Inprecor 1974–2004

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CHINE

Après la mort de Mao, une nouvelle phase de la lutte politique

· Inprecor (première série) n° 58, 23 septembre 1976 · p. 3-9 · 5 246 mots

Chine Stalinisme URSS et Russie

CHINE La mort de Mao a suscité des réactions qui, en d'autres temps, seraient apparues comme paradoxales. Le principal représentant du capitalisme américain a parlé de "disparition tragique" et ses collaborateurs n'ont pas caché leur préoccupation. A Moscou se sont exprimés, publiquement et de manière indécente, la satisfaction et l'espoir. Ces réactions sont en relation évidente avec la ligne de politique internationale que Mao avait adoptée dans les dernières années de sa vie. A la fin des années 50, il accusa les bureaucrates du Kremlin de capituler devant l'impérialisme américain. Puis il choisit une position d'équilibre entre les deux "superpuissances", pour adopter finalement la thèse du "social-impérialisme" comme ennemi principal. Il en tira toutes les conséquences : depuis le reproche fait aux capitalistes occidentaux de ne pas s'armer suffisamment et d'être trop conciliants envers Moscou, jusqu'aux tours de valse avec les Fanfani et les Strauss. Toutefois, la figure de Mao fut contradictoire. L'évaluation historique de son rôle ne peut éviter de mettre en évidence cette dimension essentielle de son œuvre. Une figure historique sous le signe de la contradiction Dès 1927, tirant à sa manière le bilan de la défaite de la révolution de 1925-27, il a pris une position critique face à la ligne imposée en Chine par le Komintern stalinien, et a esquissé des positions qui se différenciaient de celles de la direction du Parti. Cependant, il s'est bien gardé de contester ouvertement après la mort de Mao

LIVIO MAITAN l'orthodoxie du stalinisme, faisant siennes des conceptions staliniennes et mettant en œuvre des méthodes d'organisation et de direction fondamentalement bureaucratiques. Tout en continuant à émettre des idées plus ou moins classiques sur le rôle primordial de la classe ouvrière, il pressentit l'importance fondamentale du rôle que devait jouer la paysannerie, dans le contexte spécifique de la Chine de cette époque, notamment dans la perspective d'une guerre prolongée. A diverses reprises, il a défendu des positions encore plus à droite que celles d'autres par -tis communistes. Non seulement il a préconisé, mais aussi suivi une politique de collaboration avec le Kuomintang de Tchang Kaï-chek et, durant la deuxième guerre mondiale et immédiatement après, il a recherché un compromis avec le vieux dictateur. Des documents américains, publiés dans les années 50 déjà, ont confirmé que si l'accord ne fut pas réalisé, ce fut à cause du refus de Tchang Kal-chek. Mais, malgré la volonté de collaboration et de compromis, Mao n'a jamais cédé, dans les faits, sur un point essentiel. Il n'a pas renoncé à l'indépendance de son armée, qu'il n'a à aucun moment dissoute dans l'armée du Kuomintang, même lorsqu'il existait une convergence de la lutte contre les forces armées de l'impérialisme japonais. Au moment décisif de la nouvelle montée révolutionnaire des masses, mis en face d'un choix inéluctable, il a pris la tête de l'insurrection paysanne, contre les classes dominantes et l'appareil du Kuomintang. Il n'a pas écouté les conseils de Staline l'invitant à conclure à tout prix un accordavec Tchang Kal-chek, et ila conduitl'Armée Rouge à la conquête du pou -voir. Dix ans plus tard, il endossa le rôle

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CHINE de porte-voix de la critique de gauche à la politique des dirigeants du Kremlin et des divers partis communistes.

