INDE Ces derniers temps, l'Inde a connu diverses tentatives de la part du gouvernement de consolider sa position sur le plan économique aussi bien que politique. La paix sociale presque totale dans le secteur industriel a permis à la bourgeoisie d'augmenter considérablement sa production. Le gouvernement, de son côté, a fait une série de concessions à la bourgeoisie qui lui permettent de capitaliser la situation à son profit. Une excellente récolte, jointe à un taux d'inflation négatif, a contribué à une soumission relative des masses et a aussi permis au gouvernement de renforcer sa position sur le plan politique. Ainsi, il retire le plus grand profit de l'état d'urgence. Le projet fondamental qui anime le gouvernement est de centraliser le pouvoir et de redéfinir les normes politiques bourgeoises. Sur le front extétieur, le gouvernement d'Indira Gandhi a pu, avec une vitesse et un savoir-faire remarquables, normaliser ses relations avec ses voisins, ce qui le fait apparaître comme une nation-clé, source de stabilité dans la région. Voyons maintenant en détail les différents éléments qui, ensemble, forment la stratégie complexe du gouvernement d'Indira Gandhi. Etat d'urgence et industrie La production industrielle, mis à part les petites entreprises, a enregistré au cours de l'année 75-76 une croissance de 5,7%. Si l'on inclut ces petites industries, la croissance est de l'ordre de 7%. Sans aucun doute possible, la raison principale de ce boom dans la production industrielle réside dans le blocage quasi total imposé aux activités du mouvement ouvrier par les mesures d'exception, Les commentateurs bourgeois, en général, quel que soit par ailleurs leur dégoût pour les "effets négatifs de l'état d'urgence' - tel le "manque de démocratie" - ont tous salué ce fait comme l'un de ses principaux acquis. La paix sociale a en effet été remarquable. D'après le Bureau de Recherche commerciale, le nombre de journées de travail perdues a fortement diminué, passant de 17, 10 par personne au cours du premier trimestre de 1975 à 4,46 pour le second trimestre de la même année. Pour les quatre premiers mois de 1976, cette perte est de 2, 34 journées par travailleur, ce qui représente une chute de 83% par rapport à la période correspondante de 1975. C'est donc
S. BHAGAT cette paix sociale, couplée avec un taux d'inflation négatif, qui a donné au gouvernement le souffle nécessaire pour accéder à la plupart des revendications formulées par la bourgeoisie lors du débat sur le budget, en mars. Depuis l'établissement de ce budget, la contraction du crédit a été relâchée, C'est ainsi également que des coupes ont été pratiquées dans les impôts directs et indirects, pour un grand nombre de biens de consommation, Des allègements fiscaux furent concédés sur les produits qués par des secteurs industriels ayant dépassé les normes de production établies sur la base d'années de production sélectionnées par l'administration, De nouvelles licences pouvaient être obtenues sans les tracas routiniers de la bureaucratie, Le contrôle sur les importations a été allégé; des facilités d'investissement ont été accordées. Tout cela a aidé la bourgeoisie industrielle dans ses efforts pour augmenter la production. Les principes directeurs du gouvernement en matières de développement industriel sont en accord avec le rapport de la Banque mondiale qui, selon elle, désignait l'étroitesse du marché comme la question centrale, Les tendances récentes développées dans la politique gouvernementale fournissent aussi une confirmation claire de sa pensée économique, Pour lui, la clé d'une industrialisation croissante réside dans l'accroissement de l'inégalité de revenus et de richesses afin de réduire les problèmes créés par l'absence d'un marché pour un secteur industriel, lui-même caractérisé par une capacité productive excédentaire, La création d'un marché pour les biens de consommation durables (produits terminaux de l'industrialisation) est la seule issue pour une bourgeoisie confrontée à une demande saturée (s'il n'y a pas une altération de la distribution des revenus) en biens de consommation de masse tels les textiles de coton. C'est là que réside la cause fondamentale de la crise de l'industrie textile. Depuis l'établissement d'un budget qui impliquait une diminution des impôts directs, le gouvernement a libéré les revenus provenant des dividendes. Pour contre-carrer les éventuels effets inflationnistes, il a maintenu la suppression de l'allocation de vie chère en faveur des travailleurs en la transformant en un système d'assurance sous la forme d'acquisition obligatoire d'actions par les travailleurs, Il en résulte un déséquilibre accru des revenus. Le problème de fond demeure néanmoins.
