux conseils_municipaux actuels (campagne pour des conseils municipaux "démocratiques""). La structure du mouvement En ce qui concerne la structure-même du mouvement, il en existe de divers types, selon que nous nous référons à un quartier de "classe moyenne" , à un quartier populaire ou à un quartier "marginal" (lumpen-prolétariat); de même s'il s'agit d'un "quartier-dortoir" ou d'un quartier directement lié aux usines de la zone. En voici les traits les plus généraux. - Dans les endroits les plus combatifs, il existe une combinaison de diverses structures : celles qui sont directement représentatives du mouvement (assemblées de locataires et comités élus); celles qui sont dirigées vers une activité permanente légale et paralégale (associations de locataires et diverses commissions qui en dépendent, clubs de jeunesse, etc.) et celles qui regroupent la frange la plus radicalisée de l'avant-garde (commissions des quartiers "d'extrême-gauche"). - Mais en général, sauf dans les moments de lutte et dans les endroits où l'influence et le contrôle réformistes sont faibles, ce sont les associations de locataires qui constituent le principal élément dans l'organisation du mouvement, et c'est au sein de ses commissions que le courant "lutte de classe" développe son travail. - Dans la situation politique actuelle, on remarque un développement relatif des "assemblées démocratiques" ou d'organismes semblables, ainsi que des prises de position des associations de locataires sur les organismes de coordination locale qui appuient la stratégie des organisations interclassistes. En ce qui concerne ces "assemblées démocratiques", elles peuvent être constituées de diverses manières. Cela peut aller d'une forme d'organisation bureaucratique jusqu'au débat "des masses" impulsé par les groupes centristes, qui cherchent à les convertir en base d'appui pour leur tactique de "débordement" du réformisme. - Dans les quartiers les moins avancés, où les activités des masses sont moins importantes, il existe encore une division entre les réformistes (qui s'emploient à préparer le terrain pour la mise en place d'organismes légaux) et les révolutionnaires qui, en général, présentent avec des traits sectaires, les commissions de quartier comme alternative à ces organismes légaux. - Dans les villes où le mouvement est encore plus en retrait ou bien où la position de l'extrême-gauche est forte, la situation peut varier et les commissions de quartier peuvent jouer un rôle central plus important, à condition de ne pas s'opposer à l'utilisation des possibilités lé-
- De même, conjointement à l'organisation des secteurs spécifiques autour des associations de locataires (femmes, jeunes, chômeurs, enseignants, etc.), il existe des "coordinations inter -quartiers", ce qui permet une dynamique relativement autonome de développement et de radicalisation. Sous quelque forme que ce soit, la diversité des organismes existants exprime la coordination croissante des divers secteurs au niveau de chaque quartier, ainsi que la conscience de la nécessité de sortir de ce cadre, c'est-à-dire d'en trouver un nouveau, centralisateur au niveau "de la ville" (vertical et horizontal) et faisant le lien avec la classe ouvrière.