Les résultats des élections à la Chambre basse de la Diète (le Parlement japonais) font apparaître un recul majeur du Parti libéral démocrate (PLD), le parti gouvernemental. Le pour -centage des voix recueillies par le PLD passe de 47% en 1972 à 42% en 1976. Pour la première fois en 21 ans, le parti gouvernemental unique qu'est le PLD a perdu la majorité absolue à la Diète, emportant 249 sièges sur 551. Néanmoins, l'adhésion, au lendemain des élections, de 8 députés conservateurs "indépendants" au PLD lui a redonné une petite majorité de 257 sièges. Dans la précédente Diète, qui comprenait alors 491 sièges, le PLD en occupait 271. De plus, 3 membres du cabinet antérieur n'ont pas été réélus, pour la première fois depuis 58. Le Parti communiste a aussi subi des pertes, son groupe parlementaire passant de 39 à 17 membres (bien que le pourcentage de voix recueillies par le PC ne chute que très légèrement de 10,49% à 10,38%). Le Parti socialiste a, pour sa part, gagné 1l sièges, son groupe passant à 123 membres dans la nouvelle Diète. Ce sont essentiellement les formations dites "modérées" qui ont accru de façon significative leur poids parlementaire. Le Parti socialistedémocratique, une scission de droite du PS, voit son nombre de députés passer de 19 à 29. Le Komeito (parti du "gouvernement propre", d'inspiration bouddhiste) a emporté 55 sièges au lieu de 30 précédemment. Quant au Nouveau Club Libéral, une petite scission du PLD animée par de jeunes députés, il s'était engagé dans la bataille électorale avec 5 parlementaires. Il en a maintenant 17, et deux d'entre eux ont reçu plus de voix qu'aucun autre des 897 candidats à la Diète.
JAPON
ENTRE DEUX
EPOQUES
interview de Jiro KUROSAWA
A la suite de la défaite électorale du PLD, le premier ministre, Takeo Miki, a donné sa démission et a été remplacé par Takeo Fukuda, un autre dirigeant du PLD. Bien que le PLD, reste à la barre, la situation post-électorale du Japon est profondément bouleversée par rapport à celle qui prévalait antérieurement. Les résultats électoraux reflètent de façon déformée la profondeur nouvelle de la crise du système politique nippon. Nous publions ci-dessous une interview de Jiro Kurosawa, membre du Bureau politique de la Ligue communiste révolutionnaire, section japonaise de la IV° Internationale, accordée le 29 décembre 1976. Il analyse la signification des résultats électoraux et les perspectives d'évolution de la crise politique et économique du pays. Le PLD a essuyé un revers lors des élections à la Chambre basse. D'aucuns ont parlé d'une défaite catastrophique bien que le nombre de sièges perdus soit peu élevé et qu'il conserve encore le contrôle du gouvernement. Quelle est l'ampleur réelle de ce revers et quelles en sont les causes ? Le PLD déclara au début de la campagne électorale qu'il s'estimerait victorieux s'il conservait le contrôle de 271 sièges. Cela représente le même nombre de sièges que ceux qu'il détenait avant la dissolutionde la Diète. Cependant, compte tenu de l'augmentation du nombre de sièges à pourvoir pour la nouvelle Diète (20), le PLD escomptait en fait une perte de dix sièges. Il en perdit en réalité 20 de plus que ce qu'il avait prévu. le PLD ne peut actuellement se prévaloir que d'une faible majorité numéri-
JAPON que dans la Chambre basse, trop faible pour contrôler toutes les Commissions parlementaires, comme c'était le cas auparavant. Ces résultats sont la conséquence directe du scandale des pots de vin de la Lockheed. Ils reflètent notamment l'offensive anti-gouvernementale que les masses eurent la possibilité de mener au sujet de cette affaire en février et mars 1976. Depuis avril cependant, les masses ne se sont plus dressées contre le gouvernement. En conséquence, les effets du scandale de la Lockheed se sont exprimés sous la forme d'une crise interne au parti dirigeant, en proie à des divergences internes sur la stratégie à employer pour faire face aux revendications populaires (voir Inprecor n°59 du 7 octobre 1976). Les diverses fractions du PLD sont restées divisées sous cette pression, et le parti est entré dans les élections en état de scission de fait entre le "courant dominant"' du parti bourgeois mené par Takeo Fukuda, et le regroupement minoritaire opéré sous la direction de Miki, alors Premier ministre. Ces deux groupes ont effectivement fait campagne à part et c'est dans ces conditions que l'ensemble du PLD a subi une défaite importante. Miki espérait limiter la désaffection électorale des masses à l'égard du PLD grâce à une politique préfigurant en quelque sorte celle d'un éventuel gouvernement de coalition. Il accepta de passer des compromis avec le Parti socialiste, tout en tentant de modérer le "courant dominant" bourgeois. Mais Miki n'est pas pour autant parvenu à gagner un soutien de masse du fait du contexte néfaste produit par le scandale de la Lockheed et de la division du PLD dans la campagne électorale. La politique de Miki avait réussi lors de "l'Offensive ouvrière de Printemps" (Shunto). Jusqu'en 1974, le Shunto avait toujours été marqué par le déclenchement de nombreuses grèves pendant une période de dix jours. Mais en 1975, Miki parvint à bloquer la généralisation des luttes industrielles. En ce sens, en 1975 la politique de Miki réussit à modérer les luttes de masse - ou du moins à limiter la polarisation politique en cours. Néanmoins, cette orientation s'avéra incapable