INDE Les industries de biens de consommation durable, du jute, des textiles, de l'automobile sont aussi en crise. La crise dans l'industrie textile peut, par exemple, nous aider à comprendre le genre de problème auquel le gouvernement doit faire face. C'est le plus grand secteur syndiqué de toute l'industrie indienne (il représente quelque 20% de la production industrielle totale). Une crise dans ce secteur peut affecter l'ensemble des secteurs de fabrication de machines, de produits chimiques et de culture du coton. Le gouvernement, en cherchant à contrôler le prix des biens de consommation de masse essentiels, a insisté sur la production à grande échelle d'habits bon marché, dont le prix est contrôlé et qui se situe au-dessous du coût. Les industriels du textile peuvent être confrontés à une des deux situations suivantes : soit une réduction de la production de vêtements à prix contrôlés, vu les prix de revient élevés, soit de forts licenciements et des réductions drastiques de dépenses, afin de baisser le coût de la production. De ce fait, le gouvernement est confronté à un dilemme. Soit il affaiblit sa politique anti-inflationiste, soit il lance des attaques directes contre les travailleurs du textile, qui sont traditionnellement les mieux organisés. Ces travailleurs représentent en outre une base essentielle de soutien pour le PCI, parti qui s'est fait l'apologue et l'avocat du diable de la politique d'Indira Gandhi dans la classe ouvrière. Peu sûr de la réaction éventuelle du PCI face à des licenciements massifs, le gouvernement est cependant parfaitement conscient de sa marge de manœuvre vis-à-vis des masses en matière d'augmentation des prix. En somme, il est sensible aux effets qu'a l'inflation sur le comportement des travailleurs. Bien que les prix (comme le révélait l'indice des prix de gros) commencèrent à décliner dès octobre 74, il ne fait pas de doute que la récolte magnifique de l'années 75-76 a aussi contribué à accentuer ce déclin. Ainsi, d'octobre 75 à mars 76, l'indice des prix de gros est passé de 310 à 280, soit un recul de 30 points. C'est ce qui a permis de contre-balancer la perte réelle enregistrée par les salaires avec la suppression de l'allocation de vie chère et des primes et autres avantages. Ce rattrapage, outre les mesures d'urgence, doit être considéré comme un des facteurs principaux expliquant la passivité de la classe ouvrière. Une intervention timide Vue dans ce contexte, l'attitude du gouvernement dans le secteur de l'huile comestible est assez intéressante. Une augmentation très forte des prix a été enregistrée dans ce secteur, malgré une récolte record d'arachides. Ceci était dû à la création d'une pénurie artificielle destinée à contre-balancer les effets de l'arrivée de grandes quantités d'huiles domestiques sur le marché. Le stockage et l'approvisionnement du marché noir devait exercer une pression sur le gouvernement pour qu'il augmente ses prix officiels. Au lieu d'entrer en conflit direct avec les responsables de cette situation, le gouvernement approvisionna le marché à l'aide de ses propres réserves, afin de faire baisser les prix. Cette attitude extrêmement timide s'est maintenant vue mise en question par la nouvelle politique d'importation d'huiles étrangères destinée à refaire les stocks officiels, en prévision des périodes de grande consommation, c'est-à-dire la saison des fêtes. Cette politique d'expédients, bien que temporaire, ne manquera pas d'avoir des effets sur le programme d'industrialisation à long terme du pays. L'idée est bien sûr que la balance des paiements ne s'aggrave pas. Il est un fait que cette dernière s'est améliorée depuis l'année passée. Le déficit a été réduit de 100 crores (l crore = 10 millions de roupies) entre 1975 et 1976. De toute façon, le gouvernement n'est pas extrêmement préoccupé, aujourd'hui, par la position de la balance des paiements, car il dispose de solides réserves de devises étrangères. La politique visant à stimuler les Indiens résidant à l'étranger à déposer leurs avoirs dans les