Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ILE MAURICE

Après la victoire du MMM

· Inprecor (première série) n° 65, 13 janvier 1977 · p. 29-31 · 2 040 mots

Claude Gabriel était le pseudonyme de Claude Jacquin, membre de la direction internationale du milieu des années 1980 au milieu des années 1990, très actif dans sa Commission Afrique.

France Syndicalisme Grande-Bretagne

Claude GABRIEL Les résultats des élections législatives de l'Ile Mairice ont confirmé l'importante influence politique du Mouvement militant mauricien dans le pays. La défaite des partis bourgeois, ainsi que celle de la coalition gouvernementale sortante formée par le Parti travailliste et le Comité d'action musulman, sont la marque de la faillite du régime néo-colonial. Mais en définitive, c'est une coalition Parti mauricien socialdémocrate - Parti travailliste qui accède au gouvernement par le truchement des combinaisons parlementaires. La classe dirigeante vient d'infliger un affront direct au vote majoritaire des masses mauriciennes. La période qui s'ouvre sera celle de l'agitation grandissante, des grèves et de la répression; à moins que dans quelques mois la coalition n'éclate au profit d'un accord entre le PT et le MMM. Les mois à venir vont être décisifs. Ils permettront de mesurer l'effet réel de la victoire électorale duMMM sur la conscience du mouvement de masse, entre les illusions réformistes du premier et les poussées revendicatives des masses. A peine connus les résultats électoraux, la droite affirmait sa volonté d'intimidation. Les rapports conflictuels entre les communautés raciales peuvent être à tout instant exploités pour faire avorter une mobilisation des masses. La multitude des pressions impérialistes, en raison de l'intérêt stratégique de l'Ile, va déterminer en dernière instance l'attitude future de la bourgeoisie mauricienne, incapable de se lancer seule dans une épreuve de force. L'échec du Parti travailliste Durant les élections de 1967 (pour l'indépendance), la majorité hindoue du pays donne au PT de Ramgoolam une confortable avance face au parti des bourgeois créoles et blancs, le PMSD dirigé par le réactionnaire Gaetan Duval. La minorité musulmane s'était, quant à elle, partagée en deux tendances ; l'une ralliée au PMSD, et l'autre, regroupée autour du Comité d'action musulman (CAM), s'était coalisée avec le PT. Ces élections révélaient, encore une fois, la fonction réactionnaire du "communalisme" mauricien (1), qui nourrit le suivisme des communautés raciales envers leurs leaders et leurs notables. Une grande partie de la bourgeoisie indigène s'opposa à l'indépendance. Mais elle assimila très vite les leçons de sa défaite électorale.

Iles Comores OD ° République ILE MAURICE Malgache Ile de la Réunion En 1969, grâce à l'entremise de Michel Debré, député gaulliste de l'Ile de la Réunion voisine, l'impérialisme français exorta le PT et le PMSD à s'entendre. Le gouvernement de coalition fut renforcé par l'entrée des hommes de Duval (PMSD). Dans une chambre des députés de 70 membres, le gouvernement comprend 21 ministres !!! Equilibre parlementaire oblige. Duval portefeuille des Affaires étrangères et entretient de très bonnes relations avec l'Afrique du Sud. Le gouvernement ne connaît plus d'opposition parlementaire. Les élections prévues pour 1972 sont repoussées aux calendes grecques. La presse d'opposition est sévèrement mise au pas et le mouvement syndical subit une série d'attaques frontales. En 1971, le chômage atteignait déjà 80,000 salariés, L'équilibre communautaire gouvernemental n'empêchait nullement certains affrontements entre musulmans et créoles. Si les premières années de l'indépendance avaient permis au PMSD de jouer à bon compte la carte de l'opposition démocratique et de la démagogie sociale, son entrée dans le gouvernement entamait par contre son crédit, y compris parmi les couches les plus pauvres de la population créole. La croissance du mécontentement populaire, l'usure évidente de la popularité de Rangoolam (PT), et la perspective des élections vont, en 1969, pousser le PMSD à rompre la coalition gouvernementale. La grande bourgeoisie mauricienne se donne ainsi un certain recul vis-à-vis d'un gouvernement dont la vocation de gestion néo-coloniale s'est heurtée aux pressions sociales des travailleurs et des petits paysans. L'ascension du MMM A l'origine simple groupuscule connu sous le nom de Mouvement des Etudiants militants, le MMM a fait son apparition en 1969 durant la visite de la Princesse Alexandra d'Angleterre dont le mari, un certain Ogilvy, est gros actionnaire d'un trust impérialiste de Maurice, le groupe Lonrho. La manifestation du MMM eut un grand écho et polarisa l'attention politique de la jeunesse. Très vite, le groupe animé par Paul Béranger, prit de l'assurance et, en moins de deux ans, il réussit à gagner une implantation substancielle dans la classe ouvrière. Sa propagande est en priorité centrée sur la lutte contre le communalisme, contre les illusions électorales, contre la domination capitaliste et impérialiste.

