CHINE L'article qui suit est une contribution au débat du mouvement révolutionnaire mondial sur la signification historique et le rôle de Mao Tsé-toung et du maoïsme. Il a été écrit par S. S. Wu, camarade marxiste-révolutionnaire de Hong-Kong, qui est aussi l'auteur de "La crise politique chinoise" publié dans les numéros 55 et 56 d' "Inprecor". Cet article sera présenté en deux parties. La partie ci-dessous a trait au rôle de Mao dans la victoire de la troisième révolution chinoise, dont l'apogée fut la prise du pouvoir par le PCC en 1949. La deuxième partie traitera de la conception, développée par Mao, de la construction du socialisme et de la Révolution Culturelle des années 60. Il comprendra également une évaluation de la fin de l'ère de Mao. Les citations de cet article sont des traductions de l'auteur des textes en chinois des oeuvres choisies de Mao Tsé-toung et du recueil de 1969 intitulé "Vive la pensée de Mao Isé-toung"'.
* Dans son ouvrage "Le rôle de l'individu dans l'histoire" Plekhanov écrivit : " La grandeur d'un personnage historique ne réside pas dans le caractère particulier que pourrait prendre un événement historique sous l'influence des traits propres à ce personnage, mais dans la possession de traits particuliers lui permettant de satisfaire au mieux les besoins de la société et de l'époque dans lesquelles il vit". Mao Tsé-toung représente précisément ce type de grand personnage historique, car c'est sous sa direction que le PCC a défait le Kuomintang, a repoussé l'impérialisme hors de Chine, a éliminé les restes du féodalisme, complétant ainsi les tâches de la révolution bourgeoise. C'est aussi sous sa direction que le processus de collectivisation de l'agriculture et de socialisation de l'industrie a vu le jour. Cependant, c'est précisément lorsque Mao a tenté "d'infléchir de manière particulière un grand événement historique" et a voulu "arrêter et changer le cours naturel de l'histoire" (selon les termes employés par Plekhanov), que la "grandeur" de son personnage se dilua dans une évolution sociale et historique anonyme. En 1949, lors de l'appel lancé par Mao, des milliers voire des millions de gens
,S.S. WU étaient prêts à le suivre et même à risquer leur vie pour y répondre. En 1976 cependant, l'appel des "anti-droitiers" dirigés par Mao trouva sa conclusion dans la manifestation de la place Tien An Men. Lors de sa mort, le 9 septembre 1976, le personnage historique de Mao Tsé-toung avait depuis longtemps cessé d'exister. Le Mao qui avait accompagné et guidé les grands bouleversements sociaux et politiques n'existait plus que pour l'Histoire et la mort de Mao a ouvert la perspective d'un autre bouleversement historique. I. LES CAUSES DE LA VICTOIRE Le PCC prit le pouvoir en 1949 sous la direction de Mao Tsé-toung. Cette victoire de la troisième révolution chinoise prit non seulement Staline par surprise, mais étonna aussi les trotskystes chinois. A quoi était due cette victoire ? L'une des explications qui fut avancée au sein du mouvement trotskyste était qu'il s'agissait du résultat d'un concours de circonstances ne dépendant en rien de l'action de Mao Tsé-toung. Il est certain que de tels facteurs jouent toujours un rôle dans l'histoire. Cependant, tenter d'expliquer un événement de l'ampleur de la victoire de la révolution chi-
Men partant exclusivement ou même essentiellement d'une explication conjoncturelle, minimise inévitablement, et à la limite nie l'existence de la dynamique sociale à l'œuvre derrière le fait accidentel superficiel forces subjectives qui dirigèrent et canaliserent cette dynamique. La manière adéquate de formuler la question est la suivante : quelle politique suivie par le PCC lui a permis de centraliser et d'accumuler les gigantesques forces sociales en jeu, de gagner le soutien du prolétariat et de la paysannerie, puis d'obtenir une victoire sociale, politique et militaiLa dynamique révolutionnaire dans les campagnes En appliquant la politique stalinienne du "bloc des quatre classes", le PCC abandonna au Kuomintang tous les gains de la deuxième ré-