caisses indiennes a réussi à doubler les réserves de devises. Si les devises ne constituent pas une source de préoccupation pour le gouvernement, l'inflation, qui fait sa réapparition, risque de causer plus de soucis aux ministres concernés. L'inflation renaissante On a pu constater une nette tendance à la hause depuis mars de cette année. La baisse de la période précédente a été rattrapée par la hausse dès juillet 1976. Ainsi, à cette date, les prix n'avaient baissé que de 1,7% par rapport à leur niveau de l'année précédente : la revue "Commerce" du 18 août indiquait : "Pour les 15 semaines prenant fin le 3 juillet 76, les prix ont augmenté de 8, 1% et les denrées alimentaires de 10,7%". La plupart des commentateurs bourgeois attribuaient cette tendance inflatoire aux causes suivantes : 1) pénurie artificielle de denrées ; 2) déséquilibre entre l'offre (mesurée à partir du revenu national) et la demande mesurée en termes de masse monétaire) ; 3) prix officiels élevés à cause des pressions exercées par les élites rurales sur le gouvernement central à travers le gouvernement des Etats ; 4) existence d'une économie parallèle (marché noir). Pour ce qui est du premier facteur, nous avons déjà vu avec quelle timidité le gouvernement s'était attaqué au problème. Pour le second, le gouvernement n'a d'autre choix que de continuer à faire marcher la planche à billets, assouplissant en même temps la structure du crédit, car il n'a pas les moyens de mobiliser des ressources domestiques suffisantes pour couvrir les dépenses gouvernementales. Le troisième facteur a fait l'objet d'une explication antérieure. Le quatrième facteur, par contre, peut être expliqué comme suit. Etant donné l'ampleur des restrictions fiscales et de licences,
la possibilité de réaliser des profits importants en échappant au fisc est créée à travers l'utilisation d'une partie(non déclarée) de la capacité de production industrielle en vue de la fabrication d'articles vendus à des industries clientes dont les revenus proviennent eux aussi de la participation à la production et à la distribution dans le cadre de cette "économie parallèle"' ainsi constituée. Cette économie produit toute une gamme d'articles. Elle crée des revenus et des profits qui peuvent indifféremment être ré-injectés dans ce circuit parallèle ou permettre des opérations de spéculation immobilière, la construction de résidences et d'immeubles de grand luxe! En somme, ce circuit parallèle sert surtout à faire monter les prix des terrains, des matériaux et de divers produits qui ont une incidence indiscutable dans la tendance inflationniste générale. L'Etat ne peut fermer les yeux sur cette économie échappant à la fiscalité et à toute autre forme de contrôle. Cependant, la participation de tous les secteurs de la bourgeoisie dans ces activités, dont les revenus sont trop importants pour être méprisés, limite l'ampleur d'une intervention de l'Etat. En outre, cet argent "noir" créé par l'économie parallèle constitue une des principales sources de financement pour le Parti du Congrès, Ainsi, la situation n'est pas aussi rose que voudrait bien nous le faire croire le gouvernement. Le gouvernement s'accroche, bien sûr, à l'accroissement de la production agricole, à la stratégie de la "révolut ion verte" appliquée aux récoltes autres que celles du blé. La stratégie gouvernementale à long terme demeure donc celle définie en 1969. A court terme, le gouvernement a déjà admis que la récolte de l'année prochaine ne serait pas très bonne, en raison de la mousson de cette année. En d'autres termes, les dieux de la pluie jouent encore un rôle prépondérant dans la production de nourriture ! Cette continuité de politique est attestée par les commentateus bourgeois et les nombreuses déclarations gouvernementales sur la possibilité de quintupler en cinq ans la production de riz, comme cela fut accompli pour la production de blé à partir de 1969. La strategie agricole du gouvernement Il est intéressant dans ce contexte de jeter un rapide coup d'œil sur le programme en 20 points