De la troisième semaine de décembre au 13 janvier, Sri Lanka a connu le plus important mouvement de grève des transports de toute l'histoire de l'ile. Cette flambée de lutte sociale fait suite aux augmentations dramatiques du coût de la vie - les prix de l'alimentation de base ont doublé - comme aux luttes universitaires qui se sont déroulées en novembre (voir Inprecor n°64 du 9.12.76). Le gouvernement de Sirimavo Bandaranaike, après l'expulsion du cabinet du LSSP (Lanka Sama Samaja Party - Parti ceylanais pour une société égalitaire) en septembre 1975, doit donc faire face à une série de mobilisations d'ampleur nationale. Face aux revendications des travailleurs, comme hier face aux exigences des milieux universitaires, le Premier ministre a décidé de répondre par la force. Le 24 décembre, un groupe d'employés du chemin de fer à Ratmalana (au nombre de 150), engagent une grève sur le tas. Leur revendication initiale est que l'avance sur salaire de fin d'année soit portée à 500 roupies au lieu des 200 proposées par le gouvernement. Avec la poursuite de la lutte, de nouvelles revendications devaient apparaitre, concernant notamment les augmentations de salaires (salaire minimum de 250 Rps, augmentation automatique de 2,50 Rps chaque fois que l'index du coût de la vie monte d'un point, etc...). Les principaux syndicats commencèrent par s'opposer à la grève. Mais lorsque les travailleurs suivirent massivement la minorité d'entre eux qui avaient pris l'initiative du mouvement, ils la soutinrent. La grève des employés des chemins de fer était solide. Aucun train ne pouvait circuler, et dans certaines localités, des voies ferroviaires furent démontées
Le gouvernement répondit au mouvement par une fin de non recevoir : il refusa toute négociation avant que les grévistes n'aient repris le travail. Mais peu après, les employés du port de Colombo se sont joints à la grève, avançant des revendications identiques à celles des travailleurs des chemins de fer. Six à sept mille travailleurs du port sont entrés en grève. Le déclenchement des luttes, puis leur extension, fut un phénomène largement spontané. Dans le port, comme plus tard les postes, des dirigeants syndicaux du PC tentèrent de s'opposer au mouvement; ils furent frappés par des travailleurs en colère. Dans plusieurs cas, des accords partiels passés entre des directions syndicales et le gouvernement furent rejetés par les grévistes. Ce n'est donc que très tardivement que le LSSP s'est décidé à apporter son soutien total à la grève et à utiliser son influence dans le GCSU -General Clerical Servants Union -Union générale des employés) et dans le syndicat des chemins de fer LDSS (Lanka Dumriya Sevaka Sangamaya) pour étendre la lutte. Un front syndical s'est finalement formé, qui appela à une grève pour le 6 janvier. Cette fois encore, la grève était solide. 80% des travailleurs concernés s'étaient engagés dans le mouvement. Tous les syndicats, à l'exception de ceux du SLFP (Sri Lanka Freedom Party -Parti ceylanais de la liberté) dirigé par Alavi Moulena ont apporté leur soutien à la lutte. Le CMU (Ceylon Mercantile Union) et d'autres syndicats du TUCC (Trade Union Coordinating Committee - Comité de coordination syndical) exigèrent du gouvernement qu'il négocie, et critiquèrent sa responsabilité dans le développement de l'inflation. Dans leur déclaration, ces syndicats expliquèrent que l'avance sur salaire de fin d'année ne pouvait être qu'une solution temporaire et qu'un salaire décent devait être payé à chaque travailleur.