volution chinoise des années 20, acquis au prix du sang des travailleurs et des paysans. Une fois ces acquis usurpés, le Kuomintang se retourna violemment contre le PCC. Le coup organisé par Tchang Kai-chek à Shangal, le 12 avril 1927, brisa la classe ouvrière de cette ville, épine dorsale du prolétariat chinois, sacrifiée sur l'autel de la ligne opportuniste de l'Internationale Communiste, alors déjà bien engagée dans la voie de la stalinisation. La vague réactionnaire déferla rapidement à travers les principales villes chinoises. Partout les travailleurs furent traqués, arrêtés et massacrés. Le mouvement ouvrier fut brisé et la deuxième révolution chinoise écrasée. La forte concentration de la classe ouvrière urbaine est un des facteurs de la force du prolétariat. C'est cependant ce même facteur qui explique le déclin rapide du mouvement ouvrier, pendant les périodes de réaction. D'autre part, la dispersion de la paysannerie constitue une de ses faiblesses décisives tant sur le plan social que politique. Mais c'est ce même facteur qui permet au mouvement paysan de maintenir une certaine continuité même en période de déclin. C'est ce trait du mouvement paysan, combiné à l'incapacité du Kuomintang d'unifier le pays en 1927 (où se maintient le pouvoir des seigneurs de guerre locaux), qui permit aux échos de la deuxième révolution chinoise de continuer à résonner dans les campagnes, même après l'écrasement du mouvement ouvrier urbain, et alors que la tendance générale était au déclin et à la contre-révolution. Le contrecoup de la deuxième révolution chinoise dans les campagnes permit d'assurer la continuité entre elle et la troisième révolution chinoise. Et c'est Mao Tsé-toung plus que quiconque qui maintint ce lien et cette continuité. Au début de 1927, après une enquête d'un mois sur la situation de la paysannerie dans la province de Hunan, Mao écrivit : "La révolution nationale requiert un grand changement dans les campagnes. La révolution de 1911 n'apporta pas ce changement d'où son échec. Ce changement se déroule à présent et il est un facteur important pour la réussite de la révolution". En soi, bien sûr, cette conclusion n'a rien d'extraordinaire. Lénine et Trotsky avaient abondamment écrit au sujet de l'importance d'une alliance entre ouvriers et paysans et Trotsky, en particulier, avait mis l'accent sur le caractère central de la réforme agraire dans le processus de révolution permanente. Pour le PCC des années 20 cependant, cette conclusion de Mao était significative, car elle exprimait la redécouverte d'une vérité oubliée. Deux raisons principales peuvent l'expliquer. D'abord, afin de maintenir son alliance avec le Kuomintang pendant la période de 1925-1927, le PCC avait limité le développement du mouvement paysan, et en particulier du mouvement paysan armé. Il en découle que la majorité de la direction du PCC considéra que Mao proposait de soutenir les émeutes paysannes. Ensuite, et plus important encore, les membres du jeune PCC considéraient généralement, consciemment ou pas, que la Révolution d'Octobre était le seul modèle de révolution valable. En partant de la compréhension correcte que le prolétariat est la classe motrice dans une alliance entre ouvriers et paysans, ils en tiraient pour conclusion stratégique que la prise du pouvoir se déroulerait d'abord dans les villes, à travers les in -surrections ouvrières, condition préalable au développement de la révolution à travers les campagnes. Il existait donc une forte tendance à mettre l'accent sur le travail dans les villes, à un point tel que le mouvement paysan s'en trouvait négligé ou même ignoré. Cette conception mécaniste était partagée par la direction centrale du PCC (qui rejeta la proposition de Mao de "pousser le Parti à formuler une nouvelle politique envers le mouvement paysan") et par les trotskystes chinois. En octobre 1927, Mao rassembla ce qui restait de l'armée vaincue après "l'insurrection de la moisson d'automne" et établit une base révolutionnaire à Chiang Kang Shan. A partir de ce moment, le principal champ d'activité de Mao se situa dans les campagnes. Malgré une politique opportuniste à plusieurs égards, le PCC, sous la direction du groupe de Mao Tsé-toung, parvint à gagner le soutien des paysans pauvres et moyens inférieurs, grâce à la politique de réforme agraire du Parti. Alors que cette gigantesque force n'avait pas de rôle politique indépendant, elle allait devenir, sous la direction du PCC, le facteur social décisif de la troisième révolution chinoise. La stratégie d'ensemble de Mao pour la révolution envisageait l'encerclement des villes par la campagne et le déclenchement d'une guerre révolutionnaire menée par une armée paysanne, afin de prendre le pouvoir. Cette stratégie représentait l'apogée de la pratique empirique de Mao. D'où venait la force de l'Armée Rouge ? C'est là que se trouve la clé qui permet d'expliquer la victoire. Dans son ouvrage "Pourquoi le pouvoir rouge peut-il exister en Chine", Mao fait remarquer que "l'Armée Rouge actuelle ... est une scission de l'Armée Révolutionnaire Nationale qui