qui constitue un des atouts majeurs du gouvernement dans sa stratégie agricole. On peut résumer au mieux ce programme en disant qu'il s'agit de mesures limitées destinées à renforcer le développement capitaliste, de mesures limitées en matières de sécurité sociale et d'une forte dose de mesures insignifiantes gonflées à grands renforts de publicité. Un effort authentique est effectué pour éliminer le servage et les autres formes de rapports précapitalistes. Cependant, le gros des réformes destiné à faciliter le développement capitaliste se trouve ailleurs que dans ce programme, Comme nous l'avons signalé auparavant, le gouvernement est loin d'avoir reconnu l'échec de la "révolution verte". Au contraire, il fonde toute sa politique sur l'accroissement du désiquilibre des revenus, permettant aux fermiers moyens et riches d'investir en équipement pour accroitre le rendement agricole, En d'autres termes, le gouvernement continue de miser sur la "révolution verte" tout en poussant le programme en 20 points sous forme de mesures sociales, Ainsi, des prêts sont consentis par les banques rurales et un partage des terres en friche est effectué, à grand renfort de publicité efficace. En réalité, si la redistribution des terres était entièrement appliquée, elle ne toucherait que 0,25% • de toute la surface cultivée ! Le rôle des banques rurales est un exemple caractéristique de la faillite totale du programme en 20 points. Les dettes ne peuvent être annulées par un moratoire que si des sources de crédit alternatif peuvent être fournies, Malgré le fait que le gouvernement ait nationalisé la structure bancaire et qu'il ait fait beaucoup de bruit autour de son projet de banques rurales, les pauvres continuent à rencontrer des difficultés sans nombre pour obtenir les crédits dont ils ont besoin, Les coopératives de crédit rural sont contrôlées par les élites rurales. Cette difficulté a même été reconnue par le gouvernement, La seule source de fonds qui ait été allouée pour les prêts à la consommation ne représente que la somme famélique de 1, 75 crores. Ceci fait partie: des plans stratégiques du gouvernement destinés à accroître les inégalités de revenus et aussi de ses prévisions de pénurie de denrées alimentaires dans les deux ans à venir. Le gouvernement a deux alternatives. Soit il libère les stocks de nourriture qu'il a patiemment constitués et, ainsi, il fait baisser les prix, ce qui équivaudrait à une redistribution des revenus des classe supérieures en faveur des classes inférieures. Soit, il libère les stocks de nourriture au même prix ou à des prix supérieurs à ceux pratiqués actuellement; il subventionne la consommation des pauvres sous forme de prêts à intérêts remboursables, ce qui équivaut à une ponction permanente des revenus des pauvres -au bénéfice de ceux des riches, Il semble que le gouvernement ait opté pour la seconde possibilité. Ceci correspond tout à fait à ses conceptions globales. Un nouveau cadre politique La stabilité relative et le redressement de la situation économique ont permis au gouvernement de renforcer encore sa position politique, En fait la dernière période a été celle de la consolidation du règne de la bourgeoisie indienne et aussi des manœuvres destinées à accentuer le processus de redéfinition des normes politiques bourgeoises. Tout ceci est destiné à assu-
INDE rer une centralisation accrue du pouvoir dans un pays dont toute l'histoire politique démontre l'importance des tensions centrifuges. Tous les amendements constitutionnels actuellement envisagés (et dont la nature n'est pas encore clairement définie) tendent essentiellement à fournir un nouveau cadre, de nouvelles règles de fonctionnement pour la période à venir. Le gouvernement indien, en tentant de taire inscrire tous ces amendements dans la Constitution, fait preuve d'une grande souplesse et d'une grande stabilité. Il a très prudemment préparé le terrain à travers une presse contrôlée, afin de tâter le terrain, et aussi pour préparer l'opinion publique à sa politique future. Ceci, en dépit