Durant 40 ans, Mao fut à la tête d'un parti qui a dirigé une révolution socialiste, un des érénements majeurs de notre siècle. Mais, après avoir déjà introduit des conceptions et des méthodes de gestion bureaucratiques dans les zones libérées et avoir procédé à une stalinisation des structures du Parti, arrivé au pouvoir, il a présidé à un processus relatirement rapide de bureaucratisation du nouvel Etat ouvrier. Etant donné son rôle de premier plan et son prestige, toute tentative de le blanchir de cette responsabilité et de la faire retomber sur les autres dirigeants ne peut être qu'apologétique. Toutefois, il est sûr qu'à partir d'un certain moment, il a commencé à s'allarmer de ce qu'il définis -sait lui-même comme un "processus d'aliénation" dans le rapport avec les masses. Durant une période qui a vu mûrir de profondes et multiples tensions, il a pris l'initiative de la dite "Révolution Culturelle", en faisant appel aux masses plus encore qu'à d'autres occasions, masses étudiantes d'abord, puis également paysannes et ouvrières, même si ce tut avec une plus grande réticence. Il a proclamé que les masses décident de tout. Mais, en réalité, il a construit, puis reconstruit dans la phase finale de la "'Révolution Culturelle", un appareil centralisé et tendanciellement monolithique, basé sur un paternalisme autoritaire culminant dans le culte de sa personnalité. Il a soutenu la nécessité d une lutte intransigeante contre l'impérialisme. Durant quelques années, il a sévèrement critiqué la politique de Moscou vis-à-vis de la bourgeoisie de divers pays coloniaux et néo-coloniaux. Mais il a appuyé sans réserve la collaboration avec la bourgeoisie, qui a mené à la défaite tragique du parti communiste indonésien et à la paralysie de ses partisans au Pakistan et au Bengale occidental. Puis, après 1970, il a été aux côtés du gouvernement du Sri-Lanka engagé dans une répression féroce, il a évité toute condamnation de la dictature de Pinochet, et il adopta une hypocrite position d'équilibre dans la guerre civile en Angola. Il a voulu se présenter comme l'inspirateur d'une lutte contre la bureaucratisation, considérée par lui comme une restauration capitaliste. Mais au-delà des critiques et des différenciations de pratique, jusqu'à la fin il considéra Staline comme un grand révolutionnaire et comme un des plus importants théoriciens du marxisme. La figure de Mao a donc reflété, de manière concentrée et quasi symbolique, plus qu'aucune autre, les contradictions de toute une époque historique. Lénine disparut de la scène peut d'années après Octobre. Il est passé à l'Histoire comme le dirigeant de la première révolution socialiste. Trotsky, défait étant donné les rapports de forces de la période durant laquelle il mena sa lutte contre la bureaucratie, est devenu le symbole de la défense intransigeante des conquêtes de la Révolution. Staline, gure terne avant Octobre, a pris une dimension historique en tant que protagoniste de la contre-révolution bureaucratique. Mao, comme nous l'avons vu, fut en même temps le principal dirigeant d'une révolution et le premier responsable de la dégénérescence bureaucratique de l'Etat ouvrier issu de la révolution. En tant que dirigeant de la révolution victorieuse, il a contribué à infliger une défaite historique au système impérialiste mondial. Dans le même temps pourtant, il n'abandonna pas la conception stalinienne du socialisme dans un seul pays, et de la subordination,aux intérêts de son Etat,des intérêts de la lutte révolutionnaire des masses dans le monde. Un rôle irremplaçable La disparition d'un homme qui a eu une importance si grande dans l'histoire contemporaine de la Chine représente incontestablement un élément de rupture, destiné à provoquer des déséquilibres assez profonds. Au moment de la mort de. Staline, les marxistes - révolutionnaires avaient souligné le rôle essentiel que sa personnalité avait joué pour assurer une cohésion à la caste bureaucratique et dans le fonctionnement des mécanismes de direction de l'Etat et du Parti. A divers points de vues, le rôle de Mao fut encore plus décisif. Au même titre que Staline, il a maintenu ensemble la couche bureaucratique dominante et est apparu comme le seul à posséder l'autorité nécessaire pour avoir le dernier mot lors des conflits les plus graves. Mais le "bonapartisme" de Mao ne s'exerça pas seulement à l'intérieur de la bureaucratie, mais également sur la société dans son ensemIl est nécessaire de rappeler certains traits spécifiques du mode de direction maoïste et de son exercice du pouvoir, sensiblement différent de celui imposé par Staline en URSS, dans les années 30 à 40. Ce mode de faire peut être synthétisé par l'effort de maintenir des liens plus directs et plus vivants avec les masses, et même de recourir à l'intervention - plus ou moins contrôlée et canalisée - des masses elles-mêmes, dans des phases particulièrement difficiles.

