Avec la nouvelle intervention militaire syrien -ne au Liban, la guerre civile qui n'a connu aucune halte depuis mars 1976, recommence à secouer tout le monde arabe. L'altruisme n'étant pas une caractéristique de la politique des Etats bourgeois, les entreprises de divers Etats arabes ou non pour intervenir au Liban montrent au grand jour la dimension arabe globale et internationale du conflit en cours. Cela est particulièrement manifeste dans les interventions politiques et militaires syriennes, dans les propositions françaises d'envoyer des unités militaires pour rétablir la paix. Enfin, la décision prise par les Etats arabes de constituer une force de paix composée d'unités arabes appelées pour la circonstance "casques verts", couleur traditionnelle de la nation arabe, ne fait plus illusion sur la nature généreuse de ces entreprises. L'intérêt soudain, sur le plan militaire, manifesté par les puissances impérialistes et les régimes bourgeois arabes (depuis les plus ostensiblement réactionnaires, comme l'Arabie Séoudite, jusqu'aux plus démagogiques comme la Lybie ou l'Irak), indique que l'aspect confessionnel du conflit (voir Inprecor No. 47-48) n'était que l'aspect superficiel d'une guerre qui, en réalité, pose le problème de l'avenir du Proche-Orient dans son ensemble. Les rapports de forces dans la région, le maintien de la prospérité du capital impérialiste et la stabilité des régimes arabes en place (spécialement celui du parti Baas en Syrie), sont quelques-unes des questions qui sont posées actuellement. Les manoeuvres syriennes et la première intervention C'est autour des élections présidentielles au Liban (le 8 mai 76) que se manifestèrent les nouvelles démarches préparées par les syriens ; ils étaient devenus les plus crédibles alliés de Washington depuis l'échec militaire flagrant de la droite chrétienne, et les plus intéressés à rétablir "l'ordre au Liban". Un ordre qui briserait et anéantirait les victoires militaires des palestiniens et de la gauche libanaise tout en favorisant la jugulation de la Résistance Palestinienne armée, qui s'est avérée être difficile au Liban. Elias Sarkis, qui "gagna" les élections, était le candidatde la droite chrétienne, de l'impérialis-
MAGIDA SALMAN me et du régime baathiste syrien. La décision du régime syrien de tout mettre en oeuvre pour le succès de la candidature de Sarkis s'explique; en effet ce dernier, personnalité des plus impopulaires, une fois désigné Président d'un Etatlibanais complètement détruit avec toutes ses institutions éclatées, ne pouvait remplir ses fonctions qu'en faisant appel à l'intervention syrienne au Liban. Sarkis, autorité des plus influentes dans le "Zè Bureau" du régime du général Chéhab au Liban(1), est le plus à même de ranimer les activités du "2è Bureau", dont les officiers discrédités et poursuivis par le président Frangié, s'étaient réfugiés chez les militaires et les fameux services secrets syriens où ils entretinrent leur formation policière. La Syrie possédait ainsi un agent qui lui faisait espérer d'être payée en retour pour cette hospitalité, et elle n'a pas hésité un seul instant à peser de tout son poids pour parvenir à ses fins. Raymond Eddé, dirigeant chrétien réactionnaire ayant adopté une position modérée durant la guerre, s'est opposé à Sarkis. Bien que réputé pour son hostilité à la présence des palestiniens et à leurs activités au Liban, et favorable à la répression contre les palestiniens, il a été malgré tout le candidat soutenu par le PC libanais et la Résistance Palestinienne : la mémoire faisant souvent défaut aux directions de la Résistance Palestinienne et à la gauche libanaise! Graissant la patte aux députés d'une part, les menaçant de l'autre, les syriens ont fait ainsi élire Sarkis par la Chambre des Députés qui est restée totalement paralysée durant la guer -re civile. Au préalable, la Gauche et la Résistance Palestinienne s'étaient fermement opposées à la tenue de ces élections imposées par les syriens. Mais Yasser Arafat, rentré de Damas quelques jours avant la date fixée pour la tenue des élections, après s'être longuement entretenu avec Hafez el-Assad, avait accepté l'élection de Sarkis à la condition que la Syrie n'intervienne pas militairement contre les palestiniens au Liban. Cet accord eut pour effet immédiat de réduire toute résistance effective à la tenue des élections. Sarkis a été élu, grâce à la passivité des palestiniens et de leur alliée, l'Armée du Liban Arabe, exigée par les dirigeants de l'OLP. Arafat, sûr de l'incapacité de n'importe quel nouveau régime libanais à "dompter"' les camps armés des palestiniens, naïf quant aux promesses d'Assad et surtout
