Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

AFRIQUE DU SUD

L'unité des non-européens

· Inprecor (première série) n° 58, 23 septembre 1976 · p. 10-12 · 2 420 mots

Afrique australe Allemagne Syndicalisme

AFRIQUE DU SUD Pendant la révolte de Soweto, les dirigeants du mouvement de la "conscience noire", tels Mkele et M. Buthelezi(suivant en cela les "quis -lings" du Département des Affaires Bantoues et du Département des Affaires des "Gens de Couleur" comme le "chef" Buthelezi et Sonny Leon) appelaient au "dialogue" avec Vorster. Au même moment, les dirigeants des Etats néo-coloniaux "indépendants" - Nyerere de Tanzanie, Kaunda de Zambie, Mobutu du Zaïre, Kenyatta du Kenya, Amin d'Ouganda et Khama du Botswana - continuaient à collaborer avec l'impérialisme, menant leurs propres conversations, dans le cadre diplomatique de la "tournée africaine' de Kissinger. S'opposant à cette collaboration, les opprimés d'Afrique du Sud suivirent, à l'échelle nationale, une politique de non-collaboration avec l'apartheid et juin et septembre. L'unité africaine des "gens de couleur" Officiellement, 400 étudiants et travailleurs furent assassinés en Afrique du Sud, de juin à septembre. Des estimations plus rigoureuses indiquent plus de 1. 000 victimes. Officiellement, le régime procéda à 2. 500 arrestations; les luttes de septembre atteignirent un niveau plus élevé que celles du mois d'août, de la même façon que ces dernières avaient révélé des progrès dans le niveau de conscience et dans l'unité du mouvement, par rapport aux luttes de juin. Un aspect important de cette bataille nationale était particulièrement évident: le puissant soulèvement des étudiants et des travailleurs "de couleur'' aux côtés des Africains (les lois racistes sud-africaines définissent les "gens de couleur" par leur ascendance "métisse"'). Il ne s'agissait pas tant d'un acte de solidarité que du reflet de la conscience des "gens de couleur" de leur appartenance à la lutte commune des Africains. Dans toute la région du Cap, où vit la majorité des 2. 500. 000 "gens de couleur", la lutte se déchaîna à un tel point que "The Guardian" du 10 septembre écrivait : "La situation est nettement incontrôlée, en ce sens que la police est incapable d'empêcher l'explosion de violence ou de la réprimer". Pour l'impérialisme et son

L'UNITE DES

NON-EUROPEENS

-LANGA régime raciste d'Afrique du Sud, la "violence", c'est la lutte des opprimés contre la violence institutionnalisée du régime qui, par son oppression et son exploitation, tue en moyenne deux millions de non-européens par décennie (ceci étant calculé sur la base de la différence des taux de mortalité blanche et noire sous l'apartheid). La révolte métisse, centrée au Cap et à Port Elisabeth, s'étendit rapidement aux grandes villes rurales comme Paarl et Huguenot, où les Blancs, pris de panique, s'enfuirent de leurs propres centres commerciaux, quand les travailleurs métis pénétrèrent dans la cité blanche, d'où ils sont exclus par le système des "réserves". La police ouvrit le feu; elle utilisa parfois des tireurs d'élite. Les "réserves' métisses du Cap (1), de structure et de conditions semblables à celles des "réserves" noires de Soweto aux abords de Johannesburg, s'insurgèrent. D'après les chiffres officiels, 24 manifestants métis furent tués par balle pour les seulles journées du 8 et 9 septembre. Cette lutte allait de pair avec celle des "réserves" africaines de Langa et de Nyanga. Les 14 et 15 septembre, 500.000 travailleurs africains de Soweto et des zones de résidence non-européennes (townships) se mirent en grève (notamment dans les services, le commerce, le travail domestique et l'industrie légère). Au même moment, à quelques 1. 600 kilomètres au Sud, 250. 000 travailleurs métis de la province du Cap entreprenaient une grève massive, sur les docks, dans l'industrie, le commerce et les transports. Depuis les luttes du Cap de 1919-1920, c'est la première fois qu'il y a une grève simultanée et combinée des non européens et cette fois, sur une bien plus grande échelle et à un niveau plus élevé. Le thème de l'unité non-européenne fut pris en charge par les organisateurs de la grève étudiante. Pour la première fois, cette unité revêtit un aspect de masse, exprimé par les initiatives ouvrières sur le plan national. De plus, la question des Bantoustans et du Dépar -tement des Affaires des "Gens de Couleur" était au centre des combats contre le racisme et pour les pleins droits démocratiques, même si les carences de direction l'empêchaient de s'exprimer de façon explicite.