résister, puis conquérir la victoire dans une guerre révolutionnaire âpre et prolongée, Mao a dû non seulement s'appuyer sur les masses, mais aussi faire appel à leur participation active. De manière analogue, il a dû rechercher une certaine mobilisation des masses, lorsqu'il entreprit d'édifier une société nouvelle, en partant de bases matérielles encore plus arriérées que celles de la

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Russie de 1917, et devant faire face au sabotage de l'Impérialisme. Voilà pourquoi les rapports entre dirigeants et masses en Chine ont été bien plus directs qu'entre le groupe dirigeant stalinien et les masses en URSS (rapports la plupart du temps inexistants, du reste). Voilà pourquoi, à certaines périodes et malgré la dégénérescence bureaucratique, exista en Chine ce que S. S. WU (1) a défini, avec une certaine approximation, comme une "démocratie horizontale" (c'est-à-dire un certain degré d'autonomie de décision au niveau local dans le choix des formes d'application des orientations générales définies au sommet). Cela explique pourquoi, à certains moments, Mao et d'autres dirigeants se sont tournés vers les masses, pour sortir de situations conflictuelles ou de paralysie au sein de la direction du Parti. Naturellement, ils se sont toujours arrangés pour donner un cadre précis aux mouvements qu'ils suscitaient, afin de pouvoir les canaliser. L'expérience des derniers mois de 1966 et des premiers mois de 1967 l'ont démontré, à l'opposé de toute interprétation justificatrice. A peine des secteurs des masses avaient-ils commencé à agir selon leur propre dynamique, poursuivant des objectifs qui n'étaient pas ceux prévus par la direction maoïste, que celle-ci n'hésitait pas à recourir, non seulement à une sorte de terrorisme idéologique massif, mais même, en dernière instance, à la répression (souvenons-nous que c'est justement la provocation de telles situations de tension et d'explosivité qui conduisit Mao à s'appuyer sur l'armée qui assuma, durant un certain temps, une fonction de premier plan). Tout ceci n'empêche pas que dans le "système" de Mao, le rôle réservé aux masses est différent, et demande de leur part une participation plus active qu'à l'époque de Staline et post-stalinienne. Le fait que des thèmes démocratiques-révolutionnaires et égalitaristes aient été avancés à plusieurs reprises ne pouvait rester sans conséquences, malgré le caractère essentiellement tactique et instrumental de tels appels. Ils aidaient, en effet, objectivement les tendances des masses et de leurs secteurs les plus mûrs à faire sentir leur présence et à donner un contenu effectif à la "démocratie horizontale" admise par le groupe dirigeant. Une telle pratique de l'exercice du pouvoir, une telle méthode de direction, exigeaient un chef charismatique, doté du prestige nécessaire pour mobiliser les masses aux moments décisifs et pour imposer tout aussitôt la discipline et le "retour à la normale", exigence essentielle, encore plus importante que ne l'était la place de Staline dans le système de gestion bureaucratique du pouvoir imposé à l'URSS. Dans ce sens, Mao ne peut en aucune mánière être remplacé. Sa mort introduit un élément de déséquilibre pour ainsi dire "structurel" dans le système politique chinois.

Tensions dans la société chinoise Pour pouvoir avancer des hypothèses sur les développements possibles dans la Chine d'après Mao, il est nécessaire de rappeler, sommairement et à titre indicatif, quelques-unes des tensions qui subsistent au niveau structu -rel et politique. Elles ne furent, en effet, pas éliminées par la "Révolution Culturelle". Durant la période qui suivit, certaines d'entre elles se sont même précisées. Au cours des dernières années, selon les données officielles, l'économie chinoise a enregistré des succès qui ne sont pas contestés par des experts d'orientations les plus diverses. Mais, globalement, et sur une longue période, les rythmes de développement demeurent relativement limités. Cela signifie non seulement que les niveaux absolus atteints sont encore modestes, mais aussi que dans certains secteurs l'écart entre la Chine, l'URSS et certains pays capitalistes ne diminue pas, et risque même de croître. Il est significatif de constater que lors de nombreuses rencontres avec des hôtes étrangers, tant Mao que Chou En-lai ont toujours insisté sur l'arriération et la pauvreté persistantes en Chine. Il faut se souvenir qu'après avoir violemment polémiqué avec l'URSS, dans les années 50,, sur sa politique de relations économiques croissantes avec les pays capitalistes, la Chine a suivi de plus en plus systématiquement la même voie, non seulement en cherchant à élargir les échanges commerciaux, mais également en achetant aux pays occidentaux et au Japon des machines et même des complexes industriels entiers. A un moment donné, cette politique s'est toutefois heurtée à l'exigence, présentée comme une norme par les dirigeants chinois, de ne pas s'endetter envers l'étran-