CHINE reçut une formation politique démocratique et passa sous l'influence des masses d'ouvriers et de paysans". L'existence de ce noyau d'Armée Rouge prolétarisé fut un facteur impor-tant dans la capacité du PCC de résister à l'arriération ambiante du milieu paysan, quand il entama la construction d'une armée paysanne. Pour mobiliser les paysans et maintenir l'Armée Rouge, le PCC devait consolider des bases révolutionnaires. Ceci était possible en raison "des différents modes d'exploitation économique locaux (l'économie chinoise n'étant pas une économie capitaliste unifiée) et des différences entre les régions dominées par l'impérialisme. Les conflits répétés et les guerres opposant divers régimes blancs permirent d'établir le régime rouge parmi les régimes blancs à l'échelle d'une ou de plusieurs petites localités... Pour autant que nous soyons convaincus que les conflits et les guerres entre les régimes blancs continueront, la naissance, l'existence et le développement des régimes rouges ne sont pas à mettre en doute' Mais Mao n'avait pas perdu de vue la perspective à long terme : "'Le fait de savoir si un régime soviétique d'ouvriers, de paysans et de soldats parviendra à exister à long terme est déterminé par le développement de la situation révolutionnaire dans l'ensemble du pays. Si ce développement a lieu, alors le régime rouge des petites localités peut exister à long terme. Et il seral'une des forces qui contribueront à la prise du pouvoir dans l'ensemble du pays. Dans le cas contraire, et si la situation révolutionnaire stagne pendant une période relativement longue comme, par exemple, la période 1905-1917 en Russie, alors les régimes rouges ne pourront pas survivre à long terme". La dernière Faison donnée par Mao pour expliquer l'existence des régimes rouges dans les campagnes était "la force du PCC et la justesse de sa politique". Il n'expliquait pas concrètement ce qu'il entendait par là. Cependant, quiconque examine de manière objective ce problème doit admettre que la question clé était l'application de la réforme agraire. La politique agraire du PCC changea à de nombreuses reprises, oscillant de gauche à droite, et inversement. Mais jamais le PCC ne cessa de confisquer les terres des paysans riches. De même, le PCC n'interrompit jamais l'application de la réforme agraire. Le contenu essentiel de cette politique était la confiscation des terres des propriétaires fonciers et leur distribution aux paysans pauvres et aux ouvriers agricoles. La politique définie par rapport aux paysans riches et moyens changea de temps à autre, mais la ligne fondamentale demeura la perspective de gagner la majorité de la paysannerie moyenne et d'interdire le développement de la paysannerie riche. Quels furent les effets de la réforme agraire dans les campagnes, dans les endroits où la grande majorité de la population était composée de paysans pauvres et moyens ? On peut citer ici l'opinion d'un historien du Kuomintang : "Après la distribution des terres, le PCC fit de son mieux pour mobiliser la force de travail de toute la campagne environnante, les vieux et les jeunes, les femmes et les enfants, afin d'assurer la production. Les paysans étaient heureux de recevoir des terres. C'est ainsi qu'inconsciemment tous les ouvriers agricoles se retrouvaient sous le contrôle du PCC. Non seulement les paysans assuraient la production, mais ils s'engageaient dans l'Armée Rouge en période d'insurrection. ... Tous les objectifs de la politique du PCO se trouvaient alors réalisés. La révolution agraire devint ainsi l'appât et le piège des paysans". (Wang Ji-men, "History of the Chinese Communist Party", Hong Kong 1974). Une description plus positive de ce processus peut se résumer de la manière suivante : à cette époque, la réforme agraire profitait aux petits paysans, aux paysans moyens et aux ouvriers agricoles, les libérant du joug de l'ancienne