JAPON Le 15 septembre, Takeo Miki, en sa double qualité de premier ministre et de président du Parti Libéral Démocrate (PLD), opérait un remaniement ministériel et modifiait la composition des directions du parti gouvernemental. Ces mesures de compromis entre les diverses fractions du PLD préludent probablement à l'effacement de Miki, mis en minorité dans son propre groupe parlementaire pour n'avoir pas su étouffer le scandale des pots-de-vin de la Lockheed. Un congrès extraordinaire du PLD doit se réunir prochainement pour trancher le différend qui oppose le premier ministre à ses adversaires, Fukuda (vice-premier ministre) et Ohira (ministre des finances). Derrière les rivalités de personnes et de fractions, ce conflit manifeste l'acuité des tensions qui traversent aujourd'hui la société japonaise. Une période se termine en effet, dominée sans con-. teste par les conservateurs et modelée par une croissance économique rapide de l'impérialisme nippon. C'est ce contexte de crise de régime qui explique l'importance exceptionnelle acquise par le scandale des pots-de-vin généreusement distribués par la firme aéronautique Lockheed. C'est en février dernier que le scandale éclate grâce aux révélations de la sous-commission sénatoriale américaine sur les firmes multinationales. La Lockheed Aircraft Corporation connait, à la fin des années 60, de graves difficultés. Ilu lui faut en -lever au Japon le marchédes "jumbo-jets" civils, puis celui des avions militaires de détection antisous-marine. Mais son L1011 Tristarn'estalors pas concurrentiel face au DC-10 de Mac Donnel-Douglas et au 747-SR de Boeing. La firme civile privée Zenniku (All Nippon Airways-ANA) lui préfère le DC-10, pour renouveler son parc d'Airbus. Et le gouvernement japonais décide en 1972, que la fabrication du nouveau chasseur anti-sous-marin sera confié à une entreprise nationale, de façon à favoriser le développement de l'industrie aéronautique nipponne. Pour -tant, quelques mois plus tard, le président de la Zenniku est démis, la firme opte pour le Tristar et le gouvernement casse sa décision antérieure au profit de l'achat du P3C-Orion, une production Lockheed !
Pierre ROUSSET Quand sont connus les dessous de cette affaire, le scandale prend immédiatement des proportions considérables. Les enjeux sont immenses; la vente du PC3-Orion devant, par exemple, couvrir un marché de 600 milliards de vens (9 milliards de francs français). Les plus hautes autorités politiques américaines et japonaises sont impliquées; c'est à la suite d'une rencontre entre Nixon (alors président) et Tanaka (alors premier ministre) que All Nippon Airlines et le gouvernement japonais modifient brutalement leurs décisions. Les pots-de-vin distribués atteignent la somme minimum de 12, 5 millions de dollars (environ 60 millions de francs français). Les tractations financières qui permettent aux multinationales d'échapper au contrôle des changes gouvernementaux sont mises à jour, ainsi que les liens tissés au Japon entre la haute finance, le pouvoir politique, le "milieu"' et l'extrême-droite. Le scandale illustre, enfin, le prix que la bourgeoisie japonaise est prête à payer pour le maintien de l'alliance privilégiée avec Le règne du PLD Le 27 juillet, Kakuei Tanaka est arrêté, d'abord pour viol des lois sur le contrôle des changes, puis pour corruption. Tanaka n'était pas seulement le premier ministre en exercice en 1972. Il restait le chef de la plus forte fraction du PLD, peut-être le politicien le plus important du pays. Il a, depuis, été remis en liberté