de faire face à l'éclatement du scandale Lockheed. Le Parti socialiste reste le plus important parti d'opposition présent dans la Diète. Cependant, ses gains électoraux furent relativement modes -tes. Pourquoi ? En fait, le total des voix qui se sont portées sur le PS stagne. En termes de sièges à la Diète, le PS est certes sorti renforcé des élections à la Chambre basse par rapport à celles de 1972. Mais cela est la conséquence du remaniement électoral et de l'adjonction de 20 nouveaux sièges. Un aspect des accords passés entre le gouvernement de Miki et le PS en échange de la collaboration du PS en matière de paix sociale depuis le Shunto de 1975, consistait justement à redécouper en faveur des socialistes certaines circonscriptions. Le compromis était d'importance. Le PS n'a pas gagné beaucoup de sièges en dehors de ceux créés à l'occasion du redécoupage électoral. La distribution géographique des votes favorables au PS s'est aussi significativement modifiée. La force du PS, comparée aux élections précédentes, a diminué dans les zones urbaines, tant en nombre de sièges qu'en pourcentage de voix obtenues. Les voix rurales du PS ont en même temps quelque peu augmenté. Nous pouvons donc en conclure que le PS a repris dans les campagnes ce qu'il a dû concéder dans les villes et la plupart des nouveaux sièges conquis par le PS étaient des cadeaux de Miki. Le pourcentage total des voix qui sont allées vers le PS fut inférieur cette fois à celui d'il y a quatre ans. Cet accroissement des voix du PS dans les campagnes reflète un phénomène que nous avions entrevu lors des élections précédentes. En clair, les voix des personnes qui s'éloignent du PLD tendent à se reporter sur le PS. Il s'agit là en un sens de l'expression politique initiale que prend la désaffection populaire à l'égard du PLD dans les campagnes. Cette phase est déjà dépassée à Tokyo et dans les autres centres urbains. Le processus de différenciation politique en cours s'exprime là par le gain par le PS de voix qui allaient précédemment au PC et par la perte d'une partie de ses propres voix au profit d'autres partis. De façon générale, la force du PS dans les centres urbains est nettement en déclin. Je voudrais insister sur quelques autres aspects des résultats obtenus par le PS. D'une part, presque tous les dirigeants en vue du PS, excepté le président et le vice-président du parti, ont été battus lors de ces élections. C'est notamment le cas des deux membre dirigeants de la commission politique du parti, et des dirigeants des principales fractions internes du parti, comme Saburo Eda.
D'autre part, les dirigeants social-démocrates perdants étaient parmi ceux qui dépendaient le plus des principaux syndicats pour faire le plein de leurs voix. Un des faits marquants de cette campagne électorale est que les syndicats dirigés par les social-démocrates n'ont pas soutenu activement les candidats du PS. Les principaux dirigeants socialistes avaient pris l'habitude de compter sur la stabilité du soutien syndical pour s'assurer le gros de leurs voix. Ils pensaient qu'il suffirait d'y faire appel une nouvelle fois pour être réélus. C'était d'ailleurs suffisant depuis longtemps dans les bastions traditionnels du PS, comme la ville de Sendai. Cette stratégie s'est cette fois complètement effondrée car les syndicats les plus importants ont tout simplement refusé de lever ne serait-ce que le petit doigt. On peut y voir une des conséquences des échecs des Shuntos de 1975 et 76. Cela illustre très clairement l'évolution des rapports entre le PS et la classe ouvrière surtout en ce qui concerne les syndicats affiliés au Sohyo (I). Pourquoi le PC a-t-il essuyé une défaite aussi sévère ? Le pourcentage des voix obtenues par le PC n'a été inférieur que de 0,1% à celui des élections précédentes. Mais, en termes de représentation parlementaire, le PC a subi une défaite aux proportions historiques. Il a perdu 21 sièges. Cette perte reflète le glissement géographique des voix du PC, car leur dispersion était plus grande cette fois et n'était plus concentrée dans quelques bastions urbains. Nous pouvons affirmer que dans ces bastions, le PC a perdu une partie de sa base traditionnelle de soutien à la fois vers la droite que vers la gauche. Auparavant, le PC trouvait son soutien principal dans les populations urbaines, avant chez les travailleurs du secteur de l'enseignement et les employés municipaux. Le PC s'est implanté là en répondant aux préoccupations économiques de ces couches sociales et en les organisant localement sur la base des quartiers. Il a pu ainsi former des gouvernements municipaux "rénovateurs" dans différentes villes. Telle fut plus ou moins la structure du mouvement qui permit au PC s'asseoir son impact croissant. Cependant, au cours des deux dernières années, le soutien apporté par les enseignants et les fonctionnaires aux staliniens a diminué du fait des nouvelles théories avancées par le parti. Selon elles en effet, "la profession d'enseignant est sacrée" et "les employés municipaux ne sont pas des travailleurs, mais sont au service du public". Ces "innovations" théoriques avaient pour but de justifier l'abandon par le PC des luttes que ces travailleurs engageaient pour obtenir le droit de grève. Le PC a perdu de son influence - ainsi que des militants - dans ces couches de travailleurs qui constituaient sa base principale dans le mouvement syndical.
