Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MEXIQUE

La gauche progresse

· Inprecor (première série) n° 57, 9 septembre 1976 · p. 30-32 · 2 199 mots

Mexique

MEXIQUE E.G. CASILLAS Le 27 juin passé, un meeting central tenu dans la ville de Mexico a mis un terme à la campagne électorale de la gauche. Plus de 15. 000 personnes, dans le stade "'Mexico", jouèrent ce dernier acte en chantant "l'Internationale" et en brandissant des milliers de drapeaux rouges. A la tribune, à côté des dirigeants du Parti Communiste Mexicain (PCM) et du Mouvement de l'Organisation Socialiste (MOS), se trouvaient les dirigeants de la Liga Socialista (LS) et de la Liga Comunista Internacionalista (LCI), représentant le contingent fort et combatif de la IVème Internationale, constitué par plus de l. 000 camarades qui occupaient une partie du stade. Ainsi se termina la campagne électorale la plus importante organisée par la gauche depuis au moins 40 ans au Mexique. Pourtant, l'importance de la campagne, qui présentait Valentin Campa, militant du PCM, comme candidat à la présidence de la République, déborda ce seul fait. En effet, pour la première fois depuis bien longtemps, des partis de gauche participaient aux élections. Avant tout, l'importance de cette expérience tient au fait que, malgré le peu d'influence de masse de la gauche mexicaine, la candidature de Campa s'offrait comme la seule vraie alternative au candidat du "parti-gouvernement", Lopez Portillo. De même, la campagne rendit évident aux yeux de larges secteurs des masses le caractère anti-démocratique d'un régime qui refuse toute existence légale aux partis véritablement d'opposition. En effet, la Loi Electorale mexicaine, anti-démocratique, établit une telle série d'exigences pour l'inscription de tout parti au registre légal (dont dépend le droit de participer aux élections), qu'en pratique la décision de légaliser ou non un parti est entre les mains du seul gouvernement. De cette manière, depuis sa consolidation après la période du cardénisme, le régime bonapartiste octroyait l'enregistrement légal, outre au parti de "la révolution faite gouvernement", c'est-à-dire le PRI (Partido Revolucionario Institucional), aux seuls partis qui lui étaient proches. Le débat dans la gauche L'expérience électorale de la gauche mexicaine était petite et négative. Pratiquement, toute son expérience et sa tradition étaient liées au PCM. Après avoir lancé Hernan Laborde comme candidat officiel à la présidence, dans les années 30, le PCM ne présenta plus de candidats et appuya, au contraire, ceux du PRI, comme ce fut le cas pour Avila Camacho et Miguel Aleman. Depuis 68, étant donné la faiblesse de la gauche, l'attitude prédominante fut d'appeler à l'abstention et de dénoncer les élections de 1970 et 1973 (à la présidence et à la chambre des députés) comme des farces. Ces positions coincidaient avec l'indifférence croissante de la population envers les élections et sa désillusion suite à diverses fraudes électorales organisées par le gouvernement à l'encontre de candidats d'opposition au PRI qu'elle avait soutenus massivement. Ainsi, lorsqu'en 1975 le débat s'ouvrit sur les perspectives électorales de la gauche, non seulement il fallait compter avec une expérience inexistante, mais, en plus, comme dans d'autres pays latino-américains, avec une grande tradition abstentionniste et une défiance marquée pour ce type de lutte. L'expérience antérieure conduisait de nombreux secteurs radicalisés à considérer la tactique de participation électorale comme équivalant à une conciliation et à un abandon devant l'ennemi de classe. L'abstentionnisme attentiste toucha tous les courants de la gauche. En ce sens, et dès le début, malgré des différends quant à la tactique particulière à adopter, les organisations mexicaines se réclamant de la IVème Internationale furent d'accord sur l'utilité de la participation électorale dans cette conjoncture, et menèrent une lutte contre les courants ultra-

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gauches et sectaires particulièrement vivaces dans le mouvement étudiant. Après quelques hésitations, le Parti Mexicain des Travailleurs (PMT), créé après le massacre du 10 juin 1971 par quelques dirigeants du mouvement de 68, comme Heberto Castillo et le leader cheminot Demetrio Vallejo, décida de ne pas présenter de candidat. En reprenant quelques slogans du mouvement étudiant, il tenta de donner une coloration gauchiste à sa décision qui, finalement, était profondément réformiste et électoraliste. Affirmant qu'il n'était pas disposé à se "soumettre au joug du gouvernement", il refusa de participer parce que son enregistrement avait été repoussé et qu'ainsi ses votes ne seraient pas comptabilisés. De fait, le PMT fut la seule organisation de gauche à entreprendre un effort pour satisfaire aux exigences de la Loi Electorale sur l'enregistrement. Conçu comme un parti électoraliste avec une ligne réformiste et gradualiste, le PMT respecte une certaine cohérence en se refusant à participer aux élections lorsque le gouvernement lui dénie toutes garanties quant à sa participation. De toute manière, la décision n'a pas manqué d'être difficile pour une base éduquée dans le sens de la participation électorale et dont le travail central, au cours des dernières années, fut de recruter massivement pour s'assurer le nombre de membres requis par la Loi pour la légalisation.