société. Les paysans, en contrepartie, acceptèrent la direction du PCC en suivant sa politique. La fonction du pouvoir soviétique consistait donc, au niveau économique, à appliquer la réforme agraire et au niveau politique, à gagner la paysannerie et centraliser militairement les forces révolutionnaires des paysans pauvres et des ouvriers agricoles. C'est là que la stratégie de Mao d'encerclement des villes par les campagnes puisait sa force. Sans réforme agraire il aurait été impossible de concentrer la force des paysans dans le pays entier. L'encerclement des villes par les campagnes était une nouvelle stratégie révolutionnaire, après la Révolution d'Octobre. La base de cette stratégie était la suivante : du fait du développement inégal du mouvement ouvrier dans les villes et du mouvement paysan dans les campagnes (et pour autant qu'il n'abandonne pas son indépendance politique), le PCC était à même d'établir les bases révolutionnaires dans les campagnes d'abord, d'appliquer la réforme agraire, de consolider son rôle dirigeant parmi les paysans pauvres, d'armer la paysannerie et ensuite d'utiliser la force sociale décisive de cette dernière afin de prendre le pouvoir d'Etat. Cette stratégie était viable en dépit du fait que deux dangers permanents la guettaient : d'abord, le PCC risquait de voir se rompre le lien qu'il conservait avec la classe ouvrière, ensuite, il risquait de subir un processus d'érosion et d'adaptation à la conscience arriérée de la paysannerie. Tant que le PCC était à même de résister à ces deux dangers, la stratégie de Mao demeurait praticable. Indépendamment de la manière dont Mao formula sa ligne, l'application réussie de cette dernière démontre que le PCC fut à même de résister à ces deux dangers dans la réalité des faits, et le crédit de cette réussite doit revenir principalement à la direction maoiste.
Staline et Mao
Il importe de noter un autre facteur important dans la victoire de la troisième révolution chinoise : Mao ne suivit pas la politique prônée par Staline sur deux points essentiels. Le caractère de la deuxième alliance entre le PCC et le Kuomintang (au cours de la seconde guerre mondiale) et la politique à suivre par le PCC après la guerre. En juillet 1935, lors du Tème Congrès de la Troisième Internationale, Staline mit officiellement fin à son orientation ultra-gauche de la "troisième période" et effectua le virage à droite vers la politique des fronts populaires. Les résultats furent désastreux pour la quasi-totalité des partis communistes qui acceptèrent et appliquèrent cette politique. Le PCC cependant, non seulement échappa au désastre, mais fut finalement victorieux. Pourquoi ? Sous la direction de Mao, le PCC parvint à maintenir l'indépendance de ses propres forces armées et appliqua cette consigne de Mao : "Le Parti Communiste devrait toujours avoir recours à sa propre orientation positive, rigoureuse, correcte, anti-japonaise, anti-traitre, et à l'action qui en découle, afin de gagner l'hégémonie au sein du front anti-japonais". Pendant la période où il maintint sa politique de front avec le Kuomintang, pendant la guerre sino-japonaise, le PCC ne recula pas devant la formulation de slogans tels que "Vive Tchang Kai-chek". Mao Tsé-toung fit cependant observer en même temps que "bien que la bourgeoisie puisse se joindre à la lutte anti-féodale et anti-impérialiste en certaines circonstances historiques, elle devra, du fait de ses propres faiblesses économiques et dans un autre contexte historique, osciller et trahir cette lutte. L'histoire chinoise a déjà démontré cette loi. L'histoire a donc déterminé que ce n'est pas à travers une direction bourgeoise, mais forcément à travers celle du prolétariat, que la mission de révolution démocratique anti-impérialiste et anti-féodale bourgeoise sera accomplie en Chine... Ou bien le prolétariat suivra la voie bourgeoise, ou bien la bourgeoisie suivra le prolétariat. Cette question de la direction révolutionnaire en Chine est le facteur déterminant de la victoire ou de la défaite de la révolution". Et d'ajouter : "Notre orientation politique indépendante et notre unité solide servent le seul but de gagner des millions de gens au Front du Peuple, Résister au Japon"'. Ainsi, la seconde alliance du Kuomintang et du PCC fut qualitativement différente de la première, en ce sens que le PCC