peu soucieux des problèmes propres des masses et de la gauche libanaises est tombé dans le piège des syriens. Les syriens se sont bien gardés de tenir leurs promesses. Ayant marqué un premier point au niveau interne liba -nais, ils se préparèrent à exécuter la seconde étape du complot : la jugulation définitive de la Résistance Palestinienne au Liban. Le rôle central occupé par le Liban dans le cadre de la "solution pacifique" au conflit israélo-arabe est le fait de l'impact et de la force militaire effective des palestiniens qui s'y sont concentrés. L'acharnement du régime baasiste syrien n'est pas seulement dû au désir d'une mainmise syrienne sur la politique du Liban voisin; il est important dans la mesure où la Syrie veut réaliser la paix globale au Proche-Orient, et qu'elle est consciente que la clé de ce problème se trouve au Liban où est enfoncé le coin palestinien dans le plan syro-américain. Forts de leur influence au Liban depuis le cessez-le-feu de janvier 76, les syriens ont conclu un accord avec les américains : de leur côté, ils rétablissent l'ordre au Liban, y anéantissent toutes les victoires de la Résistance Palestinienne, et étouffent ses libertés d'action effectives. En contre-partie, les américains font pression sur leurs alliés sionistes afin de les entrainer vers une solution fondée sur la mise sur pied d'un mini-Etat pales -tinien dans un cadre fédéral associant la Jordanie, la Syrie et la Palestine, et soumis à la domination syro-jordanienne. Pour que cette so -lution soit crédible, il fallait que les syriens prouvent leur capacité à remplir les conditions exigées par l'impérialisme US. Le 12 avril 76, la première intervention syrienne au Liban venait répondre aux exigences des américains ; elle visait à juguler la Résistance Palestinienne, à affaiblir la gauche libanaise contre qui elle orientait franchement son attaque. L'échec de la première intervention syrienne Deux mille soldats pénétrèrent au Liban le 12 avril 1976 pour venir à la rescousse de la droite chrétienne en mauvaise posture. Trois jours plus tard, la résistance rencontrée par les troupes syriennes les obligea à arrêter leur avance. Néanmoins, les troupes restèrent stationnées au Liban, même après les élections présidentielles du 8 mai et contrairement aux accords passés entre Arafat et Assad. Victime, comme d'habitude, de ses concessions opportunistes aux régimes arabes bourgeois, Arafat se rend compte qu'il a été trompé. Quelques jours après les élections, la Résistance Palestinienne et la gauche libanaise entamèrent une offensive militaire victorieuse contre les syriens et la droite chrétienne. La détermination des masses palestiniennes et libanaises dans les combats fut décisive; elle dépassait de loin les appréciations portées tant par leurs directions que par les attaquants syriens. Les directions palestiniennes, fortes de leurs victoires militaires au Liban, de l'importance acquise par les mobilisations des masses arabes palestiniennes au sein des frontières de l'Etat israélien et dans les territoires occupés, n'étaient à faire des concessions importantes touchant à leurs intérêts. Elles n'avaient pas de raisons de se soumettre gratuitement à la Syrie et d'accepter de reproduire dans les camps palestiniens au Liban, la situation des camps palestiniens de Syrie où la Résistance Palestinienne est sans autonomie et sans liberté d'action. Ainsi, les syriens se sont résignés à reconsidérer leur plan d'attaque. La situation interne en Syrie devenant de plus en plus délicate pour le gouvernement d'Assad, va jouer pour beaucoup dans les étapes du "conflit libanais" qui se sont développées depuis ce temps. La crise interne syrienne Instaurée en 1970 à la suite du coup d'Etat qui fit accéder l'aile droite du parti Baas (dirigée par Assad) au pouvoir en Syrie, la dictature militaire n'avait pas eu à faire face immédiatement à de gros problèmes qui auraient pu mettre en danger sa stabilité. La répression féroce et l'efficacité de ses services secrets eurent raison de l'aile dite de gauche du parti Baas, représentée par Salah Jeddid qui fut évincé par le coup d'Assad. Moins dangereuse, l'opposition nassérienne disparut grâce à son assimilation à la coalition établie par le nouveau pouvoir baasiste au lendemain de sa victoire. Cette coalition regroupe le Baas au pouvoir, les petites organisations nassériennes et le PC syrien. Ce dernier, dont l'influence n'est pas négligeable en Syrie, a renoncé à son statut d'oppositionnel au régime afin de participer à une coalition dans laquelle le Baas est la force hégémonique. En fait, le parti Baas gouverne seul, le PCS est là pour applaudir à toutes les initiatives du régime et pour freiner toute révolte éventuelle contre le régime, qui se donne par cette coalition formelle un aspect progressiste. La guerre civile au Liban, avec toutes les potentialités de bouleversements qu'elle porte en elle pour la région, vient mettre un terme au mythe de la stabilité du régime syrien, et dévoiler au grand jour les contradictions d'un régime dont le pourrissement est déjà patent. Le malaise social en Syrie tient à plusieurs facteurs : les mutations et les crises économiques qui accompagnent la "libéralisation" introduite par Assad et les facilités accordées à la bourgeoisie du secteur privé dont l'influence est de plus en plus manifeste. Cette influence pousse la Syrie à chercher une paix stable au Proche-Orient au prix de grandes concessions à Israël; cette situation est observée avec amertume par les masses syriennes, imprégnées par les conceptions anti-impérialistes et nationalistes arabes. Et si le secteur public n'est pas encore profondément altéré, il n'en reste pas moins que la bourgeoisie du secteur privé est en pleine pros-
LIBAN périté depuis l'ouverture du marché syrien aux investissements étrangers appelés par Il s'ensuit une crise économique qui frise le désastre. La hausse du coût de la vie ne connait plus de limites, le prix de certaines denrées allmentaires de première nécessité a quintuplé durant les deux dernières années.