d'une écrasante majorité au parlement. Les mesures d'urgence montrent à quel point chaque pas fut méticuleusement préparé et doté d'une couverture légale, reflétant l'astuce de la classe dominante indienne quand il s'agit d'éviter la brutalité courante dans la plupart des pays en voie de développement. Au fond, les amendements à la Constitution tendent à élargir le champ de la répression. Ils constituent une continuation logique de la répression sélective assumée précédemment par le MISA et le DIR (I). Le gouvernement d'Indira Gandhi se propose de renforcer l'exécutif, d'abord par une séparation accrue entre l'exécutif et le législatif, ensuite par la limitation des prérogatives du secteur juridique qui joue toujours le rôle de contrôleur "indépendant"' dans le système politique bourgeois. Les obstacles, à ce projet sont éliminés avec l'excuse proclamée de réaliser des "réformes progressistes" . Il suffit de peu de chose pour mettre à jour le caractère démagogogie de ce genre de déclaration. Les devoirs et les droits fondamentaux sont très vagues et, de surcroît, toute violation de ces derniers peut faire l'objet d'une procédure sommaire et sans appel, car la constitution se trouve placée au-dessus de la loi. Il en résulte que toute forme d'opposition par un individu, un groupe ou un parti peut être considérée comme une atteinte à ses préceptes et au bien commun. Elle peut, dès lors, être punie en vertu des lois, sous couvert de communalisme, d'esprit de caste, d'attitude visant à troubler l'odre public; etc... Cela signifie que toutes les nouvelles réformes donnent en fait carte blanche à l'Etat pour que ce dernier puisse décréter que toute opposition, toute critique, modérée soit-elle (qu'il s'agisse de consciption militaire ou de la stérilisation obligatoire, constitue une violation de la Constitution et tombe sous le coup des peines prévues par la nouvelle loi. La tentative de domestication du mouvement ouvrier Le centralisation du pouvoir d'Etat est un autre phénomène qui s'est développé dans la période récente. On constate, en particulier, un renforcement des prérogatives du gouvernement central à l'égard des gouvernements régionaux. Ce phénomène est clairement illustré par les manœuvres concernant l'Etat de Tamil Nadu. Le gouvernement, non content d'avoir réussi à placer cet Etat sous tutelle présidentielle, (il entend d'ailleurs prolonger cette situation) a accompagné son action d'une campagne concertée destinée à couper l'herbe sous le pied du DMK (2) et de lui faire perdre sa base. Le DMK est un des partis les plus radicalement attachés à la revendication d'autonomie régionale. La confiance dont jouissait auparavant le DMK a été sérieusement remise en question par la divulgation de pratiques corrompues (vraies ou fausses) imputées à la direction de ce parti. Le gouvernement jouit à présent d'un certain prestige dans l'Etat de Tamil Nadu, ce qui n'avait jamais été le cas auparavant et qui accroît le déséquilibre des forces au désavantage des mouvements régionaux autonomes. C'est ainsi que, fait sans précédent, le Comité du Swaran Singh a même pu se permettre d'envisager des mesures visant à limiter les pouvoirs des Etats régionaux. On a par exemple émis l'idée que la politique agricole pourrait passer sous la juridiction du pouvoir central. Si cette suggestion devait se réaliser, elle aurait une portée considérable au niveau du rapport de force entre la grande bourgeoisie et l'élite rurale. Des propositions de centralisation verticale du mouvement syndical en intégrant les syndicats dans l'organisation gouvernementale, l'INTUC, ont été avancées par le gouvernement qui propose avec insistence que les trois principales centrales nationales (2 pro-congrès l'INTUC et la HMS et une pro-PC, l'AITUC (3)) soient regroupées. Le PC, dans sa myopie, n'y voit pas tant une attaque contre sa base syndicale qu'un moyen de s'assurer une couverture légale pour son syndicat. C'est pourquoi il est ardent supporter de ce projet. Des tentatives ont été effectuées dans différents endroits