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CHINE ger. Si ce choix était confirmé de manière rigoureuse, la conséquence en serait un rallentissement et non une accélération des rythmes du développement industriel, du moins pour certains secteurs. Une politique d'auto-suffisance, tendanciellement autarcique, peut être un choix obligé dans certaines circonstances, mais aura, à long terme, des conséquences très négatives (n'oublions pas que, durant quelques années, la Chine dut faire face, à la fois au blocus ou semi-blocus persistant des impérialistes, et au sabotage ouvert des bureaucrates de Moscou). A en juger par les allusions contenues dans certaines polémiques, ce problème s'est déjà posé de manière conflictuelle au sein du groupe dirigeant. Il est fort probable qu'il se posera encore plus vivement à l'avenir, bien que l'essor des exportations de pétrole puisse atténuer cette contradiction. Quelques rapides considérations à propos de l'agriculture. La Chine maoïste elle-même n'a pas pu se soustraire au dilemme qui s'est posé aux sociétés de transition bureaucratisées qui se sont développées à partir d'un bas niveau de développement (un facteur qui, n'en déplaise à certains néo-utopistes, ne peut être oublié). Une première option consiste à accepter, après les réformes radicales de la première phase et pour une période indéterminée, non pas la survivance de rapports non collectivistes, mais plutôt des rapports intermédiaires entre une agriculture paysanne parcellisée ou de mode coopératif et une agriculture collectiviste, avec les conséquences économiques et les risques sociaux qui en découlent. Une autre option revient à forcer le rythme de la collectivisation en faisant abstraction, dans une large mesure, des possibilités réelles de mécanisation, en s'exposant au risque de ruptures dramatiques avec de larges masses paysannes et de répercussions nuisibles, en dernière analyse, pour la production elle-même. Ce problème, qui n'a jamais été résolu, fut à la base des choix cruciaux dans les campagnes, depuis le lancement massif de la coopérativisation au milieu des années 50, jusqu'à la tenta -tive grandement volontariste des Communes Populaires de 1958 et aux rectifications ultérieures. D'une part, en se référant aux chiffres officiels, les rythmes de développement de la production agricole sont toujours restés modérés, ce qui est d'autant plus grave que la Chine enregistre un important accroissement de la population. D'autre part, les paysans tendent à consacrer davantage de temps et d'efforts à leur production individuelle plutôt qu'à la production collective. Les conséquences se font sentir, en premier lieu au niveau économique général, et en deuxième lieu, au niveau social, dans la mesure où il est inévitable que subsistent, et même que s'approfondissent, dans les conditions actuelles, les différenciations entre les diverses couches de paysans.

