Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SENEGAL

La démocratie à la Senghor -- Déclaration du G.O.R.

· Inprecor (première série) n° 59, 7 octobre 1976 · p. 29-32 · 2 458 mots

Syndicalisme Afrique France

Depuis plusieurs mois, le régime sénégalais a entrepris, à grand renfort de publicité, une opération politique que Senghor qualifie lui-même de "démonstration"'. Cette opération a connu un écho international certain, en laissant croire que le Sénégal rompait avec la tradition de parti unique, dominante en Afrique noire. Elle ne devrait pourtant pas faire illusion.

La constitution précédente garantissait déjà la pluralité des partis et le droit de constituer un syndicat. Mais la répression, l'intimidation et la provocation du parti gouvernemental UPS faisaient peu à peu disparaitre toute opposition légale et tout syndicat indépendant. Si, à l'étranger, le régime sénégalais peut apparaitre transformé grâce à l'apparition de partis d'op-

Le mouvement ouvrier et démocratique a subi pendant 16 ans la répression du régime. Les appels du pied de Senghor en direction de la social-démocratie européenne ne peuvent aujourd'hui le faire oublier. D'autant que la légalisation des partis n'a été accordée qu'au comptemoins en son sein, pour déterminer la meilleure utilisation possible des mesures dites de "démocratisation". Des associations et des syndicats se constituent. C'est dans cette période fadu mouvement de masse que les militants du Groupe Ouvrier Révolutionnaire ont publié la résolution que nous reproduisons ci-dessous.

Groupe Ouvrier Révolutionnaire, d'orientation marxiste-révolutionnaire

DECLARAMON DU GOR.

aujourd'hui les classes dominantes.

gouttes et que le mouvement ouvrier vorable à une repolitisation

PARTIS LEGAUX

UPS

Union Progressiste Sénégalaise, parti au pouvoir (Senghor)

Parti Démocratique Sénégalais (A. Wade)

PDS

PAI (Diop)

Parti Africain de l'Indépendance, légal (fraction Diop)

RND

ORGANISATIONS CLANDESTINES

PAI

Parti Africain de l'Indépendance

LD

Ligue Démocratique

"Xarebi"

GOR

Dans la crise internationale de l'impéria-

) lisme sont apparues des divergences politiques entre les directions impérialistes et celtaines directions bourgeoises néo-coloniales. Ces divergences sur les modalités du marché capitaliste mondial, sur l'économie de marché, ne remettent pas en question les déterminismes fondamentaux du sous-développement (corollaire de l'exploitation capitaliste et de la domination impérialiste) et ne sont, par conséquent que des débats réformistes au sein des classes dirigeantes mondiales. Dans ce cadre, il est apparu dans la dernière période un consensus entre certaines fractions impérialistes et certains régimes néo-coloniaux pour avancer un processus tendanciel de modifications des formes de domination impéria-

• SENEGAL et démocratique reste clandestin. Un débat s'ouvre néan-

Rassemblement Démocratique Sénégalais (Cheikh Anta Diop)

Groupe mao-populiste, très affaibli par la répression en 1975 liste. Les pays européens se sont ainsi trouvés partisans d'une industrialisation partielle de certains pays africains, partisans d'une rationalisation des échanges, partisans d'un soutien financier des pétro-dollars dans la réalisation d'infrastructures dans certains pays voués à de futurs investissements industriels.

Sur ce fond de modifications du procès néocolonial, on a vu des dirigeants impérialistes tels que Giscard d'Estaing parler de "nouvel ordre économique international".

Le Sénégal connait aujourd'hui cette situation.

L'aménagement de la vallée du fleuve, le complexe de Cayar, la zone franche, les mines de fer de Falémé, rendent compte de cette tendan-