Elias Sarkis Hafez Assad L'équilibre confessionnel instauré à l'échelon du pouvoir syrien a subi les effets de la gangrène confessionnelle qui s'est exacerbée en Syrie même. Les sunnites: majoritaires en Syrie, ont entrepris une agitation contre le pouvoir. Des organisations d'extrême-droite sunnites soustendent cette agitation. Le régime est dominé par les allaouites (secte de l'Islam qui représente 10% de la population syrienne) dont Hatez El Assad fait partie.
La crise libanaise et l'intervention syrienne ont fait éclater toutes ces contradictions.
L'opposition de gauche est surtout le fait des partisans de Salah Jeddid. Le PCS lui-même continue à apporter sa caution au régime en dépit de la répression dont sont victimes ses membres. L'importance de l'opposition se manifeste au sein même de l'armée et du parti non totalement épurés de leurs anciens éléments issus de l'ancien régime, notamment parmi les étudiants et dans les milieux palestiniens. Des centaines d'arrestations eurent lieu et des dizaines d'étudiants palestiniens furent incarcérés au cours de ces dernières semaines.
L'aile représentée dans le parti Baas par Salah Jeddid connait maintenant un regain d'influence important parmi les officiers syriens.
Menacées par cette situation, les autorités syriennes en place ne disposent plus que d'un allié puissant pour les aider à se maintenir au pouvoir : l'impérialisme US. Elles feront tout leur possible pour établir la paix au Proche-Orient et dans ce but elles feront tout pour dominer la situation militaire au Liban. Assad joue le tout pour le tout. C'est alors que se produit l'intervention militaire syrienne de grande envergure qui commence le ler juin.
La nouvelle intervention et la résistance populaire Au cours de la dernière semaine du mois de mai, la droite chrétienne s'est rouvée être nettement débordée sur le plan militaire; les forces de la gauche libanaise et de la Résistance Palestinienne contrôlent 80% du pays. Les dirigeants bourgeois chrétiens ne peuvent concevoir un changement de la situation ainsi crée qu'à la suite d'une intervention étrangère. La Syrie est seule à pouvoir les sauver. Dans ce but, la direction chrétienne déclenche une offensive, décide le bombardement de quartiers musulmans, afin de provoquer une intervention syrienne qui viendrait "mettre un terme aux massacres"'.
Again de cause; la Syrie envoie 20. 000 hommes au Liban appuyés par des centaines de chars. Entre temps, les phalangistes adhèrent à la proposition d'une table ronde des forces belligérantes libanaises. Cette proposition d'une table ronde sert les intérêts des syriens en Syrie même, car cela les présente comme les arbitres de la situation et non comme les défenseurs de la réaction chrétienne. Les menaces de l'intervention syrienne sont très concrètement perçues par le camp dit "islamo-progressiste'. Fidèles à leurs traditions, les directions palestiniennes pensaient trouver une solution auprès des directions bourgeoises arabes. La première réaction de Yasser Arafat fut de faire appel à la Ligue des Etats Arabes pour qu'elle intervienne auprès des syriens afin de les contraindre à se retirer. Ainsi, pendant trois jours, les syriens avancent au Liban sans rencontrer une résistance substantielle. Les directions réformistes libanaises et palestiniennes ne sont pas encore prêtes à la riposte; elles s'attachent à établir des alliances possibles avec les bourgeoisies arabes (et même avec les plus réactionnaires). Mais elles se heurtent à des réactions froides de la part de ces directions bourgeoises, uniquement prêtes à condamner verbalement la Syrie afin de mieux leurrer les masses dans leurs Etats respectifs, évitant d'intervenir réellement contre la Syrie. Fortement sensibilisées par la question palestinienne, les masses de ces différents Etats arabes sont directement touchées par tout bouleversement dans chacun des Etas arabes. Il ne reste plus aux directions palestiniennes et libanaises réformistes qu'une solution pour sauvegarder leur indépendance et même leur existence : organiser la résistance armée pour s'opposer à l'intervention syrienne; mais par ailleurs, les masses palestiniennes et libanaises n'attendent plus les ordres pour passer à l'action et affronter les troupes syriennes. L'ampleur de la résistance populaire empêche la Syrie d'enregistrer des victoires militaires essentielles et rapides. Des dizaines de chars syriens (tous de fabrication soviétique) sont détruits au Sud et dans la montagne et des centaines de soldats syriens sont faits prisonniers.