De pair avec les problèmes posés par les difficultés dans le développement économique, et en particulier par les problèmes de l'agriculture, certains indices nous montrent qu'une série de tensions sociales continuent à se manifester, et même à s'aggraver. Pour ne donner qu'un seul exemple, des difficultés et des contradictions se sont produites à partir d'un certain moment, quand il s'agissait d'intégrer les nouvelles générations au tissu économique. Des déséquilibres ont surgi, d'une part à cause du poids, pour l'instant limité, de l'économie industrielle et urbaine, et d'autre à la suite de l'accession massive à l'instruction (qui, est-il besoin de le rappeler, est une des principales conquêtes de la révolution). L'existence de tels problèmes est apparue, par exemple, lors des polémiques concernant les "jeunes instruits", envoyés ou renvoyés à travailler dans les campagnes. Il s'agit, du moins pour l'instant, de secteurs relativement petits, mais qui compteraient malgré tout près de 12 millions de jeunes, selon les chiffres avancés dans l'article de Wu déjà cité. Ces jeunes n'acceptent pas toujours de bon cœur leur déplacement à la campagne, où les conditions de vie sont en général plus dures, et où ils sont rarement ac -cueillis avec enthousiasme par les paysans. On constate ainsi des mouvements pendulaires entre ville et campagne, avec des retours non autorisés en ville. Il risque de se créer ainsi des couches de jeunes déracinés, privés d'une insertion stable dans la société et donc tentés de se mouvoir en marge de celle-ci. Selon certaines interprétations, dont nous ne pouvons contrôler le fondement, des situations de ce genre seraient la source de l'accroissement de la criminalité, qui se serait produit récemment dans certaines villes et dont la presse officielle même a fait mention. Une série de problèmes et de tensions se posent à un niveau plus directement politique. Dès le début, l'analyse des marxistes-révolutionnaires a mis en lumière le fait que l'Etat ouvrier chinois était caractérisé par l'absence d'un tissu d'organismes de démocratie prolétarienne de type soviétique et même par l'existence d'une certaine pérennité des appareils administratifs préexistants (l'influence néfaste de ce dernier élément fut dénoncée par les maoistes eux-mêmes dans les polémiques de 1966-67). La Constitution chinoise a prévu l'élection, en plus des organismes locaux, d'une Assemblée Nationale Populaire, qui devrait être la vraie dépositaire du poupouvoir. En pratique, lorsqu'elle s'est réunie, l'Assemblée n'a pas eu d'autre fonction que celle d'enregistrer formellement les décisions prises ailleurs, c'est-à-dire dans les organismes dirigeants du Parti (n'oublions pas que la conception maoïste attribue au Parti une fonction de contrôle et de direction absolus, analogue à la conception en vigueur depuis Staline). Etant donné l'impossibilité pratique pour les organismes dirigeants restreints, même pris au sens large, c'est-à-