Page 30

ILE MAURICE Son verbe gauchisant lui fournit un certain écho international auprès des militants d'extrême-gauche. En 1973, un projet de programme de gouvernement affirmait que "le marxisme dont nous nous inspirons et qui nous vient du meilleur de Marx lui-même, de Lénine, Gramsci, Luxembourg ou Mao, est un marxisme profondément corrigé par la pensée libertaire". Toutefois, l'influence idéologique diffuse du mai 68 français sur la pensée politique de Béranger n'entama pas le profond empirisme et l'éclectisme politique du MMM. En septembre 70, une élection législative partielle a permis au MMM de franchir un pas supplémentaire dans ses efforts de propagande. Le candidat MMM, Dev Virahswmy, est élu avec 5.000 voix de majorité. En 1971, alors que timidement le gouvernement lève l'état d'urgence au profit d'une loi anti-casseurs (Public Order Act), le MMM obtient une fois encore un succès durant les élections municipales du Curepipe et Beau Bassin. En août et septembre 71, la vague de grèves qui paralyse le pays révèle l'implantation gagnée par le MMM au travers de la centrale syndicale General Workers Union. A cette époque, la perspective d'élections générales ne laissait aucun doute sur une victoire MMM. Le gouvernement, prudemment engagea des discussions avec Béranger. Des représentants de la Banque mondiale allèrent jusqu'à vouloir coûte que coûte le rencontrer... Acette époque, le MMM comptait une soixantaine de branches urbaines et rurales, il contrôlait les conseils d'une trentaine de villages (sur 95), dont les 12 plus importants, avec des populations dépassant parfois 12.000 habitants. Dès la fin de 71, l'Etat major du MMM met l'accent sur la perspective d'une arrivée au gouvernement; il met en place un "gouvernement fantôme" comme l'opposition britannique et concentre ses efforts sur la campagne électorale. Le gouvernement, sur pression impérialiste, décrète l'état d'urgence, suspend les 13 syndicats de la GWU, intimide les militants du MMM, en repoussant les élections. Brutalités, attentats, emprisonnements et procès se succédèrent pour mettre au pas le mouvement. Mais les moyens d'action du régime restant très faibles, les nervis du PMSD et des groupuscules fascistes fournirent une aide nécessaire à la répression. Le MMM rentre dans une période de semi-clandestinité. Le projet gouvernemental du MMM Le programme gouvernemental actuel du MMM a pour titre : "Pour une Ile Maurice libre et socialiste". Son préambule fait largement état d'une perspective non-capitaliste et définit un éventuel gouvernement MMM comme une transition de cinq ans. Toutefois, la lecture de ce programme ne laisse aucun doute quant à la nature réformiste du MMM :

- La modification des rapports entre le gouvernement et les masses n'est conçu qu'en termes d'amélioration des règles de démocratie bourgeoise, malgré quelques phrases anodines sur l'autogestion. - Il n'est fait mention que de la restriction des ressources de la bourgeoisie indigène; le problème de l'impérialisme n'est généralement traité qu'à propos de sa présence militaire. - Il est fortement inspiré par la politique réformiste menée en Europe, particulièrement au Portugal et en France. Il contient un grand nombre de références au "Programme commun" de la gauche en France. - Le programme de nationalisation (transports, docks, 5 usines sucrières avec compensation) s'inscrit uniquement dans une volonté réformiste de rationaliser les rapports entre l'Etat et le marché capitaliste. - Sa perspective immédiate est l'établissement d'un "working arrangement"', d'un modus vivendi entre patrons, Etat et travailleurs. Il qualifie lui-même cet accord de "conflictuel". Lá question est de savoir quels seraient les termes du conflit! Pour justifier cette politique de collaboration de classe le programme écrit nalvement : "comme en France, par exemple, il y a ainsi une différence à faire entre les patrons dits 'de progrès' (regroupés en France au sein d'une organisation comme Entreprise et Progrès ou Centre des Jeunes Dirigeants d'Entreprise) et les bons vieux réactionnaires de chez nous et d'ailleurs". (2) Sur ses perspectives à long terme, le MMM ne cache nullement son jeu lorsqu'il écrit que "s'il tourne le dos résoluement au capitalisme, (son modèle de société) n'est pas celui du socialisme d'Etat des pays de l'Est"'. A n'en pas douter, il ne s'agit pas là d'une profession de foi antibureaucratique mais bel et bien d'un choix stratégique opposé à la constitution d'un Etat ouvrier. Le MMM situe en ces termes les enjeux qui suivraient son accession au gouvernement : il serait "jugé avant tout, au cours des mois qui suivraient son arrivée au pouvoir, sur la base de sa performance (sic) économique au jour le jour : c'est-à-dire sa capacité à juguler l'inflation, de hausser le niveau de vie, de remettre de l'ordre dans le désordre actuel des COLAS et des salaires, de développer l'emploi, etc... " Objectifs pourtant compatibles avec les rapports qu'il entend nouer avec les patrons. La portée de la victoire électorale Pour autant la victoire du MMM aux élections revêt une extrême importance pour le pays et même la région. A n'en pas douter, la grande masse des travailleurs considèrent cet événement comme leur propre victoire. La vie politique de Maurice a déjà fortement progressé durant la campagne électorale. Certains candidats du MMM ont fait une authentique propagande anti-capitaliste devant des salles enthou-

