Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

EGYPTE

L'échec de l'infitah

· Inprecor (première série) n° 67, 10 février 1977 · p. 3-11 · 7 682 mots

Économie mondiale

EGYPTE Un hebdomadaire égyptien rapportait récemment qu'un riche marchand accompagné de trois membres de sa famille avait dépensé 950 livres égyptiennes en une seule soirée pour s'amuser dans une des "night clubs" les plus célèbres du Caire. Homme généreux, il laissa 50 livres de pourboire au maître d'hôtel et au reste du personnel, Cet hebdomadaire ajoutait que pour gagner 1.000 livres égyptiennes, il faudrait un mois de travail à 83 travailleurs touchant le minimum légal de 12 livres égyptiennes par mois. Le nom du "night club" n'était pas mentionné dans l'article. On a appris, par l'intermédiaire de "International Herald Tribune" que plusieurs de ces endroits sont actuellement "temporairement fermés" à la suite de la descente effectuée le 19 janvier par plus de 1, 000 paysans dans ces quartiers. Ils les vidèrent de leur nourriture et de leur boisson et les incendièrent. Il s'agit entre autres de l'Auberge des Pyramides, du Ramsès d'El-Liel et de l'Arizona. Ces "night clubs" sont le symbole de l'ampleur effarante de l'inégalité sociale régnant en Egypte. Ils furent la cible privilégiée des milliers de paysans et d'étudiants qui sont descendus dans les rues des principales villes égyptiennes les 18 et 19 janvier, quelques heures après l'annonce faite par le gouvernement de la suspension des subsides accordés pour une série de produits de première nécessité. A Alexandrie, les dockers en colère ont mis à sac la demeure du Vice-président en fonction, Husny Mubarak. A Assouan, qui se trouve à 1.200 kilomètres du Caire, les manifestants ont brûlé les gigantesques portraits érigés pour la venue de Tito dont la visite officielle a été annulée. Au Caire, le siège de l'Union socialiste arabe a été détruit. Ce n'est pas la première fois que la colère populaire éclate en Egypte ces dernières années, . mais tous les observateurs sont d'accord pour dire que cette émeute avait un caractère particulier. D'après J.P. Péroncel-Hugoz, dans "Le Monde", 'les violentes bouffées de mécontentement populaire dues à la dégradation du pouvoir d'achat, par exemple, le ler janvier 1975 ou durant le ramadan de 1975, n'avaient pas vraiment pris un tour politique. Ce n'est pas le cas des troubles de ces jours-ci, au cours desquels, la foule s'en est prise aussi bien au dan-

Jon ROTHSCHILD dysme' du Rais qu'à sa politique d'ouverture économique 'faite sur le dos des pauvres'. 'Nous avons faim' ont scandé les manifestants sous les fenêtres des banques étrangères représentées de nouveau en Egypte. L'embrasement des villes de province confère également à la situation l'allure d'une insurrection généraie." (21,1,71). Le FMI et les subventions aux prix Le détonateur de ces évènements résida dans l'acceptation par le gouvernement, le 17 janvier des exigences du FMI visant à la suppression des subsides destinés à bloquer les prix des denrées alimentaires et d'autres produits de première nécessité. Le premier résultat de cette décision, fut une augmentation immédiate des prix; le propane en bonbonne, largement utilisé pour la cuisine et le chauffage allait augmenter de 46%, l'essence de 31%, les cigarettes de 12%, la farine de 63%, le riz de 16%, la viande de 26%. Les premières réactions se firent jour le 18 janvier, à Alexandrie. Plus tard dans la même journée, une foule nombreuse, massée sur la place de la Libération au Caire, tenta de marcher sur l'Assemblée nationale aux cris de "'Nous ferons baisser les prix, même au prix de notre propre vie". La police réagit durement, les manifestants se défendirent. La bataille était engagée. A la fin de la journée, les grèves et les manifestations s'étaient étendues à Hélouan, Assouan et à d'autres villes de la Haute Egypte, ainsi que dans tout le delta du Nil, à Masurah, Zagazig, Faqus et d'autres villes. Vers la fin de la journée, la police commença à tirer sur les manifestants. Les universités furent fermées et les étudiants renvoyés chez eux. Un couvre-feu de 13 heures fut décrété au Caire, à Alexandrie et à Suez. La police avait pour consigne de tirer à vue. Cependant les mesures d'intimidation n'eurent pas l'effet escompté. Le 19 janvier, dans l'après-midi, la place de la Libération au Caire était noire de monde. Il s'agissait de milliers de jeunes. La foule refusa de se disperser i l'heure du couvre-feu et se mit à scander : "Nous mourrons de faim de toute manière Sadate, alors tue-nous plutôt avec des balles". C'est ce qu'il fit. Pour la première fois en 25 ans, l'armée fut utilisée massivement contre les civils. Le Caire était en fait occupée mili-