Lors de la dernière campagne électorale, le PC distribua bien évidemment des tracts et mena diverses activités de propagande. Mais il ne parvint pas, pour ce faire, à mobiliser en nombre ses habituels sympathisants syndicaux, Les staliniens ne parvinrent pas à organiser des manifestations de rue de la même ampleur qu'auparavant. Les seules couches de la base du PC où il ne semble pas avoir perdu de son influence sont les vieux. Le PC a aussi perdu sa capacité de mobilisation dhez les étudiants, alors que le soutien apporté au PC par le mouvement étudiant avait été dans les élections précédentes un important facteur de victoire, Cette année par exemple, les jeunesses du PC ont organisé des manifestations sur les campus au sujet du scandale de la Lockheed et ils ne par -vinrent dans certains cas à ne mobiliser que quelques centaines d'étudiants, ce qui n'est pas mieux que ce que nous parvenons à mobiliser. Il est donc possible de dire que le PC a mené sa campagne électorale sans le soutien actif des militants syndicaux et des étudiants dont l'apport avait été décisif lors des campagnes antérieures. Tenter de faire campagne sans signifierait pour le PC la même chose que de faire démarrer une voiture sans Tandis qu'il perdait cette base de soutien à sa "gauche" , le PC devait en même temps faire face aux contradictions propres des gouvernements municipaux réformistes auxquels il participe. De très nombreuses personnes avaient soutenu le PC dans les élections municipales non pas par affinité idéologique avec le PC, mais parce que ce dernier représentait pour elles un gage d'honnêteté politique, de "propreté". Certains de ces sympathisants se sont détournés du PC parce qu'il se trouvent maintenant à sa gauche, ou au moins parce que le PC n'offre aucune alternative positive à ceux qui commencent à se poser sérieusement la question du pouvoir politique. Le thème central de la propagande du PC durant cette campagne électorale s'est finalement résumé à la dénégation des attaques anti-communistes plutôt qu'à fournir des perspectives concrètes au niveau du pouvoir gouvernemental. En ce sens, le PC s'est aliéné une partie de ses voix traditionnelles tant à droite qu'à gauche. Ces tendances sont apparues pour la première fois lorsque Minobe, gouverneur réformiste de Tokyo, se présenta en 1975 pour être réélu, La ligne du PC subit une évolution droitière constante symbolisée en 1976 par la décision de de supprimer l'expression "dictature du prolétariat' dans le programme du parti, Il y a là plus que le simple abandon d'un mot d'ordre célèbre. Il y a derrière cet abandon une évolution du PC qui a contribué à la démoralisation d'une partie de ses membres et à la perte de sympathisants du PC. Pour le militant
JAPON moyen, la trahison la plus flagrante était sans doute la nouvelle "théorie" selon laquelle les travailleurs de l'enseignement et ceux des administrations municipales n'étaient pas véritablement des travailleurs et ne devaient donc pas bénéficier du droit de grève. Suite à sa scission du PLD l'été dernier, le Nouveau Club Libéral (NCL) a connu une forte progression électorale. Le Parti socialiste démocratique (PSD) et le Parti Komei ont aussi gagné des voix dans des proportions nettement plus importantes qu'auparavant. La presse bourgeoise vu dans ces victoires l'expression du "rejet par le peuple de la droite aussi bien que de la gauche, la preuve de sa préférence pour une politique modérée au centre". Cet affirmation est-elle justifiée ? Le Komei, le PSD et le NCL ont connu un impact de masse - y compris des secteurs de la classe ouvrière - grâce au thème avancé durant leurs campagnes : "Il faut nous débarrasser du PLD et revenir à un jeu politique propre"... Leurs stratégies politiques étaient dans un certain sens, les plus proches que toute autre de la sensibilité dominante des masses. La caractéristique principale de la politique électorale de ces partis est qu'ils ont totalement évité de définir les contours du gouvernement qu'ils avaient l'intention de former. Au lieu de présenter une perspective politique détaillée, ils se sont simplement bornés à répéter sans trève "il faut nous débarrasser du PLD". Il s'agissait vraiment pour ces trois partis de mener une campagne démagogique sur la sensibilité des masses, surtout en ce qui concerne le NCL. Or, dans une situation où le PS et le PC refusaient eux aussi de parler clairement de leurs plans politiques, du type de gouvernement qu'ils se proposaient de former, les masses se sont tournées vers le Komei et le PSD ou le NCL simplement pour exprimer leur sentiment anti-PLD. Il est vrai que le PS et le PC ont quand même récolté une partie de ces voix, mais "l'électorat flottant" a réellement représenté la clé du succès des partis Komei, PSD et NLC. Le soutien à ces partis a crû de la manière la plus évidente dans les villes principales. Ces gains du Komei, PSD et NLC - surtout dans les régions urbaines - ne reflètent pas tant le soutien aux programmes politiques de ces partis que la combinaison du processus de désaffection à l'égard du PLD et de désillusion par rapport aux social-démocrates et aux staliniens. Nombreux sont ceux qui avaient dans le passé voté pour le PS ou le PC et qui cette fois se sont tournés vers ces autres partis faute d'alternative claire. C'est pourquoi il n'est pas juste de parler de "choix populaire en faveur de la modération' en ce qui concerne les résultats de ces élections. Il s'agit au contraire de l'expression d'une déception des électeurs qui n'étaient pas