Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ESPAGNE

Le référendum qui n'a jamais existé

· Inprecor (première série) n° 52, 27 mai 1976 · p. 14-16 · 1 856 mots

État espagnol

FRANCO SRANISHI ZASESM Décidément, l'impuissance politique du premier gouvernement de la monarchie franquiste est exemplaire, Son activité ne peut qu'entrer dans le cycle implacable suivant: - grandes mobilisations de masses, réprimées sauvagement par la police, - publication des projets de loi en rapport avec ces mobilisations - avec une rare unanimité, tous les secteurs politiques du pays s'opposent à ces dits projets, y compris les groupes politiques liés à des ministres en exercice. - annonce d'une crise de gouvernement. Et le cycle recommence. Dans la réalité, "lois implacables" sont bien visibles et bien connues : elles ont leur origine dans le rapport de force entre la bourgeoisie et le prolétariat qui existe dans le pays, véritable écueil qui a brisé la "réforme" franquiste. Le référendum a connu le même sort que les projets qui l'ont précédé. Ce qui aggrave la situation, c'est qu'avant l'annonce du référendum, restait toujours pour l'actuel gouvernement la possibilité de recourir précisément à ce fameux référendum, comme une "potion magique" capable de surmonter la crise manifeste du "réformisme" franquiste. Mais après qu'on ait livré le contenu concret de ce référendum, alors ne reste plus même cette ressource de magie. Dans sa formulation actuelle, un tel référendum est une très belle ceinture de sauvetage en plomb pour la monarchie franquiste en perdition. Alors, le Roi a dû entrer en scène. Les hommes du Roi Dans tout projet de réforme du franquisme, le Roi assumait un rôle spécifique. Il devait "représenter"' le pouvoir, mais non "l'exercer"'; il devait se maintenir en marge des décisions politiques concrètes comme unique façon d'obtenir, sinon autorité, du moins un consensus minimum de l'ensemble des fractions politiques bourgeoises. Le Roi seul pouvait se maintenir au centre d'un nouvel équilibre de forces interbourgeoises que devrait créer le gouvernement. Mais le gouvernement était un produit direct

ESPAGNE M. SAURA

LE REFERENDUM QUI

N'A SAMAIS EXISTE

du "vieil" équilibre des forces : celui qui correspondait à "l'époque de Franco" et qui était donc incapable en soi de créer un nouvel équilibre; tous les plans résultaient d'un pacte "inter -franquiste" et non d'un pacte "inter-bourgeois". Le Roi devait alors commencer à "exercer"' un rôle de Bonaparte s'il voulait se maintenir. Et le moins que l'on puisse dire c'est que jusqu'à maintenant, il n'a pas trouvé le moindre obstacle de la part de "l'opposition". Effectivement, certains représentants caractéristiques de "l'opposition démocratique" (Gil Robles - droite démocratique chrétienne, Garcia Lopez - social-démocrate, Ollero - monarchiste libéral, ...) ont été reçus en audience et sont sortis du Palais, transformés en courtisans du Moyen Age, racontant des merveilles sur le profond "amour de la démocratie" qui caractérise le Roi. Déjà on annonce pour le futur des audiences encore plus significatives : Tierno Galvan - gauche socialiste - se montre "ouvert"' au contact avec le Roi; Felipe Gonzales - PSOE - affirmait, il y a seulement quelques jours, son refus de tout contact tant que resteraient en prison les quatre détenus de la Coordination Démocratique; mais aujourd'hui même, Enrique Mujica - commandant en second du PSOE, mais commandant en chef de son aile droite - déclare à la presse que "(s'il reçoit la proposition d'audience) le PSOE, en ce qui le concerne, ne fuira pas ce contact, comme il n'en fuit aucun autre". On peut dire que cette opération politique ne manque pas d'intelligence. Santiago Carrillo, dans un éditorial de Mundo Obrero du 5 mai, intitulé de façon significative "la responsabilité de Juan Carlos'' a résumé son opinion dans une formule lapidaire : "Ou le Roi fait un geste courageux et rompt avec le bunker de l'intérieur, ou il continue à en faire partie et alors il courra le risque d'en connaitre le même sort'. Ce "chèque en blanc" au Roi, enveloppé dans un langage formellement menaçant est la meilleure synthèse possible de la "rupture négociée"'. On dit que le Roi a demandé à Gil Robles si le PCE serait disposé à accepter un gouvernement "négocié" dont le PCE lui-même ne ferait pas partie. Et on dit aussi que Gil Robles a répondu que le PCE pourrait l'accepter, mais que par