INDOS VENGERP:

Un petit secteur syndical du PMT rompit avec le parti lorsque l'abstention fut décidée. Il passa au PCM pour pouvoir présenter un de ses dirigeants syndicaux comme candidat à la députation. Après avoir recherché un accord avec le PPS Parti Populaire Socialiste), le PST (Parti Socialiste des Travailleurs) et le PMT, le PCM fut finalement contraint de rejoindre la Coalition de Gauche (Coalicion de Izquierda), seul avec la Liga Socialista et le MOS. La coalition de gauche Si nous avons dit que les élections de 1976 fumarquées, fondamentalement, par la présence de la gauche, nous devons en même temps préciser que ce fut avant tout par la Coalition de Gauche réunissant le PCM, la LS et le MOS. Cette Coalition constitua objectivement le point de référence de tous les courants politiques. Le débat sur l'attitude à prendre face aux élections trouva sa réponse dans la politique de la Coalition. L'abstentionnisme traditionnel de la gauche fut mis en crise par la candidature Campa (avancée par le PCM). Malgré sa conception électoraliste, le PMT fut débordé par la Coalition de Gauche. Le principal courant centriste - regroupé autour de la revue "Punto Critico" - se détermina tout d'abord pour l'abstentionnisme, avec pour slogan "Notre candidat (Marx) n'est pas enregistré". Il finit par soutenir Campa, le 27 juin, jour de la fermeture de la campagne, une semaine avant les élections ! Un tournant si surprenant ne fut dépassé que par le groupuscule posadiste qui, dans un premier temps et durant une semaine, appela à voter pour Campa, puis soutint Lopez Portillo (candidat du PRI). Dans son autocritique, il reconnait que son erreur fut corrigée grâce à une lettre du "camarade J. Posadas''! Le discrédit du PCM dans certains secteurs de l'avant-garde large facilita de nombreuses critiques à la Coalition, critiques en réalité très sectaires. Par exemple, l'accusation selon laquelle la Coalition était un front populaire ou son embryon. Nous ne nions pas que le PCM y fut intéressé. Sa politique correspond à un tel dessein. Plus encore, nous disons qu'avant de rejoindre la Coalition, le PCM tenta de constituer un front populaire avec certaines forces bourgeoises. Pourtant, face au refus de ces dites forces, il se vit obligé de passer un accord, seul, avec la Liga Socialista et le MOS. Pour cette raison, la Coalition de Gauche ne fut pas un front populaire. Il ne suffit pas d'un programme réformiste ou d'un PC disposé à se mettre à la queue de la "bourgeoisie démocratique" pour pouvoir parler de front populaire; un élément clé est indispensable : la présence d'une force bourgeoise significative dans la Coalition. Cette force n'existait pas. Le MOS n'est pas plus qu'un groupuscule réformiste en procès d'assimilation par le PC qui, évidemment, était la force hégémonique de la Coalition. Encore plus sectaire et sans fondements fut la critique adressée à la Liga Socialista, l'accusant de trahir les principes en signant une plate-forme et en constituant un bloc électoral avec d'autres organisations politiques, plus

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MEXIQUE particulièrement le PCM. Sans parler de l'expérience des Bolchéviks faisant un front électoral avec les Menchéviks, des exemples plus proches de nous, au sein même de la IVeme Internationale, nous démontrent cette possibilité.