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SENEGAL ce aux dépens d'une relativisation timide de l'économie arachidière. Dans ce cadre, l'Etat vise à régulariser, à orienter, à soutenir l'émergence d'un capitalisme indigène à la périphérie des futurs investissements impérialistes. Il prend en charge des secteurs devenus secondaires pour l'impérialisme comme les huileries qu'il détient à 65 %. Il vise à se rationaliser, à stabiliser l'administration, à encadrer mieux les populations (voir l'actuel recensement) et à s'affirmer comme le centre du processus en cours, tant pour l'impérialisme que pour les capitaux indigènes. Toutefois, entre les buts et les moyens, la crise du néo-colonialisme rend ces projets particulièrement délicats. Le marché mondial s'accomode difficilement de projets réformistes étant donné les conflits permanents entre fractions impérialistes, étant donné les remous de la lutte des classes et l'instabilité fréquente des directions bourgeoises néo-coloniales. S'il faut reconnaître la nature du processus engagé, il serait erroné d'estimer sa réalisation comme inéluctable; la tendance la plus probable étant la réalisation de quelques réformes sans homogénéité et sans universalité (comme le montre l'échec relatif de la CNUCED, le piétinement de la Conférence Nord-Sud...).

Traditionnellement, la classe dirigeante sénégalaise montrait une osmose entre les hommes de l'appareil d'Etat et les hommes d'affaires (à quelques exceptions près au début, type Cheikh M'Backé). Par les prébendes de la gestion néo-coloniale, des franges se sont développées et affirmées en tant que petits capitalistes indigènes. D'abord à partir du commerce, nous assistons aujourd'hui à la remise par le régime de secteurs comme la vente d'arachides de bouche (Bonna N'Diaye) de produits de première nécessité (la tomate, entre autres, pour Babacar Ba, ministre des Finances), etc. Le tourisme et l'immobilier ont constitué également des lieux importants d'investissements. Tous ces facteurs ont permis une accumulation relativement rapide favorisant l'insertion dans le nouveau projet impérialiste. C'est ainsi que dans le cadre des grandes entreprises, il y a participation restreinte de certains hommes d'affaires (tel N'Diouga Kébé avec la banque sénégalo-koweitienne). Conformément au projet impérialiste même, les petites et moyennes entreprises seront de plus en plus largement ouvertes à l'appropriation d'hommes d'affaires nationaux, quitte à la faire passer transitoirement par un rachat de l'Etat sénégalais, à l'image de l'exemple ivoirien. Par ailleurs, le commerce de gros a favorisé la stabilisation d'une petite bourgeoisie cossue. Grâce à une politique délibérée du gouvernement s'est également développée une petite-bourgeoisie commerçante stable représentant une base décisive du régime.

Rien aujourd'hui ne permet de conclure à l'existence d'une bourgeoisie nationale autonome au Sénégal. Bien au contraire, il s'agit d'une insertion dans certains secteurs productifs qui la rendent d'autant plus liée au marché impérialiste, quand il ne s'agit pas directement de secteurs compradores.

En fonction des facteurs énumérés plus haut, il est apparu une fraction du régime autour de Senghor, favorable à la restructuration de la "vie politique" fournissant aux classes et couches sociales privilégiées des modalités pour exprimer leurs revendications sans s'opposer directement à l'appareil d'Etat, sans compromettre la stabilité de tout le système. D'autant plus que la recomposition des forces politiques en Europe en faveur de la social-démocratie semble orienter la tactique de Senghor. Celui-ci considère que ses projets socio-économiques et même politiques et idéologiques sont plus adéquats dans le cadre de directions social-démocrates (et de caution de celles-ci) dans les pays impérialistes européens et notamment en France. Les relations avec le PS français de Mitterrand et l'entrée probable de l'UPS dans l'internationale socialiste... tout cela confirme l'axe politique sur lequel Senghor veut légitimer son régime. Sans offrir un cadre traditionnel de démocratie bour -geoise, Senghor recherche une meilleure rationalité dans les débats et les conflits au sein de la classe dirigeante. Toutefois, son projet vise aussi à donner une image démocratique, à détourner tout mouvement de masse et à abuser les travailleurs. Ce second point n'est pourtant pas aujourd'hui le but principal du projet, même si à l'avenir cette tendance, qui peut se renverser, se renverse. Il est donc simpliste de croire que c'est sous la pression directe du mouvement de masse ou par simple démagogie que le régime propose ces réformes constitutionnelles. C'est une bataille politique que Senghor a dû mener dans son parti pour faire entériner ces options. En effet, l'UPS .est traversée essentiellement par deux tendances, dont celle dirigée en particulier par Moustapha Niasse et Doudou N'Gom reste relativement opposée au projet de Senghor et exer -ce une pression et un contrôle permanent sur la direction.