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Nation ou racisme multiracial ?

Cette unité non-européenne était antiraciste et non pas anti-blanche. Les jets de pierres et l'incendie des voitures, des entreprises et des maisons des Blancs exprimaient essentiellement l'antiracisme. Les oppresseurs racistes blancs étaient terrorisés par la crainte de la juste revanche de leurs esclaves. Ils réagissaient ainsi aux effets produits par leur propre système.

L'appel paniqué de Kissinger en faveur de garanties financières et politiques pour "les droits des minorités"' à l'égard des populations blanches de Rhodésie et de Namibie fut rejeté par les opprimés non-européens. Ceux-ci se battent pour une nation non raciste, une et indivise, comportant l'égalité et la démocratie pour tous, et non pour une autre version de l'apartheid, une forme "multiraciale" du racisme. Les luttes massives d'août et de septembre, le courage imperturbable et l'action unitaire des opprimés non-européens formèrent la réponse à la fois au "multiracisme" des libéraux et aux projets d' "identité noire" du gouvernement apartheid sud-africain. Le 15 septembre, Vorster lui-même parla publiquement du culte de l' "identité" actuellement entretenu par le libéralisme européen, l'impérialisme et les collaborateurs africains. Il déclara que l'apartheid ne cesserait jamais d'exister. C'est en cela que réside d'ailleurs la politique fondamentale des impérialismes américain et européen, qui ont tous deux, dans leurs déclarations politiques d'avril dernier, délibérément exclu l'Afrique du Sud de la politique de "one man, one vote", et de la "règle de la majorité". Mais Vorster alla plus loin : "l'apartheid n'est pas l'oppression. Ce n'est pas l'inégalité. Il reconnait l'égalité de tous, mais sur la base de leurs différences. L'apartheid est basé sur le principe de l'identité". Depuis juin, près de 500 non-européens ont perdu la vie en combattant ce "principe d'identité" catholique"socialiste"-européen de l'apartheid, que le discours de Vorster du 15 septembre révéla comme l'absurdité raciste qu'il a toujours été. Les événements qui se produisirent de juin à septembre confirment toujours l'analyse fondamentale des marxistes-révolutionnaires sud-africains, selon laquelle c'est la classe ouvrière qui doit diriger la lutte de libération nationale. Aux grèves d'août et de septembre manquèrent, il est vrai, l'unité intégrale qui aurait été nécessaire. Les travailleurs des camps d'habitation (compounds),qui forment l'essentiel de la main-d'œuvre des mines et de l'industrie lourde (secteur clé de l'économie), étaient en général absents de la grève. Mais les travailleurs des "réserves", ceux qui sont forcés de vivre dans les banlieues des grandes villes, s'insurgèrent ensemble contre le credo de Botha, le ministre blanc des Affaires Bantoues de Vorster. Il déclara, le 26 août, que les Africains étaient venus dans "les zones blanches pour vendre leur force de travail, et rien d'autre. Ceux qui acceptaient la citoyenneté d'un homeland tribal seraient mieux accueillis dans les zones blanches que ceux qui ne l'acceptaient pas". Un million d'ouvriers non-européens, africains et métis (et quelques secteurs de la population indienne) se heurta à ce principe économique fondamental de l'apartheid : le travail à bon marché et les Bantoustans. Vers une situation pré-révolutionnaire Sir Villiers Graaf, dirigeant du Parti Unifié, libéral, pro-apartheid - l'opposition blanche - déclarait, le 9 septembre : "Les 12 dernières semaines ont changé l'Afrique du Sud"'. Cela ne veut pas dire que lui ou tout autre représentant du racisme impérialiste, qu'ils soient boer ou britannique, croient à l'existence d'une situation révolutionnaire en Afrique du Sud. Ils savent très bien que la puissance économique, politique et militaire du Marché Commun, de l'OTAN et de l'impérialisme américain porte un immense intérêt à la préservation de l'apartheid. C'est pourquoi elle soutiendra, par tous les moyens nécessaires, l'Etat raciste contre les opprimés non-européens. A moins que le prolétariat des pays impérialistes en empêche sa propre bourgeoisie, la classe ouvrière non-européenne d'Afrique du Sud devra donc faire face à une tâche très très difficile. Mais ce qui inquiète Villiers Graaf et ses semblables, c'est qu'il y a maintenant une faille dans la structure de l'apartheid. Quatres facteurs essentiels ont ouvert cette brèche : - la récession économique du monde capitaliste, qui pour la première fois a frappé sérieusement l'Afrique du Sud, en diminuant de moitié le prix de l'or, matière qui constitue, du moins temporairement, le principal produit d'exporta- les victoires politiques et militaires du MPLA et du FRELIMO sur l'impérialisme portugais qui, quelles que soient les déficiences des directions, ont déplacé la frontière des Etats africains sous contrôle blanc; - la pénétration de l'influence soviétique et l'entrée des troupes cubaines en Afrique méridionale; - la contradiction entre, d'une part, la nécessité pour la classe dominante sud-africaine d'établir les Bantoustans, et l'impossibilité de le faire, à cause de la mobilisation des opprimés non-européens, d'autre part. Du point de vue de la classe ouvrière non-européenne, le quatrième facteur est le plus décisif. En effet, il est lié à l'un des éléments classiques d'une situation pré-révolutionnaire : l'incapacité de la classe dominante à continuer à gouverner comme avant. Puisque l'alternative d' "indépendance" de type nigérien ou kenyan n'en est pas une pour l'Afrique du Sud, de même que se révèle impossible la création d'un Etat néo-colonial à la place de l'ancien système d'apartheid en vigueur dans l'Etat unifié sud-africain, l'aile Vorster de la classe dirigeante a choisi la seule solution qui lui reste : l'apartheid dans un cadre "multiracial", comprenant neuf mini-Etats bantous "indépendants", un Etat blanc tout-puissant qui dispose de tou-