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tairement et les combats se prolongèrent dans la nuit. Les chiffres officiels font état de 75 morts et quelque 800 blessés. Les chiffres officieux, certainement plus près de la vérité, font eux état d'au moins trois fois plus de victimes. Au moins deux mille arrestations furent effectuées. Mais le gouvernement fut contraint de reculer. Tard dans la journée du 19 janvier, les subventions durent être rétablies. La décision du gouvernement de suspendre les subventions aux prix semblait avoir été expres -sément étudiée pour déclencher une explosion sociale. Comme l'avait démontré la Pologne l'année dernière, il suffit de porter un coup brutal et subit au niveau de vie de la majorité de la population pour faire exploser tout le mécontentement accumulé au niveau social et fournir ainsi aux masses un point de convergence de leur colère. Il faut cependant remarquer qu'un facteur supplémentaire a joué en Egypte. Si l'augmentation des prix était demeurée en vigueur, on aurait assisté, non seulement à une baisse du niveau de vie des masses, mais aussi à une dégradation telle des conditions de vie que les travailleurs, les paysans et les populations urbaines se seraient retrouvés au bord de la famine. Seize dollars par mois En Egypte, le revenu moyen par habitant est approximativement de 5 livres par semaine. Le salaire minimum officiel est de 12 livres par mois (environ 16$). Une simple comparaison de ce chiffre avec les prix courants en matière de denrées et de produits de première nécessité permet de se faire une idée des conditions de vie de l'Egyptien moyen. Une paire de chaussures vaut 5 livres; la viande coûte 2 livres le kilo. Les loyers pratiqués dans les quartiers populaires sont en moyenne de 15 livres par mois et il faut en général attendre jusqu'à 5 ans pour en obtenir un ! Pour l'ensemble du Caire, la population par pièce disponible est de 2, 5 personnes. La population de la ville est passée de 4 millions à 7, 5 millions en l'espace de 15 ans (la grande agglomération du Caire compte plus de 11 millions d'habitants). Cependant, les services disponibles n'ont pratiquement pas progressé même au niveau le plus élémentaire. Les autobus du Caire prévus pour 80 passagers en transportent souvent au moins 200! On estime que les augmentations de prix dues à la suppression des subventions auraient accru de quelque trois livres le budget alimentaire mensuel d'une famille moyenne du Caire. Des articles comme la viande et les chaussures de cuir sont déjà hors de portée pour les travailleurs égyptiens. La suppression des subventions aurait placé les denrées de base dans la même catégorie. Les prix augmentent déjà de manière alarmante du fait de l'inflation. Le taux d'inflation est calculé sur la base d'un index se référant au budget familial d'un foyer prix en 1965/66. Le "Financial Times" décrit cet index dans les termes suivants : "Il s'agit d'un maigre panier de la ménagère composé de quelques marchandises dont la plupart sont à prix contrôlés". Même sur cette base, l'indice des prix à la consommation augmenta de 30% durant les trois années précédant la fin de 1975. Cependant, le taux réel d'inflation auquel une famille de la classe ouvrière a dû faire face au Caire ou à Alexandrie est évalué pour cette période à quelque 25% Par an. Le taux actuel d'inflation est La situation n'est guère meilleure pour la classe moyenne. Le salaire de base moyen pour un diplômé d'université est de 25 à 30 livres par mois. L'économie ne parvient pas à créer des postes pour ces catégories au rythme de 30 à 40.000 par an. il en résulte que "la plupart doivent se résigner à croupir dans des emplois d'Etat peu attirants - certains ministères emploient jusqu'à 4 personnes pour effectuer le même travail -et ils n'ont d'autre chose à faire que passer des journées entières assis derrière leur bureau et se plaindre du coût de l'entretien de leur famille avec les salaires de misère qu'ils touchent" (''International Herald Tribune" du 24 janvier 1977). Un fonctionnaire de cette catégorie doit "hypothéquer ses revenus sur 10 ans s'il veut pouvoir payer l'accompte pour un appartement en dessous de la moyenne aux prix actuels". ('Financial Times" du 28. 06.76). Cet acompte se résume essentiellement au versement au propriétaire du "pas de porte". Il s'agit bien en fait d'un pot de vin. Il faut ensuite compter que

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ce fonctionnaire doit dépenser entre 2,500 et • 5.000 $US pour meubler cet appartement. Dans ces conditions, il est évident que les diplômés tendent à rester chez leurs parents, même s'ils trouvent un emploi. L'Etat ne publie aucun chiffre de chômage, mais les évaluations officieuses le situent jusqu'à 3,5 millions sur une population totale de 40 millions d'habitants (dont plus de la moitié a moins de 20 ans). Au moins un million et peut-être même 3 millions de travailleurs égyptiens ont quitté le pays en quête d'un emploi. Des milliers d'autres survivent dans les bidonvilles qui ne cessent de s'étendre autour des grandes villes.

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CONTRACTOR MOHAMED H.ZAHRAN NAAFCO NEW YORK Si les conditions d'existence sont dramatiques dans les villes celles des campagnes le sont peut-être encore plus. L'espérance de vie est encore de moins de 40 ans. Le taux d'analphabètes est supérieur de 70% à ce qu'il était il y a 10 ans. On estime que 60 à70% de la population souffre de bilharziose, due à un ver se trouvant dans les eaux stagnantes et s'inflitrant dans les veines du corps humain. Il en résulte une anémie qui rend les victimes de cette affection particulièrement vulnérables aux diverses maladies mortelles, ce qui explique que l'expérience de vie soit aussi courte, On a vu se répéter au cours des trois dernières années des explosions de colère populaire au susituation sociale générale, En septembre 1974, il y eut une grève à Hélouan, zone industrielle située au Sud du Caire, Le ler janvier 1975, des milliers de travailleurs, dont certains avaient participé aux grèves d'Hélouan, se heurtèrent à la police qui tentait de les empêcher d'atteindre l'Assemblée du Peuple. En mars 1975, une vague de grèves atteignit le secteur des industries textiles à Mahalla elKubra, ceinture industrielle située au Nord du Caire. En août 1976, des émeutes éclatèrent dans les bidonvilles du Caire. L'été dernier à Damietta, un conflit du travail se transforma en assaut contre les édifices publics et en grèves. En septembre 1976, quelques jours après la réélection de Sadate à la présidence, les chauffeurs d'autobus se mirent en grève au Caire. Dans les campagnes, on enregistre des cas toujours plus nombreux de résistance paysanne face aux propriétaires terriens et à la dégradation sociale dans son ensemble. Mais ces explosions périodiques, bien que causées par des conflits économiques et sociaux, constituent aussi des réponses - même indirectes - à la politique menée par le régime de Sadate. On l'a vu particulièrement bien cette fois. A côté de l'Egypte des ghettos urbains des campagnes misérables, on trouve celle du marnoir, des contrebandiers, et des spéculateurs, et celle des bureaucrates, Cette Egypte de Sadate-là, d'après des chiffres officiels, a donné naissance à C'est l'Egypte de Sadate, de son régime et de l'orientation qu'il lui a donnée. L° "Infitah" de Sadate Depuis le début de 1974, la politique économique égyptienne a été déterminée par l' "Infitah", c'est-à-dire l' "ouverture" proclamée par Sadate juste après la guerre d'octobre 1973, Fondamentalement, "l'infitah" représente une nouvelle étape dans la dé-nassérisation de l'Egypte, processus qui fut en fait entamé par Sadate dès le printemps de 1971, six mois à peine après la mort de son prédécesseur, En début mai de cette même année, la première mesure ouverte fut prise avec l'épuration de la tendance "gauche" nassérienne, dirigée par Ali Sabry, un des membres fondateurs de l'organisation des officiers libres de Nasser, Au cours de l'été 1972, les experts militaires soviétiques furent expulsés d'Egypte afin d'initier une politique de réorientation majeure vers l'impérialisme US. Début 1973, Sadate commença à élaborer des mesures économiques destinées à favoriser le secteur privé de l'économie. C'est alors qu'il prit les premières dispositions de démantèlement des nationalisations opérées par Nasser. L'objectif de cette politique - qui est une entité économique et politique - était de sortir de l'impasse dans laquelle l'échec du nassérisme avait conduit le pays, Le projet nassérien de construction d'une Egypte indépendante, affranchie du contrôle de l'impérialisme avait échoué économiquement. Avec le secteur d'Etat en crise, le secteur privé ne parvenait pas à prendre son envol, en raison des contraintes que lui imposaient les concessions nassériennes au mouvement de masse et son option pour la primauté du secteur public, L'alliance politique et militaire de Sadate avec Moscou s'était montrée totalement inefficace en ce qui concerne la libération des territoires égyptiens occupés par l'armée israélienne depuis la guerre de 1967. L'impasse politique et économique faisait monter le mécontentement social au moment où le nassérisme commençait à perdre son emprise idéologique sur le mouvement de masse, La réplique de Sadate fut de changer d'orientation, Il se tourna vers l'impérialisme US comme allié principal, assurant la récupération des territoires occupés par Israël et permettant d'ouvrir l'économie égyptienne à la pénétration impérialiste occidentale, Il fallut cela en partie pour consolider la nouvelle alliance politique et aussi pour poser la base d'une reprise économi-