confrontés à un choix clair de ligne politique et qui en désespoir de cause se sont tournés vers les candidats du "centre" dont les partis n'avaient pas encore mis leur ligne politique à l'épreuve de la pratique. Le pouvoir d'attrait du NCL, par exemple, a tenu précisément à sa nouveauté. Sa ligne politique sera cependant mise à l'épreuve dans un délai bref, avant même celles du PS et du PC. Le réussite du Komei est aussi le reflet de sa croissance organisationnelle. Son influence s'est accrue parmi les couches petites bourgeoises et parmi les travailleurs inorganisés. Il a ainsi constitué une structure organisationnelle partant du quartier et entretenant des liens étroits avec la secte bouddhiste Soka Gakkai. Beaucoup de nouveaux sympathisants du Komei étaient auparavant sous l'influence du PC. La période de "boom" économique de la fin des années 60 au début des années 70, le PC s'implanta dans les couches urbaines que la prospérité économique avait laissées pour compte. Le PC leur promit un accroissement des dépenses sociales grâce aux gouvernements municipaux "rénovateurs"'. Cependant, la fin de l'expansion économique rapide et les coupes effectuées dans leur budget par les gouvernements municipaux ont contribué à détourner ces couches du PC. Les augmentations relatives de dépenses sociales effectuées par les gouvernements réformistes locaux ont toujours dépendu de fonds déterminés par le gouvernement national où le PLD régnait. Le PLD réclame à présent des compressions budgétaires et le PC a refusé de prendre la direction de luttes de masse contre elles. C'est alors que les travailleurs inorganisés et certaines couches de la petite bourgeoisie urbaine qui avaient coutume de soutenir le PC, sont maintenant attirées par le Komei et ses organisations locales qui promettent un meilleur financement des services municipaux. Pourrais-tu résumer la significacion globale des résultats électoraux ? Cette élection montre que, pour la première fois depuis les années 50, la radicalisation des masses a commencé à poser le problème d'une alternative au gouvernement PLD. Les masses laborieuses ne sont pas encore conscientes du type de gouvernement qu'elles veulent mettre à sa place, mais elles en ont en ont assez du PLD. En ce sens, les élections ont marqué un tournant dans l'histoire du Japon. Le PLD a perdu sa majorité numérique dans la Chambre basse lors de cette élection; il ne conserve sa faible marge de majorité que parce que quelques membres de la Diète, inscrits auparavant comme indépendants, se sont ralliés à lui après les élections. La polarisation de classe qui se reflète dans les résultats électoraux n'en est encore qu'à une étape embryonnaire. Elle ne s'est exprimée que de manière très confuse et incomplète. C'est-a-dire qu'elle ne s'opère pas encore autour d'
une alternative gouvernementale clairement définie. Il s'agit néanmoins d'une tendance politique objective et importante. Le rôle du PS et du PC a encore accentué cette confusion. Ce sont les seuls courants qui étaient en mesure d'offrir une alternative réaliste au PLD. Mais ils ont refusé d'assumer cette responsabilité. Au contraire, ils ont essayé de mettre de l'eau dans le vin dans leurs programmes, de formuler leurs mots d'ordre de manière plus vague et de se présenter comme "modérés". Ceci fut particulièrement clair dans les dans les dernières semaines de la campagne électorale quand le président du PS, Narita, annonça publiquement que le PS serait d'accord de participer à une coalition gouvernementale avec des éléments du PLD, même si cela signifiait l'abandon par le PS de sa revendication de toujours, demandant l'abrogration du traité de sécurité nippo-américain. Miyamoto, président du PC, n'hésita pas plus de 24 heures avant de faire valoir la même bonne volonté. Dans ce contexte, tous les partis, à l'exception du PLD, refusant de parler de leur programme de gouvernement, le processus de différenciation au sein des masses fut très vite interrompu. En conséquence, la désaffection des masses par rapport au PLD s'est souvent traduite par un vote en faveur des partis "modérés". Voilà pour ce qui est des traits fondamentaux des résultats électoraux. Un autre facteur a joué. Les luttes des travailleurs, au cours des deux dernières années, ont trop souvent été dispersées du fait des orientations du PS et du PC. Non seulement la force électorale des travailleurs a baissé dans les zones urbaines, mais le Shunto a échoué deux années de suite. Aucune tendance nationalement organisée n'avait la volonté d'aider la classe ouvrière à se confronter au PLD de façon organisée. Dans cette élection, les travailleurs étaient objectivement privés de tout pôle d'attraction national autour duquel ils auraient pu articuler la lutte contre le PLD. Quels sont les facteurs qui sont à la base de cette crise de domination du PLD au Japon ? Deux facteurs fondamentaux sont à la base de la crise actuelle du gouvernement PLD. Le premier est dû à la banqueroute du 'boom" économique qui s'est poursuivi dans les années 60 (voir Inprecor du 11.11.76, n°61/62). Cette banqueroute se manifestait déjà lors de l'explosion de la combativité et de la radicalisation de la jeunesse en 1968. Ce mouvement constituait clairement une réaction aux contradictions engendrée par le développement économique rapide du capitalisme japonais. Mais la récession économique généralisée qui débuta en 1972 transforma cette radicalisation de la jeunesse en un processus de radicalisation étendu à l'ensemble de la société japonaise.