conserva son indépendance politique, militaire et organisationnelle. De plus, pendant la période d'alliance, le PCC développa avec succès ses bases dans de nombreuses provinces. Il étendit donc graduellement la situation de dualité de pouvoir à travers le pays. En même temps, Mao lança un appel pour la mise sur pied d'une "assemblée populaire réellement représentative et l'adoption d'une i constitution réellement démocratique". Socialement, le PCC prôna "l'amélioration des salaires des ou -vriers, paysans, employés et soldats engagés dans la résistance aux japonais... l'abolition de taxes excessives et l'abaissement des rentes et des intérêts". Ces revendications, combinées à la capacité de résistance effective du PCC à l'agression japonaise, lui permirent de gagner un soutien enthousiaste des masses à travers le pays. L'alliance de type front populaire, fondamentalement défaitiste, fut ainsi transformée en un front basé sur les masses. C'est cette transformation qui explique comment le PCC fut à même d'accroître ses forces au cours de cette alliance, non seulement en termes absolus, mais aussi par rapport au Kuomintang. Staline attaqua cette orientation de Mao dans l'alliance comme une déviation de gauche, tandis que les trotskystes chinois y virent une trahison de droite, ne comprenant, ni les uns ni les autres, le contenu réel de la transformation qui avait lieu. Ceci ne veut pas dire que la direction maoiste ne commit pas d'erreurs sérieuses, ou que la victoire du PCC compense toutes ses fautes politiques. Mais la critique de la politique du PCC doit partir de la constatation fondamentale que les erreurs n'empêchèrent pas la victoire, ce qui signifie que les erreurs doivent être évaluées à la lumière de la victoire, surtout si l'on tient compte du fait que le front populaire eut des conséquences tellement désastreuses dans presque tout le mouvement communiste international. A la fin de la deuxième guerre mondiale, la Chine n'était pas dans la sphère d'influence de l'Union Soviétique. La politique de Staline prônait la formation d'un gouvernement unifié PCC-Kuomintang, quitte à ce que le PCC abandonnât toute une partie de ses forces militaires. Mao ne suivit cependant pas cette ligne. Ainsi qu'il le fit remarquer plus tard, "la révolution chinoise a remporté la victoire en tournant le dos aux volontés de Staline. (I1) 'interdisait la révolution' ... Si nous avions suivi la méthode de Wang Ming, c'est-à-dire de Staline, la révolution chinoise n'aurait pas réussi. Même lorsqu'elle eut réussi, Staline assura qu'elle était fausse" (Intervention à la Conférence de Chengdu, Mars 1958, "Mao Tsé-toung, textes 1949-1958, ed. du Cerf, p. 485). La politique du Kuomintang consista, dans l'immédiat après-guerre, à s'appuyer sur les impérialistes pour recouvrer les régions qui avaient été occupées par les Japonais et préparer une offensive générale contre l'Armée Rouge. Mao appela effectivement à la forma-
CHINE tion d'un gouvernement unifié, mais il n'oublia pas les expériences de la seconde révolution chinoise. Au contraire, il était prêt à engager dans la bataille l'Armée de Libération du Peuple, forte de 910. 000 hommes, une milice de 2.200. 000 hommes et des forces d'auto-défense fortes de 10 millions d'hommes - qui toutes avaient été mises sur pied pendant la guerre sino-japonaise. Le 9 août 1945, Mao donna l'ordre "à la 8ème armée de route, à la nouvelle fème armée et aux autres forces populaires d'attaquer partout, et chaque fois que possible, les occupants qui refusent de se rendre, d'éliminer leur force logistique, de saisir leurs armes et leurs biens, d'étendre vigoureusement les zones libérées, de réduire les régions occupées et d'organiser des forces militaires..., d'organiser immédiatement une armée clandestine et de se préparer à un soulèvement armé". Le 10 août 1945, Chu Teh, commandant en chef de l'Armée Rouge, ordonna l'offensive générale. Cette politique avait pour but d'étendre la situation de dualité de pouvoir. Le mot d'ordre de gouvernement unifié n'était conçu que comme moyen d'aider au développement de la situation de dualité de pouvoir. Au moment le plus décisif, Mao désobéit ouvertement aux ordres de Staline, refusant non seulement d'obéir à Tchang Kai-chek (comme Staline le lui ordonnait), mais allant même jusqu'à le dénoncer comme l'ennemi du peuple. Si Mao avait réellement entretenu des illusions au niveau du gouvernement unifié, la révolution aurait fort bien pu échouer à ce moment décisif. II. MAO ET LA REVOLUTION