La Ligue des Etats Arabes ne pouvait rester silencieuse, d'autant que l'intervention syrienne se prolongeait dans le temps et, de ce fait, empêchait un long silence des directions gouvernementales. Alors, dans le cadre des rivalités politico-économiques traditionnelles entre les directions de ces Etats bourgeois, l'Egypte y alla de sa surenchère pro-palestinienne contre la Syrie, comme la Syrie l'avait fait contre elle au moment des accords sur le Sinal entre l'Egypte et Israël. L'Algérie mit à son tour la Syrie en accusation mais se garde bien d'entreprendre quoi que ce soit, compte tenu de sa situation politique intérieure à la veille d'élections dites libres; et quant à l'Irak, rivale directe et frontalière de la Syrie au sein du mouvement nationaliste baasiste, elle se contente de dénoncer comme toujours la Syrie, mais en massant quelques troupes à la frontière pour faire pression. Et toute la gamme des bourgeoisies arabe se trouve réunie sous le patronage de l'Etat arabe le plus réactionnaire : l'Arabie séoudite. L'envoi des "casques verts"' arabes est décidé; ils seront composés de troupes algériennes, lybiennes et soudanaises. Cette décision a pour fonction déclarée de réconcilier la Résistance Palestinienne et la Syrie. Cette décision est non seulement restée inappliquée mais en plus elle a servi de couverture à l'intervention syrienne. Des commentateurs locaux font remarquer que le premier bataillon de soldats censé faire partie des "casques verts"' n'est en fait qu'un nouveau bataillon de l'armée syrienne. Très dynamiques quant il s'agit de lancer des slogans d'appuis à la Résistance Palestinienne, les régimes arabes se gardent bien d'intervenir pour empêcher qu'un massacre se produise. Même la Lybie, héraut du nationalisme arabe dans ces dernières années, appuie la présence syrienne au Liban quand son émissaire se rend en Syrie et la condamne quand ce même émissaire se réunit avec les dirigeants palestiniens. (1) voir Inprecor n°47/48
Et maintenant? Face à une forte résistance au Liban et obligée d'arrêter son avance dès le 12 juin, la Syrie s'est employée à réduire le plus possible ce ralentissement. Cet arrêt momentané tion de préparer une nouvelle attaque plus efficace. En effet, le sommet quadripartite de Ryad, regroupant la Syrie, l'Arabie séoudite, le Koweit et l'Egypte, prévu pour le 17 juin a été ajourné au 23 juin. La Syrie apparait déterminée à relancer son avance, les autres régimes arabes prêts à en être complices et ne voulant pas se réunir avec elle dans le même temps Dans une telle situation excessivement complexe, les dirigeants de l'OLP ne veulent pas ou ne peuvent pas tirer les leçons ; ils cherchent en -core la solution chez les bourgeoisies arabes, espérant tirer des avantages en jouant sur leurs contradictions intérieures. Et les masses pales -tiniennes et libanaises continuent leur résistance sur le terrain. Les directions réformistes et staliniennes libanaises paient le prix de leur opportunisme invétéré et criminel : isolées face à toutes les forces bourgeoises parmi lesquelles elles ont cherché des alliés, elles n'osent même pas adresser des critiques à Kamal Joumblatt , ce bourgeois réformiste qu'elles appuient, alors même qu'il a fait appel aux troupes françaises pour sauver la Résistance Pagauche libanaise! Si l'avenir de l'intervention réactionnaire dépend du rapport de force militaire au Liban, il dépend surtout des développements internes en Syrie, où le régime vit des difficultés intérieures sé-
Des heurts se seraient produits un peu partout en Syrie où des bataillons de l'armée se seraient mutinés et auraient refusé de se diriger vers le Liban. Le chef d'Etat-Major syrien, Hikmat Chahabi, a été arrêté et emprisonné par les gouvernants syriens. Les répercussions de la guerre civile au Liban secouent tout le Proche-Orient arabe. Cette guerre montre une fois de plus l'absolue nécessité pour les masses arabes de s'unir et de s'organiser contre leurs bourgeoisies, qui se tiennent les unes les autres quand l'une d'entre elles est menacée.
16 juin 1976
AFRIQU