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dire incluant toutes leurs diverses articulations, de vraiment décider de tous les problèmes qui se posent à un pays immense et peuplé comme la Chine, il subsiste, objectivement, une marge pour l'exercice d'une "démocratie horizontale". Par ailleurs, des pouvoirs régionaux ou locaux relativement autonomes tendent à se constituer. Le résultat en est une situation d'instabilité, lourde de conflits. Dans les faits, à diverses reprises - non seulement au moment le plus dramatique de la crise de 1966-67 -, les masses ont tenté de donner des contenus plus concrets à la "démocratie horizontale". Des tendances centrifuges se sont développées au sein de la bureaucratie. Les polémiques répétées contre des personnages qui se seraient rendus coupables de créer des "royaumes indépendants" prennent justement pour cible des tendances de ce type. De même, la politique internationale renferme un potentiel de tension au sein même de la bureaucratie, et à plus forte raison entre la bureaucratie et les masses. La mort de Mao pourra constituer un stimulant supplémentaire pour effectuer un bilan, dont le groupe dirigeanta déjà certainement éprouvé le besoin. Durant toute une période, et encore maintenant, l'affirmation d'une complète autonomie par rapport à l'URSS a été profitable à la bureaucratie chinoise, tant sur le plan intérieur que vis-à-vis de secteurs importants du mouvement communiste. De même, la polémique contre les deux "superpuissances" a porté quelques fruits diplomatiques et politiques, dans la mesure où elle a pu correspondre aux intérêts de certaines bourgeoisies "nationales" et de certains Etats, ainsi qu'avec les aspirations de nombre de mouvements des pays coloniaux qui, poussés à rechercher l' "amitié" de l'URSS par les nécessités de la lutte contre les puissances impérialistes, ont eu l'occasion de faire d'amères expériences de "collaboration" avec les dirigeants du Kremlin. Mais, après presque deux décennies, un bilan plus général s'impose, comme s'impose plus particulièrement un bilan de la ligne des dernières années, fondée sur le présupposé que le "social-impérialisme" est l'ennemi principal. Or, il ne fait aucun doute que si l'existence du triangle Washington-MoscouPékin a, tour à tour, rendu des services tactiques conjoncturels à chacune des parties, le bénéfice majeur fut, globalement, à l'avantage de l'impérialisme américain. Pour ne prendre que l'exemple de l'épisode central des dix dernières années, le conflit sino-soviétique n'a pas empêché la défaite impérialiste au Vietnam. Mais il ne faut pas oublier que l'acuité même du conflit sino-soviétique a considérablement élargi la marge de manœuvre de la Maison Blanche et du Pentagone. Il ressort désormais de plusieurs documents, qu'un élément des plus importants qui a poussé Johnson à se lancer dans l'aventure indochinoise, fut la conviction de n'avoir pas à faire face à un front unique des principaux Etats ouvriers. Il ne fait aucun doute que cette division - de même que les restrictions, durant toute une période, de l'aide militaire aux combattants vietnamiens - a considérablement retardé l'arrêt de l'agression impérialiste. En deuxième lieu, la politique du groupe dirigeant de Pékin a sacrifié sur l'autel des intérêts diplomatiques, par ailleurs discutables, les exigences de la lutte de la classe ouvrière et des mouvements anti-impérialistes de divers pays. Elle a, en conséquence, non seulement provoqué la perte de prestige d'une direction qui était apparue, durant de nombreuses années, comme la protagoniste d'une révolution victorieuse, mais aussi facilité une régression réactionnaire dans divers pays et les manœuvres de plusieurs bourgeoisies soi-disant nationales. En dernière analyse, cette politique s'est trouvée en opposition même avec les exigences légitimes de défense de l'Etat ouvrier chinois. Ensuite, en ce qui concerne les partis communistes, le bilan ne laisse pas place au doute. La force d'attraction du PCC a contamment décrû, après quelques succès recueillis dans la phase initiale du conflit. Actuellement, sa sphère d'influence s'est réduite, plus que jamais auparavant. Dans les mouvements d'extrême-gauche eux-mêmes, que la critique chinoise etla "Révolution Culturelle" avaient contribué à créer, parfois de manière décisive, les défenseurs inconditionnels des positions de Pékin appartiennent de plus en plus à la catégorie des paranoiaques politiques, tandis que des tendances plus critiques et plus sophistiquées prennent le dessus (tout ceci se reflète dans la misère des délégations des divers PC-ml reçus à Pékin, et dont l'existence est souvent ignorée dans leur propre Mais, tôt ou tard, une contradiction fonda-. mentale surgira, de manière plus ou moins aiguë, par-delà le bilan de quinze années et les difficultés conjoncturelles. Quelles que soient les divagations théoriques maoïstes ou les mystifications propagandistes, la nature sociale de l'URSS est analogue à celle de la Chine, et qualitativement différente de celle des Etats-Unis et des autres pays capitalistes. Ce fait contredit la thèse du "social-impérialisme" ennemi principal, et encore plus ses implications pratiques. Le fait qu'à diverses reprises des opposants tombés. en disgrâce furent accusés de vouloir un compromis avec les "sociaux-impérialistes" et d'être leurs agents (et il est difficile de dire, le plus souvent, sur quelles bases), démontre qu'il ne s'agit pas de spéculer sur l'avenir, mais de comprendre la signification de confrontations qui se sont déjà produites dans le groupe dirigeant.