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que fondée sur le redressement du secteur privé. Il était cependant nécessaire de progresser prudemment. Les gains sociaux obtenus par les masses sous le nassérisme ne pouvaient être niés et il était évident qu'elles résisteraient à toute tentative de revenir en arrière. Parallèlement, l'impérialisme US se montrait peu impressionné par les revirements du Caire en matière de politique étrangère et ne faisait guère pression sur Israël pour qu'il fasse des concessions au Caire. Une bonne année de politique étrangère pro-impérialiste - juillet 72 à l'automne 73 - n'avait donné aucun résultat. Par contre, l'économie dérivant entre une dé-nassérisation partielle et le maintien des restrictions pour le secteur privé courait à la catastrophe. Sadate a dit plus tard que le pays était alors au seuil de la faillite, sans une piastre de monnaie forte ! Les découverts sur les comptes courants atteignaient 261,3 millions de livres en 73, soit une augmentation de 25% par rapport à 1972. Le remboursement des dettes et le réglement des obligations de crédit aux fournisseurs représentaient 30% du montant du commerce extérieur. Le taux de croissance moyen annuel du PNB ne dépassait pas 3%, à peine plus que le taux de croissance de la population. Le déclenchement de la guerre d'octobre en 1973 permettait de reprendre des forces dans ce processus de dé-nassérisation. Politiquement elle servait à forcer la main de l'impérialisme US et à débloquer la situation diplomatique. Economiquement, elle permettait de recevoir une infusion massive d'aide en provenance des pays arabes producteurs de pétrole (730 millions de $ US). Les revenus de ces derniers s'étant d'ailleurs prodigieusement améliorés grâce à la montée en flèche du prix du pétrole après la guerre. Tirant profit du succès politique obtenu lors de cette guerre, Sadate s'empressa de capitaliser sur sa popularité retrouvée pour prendre des mesures économiques majeures dans le cadre de sa nouvelle politique. C'est alors que "l'infitah" fut proclamé. Une série de dispositions accompagnaient cette déclaration pour créer la base d'une expansion qui devait survenir rapidement, alimentée par l'expansion dans le secteur privé. - En février 1974, 3 décrets furent publiés, créant des organismes aptes à canaliser les investissements privés et à empêcher les nationalisations. - Des "zunes franches" furent instaurées le long du canal de Suez, exemptant d'impôts les entreprises qui s'y implanteraient. - Les entreprises venant investir en Egypte se voyaient accorder des franchises fiscales allant de 5 à 8 ans dans l'ensemble du pays. Les banques d'investissement étaient dispensées de con. trôle de devises. En juin 1974, une loi sur les investisements autorisa les investissements étrangers dans l'industire, la métallurgie, les banques et les assurances (ces secteurs étaient auparavant des secteurs nationalisés). En outre, les citoyens égyptiens obtinrent la permission de devenir les représentants d'entreprises étrangères. "Le franchissement" En juillet 1974, le gouvernement promulga un plan économique de "franchissement"' appelé ainsi en souvenır du tranchissement du canal de Suez par les troupes égyptiennes. Ce plan devait constituer la base d'un plan quinquennal de développement jusqu'en 1980. Ce plan aurait dû remettre sur pied l'économie égyptienne et la rendre indépendante dans tous les domaines, sauf celui des des besoins en capitaux où les faiblesses auraient été comblées par les investissements étrangers et les prêts comme les dons consentis par les pays arabes producteurs de pétrole. Ce "plan de franchissement" fut annoncé à grands renforts de publicité et suivi en 1975 par une nouvelle série de mesures de "libéralisation". On peut les résumer comme suit : "le 28 juillet 1975, une nouvelle loi abolit les institutions publiques qui avaient servi d'appareil de coordination et de contrôle dans le cadre du plan quinquennal. Elles seront remplacées par des Conseils supérieurs dans chaque secteur, ne jouant aucun rôle dans la planification et n'ayant aucun pouvoir budgétaire; ce serait des structures entièrement consultatives. En même temps, les conseils administratifs des compagnies du secteur public sont transformés par l'inclusion d'experts en provenance du secteur privé. Diverses entreprises publiques se voient rendre leur autonomie. Elles pourront désormais élaborer leurs propres projets, plans et investissements sans aucune référence obligatoire à un organisme central de la politique économique. Le ministre des finances, Ahmed Abu Ismail l'a dit clairement : ' Le gouvernement est lancé dans une politique de portes ouvertes. Une des priorités centrales a été la dissolution des institutions publiques, l'octroi de la liberté absolue de modifier leur administration et de balayer tout obstacle à la réalisation de cet objectif. Toute institution qui ne parviendrait pas à atteindre cet objectif serait considérée comme un poids inerte et liquidée'. (in "New Left Review" n°98, juillet-août 1976 - Sadat's Egypt). Ce projet fut d'ailleurs étendu plus tard par la permission accordée aux entreprises publiques de vendre des actions à des particuliers. Le gouvernement explique que l'intention de cette réforme était de donner aux travailleurs le goût des avantages de la propriété privée. Avec 12 livres par mois de salaire, il ne reste pas grand chose pour se constituer un porte-feuille d'actions. Les mesures de libéralisation de 1974 et 1975 furent l'objet d'une grande publicité dans les campagnes financées par le gouvernement et destinées à attirer les investissements de capital étranger. Cette campagne continue d'ailleurs aujourd'hui.