En d'autres termes, la désaffection à l'égard du capitalisme japonais est passée d'un niveau purement intellectuel au domaine de la vie quotidienne des masses, de la déception des jeunes par rapport à la société capitaliste à une désillusion plus généralisée et massive trouvant de plus en plus sa cible dans le gouvernement capitaliste du PLD. Le second facteur s'est manifesté en même temps. Il s'agit des succès de la révolution mondiale en Extrême Orient. Cependant, l'impulsion formidable donnée par la révolution asiatique à la désaffection des masses à l'égard du PLD, qui a permis de faire basculer à gauche l'énergie des masses, dans un soutien au PC et au PS, cette impulsion s'est éteinte au cours des deux dernières années. Inutile de préciser le rôle important joué dans cette évolution par la "détente' entre les Etats-Unis et la Chine. Le changement de situation internationale s'est clairement reflété lors des campagnes électorales de 1972 et 1976. Le Traité de sécurité mutuelle nippo-américain a cessé d'être l'axe central de cette campagne. Les partis, durant toutes les élections avant 1976, ont dû avancer des réponses quant au Traité de sécurité. ses de gens qui n'étaient pas nécessairement opposés au Traité de sécurité en tant que tel, accordèrent néanmoins leur soutien au PS PC, les considérant comme étant des courants politiques qui leur éviteraient d'être à nouveau entraînés dans la guerre, électeurs affirmaient moins le désir de voir le PS et le PC au pouvoir au lieu du PLD que la volonté de renforcer la coalition politique opposée au Traité, de façon à diminuer les risques de guerre. Cette fois-ci cependant, le Traité de sécurité ne fut pas un point central de la campagne électorale. La détente entre la Chine et les USA y est clairement pour quelque chose - la Chine en fait a accepté l'alliance militaire entre le Japon et les USA. L'opposition de masse au Traité de sécurité n'avait cessé de croître depuis le début de la Révolution vietnamienne. Cette opposition fut cependant désamorcée et la question du Traité de sécurité fut complètement escamotée lorsque la Chine approuva cet accord. C'est en ce sens que les succès actuels de la révolution en Asie ont aidé au développement de l'influence internationale des courants politiques "modérés". C'est-à-dire que les courants modérés sont devenus au Japon des courants "pro-Chinois". Le parti Komei par exemple se lança activement dans une campagne de coexistence pacifique avec la Chine au moment où la détente entre les USA et la Chine s'amorçait. Les personnages politiques japonais aujourd'hui les plus en faveur à Pékin sont avant tout l'ex-premier ministre Tanaka du PLD; ensuite le président du Komei, Takeiri; et enfin Saburo Eda, dirigeant de l'aile droite du PS. Ces hommes furent les trois premiers personnages politiques japonais de premier plan invités en Chine. Depuis, les autorités
JAPON chinoises ne cessent de souligne r leur importance. Ils ont servi à présenter les positions chinoises durant les discussions sur la politique extérieure japonaise. Ces politiciens ont gagné une base de masse au Japon en s'identifiant à la politique internationale de Pékin. Ils bénéficient des sympathies traditionnelles des masses japonaises envers la Chine, ou tout au moins de leur peur d'une guerre avec la Chine. Comme ils sont les intermédiaires privilégiés des entretiens sino-japonais, la Chine a tout fait pour renforcer l'influence politique de ces politiciens "modérés". Et ce, en tout cas depuis la chute de Tanaka, provoquée par la mise à jour de ses malversations financières. Dans la logique de son opposition à l'URSS, la Chine a manifesté une attitude hostile à l'égard du PC et de l'aile gauche du PS qui est en faveur d'une unité d'action avec le PC. De cette façon encore, l'influence des "modérés" a été renforcée. Dans ce contexte politique, le progrès de la révolution asiatique a eu des effets contradictoires au Japon : les courants modérés s'en sont trouvés renforcés malgré la montée de la "nouvelle gauche" à la fin des années 60. Aujourd'hui, du fait de la "détente", le rapport de forces entre les modérés et les radicaux penche en faveur des premiers. Peux-tu préciser ? Vous avez souvent expliqué que la crise gouvernementale du PLD avait été partiellement provoquée par la victoire de la révolution vietnamienne. En quoi cette victoire a-t-elle contribué concrètement à la crise gouvernementale au Japon ? On évaluait, avant cette victoire, qu'un tiers des électeurs étaient hostiles au Traité de sécurité et que les deux autres tiers étaient pour son maintien. Aujourd'hui, après la victoire de la révolution vietnamienne, un tiers serait hostile au Traité, un tiers ne serait ni pour ni contre et un tiers serait pour. En conséquence, comme le PLD avait basé toute sa stratégie politique sur l'alliance avec l'impérialisme américain, il ne pouvait plus trouver de majorité en faveur de sa politique. Le sentiment qui prévaut actuellement est que le Japon ne devrait plus définir ses options politiques en fonction de la position de Washington, mais en fonction de celle de la Chine. Telle est l'une des conséquences directes de la victoire de la révolution vietnamienne sur la structure même de la vie politique japonaise. Comment peut évoluer la politique japonaise à l'avenir ? Qu'attendre du nouveau cabinet de Fukuda ? Le problème le plus délicat auquel doit faire face Fukuda en matière de politique étrangère est celui de la Corée. On peut dire que nous entrons dans une troisième période du rapport entre le cours de la révolution asiatique et la crise gouvernementale au Japon. La première période remonte à 68-72, quand la Chine et le Vietnam pesaient ensemble face à l'alliance nippo-américaine. C'est alors que le PLD commença à perdre des sièges et en fait à s'effon -drer. En 1972-75, la crise gouvernementale fut à peu près jugulée. La montée des courants modérés et le maintien du gouvernement PLD n'exprimaient pas tant une attitude d'hostilité à l'égard du Traité de sécurité que l'acceptation de ce traité pour autant que la Chine soit d'accord. L'alliance avec l'impérialisme américain n'était pas dénoncée aussi longtemps que cela n'impliquait pas de menace de guerre avec la Chine. C'est cette période qui touche à sa fin. La détente entre Pékin et Washington a eu un effet modérateur sur la situation japonaise. Mais cela ne fait que six mois que les effets de la détente commencent à se faire sentir en Corée. La Déclaration conjointe entre la Corée du Nord et la Corée du Sud ne fut publiée qu'en 1972. Il s'agissait clairement d'une tentative de mise sur pied d'un système de coexistence pacifique dans la péninsule coréenne semblable aux modèles Chine-USA et Japon-USA. Mais c'est précisément au moment où cet accord prenait forme pour la première fois entre le régime de Park et la Corée du Nord que le rapport entre Park et les masses sud-coréennes se modifièrent radicalement. En d'autres termes, la détente entre la Chine et les USA joua un certain rôle modérateur sur la politique intérieure japonaise, mais le résultat fut inverse pour la Corée du Sud où elle coincida avec un une résurgence des luttes de masses qui accentuèrent immédiatement la crise du régime Park. Park fut donc obligé de changer rapidement d'orientation. Malgré la détente instaurée entre les USA et la Chine, il lui fut impossible de faire de même dans la péninsule coréenne. C'est dans le cadre même de la période de détente qu'a été établie la Constitution de Yushin, l'Etat d'urgence et que le système répressif tout entier a été rentorcé. Aujourd'hui, la crise coréenne remet en question l'effet modérateur de la détente entre les USA et la Chine sur la vie politique japonaise. En d'autres termes, si les masses japonaises peuvent accepter le Traité de sécurité en ce qui concerne la Chine, il n'en va pas de même pour la Corée. L'alliance USA-Japon est devenue une arme de la réaction face aux événements qui peuvent se produire dans la péninsule coréenne. Les forces d'autodéfense japonaises ont été intégrées au système militaire commun établi entre la Corée du Sud, le Japon et les USA. Les USA ne sont plus en mesure d'agir seuls en Corée. Toute manœuvre dans la péninsule implique l'ensemble de ce système militaire régional. En conséquence, le Traité de sécurité redeviendra un problème-clé de la situation intérieure japonaise.
