Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE DU SUD

Le massacre de Soweto

· Inprecor (première série) n° 54, 24 juin 1976 · p. 32, 30-31 · 2 267 mots

Afrique australe Europe

Editeur responsable : René Groslambert, 34 rue Nothomb, Bruxelles 1030

Au moment où cet article est écrit, le 19 juin, les masses laborieuses désarmées d'Afrique du Sud qui se sont soulevées contre le bastion blanc, raciste, de l'impérialisme occidental, doivent faire face à une répression militaire permanente. Selon la BBC, plus de 100 personnes ont été tuées et environ 1000 blessées. La vague de luttes commença le 16 juin à Soweto, le quartier noir de Johannesbourg, quand les étudiants noirs et leurs familles organisèrent une manifestation politique contre l'introduction de l'utilisation forcée de l'afrikaan (la langue d'origine flamande introduite par les colons Boers) au sein des écoles'réservées" (par les lois ségrégationnistes) aux élèves de couleur. Les manifestants exigeaient que l'anglais soit enseigné. Cette revendication n'est pas due à un quelconque amour envers les oppresseurs britanniques. (La Grande-Bretagne est la principale puissance économique en Afrique du Sud; elle possède la part du lion dans le montant global du capital fixe s'élevant à dix milliards de £. Elle exploite à bas prix une force de travail non-européenne, dans le secteur minier, l'industrie, les transports, le commerce et l'agriculture). Les Africains exigeaient que l'anglais soit enseigné, refusant l'utilisation de l'afrikaan et des dialectes bantous, parce qu'ils voulaient maitriser une langue largement utilisée à l'échelle mondiale et ayant une influence culturelle significative. Cette approche non sentimentale du problème linguistique puise ses racines dans la longue campagne d'éducation politique lancée par le "Non European Unity Movement' (NEUM, fondé en 1943) pour une éducation "non-raciale", "non-tribale", en tant que parti de la lutte d'ensemble de l'acquisition de la totalité des droits démocratiques. Les martyrs de Soweto s'élevèrent contre le programme de Vorster de "bantouisation" (création des Bantoustans) et de régression du système d'éducation dans la perspective de maintenir une réserve de main-d'œuvre docile à bon marché.

AFRIQUE DU SUD

LE MASSACRE

DE

SOWETO

LANGA Soweto est un ghetto de main-d'œuvre bon marché dans la banlieue de Johannesbourg, habité par environ 1 million de travailleurs semi-sédendaires. Dans leur pays natal, ils ne disposent d'aucun droit. Légalement, appartiennent" à l'un ou l'autre de leur Bantoustan natal, territoires éloignés et non industrialisés. On leur refuse le droit de rester de façon permanente à Soweto. Ce sont des parias dans leur propre pays ! Ils y sont traités comme des travailleurs immigrés; ils ne possèdent pas de terres, ils n'ont aucun droit politique, ils n'ont pas le droit de travailler la terre et ils sont obligés d'être porteurs en permanence d'une pièce d'identité. La cruauté et la violence de la répression contre la mobilisation de Soweto est à la mesure de l'importance de cette lutte, qui a frappé le centre nerveux de la politique des Bantoustans de Vorster : la "retribalisation" Le plan de l'impérialisme Sud-Africain Les manifestants de Soweto ont rejeté un plan forgé par une large cohalition occidentale après l'écroulement du régime colonial portugais en 1974. C'est une nouvelle stratégie de grande ampleur en Afrique méridionale qui devrait préserver le "précieux" Etat raciste d'Afrique du Sud. Ce plan possède deux facettes. Sur le plan interne, il s'agit de la partition de l'Afrique du Sud en "territoires" bantoustans (le premier à obtenir "l'indépendance" serait le Transkei en octobre 1976) dans lesquels les Africains seraient considérés comme "citoyens" d'Etats tribaux "indépendants", situés autour de l'Afrique du Sud blanche, dans laquelle les Africains auraient un statut de travailleurs immigrés. Les Africains devraient vivre dans les Sowetos, mais en tant qu'étrangers, ayant "la citoyenneté" dans le Transkei ou dans d'autres Bantoustans "indépendants"'. Leur langue devrait être celle de leur propre tribu (xhosa, zoulou, etc.).

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(suite de la page 32) Le deuxième aspect de la stratégie que le régime Vorster a élaboré en accord Washington, Londres et les capitales des pays du Marché Commun, et plus particulièrement Bonn, consistait à établir une ceinture d'Etats africains "indépendants" protégeant ainsi la frontière septentrionale du "joyau blanc" et s'intégrant à un Marché Commun Sud Afri-