provisoire. Mais cette inculpation a une autre portée que la seule mise en cause d'une personnalité de premier plan. Tanaka symbolise l'interpénétration extrême de la finance et de la politique, ce qui s'appelle au Japon le "pouvoir d'argent"', c'est-à-dire la corruption institutionnalisée. Mieux, il représente une époque et un régime. C'est le règne sans partage du PLD qui touche à sa fin. Le pouvoir politique a toujours été particulièrement concentré, au Japon, à l'image du pouvoir économique dont il dépend. La révolution bourgeoise s'est faite largement par "en haut", à l'initiative notamment d'une partie des anciennes classes dominantes. C'etait, en 1868,
la "'Restauration Meiji". Le pays n'a connu ni capitalisme de libre concurrence, ni parlementarisme bourgeois classique. Et la défaite de l'impérialisme japonais, en 1945, ne met pas un terme à ce contrôle du pouvoir par des milieux très restreints. Sous l'occupation américaine - qui suit la seconde guerre mondiale - des réformes démo -cratiques parfois profondes sont appliquées. Le régime agraire et la législation se voient bouleversés. Mais le démantèlement des "combinats" japonais - les zaibatsu - n'est que superficiel et temporaire. Bientôt le gouvernement et l'armée US remettent en selle les conservateurs : il s'agit de faire face aux débuts de la guerre froide, puis à la victoire de la révolution chinoise. L'alliance nippo-américaine est dès lors fermement nouée. Elle ne sera plus jamais mise en cause. Cela fait trente ans que le même personnel politique monopolise les fonctions gouvernementales et étatiques. Le PLD est fondé en 1955, à partir de la fusion des deux partis conservateurs de l'époque. Depuis, il est l'unique parti de gouvernement. Aucune autre grande formation bourgeoise ne lui fait concurrence. L'opposition - en majeure partie socialiste - écrasée par les moyens financiers du PLD, n'est jamais prête à enlever la majorité électorale. La Diète - l'Assemblée Nationale japonaise - se transforme en chambre d'enregistrement. Les luttes d'orientation internes à la bourgeoisie se logent au sein même du PLD, où se forment des "fractions" stables dès 1957. Ces "fractions" sont les canaux par lesquels les intérêts capitalistes particuliers s'expriment et par où la manne financière du grand capital est distribuée. Organisées autour d'une personnalité politique, elles perpétuent les traditions de "clientélisme" et la corruption institutionnalisée de régimes précapitalistes. La "démocratie bourgeoise" japonaise de l'après-guerre se caractérise donc par trois facteurs : le monopole gouvernemental du PLD, l'impuissance d'une opposition socialiste minoritaire et la loi des fractions. Le paternalisme est alors roi et la dépendance du fonctionnaire à l'égard des hommes du régime est totale. L'absence d'alternance politique interdit tout recours. Il n'y a ni Parti Démocrate, ni Parti Socialiste susceptible de prétendre à la succession. "Le fait d'être déloyal à l'égard du régime conservateur peut coûter à un membre de l'élite bureaucratique un poste économique ou une situation prisée de directeur d'une société géante, dans ses vieux jours. Cela lui fermerait aussi toute possibilité de jouer un rôle important dans les mécanismes de pouvoir", écrit Imazu Hiroshi dans le "Japan Quarterly". "Aussi longtemps que le régime conservateur durera, l'establishment affirmera une confiance en soi insolente, et il n'y aura pas de 'fuites' d'importance, du moins en provenance des sommets de la bureaucratie, celle qui détient les véritables secrets". (1).
