Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Editorial : La classe ouvrière dit Non

Inprecor (première série) n° 55, 8 juillet 1976 · p. 32, 31 · 1 363 mots

Pologne Stalinisme Syndicalisme URSS et Russie

Pour la troisième fois depuis vingt ans, la classe ouvrière polonaise est passée à l'action directe pour défendre ses intérêts contre la bureaucratie. Cette continuité dans la combativité est elle-même un facteur important qui explique, du moins en partie, la situation politique différente en Pologne par rapport à celle des autres "démocraties populaires"', à l'exception, bien sûr, de la Yougoslavie. Bien que chaque fois, la classe ouvrière polonaise ait été frustrée d'une partie plus ou moins importante des gains obtenus par ses luttes directes, elle n'a pas le sentiment d'avoir lutté en vain, ni d'avoir été écrasée ou même défaite dans la lutte. Le sentiment de force et de confiance en elle-même qui s'en dégage limite la liberté de manoeuvre de la bureaucratie. Il détermine également un niveau de conscience de classe supérieur du prolétariat polonais par rapport à celui de la classe ouvrière de la plupart des autres "démocraties populaires" et de l'URSS. Comme lors des grèves des ports baltiques de décembre 1970, les observateurs étrangers impérialistes eux-mêmes ont dû souligner, cette fois encore, l'absence de mots-d'ordre ou de thèmes de type anti-communiste parmi les grévistes et manifestants de juin 1976. Même la mise à sac du local du POUP (1) à Random prit un aspect particulier, marqué par la nature de classe prononcée de l'action des travailleurs polonais. Comme lors des grèves de Poznan en 1956 et lors des grèves des ports de la Baltique en 1970, cette fois encore l'initiative est partie d'une usine particulière, l'usine de tracteurs URSUS à Varsovie. Comme en 1956 et en 1970, l'emploi de formes de lutte qui brisent la ten-

POLOGNE

EDWARD GIEREK tative de la bureaucratie d'isoler les grévistes et même de cacher la grève à l'ensemble du prolétariat, a été couronné d'un succès immédiat. La solidarité ouvrière a commencé à jouer presqu'instantanément. Le mouvement s'est étendu. Le détonnateur de la grève fut le même en juin 1976 qu'en décembre 1970 : une hausse des prix des biens de consommation qui équivaut à une baisse brutale du niveau de vie des masses. En décembre 1970, la riposte des travailleurs avait obligé la bureaucratie à faire machine arrière en matière de hausse des prix. En même temps, elle fut amenée à substituer Gierek à Gomulka, qui n'avait plus conservé un atome de la grande popularité acquise en 1956, lorsqu'il s'identifia en partie avec la révolte des masses, y compris avec la légitimité des grèves. Il est peu probable qu'on assistera à une répétition pure et simple du scénario de 1970, et ce pour deux raisons fondamentales. D'abord, sur le plan purement économique, l'économie polonaise ne dispose plus des réserves d'accroissement du taux de croissance, qui permirent de restocker en partie les concessions que le régime de Gierek fit aux travailleurs après les grèves de décembre 1970. Cette résorption n'a d'ailleurs réussi que partiellement, et de moins en moins, au fur et à mesure que le temps s'écoulait et que le projet économique initial de Gierek se heurtait à des obstacles de plus en plus difficiles à surmonter. Pour bloquer le prix des produits de première nécessité à un niveau ne différant pas essentiellement de celui de décembre 70 -c'est-à-dire un des plus bas, sinon le plus bas d'Europe; dans les pays capitalistes européens,

(suite à la page 31)