pour amener les travailleurs à soutenir l'idée de participation ouvrière. Ceci constitue une tentative peu subtile de permettre au patronat d'accroître la productivité. En outre, les syndicats qui s'opposent au gouvernement doivent faire face à de dures attaques portées par les syndicats contrôlés par le Parti du Congrès. Elles visent à les discréditer et à 1 leur faire perdre leur base. Les moyens employés dépendent des rapports de force locaux. vont de la simple propagande à l'intimidation et même aux attaques physiques. En somme, les manœuvres du gouvernement indiquent clairement qu'il est en train de définir la place que devrait avoir l'opposition dans son nouveau système. Comme les partis de gauche sont évincés (hormis le PCI qui se perd en apologies et le PCM qui continue de mener son existence schizophrénique depuis l'état d'urgence (4)), l'ouverture serait dirigée vers d'autres partis. Les efforts les plus suivis ont été dirigés vers le Par-
ti socialiste, et ce pour deux raisons. D'abord il s'est opposé avec le plus de vigueur à l'état d'urgence; verbalement et dans les faits. Ensuite, c'est la parti-clé d'une opposition unie (ce que visait JP (5)). L'opposition du PS Le PS était dans cette position précisément du fait de la capacité de mobilisation de Georges Fernandez qui, aux yeux du gouvernement, est totalement irrécupérable, Il est parvenu à mobiliser tout le PS dans une campagne de dénonciation de la répression en plaçant le gouvernement devant la nécessité d'opérer des arrestations contre des manifestations non violentes. Toutes les sections du PS ont soutenu ce secteur du PS. Cependant, l'échec de cette tactique a provoqué la perte d'un grand nombre de cadres et ouvert des dissensions au sein du parti, La fraction de droite menée par MG Gore réclamait l'arrêt de toutes les actions et une politique de rapprochement avec le gouvernement, Des ballons d'essai furent lancés lors des élections - prévues pour janvier 76 - auxquelles l'opposition fut invitée à participer. Fernandez fut cependant capable de discerner le piège. Il appela au boycott et emporta la majorité du PS sur ses positions. Le gouvernement dut décider d'ajourner ces élections. Cependant, les changements dans la stratégie du PS vers la fin de l'année dernière, le passage de l'action non violente à l'activité terroriste, lui aliéna une grande partie de la droite de ce parti, Il faut ajouter à cela l'amateurisme évident de cette nouvelle activité qui mena à l'isolement et à l'affaiblissement de la fraction Fernandez, avec pour ultime conséquence, son arrestation, ainsi que celle de la plupart de ses supporters. Le gouvernement sait donc aujourd'hui que le PS aboie sans pouvoir mordre. Il ne se soucie plus de cette opposition unie. Cela ne signifie cependant pas que le projet en ait été abandonné dans le cadre d'une "opposition contrôlée". Il est en fait essentiel pour lui, de montrer une "façade démocratique". Ceci peut même servir de soupape de sûreté pour canaliser un futur mécontentement des masses. Il est évident que le gouvernement est parfaitement conscient des implications que pourrait avoir une remontée de la combativité du mouvement de masse. La rapidité avec laquelle il est en train de faire passer ses mesures, en l'absence de luttes, montre bien qu'il agit en prévision de luttes à venir. La bourgeoisie et le gouvernement ont tiré des leçons des luttes de masses et en particulier de la grève des Chemins de fer de 1974, qui fut le point culminant des luttes ouvrières. Ils les ont mieux assimilées et mieux comprises par eux que par les directions traditionnelles du mouvement ouvrier ! Bien que cette grève ait été placée sous l'hégémonie des partis de gauche et de la social-démocratie traditionnels, elle n'en représente pas moins, pour la première fois dans l'histoire de l'Inde, un mouvement unifié de la classe ouvrière à l'échelle nationale. Dans cette situation, le potentiel combatif de la classe ouvrière et le danger de disposer d'un Etat faible (faible même en vue de contrôler des mouvements