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La plupart de ces appels étaient et sont encore centrés sur le projet grandiose de développement de la zone du canal de Suez (les zones franches) et de la construction de quatre villes entièrement nouvelles dans un rayon de 50 kms autour du Caire : il s'agit du "Dixième jour du Ramadan", nouvelle ville industrielle sur la route du Caire à Ismailia, de "Sadate-ville" au Nord, de la "Ville du Roi Khalid"' au Sud et d'une quatrième ville sur la route du Caire à Suez. Le second aspect majeur de ce plan de construction, qui comme par hasard, sera administré par Osman Ahmed Osman ministre de la reconstruction et propriétaire d'une des plus importantes compagnies de travaux publics du monde arabe, récemment devenu le beau-frère de Anouar el Sadate), est fondé sur les projets d'élargissement du canal de Suez, destiné à permettre aux super-pétroliers de l'emprunter, le percement de trois tunnels sous le Nil pour relier le Sinal à la rive orientale du Canal et la reconstruction des villes de Port Said, Ismailia et Suez, qui furent détruites lors de la guerre d'agression israélienne de 1967 et évacuées jusqu'à la signature du second accord de désengagement du Sinal en septembre 1975. Voilà le projet économique de "Infitah". Le vieux rêve nassérien d'une Egypte moderne et anti-impérialiste est remplacé par un nouveau rêve, prétendument plus réaliste, d'une Egypte capitaliste moderne connaissant un développement industriel rapide, fondé sur une alliance économique et politique entre le capital impérialiste et une bourgeoisie propre connaissant un nouvel essor. La faillite du régime Sadate L'échec d' "Infitah"', aussi évident que la faillite du nassérisme, ouvrit la voie aux mesures qui déclenchèrent le soulèvement de janvier. On trouve cinq facteurs essentiels à la base de la crise économique que l'Infitah ne fut pas capable de résoudre : l'accroissement du déficit de la balance des paiements; l'augmentation du déficit de la balance commerciale; le manque de capitaux et d'approvisionnement en matières premières, pièces détachées, avec ses conséquences sur le fonctionnement de l'industrie; l'état de décrépitude des infrastructures; la stagnation de l'agriculture. Les statistiques globales pour 1976 ne sont pas encore disponibles actuellement (et, si l'on en juge par la compétence habituelle de la bureaucratie d'Etat, elles ne seront pas disponibles avant longtemps !). Sur la base des informations disponibles jusqu'à la fin de 1975, et des informations partielles pour 1976, on peut tirer un bilan général de la situation de ces 5 facteurs 1. Déficit de la balance des paiements Le déficit courant de la balance des paiements en 1975 atteint presque 4 fois le niveau de 1973 (et le niveau de 73 était déjà considéré comme catastrophique). L'endettement a plus que doublé. "La différence entre ces deux situations résidait dans la disponibilité de surplus considérables en provenance des pays arabes producteurs de pétrole et, dans une moindre mesure, des USA. Cependant, après avoir accordé quelque 3 milliards de dollars jusqu'à la fin de 1975 et prêté plus d'un milliard à des taux de faveur, les producteurs de pétrole ont clairement indiqué qu'il y a des limites aux quantités d'argent qu'ils sont prêts à engloutir sans conditions dans ce qu'ils voient devenir un gouffre insatiable". (Richard Johns "Financial Times", 28, 6.1976). La source principale de ce déficit en augmentation constante est à chercher dans les dépenses militaires, les emprunts et le service de la dette civile et militaire, les subventions aux produits de base évaluées à un milliard de livres pour 1976). La dette militaire est théoriquement gardée secrète, mais pratiquement, toutes les évalutations la situent aux environs de 7 milliards de dollars. Le seul facteur positif dans la balances des païements de 1975 fut le résultat positif au niveau de la balance des services, résultat de la combinaison des revenus issus du tourisme et des versements effectués par les Egyptiens travaillant à l'étranger. La source principale à laquelle le gouvernement égyptien s'accroche pour éviter de sombrer est le Gulf Development Fund, dont les contribuables sont l'Arabie saoudite, le Koweit, les Emirats unis et le Quatar. Fin 1975, Sadate réclama entre trois et quatre milliards de dollars, sous forme d'aide au développement pour les années fiscales 1976 et 1977. Cette requête fut ensuite élevée à 10/12 milliards pour le plan de développement 1976/1980 ! Dans l'euphorie de l'infitah en 1975, le gouvernement approuva une série de projets avant même d'avoir trouvé le moyen de les financer. Il fallut donc recourir à des emprunts à court terme (avec des taux d'intérêts allant jusqu'à 22%). L'euphorie, sinon la propagande étant retombée, on est revenu à une autre forme de politique en la matière: trouver d'abord les fonds et ensuite approuver les projets. Les prévisions gouvernementales pour le plan 1976/80 portent sur un milliard de dollars, dont 8 milliards seraient à charge de gouvernements étrangers et d'organismes de financement impérialistes. Les pays du Golfe devraient fournir le reste. Le Gulf Development Fund n'a finalement accepté de fournir que deux milliards de dollars. En outre, un accord portant sur 506 millions de livres, signé en fin 1976, n'a même pas permis de couvrir le déficit prévu de la balance des paiements pour 1976. Bref, les perspectives de redressement de la balance des paiements sont nulles. 2. Le déficit commercial Le principal journal du capital financier britannique donnait les mêmes conseils en ce qui concernc le déficit commercial : "L'Egypte connait en ce moment le déficit commercial le plus grave de toute son histoire. En outre, tous les signes tendent à annoncer une aggravation de cette situation, à moins de réussir à imposer les limites draconiennes à la consommation". Le