Dans ces conditions, l'argent accède librement aux caisses du PLD. Les "donations"' des grandes compagnies au parti gouvernemental sont légales. Sous le règne de Tanaka, lors des élections de 1972 et 1974, elles ont atteint officiellement les 10 milliards de yens (150 millions de francs français). Et en fait beaucoup plus. Tanaka avait d'ailleurs reçu de quoi distribuer 10 autres milliards de yens pour acheter les votes des délégués au Congrès du PLD, se faire élire président du parti et assurer sa nomination comme premier ministre. Ce sentiment d'impunité dans la corruption, cette liberté de "transactions" financières, transparaissent dans le scandale Lockheed. Fort peu de précautions semblent avoir été prises pour éviter l'éventuelle découverte du potaux-roses. Et nombre de parlementaires, notamment membres de la fraction Tanaka, n'ont pas hésité à s'indigner publiquement de l'inculpation de leur patron. L'usure du régime La crise du PLD ne date pas du scandale Lockheed. Le système politique mis en place au milieu des années 50 est en effet d'une rigidité extrême, et le poids des fractions tend à devenir paralysant. Déjà en 1963, sous le gouvernement Ikeda, des plans de "modernisation" du parti avaient été présentés. Notamment par Takeo Miki, alors président du comité de réforme du PLD, qui affirmait que la "dissolution inconditionnelle de toutes les fractions internes au Parti est la précondition de la modernisation du PLD" (2). Avec la fin du boom économique des années 50 et 60, la base électorale du PLD s'amenuise et sa capacité à imposer un consensus social et politique dans le pays se réduit. En 1973-74, une montée des luttes ouvrières se dessine. Les symptômes de l'usure du régime s'affirment de plus en plus clairement quand une petite fraction du PLD, dirigée par Kono, fait scission avec 6 parlementaiLe 7 juillet 1974, les élections partielles à la Chambre Haute (sorte de Sénat à l'américaine) ne donnent qu'une majorité infime au PLD (3). En novembre, Tanaka doit démissionner de son poste de premier ministre à cause d'un scandale financier (déjà !). Le parti n'arrive pas à départager les deux principaux postulants à la succession : Takeo Fukuda et Masayoshi Ohira. C'est Miki qui est alors choisi. Parce que sa réputation de "politicien propre" peut aider à redorer le blason du PLD dans l'opinion publique et faire croire à une réforme du parti. Parce qu'il dirige aussi l'une des plus petites fractions et ne menace pas la puissance des grands barons du PLD; il doit diriger un gouvernement de transition. C'est alors qu'éclate le scandale Lockheed. La popularité du PLD baisse brutalement et pour la première fois le problème d'un prochain gouvernement de coalition s'impose dans l'opinion
JAPON publique comme une question d'actualité. Les liens noués entre l'establishment, le "milieu" et l'extrême-droite apparaissent au grand jour avec des "personnalités" comme Kodama et Osano Kenji. L'un des principaux inculpés dans l'affaire des pots-de-vin est Yoshio Kodama. Il a la réputation d'être un "kuromaku", une "éminence grise" de la politique nipponne... et l'un des principaux bailleurs de fonds au service de la Lockheed. Lié au "milieu" il est aussi l'un des porte-parole de l'extrême-droite "ultra-nationaliste". Sa fortune date de la guerre sino-japonaise durant laquelle il met sur pied, pour le compte de la marine, une entreprise de pillage à grande échelle. C'est l' "Organisation Kodama", qui s'empare de toutes les richesses possibles : radium, diamants, jades, rubis, platine, métaux précieux, etc. Emprisonné en 1946 comme criminel de guerre de classe A, il est libéré après 3 ans, sans procès. Apparemment pour services rendus aux Américains. C'est un fait maintenant considéré comme acquis que "'Kodama a eu des relations de travail avec la CIA depuis sa libératión d'une prison japonaise en 1948"' (4). Kodama est de tous les mauvais coups et joue un rôle important dans la réorganisation des partis conservateurs dans les années 50, dans la lutte contre le mouvement ouvrier et la jeunesse radicalisée, dans la normalisation des relations diplomatiques avec la Corée du Sud. Il en va de même d'un homme d'affaires qui commence à être impliqué dans le