En 1958, par exemple, l'organisation trotskyste américaine, le Socialist Workers Party (Parti Socialiste des Travailleurs), appela à la création d'une "coalition électorale des forces socialistes pour mener une action politique unifiée de tous les socialistes", ainsi que l'expliquait le camarade J.P. Cannon lors d'un meeting auquel participait également Vincent Hallinan, qui avait été le candidat présidentiel du Progressive Party (un troisième parti capitaliste gauche", soutenu par le PC, et qui apparut sur la scène politique en 1948). Par contre, il est bien plus important de souligner la signification de la participation du PCM à un bloc électoral avec une organisation de la IVème Internationale. L'événement est un signe des temps nouveaux que nous vivons. Le PCM ne peut plus calomnier les trotskystes et les qualifier d'agents , puisqu'il fait même un bloc électoral avec eux. Dans ce contexte, le fait suivant acquiert toute sa signification: quelques jours avant les élections, Valentin Campa lui-même, dans une interview au périodique "Excelsior", reconnut qu'il fut expulsé du PCM en 1940, pour s'être opposé à l'assassinat de Trotsky (pour l'unique raison qu'il considérait Trotsky comme "liquidé" politiquement). "Oposicion", l'organe officiel du PCM, affirma encore plus courageusement, dans une note biographique sur Campa, que celui-ci re -présentait la vraie "tradition communiste" dans la période où il fut exclu du PC ! Ainsi, au moment même où certains dénoncent la Liga Socialista comme capitulant devant le stalinisme, une scission droitière, pro-soviétique, du PCM accuse ce dernier de capituler devant le trotskysme ! Le front de la gauche révolutionnaire L'autre organisation de la IVème Internationale au Mexique, la LCI, n'adhéra pas à la Coalition. Son abstention n'a rien à voir avec les arguments sectaires dont nous parlons ci-dessus. La critique de la LCI à la Coalition de Gauche portait sur la plate-forme élaborée par celleci. La LCI appela à constituer un Front de la Gauche Révolutionnaire (Frente de la Izquierda Revolucionaria - FIR), autour d'un programme révolutionnaire. Elle n'appela pas à présenter un autre candidat, mais à soutenir Valentin Campa et à exprimer ainsi un vote de classe contre classe. Mais en même temps, elle appelait à voter pour un programme alternatif à celui de la Coalition, au travers de la formule "FIR-Campa". Finalement, le projet de la LCI de regrouper la gauche révolutionnaire n'aboutit pas. Même en étant d'accord avec la plate-forme électorale que la LCI proposait pour le FIR, la majorité des courants centristes se refusèrent à la rejoindre, du moment qu'elle était déterminée à soutenir Campa. Dans ces circonstances, le sectarisme des centristes face au PCM. d'une part, les isola et les affaiblit, mais d'autre part, empêcha que plus de forces ne se regroupent avec la LCI dans le FIR. La surestimation que la LCI fit du centrisme de gauche trouva sa contrepartie dans une surestimation du PCM. La seule particularité du PCM est sa relative faiblesse! C'est cette dernière, et non pas un prétendu caractère révolutionnaire, qui l'empêcha d'organiser un front populaire. C'est également sa faiblesse qui l'a contraint à négocier avec les organisations de la IVème Internationale. Une négociation pour un front électoral entre, d'une part, le PCM, et,d'autre part,la LCI et la Liga Socialista, aurait évidemment été plus favorable pour ces dernières et aurait eu un impact sur le contenu de la plate-forme électorale. Tout ceci découle de l'analyse des rapports de forces qui traversent actuellement la gauche organisée mexicaine. Dans le processus de recomposition qui se déroule au sein de la gauche depuis deux ans, trois courants hégémoniques se détachent : le PCM, le PMT et la IVème Internationale. L'incompréhension de ce qu'implique ce réalignement des forces au sein de la gauche fit que la LCI tenta inutilement de se tourner vers le centrisme, alors qu'elle aurait pu choisir une voie plus audacieuse, en direction de la Coalition, et plus particulièrement du PCM. Le résultat de la gauche aux élections du 4 juin - même s'il n'est pas reconnu officiellement - reflète la montée de la lutte des masses mexicaines : plus d'un million de voix pour Campa, c'est-à-dire plus que les votes recueillis par le PPS et le PARM (Partit Authentique de la Révolution Mexicaine) pour Lopez Portillo, qui en totalisa 15 millions. Le fait prend encore plus d'importance (surtout au Mexique), si l'on considère que ces votes soutiennent une candidature de gauche, ouvertement communiste, après des décennies de contrôle du PRI. Les résultats électoraux reflètent non seulement, à leur manière, une poussée des luttes, surtout ouvrières, mais aussi l'influence que la gauche commence à avoir sur elles. Cet impact a considé -rablement augmenté durant la campagne électorale. Certes, c'est le PCM qui a tiré le plus d'avantages de l'expérience, avant tout grâce à son appareil plus important. Il ne fut pourtant pas le seul. Tel que cela s'est affirmé durant cette période, le PCM ne sera plus l'unique choix concret dans la gauche, lors des luttes de plus en plus importantes qui s'annoncent pour très bientôt au Mexique. Lentement mais sûrement, l'alternative marxiste-révolutionnaire se renforce aussi. Le grand pas en avant dans cette direction sera constitué par la prochaine fondation de la section mexicaine de la IVème Internationale, avec l'unification de la LCI et de la Liga Socialista.

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