PERMANENTE La théorie de Mao sur la Nouvelle Démocratie montrait clairement qu'il était en faveur de la révolution par étapes. Mais il est également clair qu'au cours de la troisième révolution chinoise, Mao suivit empiriquement la voie de la révolution permanente. Comment expliquer cette évolution dont la pratique et l'expression théorique étaient contradictoires ? Il faut d'abord noter que Mao, ayant vécu la seconde révolution chinoise, la réforme agraire et les régimes rouges dans les campagnes, ne pouvait ignorer la question de l'évolution non capitaliste de la révolution. Il écrivit par exemple : "De nombreux camarades ont déjà posé la question de la nature et de l'avenir de la République Démocratique de Chine. Nous répondrons que sa nature de classe est basée sur l'alliance de toutes les classes, mais que son avenir peut être non capitaliste, parce que notre République Démocratique de Chine est construite dans le processus de parachèvement de la tâche de résistance nationale sous la direction du prolétariat et dans le nouveau contexte international (la victoire du socialisme soviétique et l'aube de la révolution mondiale). Donc, d'après les conditions sociales, la République Démocratique en général n'a pas dépassé la nature de l'Etat bourgeois. Cependant, en accord avec les conditions politiques concrètes, elle devrait devenir un Etat basé sur l'alliance du prolétariat, de la paysannerie et de la bourgeoisie. La possibilité de développement capitaliste existe donc, la possibilité de transformation complète sur des axes non capitalistes est ouverte. Le parti prolétarien chinois doit faire de son mieux pour lutter pour cette deuxième possibilité". Après la troisième révolution chinoise, la "Dictature Démocratique du Peuple" fut instaurée. D'après la définition de Mao, le rôle de cette dictature était le suivant :." Forger un front unique du prolétariat, de la paysannerie, de la petite-bourgeoisie et de la bourgeoisie nationale afin de faire surgir de ce front une alliance du prolétariat et de la paysannerie sous la direction du prolétariat et représentait la base nécessaire à la création de l'Etat de la Dictature démocratique du peuple". En liaison avec cette ligne, le PCC réunit, en septempbre 1949, la Conférence consultative du peuple chinois. En septembre 1954, les prétendus représentants des quatre classes participèrent à la première Assemblée populaire nationale. En pratique, derrière cette forme de régime, c'est le Parti communiste qui détenait l'hégémonie. Mao l'admit d'ailleurs plus tard : "La différence entre les soviets d'Union Soviétique et l'Assemblée populaire nationale dans notre pays n'existe qu'au niveau de l'appellation. Les deux sont des organes représentatifs. Dans notre assemblée populaire nationale, on trouve
des représentants de la bourgeoisie, ceux qui ont rompu avec le Kuomintang, ainsi que d'autres personnalités démocratiques. Ils acceptent tous la direction du Parti communiste, bien que certains d'entre eux aient tenté, mais en vain, de fomenter des troubles'. Mao en conclut donc que la République démocratique populaire fondée en 1949 était "fondamentalement identique à la forme de dictature du prolétariat instaurée en Russie avec la Révolution d'octobre". Et ceci était vrai, malgré le caractère déformé de la dictature du prolétariat établie en Chine en 1949. Pourquoi la bourgeoisie fut-elle incapable de "fomenter des troubles" ? D'abord parce que la troisième révolution chinoise ne détruisit pas seulement militairement le Kuomintang, mais elle détruisit aussi politiquement la bourgeoisie chinoise en tant que classe. Après que le Kuomintang et la bourgeoisie aient fui ensemble le continent, ce qui restait de la bour -geoisie s'avérait incapable de s'unifier et de centraliser ses forces politiquement. La destruction de l'armée du Kuomintang et la dissolution de son parti, avec la désintégration de l'appareil d'Etat du Kuomintang, ne laissèrent subsister aucune structure politique susceptible de permettre à la bourgeoisie d'exercer sa domination sur les masses chinoises. Deuxièmement, la troisième révolution chassa l'impérialisme installé en Chine. C'était un coup décisif porté à ce qui restait de