L'insertion de la Corée du Sud dans ce type de système régional a fait surgir un nouveau mouvement axé sur le problème de la Corée. En juin 1976, un "nouveau courant" fut formé par les modérés japonais, essentiellement par les dirigeants de l'aile droite du PS. Leur objectif est de constituer un mouvement de masse situé plus à droite que l'ancien mouvement du PS, appelé "Voix pour la Paix", dont le soutien de masse est sur le déclin. Ces éléments ont commencé à prendre activement en charge le problème coréen. Le problème coréen est clairement le talon d' Achille de la ligne des modérés. Si le régime Park continue d'exister et que les événements en Corée évoluent soudainement vers un cours violent, toute leur orientation s'effondrera. Il est donc absolument nécessaire pour ces derniers d'intégrer la Corée dans la structure de détente. Ils tentent donc d'organiser un mouvement de masse au Japon - ainsi qu'aux Etats-Unis - susceptible de faire pression sur le régime Park. L'intégration de la Corée du Sud dans le processus de détente implique en fait le remplacement du régime Park, Les partisans de la politique de "Front populaire" au Japon - la gauche du PS avant tout -ont aussi lancé une campagne sur le problème coréen. Elle ne se différencie que très peu de celle des modérés. En ce sens, la lutte de solidarité avec le peuple coréen a vu son importance grandir au Japon, Elle s'étend rapidement au-delà du milieu étroit des groupes comme le nôtre, nourris par la radicalisation de la jeunesse, et qui ont mené ce type d'activité dans le passé, La formation par le "nouveau courant" du "Comité d'étude sur les problèmes coréens" illustre l'intérêt qui se manifeste à l'égard de cette question dans les syndicats de masse et les partis politiques. Le succès des campagnes récentes lancées par la "Ligue de la Jeunesse coréenne" au Japon, durant lesquelles furent rassemblées plus d'un million de signatures exigeant la libération des prisonniers politiques en Corée du Sud, confirme aussi l'impact de masse de ce problème, En dernière analyse, le Vietnam n'eut au Japon que la moitié de l'influence qu'il aurait pu avoir, et ce à cause de la politique de la direction chinoise. La révolution vietnamienne n'a pas porté un coup direct au système politique japonais. Elle commençait seulement à agir dessus quand la politique chinoise a évolué, De ce fait, la victoire des peuples indochinois n'a pas pu jouer le rôle de ferment actif dans le développement de l'opposition au Traité de sécurité nippo-américain. Le Vietnam est aussi géographiquement plus éloigné du Japon que la Corée. Et la Chine n'est pas à même de résoudre la question coréenne, qui est de plus intrinsèquement liée à la situation politique et économique intérieure japonaise, En ce sens, la Corée est le point nodal de la nouvelle situation.
Nous voyons à présent le gouvernement japonais déployer une activité diplomatique intense à l'égard de la Corée, Le Premier ministre Fukuda a jusqu'à présent remis à plus tard toute intervention sur les autres problèmes majeurs de politique internationale, comme les relations sino-japonaises. Il considère que la Corée constitue une priorité absolue. Trois Japonais incarcérés en Corée du Sud comme prisonniers politiques furent libérés récemment, C'était le cadeau du président Park à Fukuda, Un des thèmes sempiternels de certains politiciens du PLD est la théorie du "drapeau rouge sur Pusan", Pusan est un port de mer situé de l'autre côté du détroit qui sépare le Japon de la Corée. Cette théorie veut que "si jamais un drapeau rouge venait à flotter sur Pusan, le Japon deviendrait rouge en quelques semaines". Qu'en est-il de la politique économique du nouveau cabinet? En 1976, l'économie japonaise s'est légèrement remise de la récession des années 1974/75, Mais cette relance fut permise en grande partie par l'accroissement rapide des exportations. Elle s'est donc effectuée au détriment des concurrents impérialistes du Japon, Ce genre de situation ne peut durer longtemps; déjà à présent le cabinet Fukuda a bien du mal à persuader les gouvernements occidentaux de ne pas imposer des restrictions à l'importation en guise de représailles. A terme, le PLD devra décréter des mesures anti-ouvrières beaucoup plus brutales pour faire payer aux travailleurs japonais les effets de la crise prolongée de l'économie capitaliste, Et Fukuda aura beaucoup plus de difficultés à les faire accepter par la classe ouvrière qu'il en a à conclure des accords avec ses homologues européens, La bourgeoisie et le PLD ont tenté d'imposer un programme massif d'augmentation de cadences et de rationalisation contre les travailleurs du secteur public en 1973 - c'était le "programme de productivité" de Marusei, La résistance des syndicats fit échouer ce plan, L'expérience de cette lutte réussie, et les effets de la récession, ont accéléré la radicalisation des travailleurs du secteur public. Aujourd'hui, les couches les plus jeunes ne sont plus seules à entrer en action, malgré les tentatives de la direction du Sohyo de reserrer son contrôle bureaucratique du syndicat, Fukuda et son gouvernemnt n'ont d'autre choix que de poursuivre les attaques contre ces travailleurs, La fragilité de l'économie ne laisse au PLD qu'une faible marge de manœuvre pour passer des compromis, ou même pour remettre à plus tard cette confrontation sociale. La première cible majeure de la politique économique du régime Park sera les employés des chemins de fer nationaux, Ceci est dû en partie au fait que les travailleurs du JNR (Japan Na-