scandale Lockheed, Osano. Avec Kodama, il a été décoré pour services rendus par la dictature sud-coréenne. Philippe Pons le décrit sans ambages, dans "le Monde'' du 28 août, comme "'un personnage douteux, proche de la pègre... Il a été naguère le principal bailleur de fonds de M. Tanaka... M. Osano possède en outre un paquet d'actions de la compagnie aérienne All Nippon Airwaiys...". Ce sont les ressorts cachés d'un régime que le scandale de la Lockheed fait apparaitre un à un. Quand, après six mois d'immobilisme, l'enquête débouche sur l'arrestation de Tanaka, le monde politique japonais prend la mesure de la nouvelle. Pour le "Japan Times", "l'affaire est devenue l'événement politique le plus sensationnel en trente ans d'histoire du régime conservateur... Parce que le 'pouvoir d'argent' est un élément constitutif de la politique et de la pratique du Parti Libéral Démocratique, l'onde de choc de l'arrestation de Tanaka le traversera tout entier". La lutte de fraction au sein du PLD prend une dimension nouvelle. Le patronat ne cache pas son inquiétude et son irritation face à l'incapacité de Miki d'enrayer les effets du scandale. Le président de la Nikkeiren (Fédération japonaise des associations patronales) ne mâche alors pas ses mots : "Les anciens du PLD ont projeté Miki au poste de premier ministre. Après qu'il n'ait pu répondre à leur attente, ils ont essayé de le faire chuter, et cette fois encore ils ont échoué. Quand il avait l'air désemparé, ils disaient qu'il avait une touche humaine, mais c'est une personne proprement irresponsable. Miki ne dit que des choses gentilles; il n'a placé aucun fer au feu. Il ferait peut-être un bon chef de département à l'Information, mais il n'est pas qualifié pour être capitaine" ("'Asahi Evening News"' du30. 7. 76). Le patronat ne pardonne pas à Miki le rôle "bonapartiste" qu'il voulait jouer pour dégager le PLD de de la domination des fractions et de l'intervention trop directe des puissances financières. Les trois fractions principales du PLD (celles de Tanaka, Ohira et Fukuda) et la petite fraction de Shiina font front contre Miki qui n'est soutenu que par la fraction du secrelaire genéral du parti : Nakasone. Le 24 août, une conférence "sauvage" des parlementaires du PLD, regroupant les deux-tiers des députés de la majorité et 15 des 20 membres du gouvernement (!), demande la démission de Miki. Le premier ministre résiste néanmoins à ces pres -sions. Il sait que sa démission forcée apparaitrait aux yeux de l'opinion publique comme une tentative d'étouffer le scandale Lockheed. Il menace de dissoudre la Diète et de provoquer des élections anticipées. Il ne veut pourtant pas briser l'unité du PLD à la veille des élections prévues au plus tard pour janvier. Le remaniement ministériel du 15 septembre et la modification des organes dirigeants du parti sont l'aboutissement d'une succession de compromis. Le gouvernement n'est pas profondément modifié : d'un côté Fukuda et Ohira restent respectivement vice-premier ministre et ministre des finances, de l'autre Inaba, "responsable" de l'arrestation de Tanaka, reste ministre de la justice. Mais dans le PLD, les positions de Miki se dégradent. Nakasone commence à être trop ouvertement impliqué dans le scandale. Il est remplacé au secrétariat général par un adversaire de Miki, Uchida. La présidence du conseil des affaires politiques revient à un autre adversaire de Miki, Sarurauchi. Ce n'est qu'à la présidence du conseil exécutif du PLD qu'accède un élément favorable au premier ministre, Matsuno. Miki a da, par ailleurs, promettre de ne pas dissoudre la Diète et de convoquer le Congrès du parti avant les prochaines batailles électorales. Il n'aurait alors que les voix d'environ 25 % des délégués. L'échec de l'Offensive de printemps En 1975, la bourgeoisie japonaise décide de reprendre l'offensive face à un mouvement ou -vrier de plus en plus agressif. Il lui faut profiter de la récession pour assurer la restructuration de l'économie et accélérer les concentrations en cours. Elle doit, enfin, rationaliser un secteur public dont elle refuse de couvrir le déficit croissant. Or, c'est dans ce secteur que le mouvement ouvrier est le plus puissant et le plus combatif.