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CHINE Mouvements de masse et tendances dans la bureaucratie Tout ce potentiel de conflits pourra agir à deux niveaux, dans la période à venir, et ce d'autant plus qu'il s'est déjà manifesté ou qu'il se produit à une échelle toujours plus vaste. En premier lieu, les générations surgies et mûries après 1949 prévalent désormais. les vieilles générations, le point de référence essentiel tendait à être la condition de la sopré-révolutionnaire. Pour difficile que fat la situation, quels que soient les erreurs et les crimes commis par les bureaucrates, les contradictions de la nouvelle société paraissaient insignifiantes en regard de l'oppression dans l'ancienne Chine. Pour les jeunes générations, les conquêtes de la révolution constituent un point de départ désormais acquis. Leur attitude sera et est déjà déterminée par la capacité ou l'incapacité de la société de transition à répondre à leurs exigences, au fait que des progrès constants aient lieu, dans tous les domaines. non seulement au niveau de la direction centrale, mais à tous les niveaux du Parti, s'est produit ou est en train de se produire toujours plus rapidement un processus de substitution. Les dirigeants et les cadres "historiques" disparaissent et sont remplacés par des diri -geants et des cadres qui ne pourront plus se réclamer du prestige de protagonistes de la révolution. Ils seront jugés sur la base de leur comportement, de leur succès ou de leur insuccès actuels. Enfin, Mao a disparu de la scène à un moment qui, loin d'être un moment de stagnation ou de démoralisation des masses, est caractérisé par une remontée de la sensibilité politique et de la combativité, et par la réapparition de cadres critiques, capables de prendre des initiatives courageuses. Les premiers signes de nouveaux ferments sont déjà apparus en 1973. A Canton, par exemple, où, parmi d'autres faits, circulèrent des textes de critique antibureaucratique. Mais, surtout, au cours des deux années suivantes, plusieurs manifestations ont clairement montré que la situation était à nouveau mouvante. Toujours à Canton, il y eut des manifestations de soldats congédiés et plusieurs grèves spontanées. A Hang-Tcheou, les grèves acquirent une telle portée que l'intervention de la troupe fut requise. La manifestation de la place Tien-An-Men, du 15 avril dernier, peut avoir été le lieu de manœuvres de la tendance Teng Hsiao-ping, ainsi que le prétendent les sources officielles, et avoir eu pour origine des conflits interbureaucratiques. Mais, par ses dimensions - des dizaines de milliers de par-

Get par sa dynamique, elle a exprimé, en dernière analyse, une explosion critique spontanée, en opposition au groupe dirigeant du Parti et de l'Etat. Que se passera-t-il dans la prochaine période ? Il n'est pas facile de donner une réponse, tout au moins sur la base des rares informations dont nous disposons. La bataille au sein de la bureaucratie sera très dure. Le problème même de la succession se pose en termes dramatiques. Il ne s'agit pas uniquement de désigner le successeur de Mao, mais de remplir tous les vides provoqués par les décès et les liquidations politiques aux divers niveaux de la direction (le cas du Comité Permanent du Bureau Politique, réduit à deux ou trois unités, est presqu'un symbole d'une instabilité plus générale). Le fait que le communiqué annonçant la mort de Mao - et il serait intéressant de connaitre les organismes qui l'ont approuvé - contienne des attaques violentes et répétées, non seulement contre les "déviationnistes" du passé, mais également contre la victime la plus récente, Teng Hsiaoping, est une indication sûre d'une situation de tension persistante et des craintes du groupe vainqueur des affrontements des premiers mois de cette année. Il est probable que le premier round se terminera par une solution de compromis. Du reste, le choix même de Hua Kuo-feng était une solution de ce type. En termes plus généraux, il ne fait pas de doute que la tendance la plus directement représentative de l'appareil se trouve objec-