Page 15

contre, lui, pas. Il est possible que cette conversation soit imaginaire, mais personne ne serait étonné qu'elle ait eu lieu. La nécessité pour la bourgeoisie "d'anticiper"' sur les actions du mouvement de masse, la capitulation politique de la bourgeoisie "démocratique" et des partis ouvriers réformistes, l'explosivité de la situation dans le pays, quand, presque tous les jours apparait le risque de nouveaux "Vitoria"- Montejurra, Aranjuez (1), ...; la tension croissante au sein de l'appareil franquiste, que l'interdiction gouvernementale de l' "'hommage à Franco" projeté par le bunker a contribué sans doute à aggraver; la paralysie du gouvernement, dont le dernier produit est précisément le référendum; enfin, et surtout, l'activité croissante des masses témoignée par les actions du ler Mai, par la dernière manifestation pour l'amnistie à Bilbao, par les luttes de la métallurgie de Madrid et de Barcelone, de la chimie à Madrid, par celles qui renaissent dans le Téléphone, le secteur de la Santé et de l'Enseignement, .... les concentrations culturelles (60. 000 personnes au récital des Peuples ibériques à Madrid, 15.000 au récital de Lluis Llach à Barcelone) pleines de contenu politique, etc., tout ceci donc constitue une situation intenable. La bourgeoisie ne peut déjà plus rêver, ni ne rêve de maintenir l'ensemble du mouvement ouvrier dans l'illégalité : son unique aspiration c'est de contrôler étroitement cette fameuse "transition". Et on parle encore de "geste de courage"! Le courage, il est dans les usines, sur les chantiers, dans la rue. Les projets politiques de la bourgeoisie et de ses alliés réformistes sont faits de peur. Ce qui est demandé au Roi, c'est qu'il assume cette peur, qu'il fasse comme ceux qui craignent davantage le mouvement de masse que le bunker : c'est ceux-là qui garantissent la "transition"'. La démocratie de cristal Et ils sont certainement disposés à la garantir. Dans un colloque sur les "alternatives économiques de l'opposition", le porte-parole du PCE, Jose Sandoval a dit des choses comme : "Pour le PCE il est utile d'aider, avec beaucoup de tact, l'étape de transition qu'incarnerait un Gouvernement Provisoire pendant une période constituante. Durant cette période, le PCE écarte tout type de nationalisation, parce que l'important c'est la consolidation de la démocratie et d'éviter les frictions d'un changement structurel prématuré. Pendant les premières étapes de la consolidation démocratique, on ne doit pas atteindre des objectifs non acceptables pour la droite démocratique. Sans pacte politique on ne peut parler de pacte social. Dans un climat de pacte social, que ce gouvernement ne permet pas, on pourra trouver une issue à la crise. Sans la participation du grand capital, il serait très difficile de garantir le climat de la transition"'. Le moins que l'on puisse dire est que le PCE ne cache pas ses projets. Et il n'y a pas que le PCE qui se dispose à travailler raisonnablement, sans "extrémisme", dans la "transition" (mot qui commence, dans le langage de l'opposition, à se substituer à la "rupture négociée", considérée par certains comme une formule excessivement radicale). Ainsi, le secrétaire général du MCE (groupe maoiste qui, après sa dernière embardée à droite a commencé une manoeuvre d'approche à la Fédération des Partis Socialistes, courant socialiste "moderne", dont l'une des composantes, la Convergence Socialiste de Catalogne a une certaine influence politique) déclarait il y a quelques semaines : "J'ai beaucoup de doutes que, telles que vont les choses et à moins qu'il n'y ait une pression "d'en bas" qui oblige à la faire, il y aura une réforme fiscale un tant soit peu cohérente et audacieuse dans la période de transition qui durera plusieurs mois, et je crois qu'il difficile, si on n'obtient pas d'augmentation des ressources très importante, que tienne une politique économique d'Etat sociale et d'équipements, etc., substantiellement différente de l'actuelle. C'est l'impression que je tire en observant les forces politiques de la Junte et de