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total des exportations pour 1965 atteignait environ 550 millions de livres, tandis que les importations dépassaient 1, 5 milliards de livres. Il en résulte un déficit de 950 millions de livres. Les exportations de produits de base ont baissé de 100 millions de livres en 1975 comparé à 1974. Le prix des importations de denrées intermédiaires a doublé dans la même période, atteignant en 1965 la somme de 619 millions de livres. Les importations industrielles sont passées de 213 millions de livres en 1974 à 286, 4 millions de livres en 1975, tandis que les exportations industrielles sont passées dans la meme période de 226, 1 millions de livres à 230,8 millions de livres. Le solde est donc devenu négatif. Cette situation a dû s'aggraver en 1976, puisque le volume des exportations a certainement stagné, tandis que les exportations ont augmenté d'environ 353 millions de livres. 3. Carence d'investissements et sous-utilisation La sous-utilisation de l'appareil productif est un problème structurel de l'économie égyptienne. Le point le plus bas fut enregistré en 1973, quand la sous-utilisation atteignit globalement 35% des capacités installées, avec des pointes de 60% dans certains secteurs. La situation s'est quelque peu améliorée depuis les investissements de 230 millions de livres dans le cadre du plan de transition de 1974/75. Elle demeure néanmoins défavorable; le secteur industriel ne participait que pour 20% dans le PNB en 1975, ce qui se situe en dessous des objectifs gouvernementaux. Les pénuries de fournitures (matières premières, produits semi-finis) dues tant à la pénurie de devises qu'aux perturbations du marché mondial ont gêné la production, même dans certaines usines modèles. Le complexe sidérurgique de Hélouan, construit par l'URSS, n'a produit que la moitié du quota fixé pour 1975. En partie à cause de la crise industrielle, les capitalistes égyptiens préfèrent investir dans l'immobilier et la construction. Il en résulte qu'en dépit des stimulants accordés au secteur privé, la production industrielle privée a continué en 1975 à ne représenter qu'un quart de la valeur totale, comme par le passé. 4. L'infrastructure L'infrastructure égyptienne est connue pour son état de délabrement. C'est une des raisons principales pour lesquelles les investissements étrangers sont demeurés limités, malgré les efforts du gouvernement pour les attirer dans ce secteur. La ville du Caire en est un des exemples les plus frappants. Les entreprises multinationales qui ont établi leurs bureaux dans cette ville ont dû attendre des mois avant d'avoir le téléphone. Elles ne l'ont obtenu qu'après avoir versé des sommes importantes sous forme de pots de vin aux fonctionnaires responsables. En outre, l'installation du téléphone n'est que le premier des problèmes qui surgit. En effet, il n'existe aucune garantie qu'un téléphone installé sera apte à fonctionner. D'après divers journaux, à la fin de 1976, de nombreuses compagnies qui avaient transféré leurs bureaux de Beyrouth au Caire, attendaient la fin du conflit avec impatience car les communications de Beyrouth fonctionnaient mi eux en pleine guerre que celles du Caire en temps de paix! L'absence d'infrastructure fut aussi un des obstacles majeurs à la mise en chantier du grand projet gouvernemental d'aménagement du Canal de Suez. Les compagnies qui s'étaient empressées de prendre des options pour s'installer dans les "zones franches" de "Suez City" apprirent, à leur grande déconvenue qu'il n'existait pas de télex entre Suez et Le Caire (sans parler d'un télex entre Le Caire et le reste du monde). Le résultat de cette anarchie peut se mesurer en comparant le nombre de projets approuvés et le nombre de compagnies qui ont commencé à payer les loyers dans les secteurs de stockage et d'entrepôts de marchandises. Ceci est aussi valable pour les projets industriels en "zone franche", 232 projets avaient été approuvés en 1976 mais seuls 55 d'entre eux sont effectivement en chantier. 5. L'agriculture 57% de la population égyptienne vit de l'agriculture qui emploie 47% de la main-d'œuvre. Elle représente 31% du PNB et près de 50% des revenus d'exportations (20% du total des revenus de l'exportation sont attribuables à la vente de coton). En 1975, l'agriculture, pour la première fois, induit un solde négatif de la balance avec des exportations s'élevant à 275,1 millions de livres et des importations dépassant 440 millions de livres. Le riz, deuxième produit agricole exporté, n'a fourni en 1975 que 40% des revenus de 1974, en raison surtout de la réduction des surplus exportables causée par une augmentation de la consommation interne. Est-ce donc par simple coincidence que le riz figurait dans les produits qui ne bénéfieraient plus de subventions depuis juin 1977 ? Ainsi, l'agriculture, pilier traditionnel de l'économie égyptienne est devenue un fardeau pour cette dernière au lieu de permettre une entrée de devises. La production augmente de quelque 2% par an, ce qui est inférieur au taux de croissance de la population. De nouveaux millionnaires En résumé, la politique de l'infitah n'a permis de résoudre aucun des problèmes fondamentaux de l'économie égyptienne. Au contraire, la plupart se sont aggravés de façon alarmante au cours des dernières années. Ceci n'est cependant pas fait pour surprendre. Ahmed El Ghandour, ministre adjoint de l'économie expliquait récemment à Andrew Lycett d' "African Development"' : "Pendant longtemps, l'économie égyptienne n'a pas été intégrée dans l'économie développée occidentale. Cette situation eut des effets négatifs sur les résultats de notre économie. Nous avons été privés de trois éléments décisifs: l'utilisation de la technologie occidentale à grande échelle, du capital étranger pour accroître les ressources