Men croissance, ainsi qu'à "l'empire semi-colonial"' lié aux Etats du Marché Commun et régi par la Convention de Lomé. La Rhodésie doit devenir un des Etats noirs dans ce Marché Commun Sud Africain. Vorster a rencontré Kaunda (de Zambie), Nyerere (de Tanzanie), Machel (du Mozambique), Seretse Khama (du Botswana), Mobutu (du Zalre) et Kenyatta (du Kenya) pour mettre en oeuvre ce plan. prévu qu'il se rende à Bonn pour rencontrer Helmuth Schmidt et Henry Kissinger afin d'étudier les étapes suivantes du dialogue avec les Quisling africains. Tout allait bien, jusqu'aux événements de Soweto. Le soulèvement de Soweto représente jusqu'à maintenant le refus le plus net du plan de Vorster de création des Bantoustans, par les masses populaires elles-mêmes. Par ailleurs, la répression sauvage (qui utilise les armes fournies par le Marché Commun) n'a pas créé un climat de défaite. Au contraire, la révolte s'est étendue. Actuellement, plus de huit zones dans la seule région de Johannesbourg y participent. A environ 600 miles de là, les étudiants de l'université "bantoustan" du Zoulouland ont rejoint la révolte. Plus d'un million d'opprimés se sont engagés dans la plus grande révolte depuis les événements de Sharpeville en 1960, peut-être est-ce même le soulèvement le plus ample dans l'histoire du mouvement de libération de l'Afrique du Sud. La caractéristique la plus significative de ces événements est que malgré les batailles perdues les masses opprimées non-européennes n'ont pas pour l'instant perdu la guerre. En fait, elles n'ont pas encore livré une bataille de grande envergure, mais elles en prennent le chemin, avec une volonté décidée. Elles restent une force sociale de classe invaincue formée par les travailleurs et paysans semi-sédentaires qui n'ont jamais eu le droit de devenir un prolétariat ou un paysannat stables. Le prolétariat d'Afrique du Sud connait donc un statut tout à fait particulier et il est modelé par les dispositions étatiques de ce pays. Ce prolétariat commence maintenant à s'affirmer et il a besoin du soutien international de ses frères de classe. La question de l'éducation et l'apartheid La bataille pour une éducation non-raciste est un aspect essentiel pour la lutte pour les pleins droits démocratiques. Elle ne peut être garantie que par une révolution sociale complète en Afrique du Sud. Ceci explique la nature explosive des manifestations de Soweto et les événements qu'elles ont entraînés à l'université de Zoulouland. Le combat contre la "tribalisation" et pour un langage parlé à l'échelle mondiale exprime une position, virtuellement unique en Afrique, des travailleurs non-européens : contre la "culture noire", contre le "multiracialism", contre "l'identité" et "l'africanité" et pour un internationalisme "non-racial". Ceci est le fondement de l'esprit qui inspira la révolte de Soweto; des années d'éducation politique se trouvent derrière cette éruption "spontanée" Cette révolte constitue la suite de la lutte contre l'apartheid, système qui a une longue histoire dans le continent africain. Durant les cent dernières années, l'apartheid instauré par les impérialistes a renforcé l'ancien système d'éducation raciste, créé lorsque le régime colonial hollandais a institutionnalisé les écoles ségrégationnistes au Cap, en 1685. Après la révolution française, les Allemands, les Hollandais, les Anglais et les missionnaires catholiques ont étendu cette ségrégation à un réseau structuré de points de recrutement de forces de travail, divisés à partir de critères raciaux. Lorsque les colons s'emparèrent des terres des peuples asservis Khoi-Khoin et Bantous, au XIXème siècle et plus tard, les églises anglicane et catholiétablirent un système de ségrégation plus rigide que partout ailleurs. Les principes en étaient que l'éducation des Blancs était destinée "à maintenir leur (des Blancs) suprématie incontestée dans ce pays" (Sir Langham Dale, directeur de l'éducation du Cap, 1890) et que "l'éducation donée aux enfants blancs doit les préparer à une vie dans une société dominante et que l'éducation donnée aux enfants noirs doit les préparer à vivre dans une société subordonnée" (Commission de l'Education, 1935). En 1951, la Commission Eiselen exigea "l'éducation bantoue", ce qui fut suivi par la création d'une "Commission pour l'Education de Couleur". Ce programme, qui devait conduire à la révolte de Soweto, indiquait que "l'éducation pour les indigènes, en tant que race indépendante, devait prendre en considération leurs qualités raciales... et (devait) préparer les indigènes de façon plus efficace à leurs futures professions". Eiselen, alors secrétaire de l'Education du gouvernement nationaliste de Malan déclara qu'il y aurait une "'langue maternelle (le bantou), comme moyen de communication", les Africains apprenant un peu d'anglais simplement pour "comprendre des instructions orales ou écrites". Le NEUM expliqua dans toute l'Afrique du Sud comment il fallait lutter contre le Décret d'Education Bantoue, en tant que lutte contre la ségrégation raciale et pour le droit de vote, y compris le droit d'élaborer des lois et de former