Et enfin, le PT (2) déclare : "Dans une première phase, les nationalisations peuvent représenter un critére inadéquat. Il faudrait connaître préalablement la nature de l'Etat, pour ainsi délimiter les implications politiques de la nationalisation. Tant que le pouvoir ne répond pas à une volonté démocratique, ces nationalisations doivent être retardées. Face à la transition, il n'y a aucun sens à parler de nationalisations" Le "pessimisme" avec lequel ces organisations abordent la "transition" sur le terrain économique a son complément logique cohérent sur le terrain politique, Les mesures "radicales", on les garde pour "après" cette "période qui durera plusieurs mois" durant laquelle la très fragile "démocratie de cristal"', résultat du "geste de courage" royal, sera protégé par les amortisseurs du "pacte social'"!

Page 16

ESPAGNE Mais les travailleurs ont leurs propres plans Mais tous ces Messieurs sont en train de se partager la peau d'un ours qui n'a pas encore été tué. Il font connaître leurs projets pour se faire une idée de la crise qui existe dans le pays. Il suffit de voir, par exemple, que le Référendum, annoncé à grands coups de tambour il y a à peine quelques semaines, semble s'être volatilisé : des secteurs importants du gouvernement, le Roi lui-même, le considèrent comme non viable sans ce qu'Areilza a appelé "un pacte national'' c'est-à-dire un certain type d'accord avec "l'opposition" qui compterait pour le moins avec la neutralité du PCE. Mais le véritable problème est de savoir si ce fameux "pacte national' a une quelconque possibilité d'assurer ce "contrôle étroit'' de la "'transition" dont nous avons parlé précédemment. La réponse à ce problème est, encore une fois, "non". Penser que la légalisation de l'ensemble du mouvement ouvrier espagnol va pouvoir être contrôlée par la bourgeoisie, y compris avec la collaboration la plus ferme des réformistes; penser que les travailleurs vont accepter le "pacte social" avec un capitalisme en crise ou -verte, un capitalisme auquel on promet une insolvabilité économique totale, au niveau de 1958, avant deux ans; penser que la question nationale va être résolue par quelques touches d' "autonomie"; penser que le mouvement des masses va tolérer des réglementations rigides de droits si difficilement acquis (comme, par exemple, celui de grève), va se résigner devant le maintien des forces répressives franquistes, va considérer l'armée comme intouchable, va se contenter des promesses de "Constituante" dans des délais que personne ne connait , va tolérer que retournent en prison les "extrémistes" qui se refusent à accepter les limites de la démocratie fantoche, va rester immobile devant les provocations fascistes (et combien de fusils comme ceux qui ont tiré à Montejurra sont-ils répartis dans tout le pays ?). est une pure

Les travailleurs ont leurs propres plans. Et l'orientation qui répond le mieux au renforcement et au développement de ces plans, c'est la grève générale contre la monarchie franquiste.

Je regrette de ne pas applandir mais ; au les, mains occupees el PERICH C'est en elle que nous avons confiance et c'est pour elle que nous luttons.

18 mai 1976 NOTES : (1) : Une assemblée de 7. 000 membres d'associations de quartiers a été réprimée à coups de crosse par la Garde Civile; des centaines de blessés, une quarantaine de détenus... (2) PT : Parti du Travail, org. maoiste

Une erreur sur cette page ?