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tivement renforcée par la mort de Mao, le seul qui pouvait la contrer avec succès. Elle était apparue comme la plus conservatrice durant la "'Révolution Culturelle", ses représentants éminents étaient Liou Shao-chi et Teng Hsiao-ping. Elle avait su se ressaisir après les défaites, et un autre Mao ne pourra pas être créé artificiellement. Le renforcement d'une telle tendance serait sans aucun doute apprécié par tous ceux qui aspirent à défendre, consolider ou accroitre des privilèges, et en premier lieu par les échelons les plus hauts de la bureaucratie. Mais des couches de cadres intermédiaires • pourraient également pencher en sa faveur. Ceux qui ont; en fait, les liens les plus réels avec les masses mais qui, justement pour cela, ont souvent dû faire les frais de certains tournants brusques, et ont été directement pris pour cible lors des grandes "campagnes de rectification", quand on ne leur réservait pas délibérément le rôle peu envié de bouc émissaire. Ils peuvent donc éprouver un bescin compréhensible de se soustraire au régime de la douche écossaise et de jouir d'une période de plus grande tranquillité. Enfin, une tendance de ce type pourrait tenter de s'assurer une base dans les campagnes, vraisemblablement avec un certain succès temporaire, en faisant une série de concessions de type khrouchtchévien à l'égard de certains secteurs de la paysannerie (la référence à Khrouchtchev est purement indicative, étant donné que les conditions existant dans les campagnes soviétiques à la mort de Staline étaient sensiblement différentes de celles existant actuellement en Chine). La plupart des commentateurs se sont demandés si l'après-Mao serait caractérisé par un tournant des orientations de la politique internationale de la Chine. Nous avons déjà mentionné les problèmes qui se posent dans ce domaine, les tendances qui se sont manifestées dans le passé dans le groupe dirigeant lui-même, et les contradictions qui finiront par se manifester. Sans nous abandonner aux spéculations, nous pouvons avancer l'hypothèse que des mutations se produiront, tôt ou tard. Aujourd'hui déjà, des pressions s'exercent dans ce sens. Parmi d'autres, Moscou aurait intérêt à une détente, même à court terme, ainsi que l'ont confirmé les réactions à la nouvelle de la mort de Mao. Toute une série de partis communistes, parmi lesquels les plus importants sur le plan international, sont partisans non seulement d'une détente, mais même d'un rapprochement et d'une recomposition du front des "partis frères" : depuis le PC vietnamien jusqu'aux représentants les plus autorisés de "l'euro-communisme", sans exclure le PC cubain, malgré sa situation internationale actuelle. Ils sont tous convaincus qu'une évolution positive ne pourrait en aucun cas reproduire un monopole analogue à celui du Komintern ou du Kominform. Bien au contraire, elle ôterait à Moscou toute possibilité d'imposer à nouveau son contrôle et son hégémonie, et accroîtrait, en général, le prestige et la force d'attraction de tous les partis communistes. La mort de Mao ouvrira sûrement un nouveau chapitre, même s'il peut paraître oiseux de faire des prévisions sur les tendances qui auront le dessus dans les prochaines phases, et sur les formes spécifiques que prendra la crise du système bureaucratique. Les masses chinoises sont entrées dans une nouvelle période d'activité et de réflexion critique. Les batailles qu'elles déchaîneront auront tres probablement pour objectif l'amélioration du niveau de vie, la réduction des inégalités, l'exercice effectif de la démocratie ouvrière. Elles se situeront dans une perspective plus générale de lutte antibureaucratique. Dans ces batailles, des cadres formés au cours de ces années pourront faire valoir leur poids. N'oublions pas que durant la phase la plus vive de la crise de 1966-67, des dizaines de milliers de cadres ont mûri. A l'abri de la mystification du groupe dirigeant, ils étaient engagés dans des luttes à dynamique antibureaucratique et s'étaient donnés des formes d'organisation variées. Dans certains cas - la littérature à ce sujet est désormais largement diffusée - il y eût des efforts extrêmement intéressants de critique d'ensemble et de généralisation théorique. Les protagonistes de ces événements ont été battus lors de l'ultime phase de la "Révolution Culturelle"'. Ils furent parfois durement frappés, et ont été généralement marginalisés. D'inévitables phénomènes de démoralisation se sont produits. Mais aujourd'hui se sont recréées les conditions d'une reprise d'activité de ces cadres. Ils pourront apporter une contribution d'autant plus importante que la disparition de Mao tendra à éliminer l'obstacle principal pour leur compréhension de la nature du régime et de sa direction, disparition ren,dant inopérant le mythe d'un Mao porte-drapeau de la lutte antibureaucratique, ils continuaient à s'agripper. En d'autres termes, ils pourront éviter de devenir, objectivement, les instruments d'une lutte d'une fraction de la bureaucratie contre une autre et, se liant plus directement aux masses, jouer un rôle de premier plan dans la lutte contre la bureaucratie dans son ensemble.

14 septembre 1976 NOTE (1) : Sur ce problème comme sur d'autres, il est utile de se référer aux articles parus jusqu'à présent dans Inprecor, en particulier ceux de S.S. Wu, dans les Nos. 55 et 56. Pour les problèmes plus généraux et l'analyse des développements dans la Chine post-révolutionnaire, nous nous permettons de citer notre volume "Parti, armée et masses", éd. Maspéro.

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