JAPON tional Railway) ont le syndicat le plus fort du pays. Les difficultés financières du JNR tent aussi des problèmes auxquels tous les secteurs de l'économie sont confrontés. Le PLD tentera d'isoler politiquement les employés du chemin de fer de la population en liant leurs revendications à une augmentation des tarifs ferroviaires. C'est ce qui s'est produit en 1976. Le gouvernement a posé comme condition à l'augmentation de 7% acquise par les travailleurs du JNR lors du Shunto de 1976, une augmentation de 50% des tarifs ferroviaires. Le syndicat prit position contre toute augmentation de tarif et le PS manœuvra au parlement pour bloquer le passage des lois autorisant ces augmentations. Le syndicat menaça de reprendre la grève pour les augmentations de salaire, mais le PS retourna sa veste à la veille de l'action et laissa passer le vote des augmentations. Cependant, même cette augmentation de 50% des tarifs ferroviaires ne permit pas de résoudre la crise financière des chemins de fer nationaux et n'a fait que reporter à plus tard l'affrontement majeur avec le syndicat des travailleurs du JNR. Une des premières mesures du nouveau cabinet fut d'annoncer un plan qui prévoit l'élimination de plus de 100.000 emplois dans le cadre d'une rationalisation massive du secteur fret du JNR. Les travailleurs des chemins de fer sont donc en ce moment la cible principale de Fukuda. Si le gouvernement réussit à imposer une défaite à ces travailleurs, il parviendra à faire porter le fardeau de l'inflation par les masses en augmentant encore les tarifs. Il sera parvenu à briser une organisation ouvrière puissante, et sera alors en mesure de résoudre les contradictions les plus aiguës existant dans l'industrie du transport. Pour nous aussi, cette lutte est un test décisif quant à la capacité du mouvement ouvrier à résister aux attaques qui se préparent. Peux-tu nous expliquer les relations entre le cadre politique dans lequel se sont déroulées les élections et l'intervention de la Ligue communiste révolutionnaire ? D'abord, je voudrais signaler une importante différence existant entre la lutte de classe au Japon et en Europe occidentale qui a des implications en ce qui concerne nos tâches. Il y a diverses raisons historiques pour lesquelles la radicalisation de la classe ouvrière japonaise, le processus de polarisation de classe, ne s'exprime pas dans la phase actuelle par une croissance du soutien aux partis réformistes Cette différence provient partiellement des conséquences de l'avortement de la montée des luttes potentiellement révolutionnaires qui suivit la capitulation de 1945. Le mouvement ouvrier japonais avait été complètement écrasé avant-guerre. La montée formidable de 1945/47 qui vit la formation des syndicats ouvriers et la croissance explosive du Parti communiste fut complètement écrasée. Les syndicats ou -vriers furent remplacés par des syndicats maisons et le PC subit une répression aiguë de la part des forces d'occupation américaines. C'est là que réside la différence avec ce qui se produisit en Europe où les syndicats traditionnels continuèrent d'exister, offrant une base de masse aux partis réformistes social-démocrates et staliniens. La classe ouvrière japonaise n'avait pas de traditions. Cette absence de traditions la rendit incapable de constituer des organisations de masse solides pendant la montée qui suivit la capitulation de 1945. Le mouvement syndical actuel, dont certains des syndicats du Sohyo sont les plus proches de syndicats véritables, furent créés au cours des luttes contre la rationalisation économique durant les années 50. La défaite des travailleurs de l'industrie privée, lors de ces luttes, explique qu'aujourd'hui encore les travailleurs du secteur public sont les seuls à posséder des syndicats efficaces. C'est pourquoi le militantisme de la classe ouvrière s'est principalement développé dans ce secteur et non dans les secteurs clé de l'industrie lourde. Dans le secteur privé, nous avons des syndicats maisons qui collaborent avec la direction dans l'entreprise et sont politiquement pro-impérialistes. Depuis le début des années 50, le PC ne dispose pas d'une base organisée dans le mouvement syndical. Au début des années 60, le PC acquit une influence importante dans certains syndicats du Sohyo - surtout chez les enseignants et les employés municipaux - mais nulle part ailleurs. Cela signifie que la classe ouvrière n'a pas été capable d'affronter la bourgeoisie et le gouvernement en tant que classe, même au niveau syndical. La moitié de la classe ouvrière n'a d'autre perspective que les syndicats maisons pro-impérialistes. Donc, quand le processus de radicalisation recommence, la tradition de lutte de classe manque et la radicalisation s'exprime sous une forme complètement disparate et confuse. Elle ne s'exprime pas nécessairement sous la forme d'une polarisation rapide se reflétant dans un vote allant au PS et au PC. Les luttes de classe récentes au Japon ne font pas partie d'une expérience accumulée de manière permanente. Telle est l'une des différences fondamentales entre le mouvement ouvrier japonais et celui d'Europe occidentale. Il y a aussi des différences notables en ce qui concerne le Parti communiste. A la fin des années 60, le PC japonais commença à formuler une ligne très semblable à celle de ses homologues européens. Mais, contrairement à ce qui s'est produit en Europe, cette évolu-