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DU SUD un gouvernement. Le principe de cette opposition consistait dans le refus de toute collaboration avec les instruments de l'oppression. L'arme de la lutte était le boycott de toutes les institutions racistes, y compris les institutions de "retribalisation"'. Soweto s'inscrit donc dans la continuité de cette lutte, dans laquelle seul le NEUM possède une histoire et une perspective cohérentes. Les Boers, dirigés par Vorster, ne représentent qu'une puissante minorité politique au sein de la classe dirigeante sud africaine, qui est essentiellement d'origine britannique, sans parler du rôle important joué par les pays impérialistes de la CEE et de l'AELE (Association Européenne de Libre Echange). Toute la classe capitaliste d'Europe occidentale participe directement ou indirectement à la pénétration économique et politique en Afrique du Sud. Les Boers symbolisent la force sanguinaire, les chiens de garde gérants d'un Etat capitaliste combiné, que Trotsky, en 1935, caractérisait comme "un dominion blanc" pour assurer la surexploitation de ce qu'il qualifiait de "colonie d'esclaves pour les Noirs" L'impact international de tout événement éclatant en Afrique du Sud rend plus difficiles les tâches que doit affronter le prolétariat sud africain, les masses opprimées non-européUn boycott international L'importance du droit de vote, que les staliniens et les nationalistes africains ont toujours sous-estimée, a été confirmée par les décisions sur la Rhodésie et l'Afrique du Sud prises au mois d'avril par le Marché Commun, Bonn et Washington. Alors qu'ils réclament l'application du "système majoritaire" en Rhodésie, ils n'ont demandé que "quelques mesures visant à mettre fin à l'apartheid'' en Afrique du Sud. Nulle part il n'y eût de référence au plein droit de vote. Pour les capitalistes occidentaux, l'apartheid doit demeurer en Afrique du Sud. Les impérialistes savent très bien qu'ils ne peuvent pas tirer "la corde truquée de l'indépendance" en Afrique du Sud, comme ils peuvent le faire ailleurs lorsqu'ils étranglent "les membres associés" de second rang dans le cadre de la Convention de Lomé du Marché Commun. Ils comprennent que l'alternative à l'apartheid n'est autre qu'un nouveau Vietnam. Fondamentalement, ceci explique l'étendue et l'intensité de la terreur policière à Soweto. Vorster veut assurer que le flot d'or, d'uranium et de surprofits continue à couler vers les pays du Marché Commun et vers les EtatsUnis et que, de ces pays en direction de l'Afrique du Sud, proviennent armes et capitaux. (Les derniers rapports indiquent que, déjà avant Soweto, il y eût des sorties importantes de capitaux). Il était opportun (et frauduleux) d'imposer un embargo des Etats-Unis en Rhodésie pour ramener le régime gaspilleur de Smith dans le giron de l'impérialisme blanc. Mais un boycott est exclu pour l'Afrique du Sud, comme l'a déclaré clairement le gouvernement ouest-allemand lors de son compte-rendu cfficiel sur l'Afrique du Sud, au mois de mai dernier. En même temps, le PC blanc et ses alliés dans l'ANC (Congrès National Africain) ont caressé l'idée d'un boycott des produits boers (et conserves de fruits et autres articles mineurs). Liés aux anglicans et aux libéraux, ils ont refusé d'envisager un véritable boycott de l'impérialisme en Afrique du Sud. Il est temps d'entreprendre une campagne de solidarité internationale avec la lutte de libération en Afrique du Sud. En relation avec les méthodes adoptées par les travailleurs de Soweto et d'ailleurs en Afrique du Sud, ceci implique l'exécution du principe de non-collaboration avec l'impérialisme : un boycott international de l'Afrique du Sud. La prochaine visite de Vorster à Francfort, et de son ministre de la Défense à Bonn, devra rencontrer l'opposition des étudiants et des militants de la RFA. Ce type d'action est nécessaire partout. Mais cela doit s'intégrer à un boycott d'ensemble; il est de peu d'importance si des gouvernements impérialistes acceptent un tel boycott à un certain niveau (dans le domaine du sport, c'est le plus facile). Ce qui est important, c'est la solidarité des clas - -ses ouvrières d'Amérique du Nord et d'Europe occidentale, se matérialisant dans des grèves, arrêtant bateaux et avions de marchandises, voyageurs en provenance et à destination d'Afrique du Sud. Il faut demander la cessation des rapports financiers avec l'Afrique du Sud aux travailleurs des banques, exiger la fermeture de toutes les ambassades en Afrique du Sud, arrêter l'envoi de toutes les armes à l'Afrique du Sud, mettre fin à la provenance d'or d'Afrique du Sud, sans considération pour les "maux"' que cela peut provoquer pour les des -tinataires, bloquer l'envoi d'uranium destiné aux stocks militaires de l'OTAN, boycotter toutes les manifestations sportives ou artistiques d'Afrique du Sud, dénoncer la Convention de Lomé et aider l'Afrique à rompre avec elle (cette Convention est la principale arme économique de l'Europe occidentale en Afrique du Sud, l'autre étant l'expansion du Marché Commun Sud Africain jusqu'à l'équateur). Il est correct d'exiger de la Zambie et des autres Etats africains qu'ils imposent un boycott total à l'Afrique du Sud. Il est également juste que ce boycott devienne, dès maintenant, une revendication plus centrale et systématique au sein du mouvement ouvrier des pays inpérialistes. QUE LE BOYCOTT INTERNATIONAL DE L'AFRIQUE DU SUD SOIT GRAVÉ SUR LES TOMBES DES MARTYRS DE SOWETO !

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