Page 31

siastes et attentives. C'est essentiellement contre cela que la droite prépare ses mauvais coups. Le gouvernement PT-PMSD est minoritaire. Il ne pourra qu'être une forme transitoire de combinaisons parlementaires. Il n'est pas exclu qu'à terme le MMM engage des pourparlers avec le PT. Mais une telle éventualité peut être mise en cause par le déclanchement d'une mobilisation de masse visant à imposer un gouvernement du MMM seul. Dans son numéro du 24 novembre, le journal du MMM, le "'Militant"', publiait en tribune libre un long article sur les élections. L'auteur, s'exprimant au nom du marxisme révolutionnaire terminait ainsi son argumentation : "... il ne suffit pas simplement d'appeler à un vote pour le MMM; car ce qui se passerait 'après' les élections serait décisif. Dès aujourd'hui, tout en demandant de voter pour le MMM, nous devons avancer toute une série de demandes que les travailleurs sont en droit d'exiger d'un gouvernement MMM et qui doivent être satisfaites. Nous expliquons aux travailleurs qu'ils doivent s'organiser et mobiliser pour s'assurer que ces demandes soient satisfaites, qu'ils doivent être prêts à lutter contre la réaction interne et externe. Nous prévenons les travailleurs que le socialisme existera seulement s'ils réussissent éventuellement à établir le contrôle ouvrier dans l'industrie et dans l'agriculture, si la propriété privée des moyens de production est abolie, si la démocratie ouvrière existe non seulement dans les syndicats, mais aussi dans toutes les institutions politiques, si les femmes jouissent en fait des mêmes droits de l'homme dans tous les domaines, etc.

Mais nous savons aussi que nous serons capables d'avancer ces idées auprès d'un 'grand nombre de travailleurs' et de militants d'une façon 'effective' et non purement propagandistique seulement si des conditions favorables existent pour le faire; nous croyons qu'une victoire électorale du MMM aide à créer de telles conditions et nous sommes convaincus qu'une victoire du PT/ CAM ou du PMSD rendrait ce travail mille fois plus difficile. Pour nous, il n'est pas exclu que la dynamique de la lutte de classes, suite à une victoire du MMM (quasi-certaine) dégagerait de larges forces d'avant-garde sur lesquelles on pourrait se baser pour la construction d'un parti révolutionnaire de masse, essentiel pour intervenir dans le processus révolutionnaire vers la création d'un Etatouvrier à Maurice et à Rodrigues. " NOTES 24 décembre 1976 (1) Tout candidat à la députation doit obligatoirement indiquer à quelle communauté il appartient (Constitution annexe l art. 3,10). L'Assemblée compte huit sièges correctifs destinés à rétablir l'équilibre communaliste. C'est d'ailleurs grâce à cela que ces élections ont pu aboutir à un gouvernement PT/PMSD. Traditionnellement, les partis affirment leur "défense" particulière de telle ou telle communauté. Le PT pour les indiens, le CAM pour les musulmans... Ce jeu politique a abouti à une codification institutionnelle et la bourgeoisie a su, régulièrement, opposer tel groupe à tel autre pour diviser et affaiblir le mouvement de masse. (2) Vis-à-vis des cadres et petits bourgeois, le MMM reprend dans son programme l'idée du "bloc historique" de Garaudy,

Une erreur sur cette page ?