Des erreurs factuelles se sont glissées dans l'article sur l'île Maurice publié dans le dernier numéro d'Inprecor (n°65 du 13 janvier 1977). D'une part, le Parti mauricien social-démocrate n'a pas quitté le gouvernement en 1969, comme il est dit en page 29, mais en décemore 1973, D'autre part, contrairement à ce qui est indiqué dans la première note (page 31) il est faut de dire que la nouvelle coalition ne fut possible que grâce à l'existence de 8 sièges "correctifs" dans l'Assemblée qui servent à garantir le rétablissement de "l'équilibre communautaire", Les partis de la coalistion et le MMM prirent chacun quatre de ces sièges correctifs, et les partis de la coalition
Le 4 janvier, le gouvernement brandit la carotte et le bâton. D'une part, il déclara qu'en plus des 200 Rps déjà promises, il pourrait obtenir des banques 300 autres roupies. Mais en même temps, il décréta que les services gouvernementaux étant essentiels à la nation, les fonctionnaires étaient susceptibles de réquisition. Les grévistes étaient menacés de licenciement, et les militants syndicaux, en outre, de confiscation de leurs biens et d'amendes. De nombreux travailleurs furent ar -rêtés pour incitation à la grève. La grève mobilisant au moins 400.000 travailleurs, les transports, communications et services portuaires étaient paralysés. Le gouvernement fit en conséquence intervenir des unités de l'armée de terre et de la marine pour assurer des distributions de vivres ou d'essence, et pour briser le mouvement. Face aux menaces gouvernementales, le TUCC se réunit à nouveau pour dénoncer ces mesures et appeler au renforcement de l'action en défense des grévistes. Le CMU proposa la préparation d'une grève générale. Mais cette préparation n'était pas achevée quand la grève des chemins de fer se termina finalement, le 17 janvier, après un ultimatum gouvernemental. Le mouvement se conclut donc sur un échec, même s'il ne s'agit pas d'une défaite grave. La division syndicale et politique du mouvement ouvrier explique pour une bonne part cet échec. Et la responsabilité du PC et du LSSP est grande. Le Parti communiste continue de siéger au gouvernement. Coincé entre sa compromission gouvernementale et le danger de perdre le contrôle de sa base syndicale, il a essayé de s'en tirer en pronant des négociations, Mais le gouvernement, en adoptant une ligne dure, l'a mis en demeure de choisir; Le ministre du PC s'est alors abstenu de se rendre aux séances gouvernementales ! Ce qui n'a pas empêché Bandaranaike d'affirmer que toutes les décisions avaient été prises à l'unanimité. Une crise qui peut s'avérer importante se manifeste dans les rangs du PC et des syndicats qu'il dirige. L'expulsion du LSSP du gouvernement, en septembre 1975, a débloqué la situation dans les secteurs des fonctionnaires que ce parti contrôle. Pour la première fois depuis cinq rectificatif gagnèrent aussi 32 des 62 sièges électifs, contre 30 au MMM, ans, des luttes revendicatives importantes ont pu éclater là. Mais le LSSP a voulu exploiter de façon étroitement partisane ces mouvements sociaux, en les utilisant en vue de recomposer un front politique d'opposition, incluant le PC et multipliant les contacts avec l'UNP (Parti national uni), parti bourgeois conservateur. Il a ainsi aidé le gouvernement à dénoncer dans la grève unę manœuvre de l'opposition, alors que les revendications des travailleurs étaient essentiellement économiques. Cette attitude partisane du LSSP explique aussi l'échec de l'extension de la grève dans les bus et de l'appel lancé par la Fédération ceylanaise du travail (CFL - Ceylon Federation of Labour). En fait, un bloc s'est formé entre les partis LSSP, PC et UNP, et entre leurs syndicats respectifs. Ce front commun entre réformistes et éléments bourgeois a tout fait pour exclure du mouvement le CMU et les syndicats regroupés dans le TUCC qui étaient pourtant les éléments les plus actifs du soutien aux grévistes, Ce refus de l'unité indispensable du mouvement syndical, qui est le fait du PC et du LSSP, a considérablement limité les possibilités d'exL'échec de la grève ne prélude cependant probablement pas à une répression massive des travailleurs, La sympathie qui s'est manifes -tée dans la population à l'égard des employés gouvernementaux en lutte, et la proximité des échéances électorales, interdiront sans doute à Bandaranaïke de frapper autant qu'elle le désirerait. Mais l'échec de la grève signifie qu'un coup dur est porté à l'hégémonie du LSSP sur d'importants secteurs du mouvement syndical des fonctionnaires, Il devra en effet rendre compte quant à la manière dont il a dirigé la lutte, alors que la perte de ses postes ministériels, qui lui avaient permis antérieurement d'asseoir une clientèle, avait déjà mis en question sa position dans ce secteur, Les dernières grèves, même défaites, peuvent être un moment important de la recomposition en cours du mouvement ouvrier et offrir de nouvelles possibilités d'implantation à sa gauche radicale,