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liées à notre épargne nationale et l'opportunité de devenir efficaces et de mobiliser nos propres ressources de main-d'œuvre. Toute notre politique fiscale et monétaire devrait être tournée vers l'intégration de l'économie égyptienne dans l'économie internationale". En fait, cela signifie l'intégration dans la crise de l'économie capitaliste internationale. Tous les problèmes structurels de l'économie égyptienne sont exacerbés par cette crise générale du système capitaliste. Dès lors, toutes les tentatives des dirigeants égyptiens de résoudre les problèmes économiques - même ceux qui se posent à court terme - signifient fondamentalement qu'ils doivent intensifier leurs attaques contre la progression de la consommation, contre les positions sociales et économiques des ouvriers, des paysans et de la petite-bourgeoisie urbaine. Etant donné que ces couches sont déjà dans une situation déplorable, une telle politique ne manquera pas de provoquer une résistance. Mais l'intensité de la que les masses peuvent déjà observer. Alors que l'infitah n'a pas permis de résoudre la crise économique, il a ouvert la voie à l'enrichissement de la bourgeoisie et permis à une mince couche de petits bourgeois d'entrer dans la bourgeoisie. Ce processus plus évidents dans le premier cas, car c'est la bourgeoisie qui fut la première à profiter de la libéralisation. L'accession à la bourgeoisie de cette mince couche issue de la petite-bourgeoisie est due à l'accroissement de la marge de manœuvre acquise grâce à la liquidation progressive des structures nassériennes. Dans plusieurs cas, l'accumulation primitive prend racine dans la spéculation et la corruption qui, bien sûr, existaient déjà sous Nasser, mais ne disposaient pas de débouché : imples favorisant leur transformation en accumulation de capital. Les bureaucrates haut placés, qui accumulaient auparavant des masses de livres en pots-de-vin sont en mesure actuellement d'investir cet argent (jadis immobilisé) pour acheter des actions d'entreprises dénationalisées. Lorsque ces s actions rapportent suffisamment pour assurer un revenu, le bureaucrate cesse de l'être et devient spéculateur, contrebandier ou capitaliste. Dans de nombreux cas, des éléments de la petite-bourgeoisie, sont parvenus à s'enrichir en offrant leurs services à des officiels de compagnies multinationales dans le besoin. Un exemple qui est courant fut relevé récemment dans la presse occidentale. Au Caire, un haut fonctionnaire déménagea sa famille de son appartement meublé dans un quartier de classes moyennes. Le loyer s'élevait à 45 dollars par mois. Après avoir installé sa famille dans un dortoir bon marché, il sous-loua son appartement au vice-président d'une compagnie américaine pour mille dollars par mois. La compagnie de ce dernier payait ! Naturellement, après avoir touché son loyer pendant plusieurs mois, le fonctionnaire se rendit au Liban et s'y lança dans des transactions lucratives qui doublèrent son avoir et lui permirent de financer un second voyage. Il avait alors accumulé assez d'argent pour quitter son emploi au gouvernement et emménager avec sa famille dans un appartement situé dans un quartier plus résidentiel que le précédent.

Cette manière de procéder - à une échelle bien supérieure - a permis à l'Egypte de "produire"

500 millionnaires, Il s'agit de l'illustration d'une des leçons fondamentales de la théorie marxiste : tant que l'Etat demeure bourge is, les nationalisations, quelle que soit leur ampleur ne représentent à long terme qu'une contribution de l'Etat au développement de secteurs particulier et à la de la création d'une richesse qui peut ensuite être revendue - il suffit d'un décret -au secteur privé. Dans un Etat bourgeois, même des moyens de production et de distribution nationalisés deviennent en fin de compte des instruments destinés à enrichir la classe bourgeoise. Le nassérisme avec sa combinaison de démagogie concessions effectives aux masses laborieuses a masqué cette vérité fondamentale pendant des années. L'infitah de Sadate a fait tomber le masque. Actuellement, l'appauvrissement continu des masses se combine ou -vertement avec l'enrichissement de quelques-uns, A son tour, ceci fusionne avec une politique étrangère ouvertement pro-impérialiste, Cette combinaison de facteurs apparaissant au grand jour a permis au mouvement de masse d'acquérir une nouvelle combativité, et en a accru le caractère explosif, La politique du gouvernement Bien que le couvre-feu soit levé au Caire depuis le 22 janvier, les parachutisies continuent à assurer les patrouilles dans les grands centres, Cependant, acculé à faire des concessions sur les augmentations de prix, Sadate doit encore faire face tant à la crise économique qui fut tout de même à l'origine de cette explosion populaire qu'aux problèmes politiques de la réponse à fournir après cette montée du mouvement de masse. Dans le domaine économique, il a lancé un appel désespéré aux Etats-Unis et aux pays arabes producteurs de pétrole. Dès le ler janvier, "EI Ahram" lança une attaque à peine voilée contre les pays du Golfe. Il les accusa de dispenser plus facilement leurs conseils que leur argent, Un titre de première page de "'El Ahram" du 21 janvier, se référant aux réactions de la presse arabe, disait : "l'Egypte en a assez du soutien moral ! " "El Ahram" du 24 janvier, contenait un rapport volumineux sur les décisions prises par Sadate après ses consultations avec divers chefs d'Etat. Il promettait de suspendre "le projet économique envisageant les augmentations de prix, afin de ne pas encourager les saboteurs et de trouver de nouvelles sources et moyens d'approvisionnement à travers un plan global de réformes économiques, " Aucune mesure concrète n'a été mentionnée. Une seule chose est certaine : le budget militaire ne serait pas ré-