Malgré tout cela, la répression, bien que suspendue après la loi d'amnistie, est savamment préparée par une police pléthorique et efficace, par un système général d'indicateurs et de corruption. Elle sera à l'évidence sélective mais brutale, dès lors que les formes embryonnaires d'organisation des révolutionnaires seront isolées. A partir d'un certain seuil d'implantation, le régime n'hésitera pas à reprendre ses méthodes de répression, d'intimidation et de tortures ouvertes. Ajoutons à cela que depuis la dissolution du PRA l'UPS a joué un rôle de quasi parti-Etat, innervant l'ensemble de l'administration dans un pays où celle-ci est source d'embauche et

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de prébendes. Cette situation demeurant aujourd'hui, l'UPS a les moyens de réduire ses opposants réformistes à la mendicité politique. Pour mieux mesurer les limites du processus de "démocratisation"', il suffirait de citer le fait que l'on vient de durcir les conditions de reconnaissance des syndicats, que le potentiel militaire est accru et tourné vers l'ennemi intérieur, ainsi que les récentes manoeuvres franco-sénégalaises...

Dans le but de maintenir la pérennité du régime et de l'Etat, l'existence d'une opposition respectueuse des institutions a été reconnue par la légalisation du Parti Démocratique Sénégalais (PDS) d'A. Wade - parti oppositionnel certes, mais dont ni les prétentions, ni le programme ne sont susceptibles de remettre en cause, fondamentalement, le système. Sa propagande fait écho d'une démocratie bourgeoise idyllique contre la corruption et les monopoles de l'UPS et n'avance guère de propositions économiques alternatives et conçoit même les syndicats comme une force de contribution à l'économie nationale (cf. le Premier Congrès du PDS). Le PDS, dont le programme est bourgeois, reste aujourd'hui composé dans son appareil de couches petites-bourgeoises. Il a su se lier à une série de notables par l'intermédiaire des -quels il a pu construire une relative influence de masse qui n'est pas une authentique influence militante. Certains secteurs intellectuels ont pu se reconnaître dans le PDS et même tout bonnement s'intégrer à l'appareil. Si la nature du PDS est adéquate au projet politique global de la situation néo-coloniale, il n'en reste pas moins que, d'une part il va relativement s'accrocher une base sociale de masse, d'autre part révéler des frictions contradictoires avec le parti au pouvoir dans la mesure où ce dernier occupait jusqu'ici l'entièreté du champ politique local et tient à y rester.

Le Rassemblement National Démocrati -que (RND) de Sheik Anta Diop s'est présenté comme postulant à la légalisation. Lui aussi de composition petite-bourgeoise, il avance un programme essentiellement nationaliste sans ligne de classe, qui peut séduire des franges importantes de l'intelligentsia par le fait que Cheik Anta Diop et ses amis n'ont pas eu de compromission avec le régime. Or, le régime a fait un choix quelque peu grotesque pour une constitution limitant le nombre de partis à trois, en spécifiant que l'un devait être socialiste démocratique (UPS), l'autre démocratique libéral (PDS) et le troisième marxiste-léniniste (non encore créé), tout en refusant des partis soi-disant liés à l'étranger. Cette dernière remarque s'adresse au Parti Africain de l'Indépendance (PAI) lié à la bureaucratie soviétique. Aussi, le régime se trouvet-il dans une sorte d'impasse vis-à-vis d'un

RND qui ne peut ni ne veut se reconnaître comme marxiste-léniniste. Pas plus le RND que le PAI clandestin n'acceptent présentement la réforme constitutionnelle et s'élèvent contre la limitation à trois des partis légaux.

Le sort des masses n'en est pas pour autant modifié. L'inflation a frappé très fort le revenu des travailleurs, des paysans et des masses urbaines. Malgré l'augmentation des salaires et des prix aux producteurs de certaines cultures, ainsi que la dernière baisse des prix du riz et du sucre,. le pouvoir d'achat des masses s'est largement détérioré. Malgré aussi les projets d'augmentation du salariat par les investissements industriels, le chômage a augmenté par la voie de l'exode rural, par l'accroissement de la population active et des licenciements collectifs nombreux depuis deux ans (Interpral, huileries, pêche, etc.) A cela s'ajoutent des problèmes grandissants pour le ravitaillement alimentaire des villes, exacerbés par la spéculation sur les stocks (charbon, viande, riz).