Les syndicats japonais sont généralement organisés en syndicats d'entreprise (réunissant toutes les catégories de travailleurs), regroupés en fédérations par branches d'industrie, puis en confédérations nationales. La politique des trusts a consisté à intégrer au maximum "leurs" travailleurs. Une double division du mouvement ouvrier s'est opérée. Dans les grandes entreprises, l'emploi est garanti à vie pour les travailleurs permanents, et le salaire reçu augmente avec l'ancienneté. Pour 70 % des travailleurs (saisonniers et travailleurs des petites et moyennes entreprises), c'est le règne de l'insécurité. Le taux de syndicalisation varie en conséquence considérablement : il passe de 63 % pour les entreprises de plus de 500 personnes à un tiers pour les entreprises employant entre 100 et 500 personnes et moins de 10 % pour les petites entreprises employant entre 30 et 100 personnes (5). Une autre division oppose le mouvement ou -vrier dans les secteurs privé et public. Les syndicats de droite ont bénéficié dans le secteur privé du climat paternaliste régnant dans les grandes compagnies, et de l'identification des intérêts des syndicats d'entreprise avec ceux de la direction. Le Domei (Confédération japonaise du travail) est à 90 % formé de syndicats du secteur privé; fondé en 1964, il provient de la scission de droite opérée en 1953 dans le Sohyo et soutient actuellement le Parti Socialiste Démocratique. Dans le secteur public, le Sohyo (Conseil général des syndicats du Japon) domine; c'est d'ailleurs de là que proviennent 60 % des syndicats qu'il regroupe. Fondé en 1950 à partir d'une scission anticommuniste du Sanbetsu; il n'en connaît pas moins une évolution à gauche. Il reste aujourd'hui le plus important syndicat et soutient la gauche (majoritaire) du PS. Le Parti Communiste y intervient, mais il est largement minoritaire (6). Le 26 novembre 1975, le Korokyo (Conseil des syndicats d'employés, des entreprises publiques et des firmes gouvernementales) organise une grève de 8 jours du secteur public. Il s'agit avant tout d'obtenir le droit de grève dans ce secteur, droit interdit depuis la guerre froide. Le Sohyo espérait que Miki, réputé "libéral", accéderait aux exigences des travailleurs. La grève est un succès sans précédent par son ampleur et son organisation. Mais elle est aussi un échec quasi total sur le plan revendicatif. L'aile "dure" du PLD l'a emporté. Cet échec est d'autant plus grave que le gouvernement prépare le licenciement de plusieurs dizaines de milliers de travailleurs du secteur public - notamment des chemins de fer où le déficit d'exploitation est énorme : il s'élève à 5. 000 milliards de yen (75 milliards de francs français) largement dûs aux tarifs préférentiels accordés aux grandes entreprises. L'éclatement, en février 76, du scandale Lockheed rejette néanmoins le gouvernement sur la défensive. Pendant un mois, de la mi-mars à la mi-avril, la crise politique est ouverte : l'opposition boycotte le Parlement pour obtenir un débat sur les révélations de la sous-commission sénatoriale américaine. Grèves ponctuelles, manifestations et meetings se succédant pour réclamer que toute la clarté soit faite sur les compromissions japonaises. Un vaste mouvement pour la démission du gouvernement PLD semble engagé quand l'opposition se divise puis s'effondre. Le Parti Socialiste Démocratique et le Komei (Parti bouddhiste petit-bourgeois dit du "gouvernement propre") abandonnent le boycottage du Parlement. Le PS et le PC suivent peu après. C'est le "retour à la normale" de la vie politique japonaise. Les masses se voient dépossédées de leurs possibilités d'intervention effective et directe. Elles redeviennent spectatrices. Cet effondrement de l'opposition