la bourgeoisie. La politique de "containment" (dont le blocus de la Chine) qui fut appliquée ensuite par l'impérialisme mondial affaiblit encore plus cette bourgeoisie, en la privant de ses liens avec le capital et les marchés internationaux. Troisièmement, la base sociale de la bourgeoisie dans les campagnes fut détruite économiquement par la réforme agraire, le développement des coopératives, la collectivisation et l'intervention directe et forte du nouveau gouvernement au niveau des banques, de la finance, du commerce extérieur, des rapports capital-travail, des rapports productioncommercialisation ainsi que des rapports entre commercialisation et échange. Ces mesures rejetèrent la bourgeoisie dans une position d'impuissance et de passivité totales. L'impuissance et la paralysie politique de la bourgeoisie exprimait, en dernière analyse, sa faiblesse sociale et économique. La ligne générale de transformation socialiste présentée par le PCC en 1952 représentait-elle un tournant dans la politique du parti, dont le résultat aurait été l'abandon de la théorie de la révolution par étapes pour lui substituer celle de la révolution permanente ? En ce qui concerne les mesures pratiques, cette "nouvelle ligne générale" était en fait la continuation de la politique précédente. Après que le PCC eut instauré une dictature du prolétariat déformée, il confisqua les biens des capitalistes "compradores", soit 80 % du capital fixe des entreprises industrielles et de transports. La production des entreprises passa sous contrôle étatique. Dans d'autres domaines, la gestion conjointe entre l'Etat et le privé avait déjà été mise en pratique dès 1949. Le résultat de l'application de toutes ces mesures fut qu'en 1949 la part dans le PNB industriel de l'industrie privée se montait à 55 %, mais que ce pourcentage devait tomber à 28, 7 % dès 1951. Au cours de ces quelques années, diverses campagnes telles que les , "Trois anti" et les "Cinq anti"' furent dirigées contre le pouvoir économique, commercial, financier et social de la bourgeoisie. Ces campagnes entraînèrent une accélération du processus de nationalisation de l'indus-
Ice contexte que le PCC révéla sa ligne générale et prépara le premier plan quinquennal qui entama, de manière active, le processus de socialisation. En 1961, Mao commenta ainsi la nature de la période transitoire : " Il est incorrect de penser qu'après la libération du pays entier, la phase initiale de la révolution était essentiellement démocratique bourgeoise et qu'elle ne se développa en une révolution socialiste qu'avec le temps". Mao, empirique, reconnut la forme prise par cette transformation socialiste. Il écrivit en 1958 : "Sur la révolution ininterrompue, notre révolution est une succession de révolutions. Depuis 1949, lorsque nous avons avons pris le pouvoir dans le pays entier, nous avons mis en oeuvre la réforme agraire antiféodale. Avec la fin de la réforme agraire, la mise en coopératives de l'agriculture commença. Elle fut ensuite suivie par la transformation socialiste du commerce privé, les trois grandes transformations socialistes, une révolution socialiste des moyens de production et du système de propriété qui étaient fondamentalement achevées dès 1956. C'est alors que suivit la révolution socialiste sur les fronts politique et idéologique l'année dernière". Mais Mao ne parvint pas à théoriser cette transformation en termes marxistes. Pour lui, la révolution ininterrompue ne représentait que l'ordre et les formes de la transformation qui avaient effectivement eu lieu au cours du processus de la troisième révolution chinoise. Quels sont donc les mécanismes par lesquels les formes et l'ordre de cette transformation sont déterminés, et cette transformation même relève-t-elle de la nécessité historique ? Si c'est le cas, quelles tions politiques et stratégiques qui en découlent pour le Parti communiste au cours de cette période ? Quelles sont les faiblesses fondamentales de la théorie de la Nouvelle Démocratie ? Telles sont les questions théoriques les plus importantes posées par la troisième révolution chinoise, questions dont Mao ne connaissait pas l'importance. C'est pourquoi sa conception de la révolution ininterrompue demeura empirique et ne fut jamais formulée théoriquement, au sens marxiste du terme.
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