Les marxistes-révolutionnaires considèrent la nouvelle conjoncture politique sénégalaise comme un point décisif de clarification et de débats. Ils ne s'illusionnent nullement sur la volonté et encore moins sur la capacité d'une direction bourgeoise néo-coloniale d'assumer une démocratie bourgeoise même dans les limites actuelles de la nouvelle constitution. Les marxistes-révolutionnaires intègrent la bataille pour les libertés démocratiques dans le cadre d'une lutte pour l'élévation du niveau de conscience et de mobilisation des masses. S'ils se battent pour les libertés démocratiques, c'est pour gagner le droit à l'organisation autonome des travailleurs, au droit d'association, d'expression, de revendication... A aucun moment, ils ne créent d'illusions sur les institutions bourgeoises, ni du côté de l'UPS, ni de celui du PDS qui ne cesse de fustiger l'extrême-gauche et qui a le malheureux privilège d'être la seule organisation à ne pas avoir dénoncé la nouvelle révision de la consLes marxistes-révolutionnaires sont conscients que la nouvelle conjoncture peut favoriser le développement des illusions petites-bourgeoises, nationalistes ou néo-staliniennes sur l'alliance avec des "secteurs bourgeois démocratiques" et ils mèneront la bataille pour éviter que ne se fourvoie une nouvelle génération dans l'impasse réformiste. A aucun moment, ils ne participeront à l'introduction dans les masses d'une quelconque illusion sur les institutions bourgeoises et leur démocratie formelle. Par contre, la bataille pour les libertés démocratiques s'entend comme une partie des luttes de classes sous forme de mobilisation de masse, d'organisation et de structuration des travailleurs, des paysans et des masses populaires.

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Le mouvement clandestin n'a guère montré

) jusqu'ici une prise de conscience dans les implications de la nouvelle conjoncture. Le PAI pas plus que sa scission, la Ligue Démocratique (déterminée fondamentalement par un centrisme, avec des caractéristiques plus ou moins néo-staliniennes), n'ont avancé des perspectives centrales rompant avec toute illusion. Le PAI maintient ses illusions sur des élections démocratiques tout en recherchant encore des alliances avec des secteurs bourLa Ligue Démocratique n'envisage la conjoncture que sous forme de propositions incantatoires sans avancer de propositions claires pour la recomposition du mouvement de masse. Elle reste plus qu'ambigue sur les alliances de classes et ne propose l'unité des révolutionnaires que pour mieux dénoncer le "gauchisme"'. Enfin, le "Xarebi", gravement touché par la répression, n'a jusqu'à présent pas donné de

La nouvelle conjoncture ne sera pas sans conséquences sur l'éveil politique de fractions du mouvement de masse. Les marxistes-révolutionnaires ne négligeront pas les possibilités d'exploiter cette situation et d'exprimer leur point de vue. Notamment la perspective de pluralité syndicale offrirait des moyens nouveaux de travail militant, de conscientisation et de revendication. A ce propos, ils saluent la création des nouveaux syndicats ouvriers (Union des Travailleurs Libres du Sénégal, qui regroupe d'ores et déjà de nombreuses fédérations), du Syndicat Unique des Enseignants du Sénégal, ainsi que de l'Union des Etudiants Sénégalais. Les marxistes-révolutionnaires lutteront pour une organisation démocratique des étudiants et des lycéens. Ils appellent à la création de syndicats pour les ouvriers agricoles. Ils réclament l'abolition des impâts pour les paysans pauvres, ainsi que la hausse des prix à la production au compte des investisseurs capitalistes. Ils exigent la lutte contre les spéculateurs, les stockeurs et les cumulards. Ils dénoncent la nouvelle constitution et réclament le droit sans restriction à l'organisation et à la propagande de tout courant politique et de toute organisation de masse. Les marxistes-révolutionnaires appellent à un travail unitaire au sein de l'extrême-gauche sur des objectifs de classe, pour la recomposition du mouvement de masse. Ils exigent le départ immédiat des troupes françaises. Ils dénoncent l'embrigadement de la jeunesse, et notamment la perspective de service militaire pour les étudiants.

Dakar, mai 1976.

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