s'opère à la veille du "Shunto"' 76. Le "'Shunto", c'est "l'Offensive de printemps" syndicale, devenue traditionnelle. La première eut lieu en 1956; elle réunit alors plus de 800.000 syndiqués dans la grève. En 1964, elle en rassembla 6, 5 millions et en 1973, 8, 44 millions. En 1974, sil'on tient compte des travailleurs non syndiqués, le nombre totaldes participants s'élève à 20 millions. Le "'Shunto" est donc le grand moment de l'action syndicale annuelle. Il pouvait cette fois-ci combiner revendications syndicales et offensive politique antigouvernementale. L'attitude du PC et du PS lui a fait perdre toute perspective et débouchés. Déjà en 1975, le "Shunto" avait été un échec, malgré son ampleur croissante. Les effets de la récession et de la fin de la période de boom économique se faisant sérieusement sentir, la bourgeoisie avait fait front pour refuser des augmentations salariales dépassant 15 %. Les grèves de printemps, devenues routinières et traditionnelles ne pouvaient faire céder un patronat prêt à la résistance. Le jeu antérieur des accords concédés était terminé. Le gouvernement fixe, en 1976, le plafond tolérable d'augmentation des salaires à 10 % ce qui signifie une baisse du pouvoir d'achat réel des masses. La perte d'initiative politique du PS et du PC, due à leur propre lâcheté, se traduit sur le terrain revendicatif par la marginalisation du Sohyo. Le premier jour, la grève des transports a beau être massivement suivie, c'est la droite syndicale qui rythme les négociations. C'est le "Conseil Japonais de la Fédération internationale des métallurgistes" (International Metalworker's Federation-Japanese Commission - IMF-JC) qui tient le haut du pavé. Ce "Conseil" rassemble des syndicats indépendants, membres du Domei ou même de la droite du Sohyo. Fondé en 1967, il comptait 794. 000 adhérents en 1973 et tend à jouer un rôle croissant. Une fois l'accord signé entre patronat et IMF-JC, les jeux étaient faits. Le plafond des 10 % d'augmentation salariale n'est pas dépassé.
JAPON Quelles solutions à la crise ? Cette deuxième défaite consécutive du Sohyo met sérieusement en question l'autorité de la direction dans le syndicat. La bureaucratie syndicale du PS le sait bien : elle a engagé une répression d'ampleur contre les secteurs les plus combatifs de sa base. Plusieurs "commissions jeunes" du Sohyo, où l'influence de militants trotskystes est parfois grande, ont notamment été suspendues. Mais c'est sur le terrain politique que les échéances sont aujourd'hui les plus pressantes. L'extrême-gauche japonaise n'a pas pu jouer de rôle actif national dans l'évolution des événements. La Ligue Communiste Révolutionnaire du Japon (section de la Quatrième Internationale) a, dès l'ouverture de la crise, appelé à un front unique PC-PS-Sohyo, en vue de renverser le gouvernement Miki (7). Mais la dégénérescence politique d'une grande partie de l'extrême-gauche des années 60 se fait aujourd'hui durement sentir. Le courant semi-spontanéis -te Bund s'est décomposé, donnant naissance à des phénomènes aberrants, telle l' "Armée Rouge japonaise". Les Chukaku (fraction révolutionnaire), la principale organisation de la fin des années 60, sont engagés maintenant dans une interminable "guerre intestine" avec deux autres mouvements d'extrême-gauche, les les Kakumaru (noyau central) et Kairo (Libération). Les "uchigeba" (8)ont déjà coûté la vie à plusieurs dizaines de militants et les Chukaku sont réduits à une existence paramilitaire et quasi-clandestine. Un processus de recomposition de l'extrême-gauche est en cours, mais il ne peut qu'être lent dans la situation actuelle. Les grands partis réformistes ont les mains libres pour céder aux pressions gouvernementales. Le légalisme extrême