de masse) pour y faire face, furent clairement compris par le gou -vernement, Ce dernier a utilisé la tactique désormais classique consistant à intercaler la petite-bourgeoisie comme tampon entre la domination bourgeoise et les coups portés par la classe ouvrière. D'où l'importance d'éviter que n'éclatent des dissensions au sein de la petite-bourgeoisie et l'offensive de charme destinée à éloigner cette base du Jan Sangh et du PS ainsi que du mouvement JP. Ainsi s'explique la double orientation des mesures d'urgence qui frappèrent les partis de droite au même titre que la classe ouvrière. L'opération Sanjay Gandhi et les PCI et PCM Cependant, dans un pays où la petite-bourgeoisie a un poids social significatif et est traditionnellement remuante, le problème ne peut être résolu aussi facilement. C'est dans ce contexte que nous devons interprêter les mobilisations significatives du Youth Congress (YC) sous la férule de l'étoile montante : Sanjay Gandhi, Au fond, Sanjay Gandhi et son équipe essaient de répéter dans une autre région l'expérience des YC du Bengale occidentale. Il n'est bien sûr pas possible de greffer artificiellement un YC dynamique dans chaque Etat. C'est dans cette optique que des alliances se font avec des communalistes semi-fascistes dans certains Etats comme Mahara Shtra, au risque de s'aliéner la fraction gauche du Parti du Congrès! Par ailleurs, le YC est en train d'acquérir un minimum d'expérience pratique, C'est ainsi que le programme d'élinimin-tion de bidonvilles et de planing familial de New Dehli a connu une forte participation des membres du YC. Au Kerala, le YC est très actif quand il s'agit de lancer des attaques physiques contre les membres du PCM; à tel point que le couvre-feu a dû être imposé dans plusieurs endroits. Le YC tente actuellement de se constituer en une force capable de maîtriser le mouvement de masses à l'avenir. Inutile de signaler que les partis de gauche sont profondément désoriéntés dans la situation actuelle. Il est clair que dans le PCI, qui reste le principal parti soutenant globalement la politique du Parti du Congrès, certains éléments ne sont pas enchantés de cette étroite collaboration avec le gouvernement. Le mécontentement s'exprime en particulier contre la politique et les méthodes de Sanjay Gandhi et du YC. Il est cependant trop tôt pour affirmer qu'un courant s'est cristallisé. Le parti, suivant comme toujours les directives de Moscou, s'est déplacé un peu plus vers la droite. La dernière réunion du Comité central du PCI a adopté la ligne consistant à réunir et à consolider les "forces patriotiques et démocratiques" au lieu de l'ancienne ligne qui, che, parlait des "forces démocratiques de gan-
INDE Le PCI est au moins demeuré conséquent. Ce qui ne peut pas être dit du PCM. Ce dernier mène une existence schizophrénique depuis l'état d'urgence, car la direction s'est montrée incapable de fournir une ligne politique claire. La base et les militants sont restés sans perspactives. Dans la situation actuelle, cela n'a pas manqué de causer un mouvement de mécontentement. Lors du CC qui eut lieu au début de l'année 1976, trois fractions semblent avoir émergé : une en faveur d'un rapprochement avec le PCI, la seconde réclamant une opposition plus active à l'état d'urgence, la troisième - majoritaire -insistant sur la nécessité d'attendre encore. La seconde fraction qui réclamait l'action contre les lois d'exception fut rapidement purgée. Et depuis, comme le CC ne parvenait pas à se met'tre d'accord, il a décidé de solliciter l'avis de sa base et d'agir en conséquence. Il est difficile de dire avec précision si cette tentative clairement opportuniste de la part de la direction du PCM l'éviter de prendre ses responsabilités et de calmer les jeunes cadres du parti a réussi ou non. En tous cas, tout le monde sait que le PCM a eu des discussions avec la direction du PCI. Il semble que le PCI ait insisté pour que le PCM cesse toutes ses attaques contre le goivernement et sa politique. Sur ce, le PUM produisit une déclaration sarcastique