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AFRIQUE DU SUD te la richesse du pays, et une solution "nationale" qui n'est pas encore tranchée pour les Métis et les Indiens. La lutte des Métis en septembre a en effet brisé tous les espoirs que Vorster pouvait entretenir de trouver une solution sans heurts au "problème crucial des gens de couleur". Puisque le régime est incapable de diriger comme avant, il cherche à établir les Bantoustans comme une nouvelle manière de préserver le contenu de l'apartheid. L'unité non-européenne, forgée en septembre dans le combat contre la bantoustanisation, porte un coup mortel au pilier de la nouvelle stratégie occidentale en Afrique du Sud et, par conséquent, à la stratégie occidentale dans l'Afrique méridionale toute entière. C'est cela qui préoccupe non seulement Villiers Graaf, mais aussi la classe dominante sud-africaine dans son ensemble, de même que ses soutiens impérialistes. Après ses entretiens avec Helmut Schmidt à avec Kissinger en Bavière en juin dernier et à Prétoria les 16 et 17 septembre, Vorster fit clairement comprendre que la création des Bantoustans ne s'appliquerait pas à la Namibie. Cette dernière, appelée Sud-Ouest africain par le régime de l'apartheid, équivaut à une superficie égale aux deux-tiers du territoire angolais. La Namibie est occupée par l'Afrique du Sud, en dépit des aspirations de la population et en violation des décisions prises par les organismes et cours de justice internationaux. Les impérialistes - pour leurs propres raisons - se refusent à reconnaitre la souveraineté sud-africaine en Namibie; c'est pourquoi la classique solution néo-coloniale se révèle • plus efficace que toute tentative d'inclure la Namibie dans le projet des Bantoustans. Le 24 août à Windhoek, Vorster avait déclaré que "l'indépendance totale" serait accordée à la Namibie le 31 décembre 1978. Jusqu'à cette date, le territoire serait régi par "un gouvernement autonome" de "composition raciale mixte", avec un chef bantou comme "président". Vorster a l'intention d'exclure la SWAPO (South West African People's Organization - Organisation du Peuple du Sud-Ouest Africain) de cette opération. L'impérialisme allemand, qui possède des intérêts directs dans l'économie namibienne, préfère tenter d'intégrer la direction de la SWAPO au projet néo-colonial. La Namibie était l'une des colonies allemandes en Afrique avant la Première Guerre Mondiale; depuis les colons et le capital allemands ont continué à occuper d'importantes positions dans son économie. Les colons allemands de Windhoek, de Lüderitz et de Swakopmund, de même que les propriétaires des grandes fermes, des entreprises et des compagnies minières, pensent qu'ils peuvent soudoyer la SWAPO et ainsi digérer une Namibie "indépendante". Le contenu probable de l'accord conclu entre Vorster et l'impérialisme allemand est le suivant : l'Allemagne aurait les mains libres en Namibie tandis qu'en retour, le gouvernement allemand reconnaitrait l' 'indépendance" du Transkei, dont l'accession au statut de Bantoustan