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duit et les prix ne seraient pas augmentés. Au fond, ce message était une menace à l'intention de l'impérialisme international et des pays producteurs de pétrole, dont les conseils avaient amené le régime au bord du gouffre. Il est impossible, dit Sadate, d'augmenter les prix ; en même temps, il insiste sur le besoin immédiat de 2,5 milliards de dollars. Il semble que le message ait été entendu. Le ministre des Finances du Quatar, le Sheik Thani, dont le pays est l'un des principaux apporteurs de capitaux au Guli Development Fund, est arrivé au Caire le 24 janvier pour discuter des modalités. On indiquait au Caire le ler février, que le FMI était tombé d'accord pour prêter immédiatement 140 millions de dollars à l'Egypte et 450 autres dans les trois ans à venir. Sadate aurait promis en échange d'arriver à une stabilisation économique sans toutefois que des mesures précises aient été annoncées. On considère qu'il est peu probable que Sadate soit en mesure de répondre aux exigences du FMI, mais l'octroi de ce prêt serait tout de même significatif. "Cela signifierait", d'après "Newsweek", "que les créanciers occidentaux de l'Egypte sont prêts à sacrifier des principes économiques et des pratiques monétaires saines pour garantir la stabilité politique du régime égyptien. " (7. 02. 77). Autrement dit, un accord temporaire a été conclu, permettant à la crise économique de s'approfondir, tandis que les attaques au niveau de vie des masses se développement de manière plus progressive et moins provocatrice. Il faudra cependant plus que de l'argent pour garantir la stabilité politique du régime égyptien. On l'a vu clairement lorsque le régime a pris des mesures répressives. Le gouvernement s'est immédiatement lancé dans une campagne dénonçant les "saboteurs communistes" comme étant responsables de l'explosion de colère populaire. Quatre organisations furent particulièrement visées et nombre de leurs membres furent arrêtés lors des rafles du 19 et du 20 janvier : le Parti communiste égyptien, clandestin; le Parti communiste ouvrier égyptien; le Courant révolutionnaire; le Mouvement du 8 janvier. "El Ahram" du 21 janvier, prétendit fournir la preuve que le Parti communiste ouvrier égyptien était l'instigateur principal de toute l'affaire. On y publiait des reproductions de tracts prétendument confisqués lors de perquisitions dans les appartements de deux étudiants, Yahya Mahbrouk Shoubashi et Mo'az Rmeih, accusés d'être membres de cette organisation. "El Ahram" accusait ce groupe, scission centriste du PC, d'avoir fomenté un complot pour mettre le Caire "à feu et à sang" Cependant, les tracts publiés n'avaient rien à voir avec le terrorisme. Il s'agissait au contraire de dénonciation de la politique de l'Etat égyptien, surtout de son alliance avec l'impérialisme et de sa politique envers le monde arabe. Les tracts contenaient des dénonciations du rôle de la force arabe de dissuasion envoyée au Liban. Il semble qu'ils furent distribués au cours des manifestations des 18 et 19 janvier. Le Parti communiste égyptien, aussi que le Courant révolutionnaire, sion de gauche du PC, sont l'expression d'un phénomène se développant lentement mais régulièrement. Il prend naissance essentiellement dans le mouvement étudiant égyptien. Depuis plusieurs années surgissent des groupes gauchistes qui, bien que confus politiquement, et souvent attirés par diverses variétés de maoisme ou de centrisme, ont rejeté le nassérisme tout en s'opposant à l'évolution à droite de la classe dominante égyptienne. Les arrestations massives, effectuées entre le 18 et le 22 janvier dans les milieux universitaires intellectuels, étaient clairement destinées à écraser ces organisations qui semblaient toutes s'être relativement bien préparées à intervenir lors de mobilisations populaires. Cependant, l'extrême-gauche n'était pas la seule cible du gouvernement. Les membres du Rassemblement progressiste unioniste (RPU), le parti de gauche légal dirigé par Khaled Mohieddine, furent aussi attaqués. Le RPU est un produit de la libéralisation politique qui a accompagné l'infitah. Sadate autorisa l'année dernière la formation de trois forum au sein de l'Union socialiste arabe, seul parti politique légal depuis l'époque nassérienne. Les membre de ces trois forum - gauche, droite et centre - et des indépendants furent autorisés à se présenter aux élections d'octobre dernier à l'Assemblée populaire. Après ces élections. Sadate déclara que ces trois forum étaient désormais des partis indépendants et que l'Egypte s'était engagée sur le chemin du retour à la démocratie pluraliste. Il va sans dire que les prétentions démocratiques de Sadate étaient fausses. Mais il serait néanmoins erroné de voir dans ce nouveau pluralisme une simple manœuvre démagogique. Il est certain que les élections étaient truquées, ne serait-ce que dans la mesure où la presse qui reste sous le contrôle de l'USA apporta son soutien unanime au forum du centre de Sadate, qui s'octroya la part du lion lors de ces élections. Mais, selon tous les commentaires, ces élections ouvrirent un débat politique authentique qui permit à l'opposition, pour la première fois en plus de 20 ans, d'organiser des meetings de masse ouverts et légaux. La campagne électorale fut fort mouvementée. Certains candidats de l'opposition et même des indépendants furent élus à l'Assemblée. En réalité, l'opération politique qui a donné naissance à trois partis politiques, n'est que le reflet de la politique économique de l'infitah. Il n'y a pas lieu de douter que le programme global de Sadate a pour but véritable la construction d'une Egypte bourgeoise moderne. L'attraction de capitaux étrangers et la stimulation du capital national privé exigent la dissolution, même graduelle, de la bureaucratie nassérienne. Cette optique requiert à son tour la création de structures alternatives de domination politique : d'un côté, les organisations à travers lesquelles la bourgeoisie naissante peut s'exprimer, et de l'autre, des formations de gauche qui peuvent