comme quoi il (le PCM) n'avait aucune intention de "briser les liens matrimoniaux qui existaient depuis 1970 entre le PCI et le Parti du Congrès". Bien entendu, le PCM n'est pas prêt à être aussi tranchant à son propre égard ! Car enfin, pourquoi a-t-il dans ces conditions engagé des négociations avec le PCI ? Autrement dit, les pourparlers n'ont pas abouti. La position du PCM ne s'est cependant pas améliorée au niveau de la clarification politique depuis que l'état d'urgence a été déclaré. La politique étrangère L'Etat indien a utilisé avec efficacité la stabilité intérieure pour normaliser les relations extérieures sur un large front. Le but en est double : défensif et offensif. La résorption des problèmes principaux au niveau du Pakistan, du Bengladesh et de Misoran signifie en fait l'élimination de points de rupture au sein de la bourgeoisie du sous-continent qui qui ne pouvaient, en dernière analyse, que l'affaiblir face aux mouvements de masse dans la région. Dans une certaine mesure, la racine des dissensions inter-bourgeoises entre l'Inde et le Pakistan disparut en 1971, lors de la guerre du Bengladesh. Cette guerre résolut de manière décisive la question du poids de ces deux bourgeoisies en faveur de l'Inde. Une fois cette question résolue, il ne restait plus au Pakistan qu'à accepter le nouveau rapport de force et à rechercher les avantages issus d'une opération au sein de ce nouveau cadre politique. La "normalisation"' des relations avec la Chine et les ouvertures destinées à améliorer les relations avec les USA servent des buts impor-
Du point de vue de l'Inde, les deux diminuent les chances d'un conflit entre la Chine et l'Inde (qui ne serait d'aucune utilité pour la bourgeoisie indienne) et démontre tacitement l'indépendance de l'Inde par rapport à l'URSS. L'Inde est en fait en train de chercher à se faire reconnaître par les puissances mondiales (Chine, USA et URSS) comme maîtresse de sa sphère légitime d'influence dans le sous-continent indien. L'intérêt que porte la Chine à la normalisation est sans doute le reflet du rapport de force interne à sa propre bureaucratie dont les perspectives divergent en matière de politique étrangère. Il est actuellement très difficile d'évaluer les positions que pourrait prendre la Chine à l'égard de la bourgeoisie indienne. L'axe indo-iranien indique que ces deux bourgeoisies se sont définitivement affirmées. Avec le déclin de l'impérialisme mondial, la crise des bureaucraties chinoise et soviétique, il est inévitable que des pays comme l'Inde, l'Iran et le Brésil revendiquent l'hégémonie dans leurs zones d'intérêt respectives. Pour l'Inde, le lien avec l'Iran est aussi très important au niveau économique. Dans la course à la conquête d'une portion du marché du Moyen orient, les accords bilatéraux, commerciaux et politiques; lui ouvrent une possibilité considérable. Des bénéfices supplémentaires proviennent de l'influx de capitaux iraniens, à des taux relativement favorables. Cependant, c'est du point de vue du marché que le lien avec l'Iran est le plus précieux. En somme, la bourgeoisie indienne, jouissant d'une stabilité certaine au niveau interne, s'affirme "responsable" aux yeux des forces "non-alignées" et contre-révolutionnaires du monde. Le vide créé par la crise combinée de l'impérialisme et du stalinisme, ainsi que la faiblesse du foyer révolutionnaire, font que l'axe indo-iranien est en passe de devenir un pôle majeur de la contre-révolution en Asie du Sud et de l'Ouest.
novembre 1976 NOTES (1) MISA, DIR : Maintenance of Internal Security Act; Defense of India Regulation (lois répressives d'origine coloniale). (3) INTUC : India National Trade Union Congress (syndicat lié au Parti du Congrès)
AITUC : Au India Trade Union Congress (lié au PC)
HMS : Hind Mazdoor Sabha (syndicat initialement lié au PS, actuellement lié au Parti du Con(4) PCI : Parti communiste des Indes (pro-Moscou)
PCM : Parti communiste marxiste ("'indépendant"') (5) JP : Jaya Prakesh Narayen - voir Inprecor n°32 - juillet 1975 et n°51 - 13 mai 1976.