"indépendant" est prévue pour le 26 octobre 1976. Il est également probable que le sujet fut abordé pa Kissinger et Nyerere le 14 septembre à Dar Es Salaam. En fait, l'influence croissante de l'impérialisme allemand constitue l'un des éléments importants de la nouvelle stratégie mondiale de l'impérialisme en Afrique du Sud. En témoigne le fait que l'Allemagne de l'Ouest est aujourd'hui le premier partenaire commercial de l'Afrique du Sud (si l'on ne tient pas compte du commerce de l'or). Pour un boycott international En dépit de la capitulation diplomatique de Kaunda, Nyerere et Mobutu, et malgré les manœuvres des Neto et Machel, la lutte acharnée engagée de l'intérieur et de l'extérieur contre le régime rhodésien affaiblit la position de Vorster en Afrique du Sud. Les maltres impérialistes de la "race des seigneurs" feront tout pour faire accepter une "solution pacifique" au régime rhodésien de Ian Smith, afin de protéger la frontière Nord du bastion occidental blanc en Afrique du Sud. De toute façon, la crise rhodésienne contribuera à intensifier la lutte des non-européens d'Afrique du Sud. Pourtant, les opprimés non-européens ont à surmonter de terribles difficultés, bien plus grandes que celles qu'affrontèrent les révolutionnaires vietnamiens, car l'enjeu politique et économique est encore plus important, pour l'impérialisme, en Afrique du Sud qu'il ne l'était en Indochine. L'entrée en scène du prolétariat des USA et des pays du Marché Commun dans la lutte contre l'apartheid constituerait un soutien énorme au prolétariat sud-africain. En fait, la révolution sud-africaine se trouverait incapable, à long terme, de remporter la victoire sans la solidarité active du prolétariat des Etats impérialistes et sans un mouvement de masse contre l'intervention impérialiste. Les travailleurs de l'aéroport de Rome ont déjà décidé un boycott de 24 heures des lignes aériennes sud-africaines (SAA). Des initiatives ont également été prises à Gènes, à Trieste et à Naples. Tout ceci, malgré ses limites, représente un pas dans la bonne direction. Ces actions ne s'attaquent pourtant pas à un aspect essentiel: la complicité directe du gouvernement italien avec le régime de l'apartheid. L'initiative des travailleurs de l'aéroport de Rome démontre la possibilité d'un boycott réel, par le prolétariat d'Europe occidentale, de tous les accords diplomatiques, militaires, financiers et commerciaux conclus entre l'impérialisme et l'Afrique du Sud. Voilà cé qui est indispensable pour les intérêts du prolétariat sud-africain, et du point de vue de l'internationalisme. prolétarien en général.

16 septembre 1976 NOTE (1) Ravensmead, Elsie's River, Athlone, Tiervlei, Bontheuvel, Bishop David, Grassy Park, Manenburg, Sherwood Park et Retreat.

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