du PCJ s'est confirmé lors de l'arrestation de Tanaka. Il tenait le jour même un congrès extraordinaire pour abandonner officiellement les termes de "dictature du prolétariat" et de "marxisme-léninisme" (remplacé par "socialisme scientifique"). Le choc dû à l'annonce de l'inculpation de l'ancien premier ministre fut grand; il permettait la relance d'une action de masse pour le renversement du gouvernement PLD. Pourtant, Kenji Miyamoto, principal dirigeant du parti, vint expliquer à la tribune du congrès que Miki devait rester en place ... pour mener l'enquête à son terme. La lâcheté des partis réformistes a permis à la bourgeoisie de traverser une passe difficile. Mais la crise du régime est trop profonde pour être surmontée pour autant. Le PLD espère remporter une dernière fois la majorité, lors des prochaines élections, mais le patronat se prépare à l'inéluctable : la mise en place d'un gouvernement de coalition. Le PCJ et la gauche du PS (qui a la majorité dans le parti comme dans le Sohyo) cherchent à mettre en avant une solution du type "Union de la Gauche" française, susceptible de s'ouvrir à des formations bourgeoises. Par ailleurs, le groupe de Kono, le Komei (bouddhiste), le Parti Socialiste Démocratique et la droite du PS préparent un gouvernement de "centre gauche" qui inclurait une partie au moins du PLD. Ils constituent pour ce faire une "Conférence pour penser un nouveau Japon". C'est dans cette perspective là que la bourgeoisie japonaise semble être en train de se diriger. Entre temps, il lui faut passer le cap des prochaines élections à la Diète. Et pour cela, souder la direction du PLD lors de son prochain Congrès. Miki ne devrait, alors, plus être l'homme providentiel. C'est du moins l'avis de l'éditorialiste du "Financial Times", Charles Smith, qui écrit dans l'édition du 13 septembre que " M. Miki est sans doute un personnage populaire, mais il n'a pas le contact avec la haute finance, dont un premier ministre à encore besoin pour rassembler les milliards de yens dont le PLD a besoin en période électorale. Il n'a pas plus l'autorité nécessaire, au sein du parti, pour réaliser la tâche délicate qui consiste à répartir les circonscriptions électorales entre fractions rivales".
30 septembre 1976 NOTES (1) Imazu Hiroshi, "Japan Quarterly" de juillet-septembre 1976, p. 230. (2) Cité par Minoril Shimizu, "Japan Times" (3) La Diète japonaise est divisée en deux Chambres, la Haute et la Basse. Dans cette dernière, le PLD garde encore une large majorité (qui date de 1971). Sur les élections de 1974, voir l'interview de Y. Sakal publiée dans "'Inprecor" du 5 septembre 1974 (No. 7). (4) Tad Szule, dans l'hebdomadaire américain "New Republic" du 10 avril. Sur Kodamo et Osano dans le scandale Lockheed, voir aussi Hansawa Hiroshi, "Japan Quarterly" de juillet-septembre 1976; John G. Roberts, "'AMPO"', premier trimestre 1976 et Yamakawa Akio, "AMPO"', deuxième trimestre 1976. 5 Ces chiffres et les suivants datent de 1974. Ils sont tirés de l'article de Chung S. B., dans "Problèmes politiques et sociaux' de la "Documentation française" du 13-20 septembre 74. (6) Selon les chiffres du Ministère du Travail, le Sohyo avait, en 1974, 4.314. 265 adhérents, le Domei 2.277.883. Il reste deux autres confédérations : le Shinsanbetsu (Fédération nationale des 'syndicats industriels) avec 70. 041 adhérents, et le Churitsuroren (Fédération japonaise des syndicats indépendants) avec 1.374. 344 adhérents. Voir Chung, op. cit. (7) Voir notamment la traduction de la résolution publiée dans le No. du ler avril de Sekai Kakumei (''World Revolution"') et reproduite dans "Inprecor" du 13 mai 1976. (No. 51). (8) Uchigeba : "guerres intestines" qui opposent divers groupes d'extrême-gauche.