Page 31

(suite de la page 32) les prix ont, depuis cette date, augmenté entre 50 et 150 % ! Le gouvernement doit accorder des subsides énormes à l'industrie alimentaire, à la paysannerie et au commerce, subsides qui, pour l'année en cours, dépassent l'équivalent de 2 milliards de dollars. Ce phénomène reflète la pression inflationniste et l'alimente à la fois. L'échec de la politique inflationniste de Gierek ne réside pas dans le fait que le gouvernement n'avait pas prévu cet effet à long terme du blocage des prix, que les techniciens "gomulkistes" avaient souligné dès 1970. Il résulte essentiellement de l'échec d'une croissance de la production de biens de consommation parallèle à la hausse des revenus nominaux des masses laborieuses. Le tournant vers une politique d'accélération de la croissance et des investissements n'a pas eu les retombées escomptées en matière d'expansion de la production et de la commercialisation des biens de consommation. Une fois de plus, c'est là que se situe le talon d'Achille de la planification bureaucratique. Subsidiairement, l'économie polonaise a payé son tribut à l'inflation internationale et notamment à la hausse du pétrole et d'autres matières premières importées, hausse particulièment virulente pendant les années 1972-1973 et que les rajustements des prix au sein du COMECON, dorénavant annuels, ont surtout répercuté en 1974-1975. Les exportations polonaises furent de même frappées par les effets de la récession. C'est un dur rappel aux partisans de la théorie du "socialisme dans un seul pays" qu'il leur est impossible de s'isoler complètement des perturbations du marché mondial, même si la dynamique totalement divergente de la production et de l'emploi en Pologne en 1974-75, par rapport à celle des pays capitalistes d'Europe, permettent de souligner avec éclat le caractère non-capitaliste de l'économie polonaise. Il ne sera donc pas possible à la bureaucratie d'annuler simplement et durablement les hausses des prix comme elle avait été obligée de le faire en 1970. La concession faite par le gouvernement Jarociewicz le soir même du premier jour de grève doit être considérée comme une concession temporaire. Elle fut imposée avant tout par la nécessité d'éviter coûte que coûte une extension des grèves et une collision sanglante entre travailleurs et forces de répression, aussi longtemps que siégeait la conférence des PC européens à Berlin-Est. Le risque de voir Santiago Carrillo, Berlinguer ou même Marchais, sous la pression des travailleurs et de la situation politique de leurs propres pays prendre publiquement la défense des travailleurs polonais était suffisamment réel pour Brejnev, Gierek et Cie., pour que la bureaucratie polonaise fasse tout pour l'éviter.

Une fois la conférence de Berlin-Est terminée, le ton se durcit à Varsovie. Sans doute l'aboutissemênt auquel on espère arriver est un compromis qui, sans en revenir aux hausses initialement prévues, en réintroduit au moins certaines. Les ouvriers obtiendraient quelque chose, mais le gouvernement freinerait quand même le processus inflationniste. Ceci est d'autant plus indispensable pour la bureaucratie que l'inflation et les difficultés de ravitaillement sont largement répandues dans toute l'Europe orientale et en URSS. Des concessions spectaculaires aux travailleurs polonais en ces domaines devraient être en partie payées par les économies des autres pays du COMECON. Elles risqueraient de toute évidence de provoquer dans ces pays la prise de conscience par le prolétariat que "'la lutte paye'". Elles pourraient donc y provoquer des grèves et des manifestations avec des buts analogues à ceux poursuivis par les travailleurs polonais. Tout cela signifie qu'il y aura une énorme pression du Kremlin sur Varsovie, pour qu'on n'aille pas trop loin dans les concessions durables aux grévistes. Par ailleurs, la bureaucratie n'a plus en réserve une carte "Gomulka'' comme en 1956, ou "Gierek" comme en 1970. Il n'y a aucune personnalité politique du POUP qui combine une popularité relative chez les travailleurs avec une confiance qu'il continue à inspirer à une partie de l'appareil bureaucratique, pour pouvoir canaliser un puissant mouvement de masse vers un simple changement de sommet au sein de la bureaucratie. Il n'est donc pas étonnant dans ces conditions que Gierek se soit prudemment tenu à l'arrière-plan des événements des dernières semaines, qu'il ne se soit publiquement engagé ni pour la hausse des prix ni pour leur suppression. C'est lui qui est resté "en réserve de la bureaucratie". Celle-ci a esquissé une opération de "reprise en mains" par la voie politique, c'est-à-dire une combinaison du matraquage idéologique des mass-media et des meetings et séances d'agitation. Les résultats immédiats ne semblent pas très convaincants, vu le comportement pour le moins hésitant des membres du parti mobilisés notamment lors du grand meeting d'appui au gouvernement, de Varsovie. Reste à voir si les travailleurs sont prêts à aller plus loin cette fois déjà, ou s'ils se contentent, pour le moment, d'un simple coup de semonce. Nous publierons dans le prochain No. d'"Inprecor' une analyse plus détaillée des grèves et événements en Pologne. Note : (1) POUP : Parti Ouvrier Unifié de Pologne.

Une erreur sur cette page ?