tion droitière du PC, dont l'apogée fut l'abandon du concept de dictature du prolétariat, eut pour résultat une érosion rapide de la base de soutien que le parti avait réussi à constituer dans certains secteurs de la classe ouvrière. Le tournant droitier des PC français et italien, y compris le rejet de la dictature du prolétariat, ne leur aliéna pas la classe ouvrière. Le PC japonais par contre perdit sa base prolétarienne avant même d'avoir rejeté la dictature du prolétariat. C'est là l'un des aspects clé de la situation politique japonaise. De là aussi découle l'essentiel de nos tâches. La classe ouvrière d'Europe occidentale a une expérience effective de l'action commune PC/PS, tant au niveau syndical que parlementaire - et ce, bien qu'il s'agisse toujours de collaboration de classe et non de véritable front uni. Cette expérience n'a jamais existé, sous aucune forme, au Japon. Ainsi, lorsqu'on parle de gouvernement ouvrier, un travailleur japonais aura plus de difficulté pour saisir le sens de ce mot d'odre. Et l'expression de "gouvernement ouvrier' n'a nì le même sens ni la même nuance pour un travailleur japonais que pour un travailleur européen. En dépit de cette difficulté, nous avions conclu lors de notre 8ème Congrès national (qui eut lieu en janvier 1976) que s'ouvrait une période politique qui posait objectivement le problème du gouvernement ouvrier. Cette question avait été largement débattue durant notre congrès. Néanmoins, la discussion était restée relativement abstraite, et nous ne voyions pas comment répondre à l'évolution de la situation. Deux mois plus tard, le scandale de la Lockheed éclatait et posait concrètement le problème. Nous avons essayé - et nous sommes le seul courantà l'avoir fait - de lier le scandale à la question du pouvoir des travailleurs, soulignant l'importance du gouvernement ouvrier et du contrôle ouvrier surl'industrie. Les thèmes centraux de notre propagande d'alors peuvent être résumés ainsi: A bas le gouvernement PLD, pour un gouvernement PC-PS, pour la nationalisation sous contrôle ouvrier des corporations impliquées dans le scandale. Durant cette campagne, nous avons insisté sur la nécessité du frontunique ouvrier. Nous avons aussi pris des initiatives pour assurer l'unité d'action de ceux des groupes d'extrême-gauche qui le voulaient bien. A Sendai et Osaka, durant le Shunto, nous avons présenté le scandale Lockheed comme un thème central pour la mobilisation d'environ 3000 personnes à Tokyo le 20 juin. Notre deuxième ère d'activité a consisté à mobiliser la classe ouvrière en soutien à la lutte de libération Buraku et en solidarité avec le peuple coréen (les Buraku forment une minorité opprimée au Japon, les "hors-caste"-Inprecor). Ces luttes sont objectivement liées aux intérêts du mouvement ouvrier mais elles sont toujours restées isolées du mouvement syndical. Nous essayons de faire pénétrer ces questions dans. les syndicats, de favoriser une jonction dans l'action des mouvements.
Par exemple, nous demandons que les syndicats lancent un mot d'ordre de grève en solidarité avec la Ligue de libération Buraku, De même, comme je l'ai souligné antérieurement, la question coréenne est de plus en plus discutée au sein des sections du PS et dans la direction du Sohyo. Nous voulons faire de la solidarité envers le peuple coréen un tâche clé des syndicats. Sur une telle question aussi, nous pouvons prendre des initiatives politiques nouvelles au sein des syndicats qui dépassent le cadre habituel des rapports de force existant entre nous et les réformistes. Cette activité offre un moyen privilégié pour conquérir les couches plus jeunes de syndicalistes dont les activités avaient généralement été bloquées par la bureaucratie depuis 1974. Dans la mesure où nous réussirons à accomplir cette tâche, consistant à engager à nouveau les jeunes militants syndicalistes dans l'action, autour des questions Buraku et coréennes, nous pourrons accomplir mieux notre tâche : faire progresser le processus de différenciation politique en cours pour permettre à une aile militante de se dégager dans le mouvement syndical, à même de forcer le front uni entre le PC et le PS. L'année 1977 nous donnera plusieurs occasions de tester notre capacité à accomplir ces tâches avec succès, Il faudra mener une campagne sur les projets de rationalisation du JNR qui seront sans doute au cour des mobilisations lors de la prochaine "offensive de printemps'". Comme je l'ai déjà dit, le problème des chemins de fer nationaux pose de façon aiguë certaines revendications centrales de notre programme de transition. La revendication de nationalisation, de contrôle ouvrier, notre mot d'ordre gouvernemental... Tout se tient, Pourquoi les nationalisations sont-elles nécessaires ? Pourquoi avons-nous besoin du contrôle ouvrier? A la différence du passé, quand nous posions ces questions de façon générale et abstraite, durant le Shunto 77, nous pourrons faire une propagande concrète et une agitation dans la classe ouvrière directement sur ces problèmes. C'est alors que se révélera notre capacité à assumer ces tâches. De plus, juste après le Shunto 77, il y aura de nouvelles élections durant l'été, pour renouveller la Chambre haute de la Diète. Ces deux événements nous permettrons de mesurer notre capacité à constituer un front uni des militants actifs sur ces questions clé. NOTE (1) Sohyo : Conseil général des syndicats japonais; c'est la plus importante fédération syndicale japonaise.