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canaliser et contrôler le mouvement de masse tout en servant de soupape de sûreté à l'opposition à la politique gouvernementale. Ce processus transitoire extrêmement délicat place le régime devant un dilemme. D'une part, la gauche légale doit vivre sous une menace suffisante pour qu'elle refuse de se lier au mouvement de masse d'une manière active. D'autre part, la suppression effective de la gauche légale priverait le régime d'un allié dont il aura un besoin croissant à l'avenir. Donc, d'un côté Sadate accusa le RPU d'avoir une responsabilité dans les émeutes au même titre que les saboteurs communistes. D'après les sources du RPU, 108 de ses membres furent arrêtés dans les jours qui suivirent immédiatement les manifestations. De nombreux dirigeants se trouvaient parmi ces derniers, y compris par exemple Muhammed Mustafa Bakri, un des principaux dirigeants syndicaux du RPU. De l'autre, le RPU eut la possibilité de répondre aux attaques gouvernementales, dans la mesure où ces réponses contiennent aussi des dénonciations des "manifestants violents". Ainsi, Khaled Mahieddine, dans une déclaration publiée dans la presse gouvernementale affirme : "Il se peut que les masses exprimèrent un sentiment identique à celui de notre parti, mais ce fut pas notre parti qui les incita à le faire. Si les mêmes slogans furent lancés à travers le pays, c'est parce que le problème, de nature politique, est le même partout. " En outre, il concéda que "certains membres" du RPU avaient pris part aux manifestations. Il dénonça cependant la violence des masses. Du côté gouvernemental, Sadate insista sur le fait qu'il n'était pas question de revenir au système nassérien de parti unique, Titrant en rouge sur huit colonnes à la une, "'El Ahram" du 24 janvier citait Sadate : "Nous ne renoncerons pas à la liberté; nous ne reviendrons pas à une optique unique". La campagne pour l'extension de la version sadatienne de la démocratie continua parallèlement à la dénonciation des "saboteurs communistes". Le rapport contenant la promesse de Sadate de ne pas augmenter les prix, faisait état de professions de foi dans l'évolution démocratique qui ne sont pas sans rappeler par le ton celles de Suarez en Espagne : "les nouvelles expériences démocratiques ne doivent pas être altérées par des événements fomentés par de mauvais éléments cherchant à faire revenir le pays à une situation où s'exprime une seule orientation. " "El Ahram" commentait le rapport en ces termes : "le président a invité les partis à rester vigilants et à se préparer à éliminer les quelques éléments qui ne croient pas à cette juste dérnocratisation et à la paix pour qu'ils ne tombent pas dans des erreurs qui les amèneraient à répéter celles des partis d'avant la révolution (avant 1952). La conclusion de "El Ahram" au sujet des décisions de Sadate est la suivante : "Enfin, pour le bien et la sauvegarde de la démocratie, gardant la foi dans la liberté d'opinion, cette opinion et cette liberté doivent s'exercer dans le cadre de la légalité. " La stratégie politique du gouvernement est donc bicéphale : une répression sévère et une chasse aux sorcières contre les éléments d'extrême-gauche qui pourraient potentiellement traduire la détermination des masses à lutter activement contre la bourgeoisie; une tactique combinée de répression sélective et d'intégration de la gauche légale qui doit servir à l'avenir de canalisateur et de soupape de sûreté. L'application de cette stratégie sera difficile. Il faut avancer sur une corde raide. David Hirst fait l'observation suivante : "Il ne fait pas de doute qu'un important réveil politique est en progression rapide en Egypte et que Sadate doit ou bien laisser faire, ou bien se tourner vers une répression d'une ampleur et d'une sévérité qui ne lui permettraient pas de maintenir longtemps cette pression, La revendication de meilleures conditions de vie -ou plutôt la réunion des conditions de survie -accompagne la revendication de démocratie et de liberté d'expression. " Ce réveil politique, ajoute-t-il, met en mouvement des secteurs dangereux, "le mouvement syndical par exemple, est encore officiellement contrôlé par des dirigeants qui le sont plus par loyauté au système que par le soutien des travailleurs, Mais leur position est sapée de l'intérieur par des éléments radicaux, Lors d'une conférence syndicale, qui s'est tenue au début du mois de janvier, les radicaux ont réussi à faire passer une condamnation de ' l'infitah des exploiteurs et des fraudeurs' et l'adoption d'une revendication pour l'augmentation du salaire minimum de 12 à 20 livres par mois". ("'Guardian"). La perspective est donc celle d'une crise économique et de soulèvements politiques permanents. Si le nassérisme confirma de manière frappante l'incapacité du nationalisme bourgeois le plus radical à résoudre les tâches qui sont historiquement celles de la révolution démocratique bourgeoise, le sadatisme, excroissance logique de la faillite du nassérisme, et représentant à la fois son dépassement et sa négation, confirme l'incapacité de la bourgeoisie des pays semi-coloniaux à remplir ces mêmes tâches en stimulant l'émergence d'un capitalisme "classique". La rupture de Sadate avec la politique socio-économique nassérienne est tout aussi irréversible que son tournant en direction de l'impérialisme au niveau de la politique étrangère. Il n'a d'autre alternative que d'aller de l'avant. Le seul résultat de cela sera un discrédit accru pour son projet global. Une nouvelle période s'ouvre donc dans l'histoire de l'Egypte qui comprend plus de la moitié de l'ensemble de la classe ouvrière arabe. Elle posera de nouveaux problèmes et ouvrira de nouvelles perspectives au mouvement ouvrier au moment où le centre de gravité de la révolution arabe se déplace à nouveau vers son axe logique, l'Egypte.

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