Inprecor 1974–2004

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DEBAT

Sur la route de Samara

· Inprecor (première série) n° 67, 10 février 1977 · p. 12-16 · 3 937 mots

Grande-Bretagne IVe Internationale Allemagne Argentine et Chili

Ernest MANDEL répond à Shirley WILLIAMS Shirley Williams, ministre de l'Education dans le cabinet Callaghan, est l'un des principaux porte-parole de la droite travailliste en Grande-Bretagne. Le 21 janvier dernier, elle a prononcé un discours tout entier consacré à une attaque contre le trotskisme, discours qui a reçu une très large publicité dans la presse britannique. Le quotidien libéral "The Guardian" lui a consacré le lendemain la principale manchette de la première page, ainsi que presque toute une page à l'intérieur du journal. Ceci n'est évidemment pas fortuit. Le discours de S. Williams, comme la campagne de presse de la bourgeoisie, font partie d'une préparation systématique d'une chasse aux sorcières contre l'extrême-gauche au sein du parti travailliste. Cette campagne est elle-même la prolongation d'une campagne analogue lancée il y a quelques années contre la couche la plus combative des militants de base dans les syndicats. Socialisme ou démocratie ? Shirley Williams a essayé de réunir les principaux arguments pour justifier aux yeux des travailleurs britanniques moyens, une déclaration d'incompatibilité entre l'appartenance au parti travailliste et les convictions socialistes révolutionnaires de la plupart des militants d'extrême gauche de ce parti. Elle a donc délibérément abandonné le terrain des arguties organisationnelles et administratives ("'entrisme", "parti dans le parti", "manipulation de l'extérieur"', voire l'argument aussi ridicule qu'odieux de "financement par l'étranger"), terrain préféré par la plupart des bureaucrates de l'Exécutif travailliste. Elle a au moins le mérite de se placer sur le terrain des idées, des problèmes de principe, de tactique et de stratégie du mouvement socialiste. Cela permet d'autant mieux de saisir à la fois la cohérence et l'incohérence idéologiques de la social-démocratie d'aujourd'hui. Le principal argument de S. Williams pour l'expulsion des trotskistes du parti travailliste, c'est le prétendu mépris pour la démocratie de la part des marxistes en général et des trotskistes en particulier. C'est évidemment aussi l'argument que la presse bourgeoise reprend avec joie pour appuyer la campagne en faveur ile la chasse aux sorcières au sein du parti travailliste. C'est ainsi qu'elle prépare le terrain pour une répression étatique contre une aile du mouvement ouvrier, pour bien démontrer la solidité de ses convictions démocratiques. Mais les preuves que S. Williams peut rassembler à l'appui de sa thèse concernant le caractère "non démocratique" du trotskisme sont des plus minces. Elles se réduisent en réalité à quelques citations données hors de leur contexte. La difficulté pour S. Williams est évidente. La social-démocratie peut s'appuyer dans sa polémique contre les staliniens sur la justification partielle ou totale de la répression en URSS et en Europe de l'Est de la part des PC. "Nous rejetons les critiques doubles de ceux qui dénoncent la suppression ignoble d'adversaires politiques au Chili ou en Rhodésie, mais se taisent quand des dissidents, qui pourtant respectent la loi, sont internés dans des asiles d'aliénés en URSS ou tués en cherchant à quitter l'Allemagne orientale". Elle ne peut utiliser cette même argumentation contre les trotskystes du moins. sans falsifier grossièrement les positions politiques des marxistes-révolutionnaires. Ceux-ci ont été à l'avant-garde de la défense des victimes de la répression stalinienne depuis plus de 45 ans - y compris lorsque les principaux dirigeants de la social-démocratie refusaient de s'y engager de manière résolue pour des raisons "d'opportunité politique", c'est-à-dire d'opportunisme grossier (voir notamment leur refus de défendre résolument les victimes des procès

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de Moscou). Ils ont été de même à l'avant-plan de la défense des libertés démocratiques dans les pays capitalistes, y compris lorsque celles-ci ont été réduites ou supprimées par les ministres social-démocrates (tortures et répression introduites sur une grande échelle en Algérie par le gouvernement du social-démocrate Guy Mollet; répression féroce introduite en Malaisie et au Kenva par le gouvernement socialdémocrate Attlee à la fin des années 40; "Berufsverbote" introduites par le social-démocrate Helmut Schmidt en Allemagne occidentale. ) Le bilan pratique de l'attitude des trotskistes et de la IVème Internationale en matière de défense des libertés démocratiques est donc clair et Socialisme et démocratie Ne pouvant s'appuyer sur les faits, S. Williams doit se réfugier dans des sophismes grossiers, dont les deux principaux sont les suivants : "Acceptez-vous que si le socialisme (tel que vous le définissez) et la démocratie entrent en conflit l'un avec l'autre, vous vous mettrez du côté de la démocratie ?' "L'illusion la plus désolante de la part des socialistes révolutionnaires, c'est que la révolution transformera par elle-même la nature des êtres humains de telle manière que ceux qui héritent le pouvoir total de la révolution agiront avec une ferveur désintéressée pour le bien de toute la communauté. Cela n'est guère démontré par l'histoire; il est donc préférable que l'occupation du pouvoir soit limitée dans le temps et dans son étendue'. Notre réponse à ces sophismes est sans équivoque. Pour nous, le socialisme se définit par l'émancipation intégrale du Travail, c'est-à-dire par l'élimination de toute forme d'exploitation et d'oppression entre les hommes. L'auto-administration des citoyens - comme l'autogestion planifiée des producteurs - est partie intégrante de la conception marxiste du socialisme. Le Socialisme tel que les trotskistes le comprennent, ne peut donc pas exclure la jouissance des libertés démocratiques les plus larges pour tous, du moins dans les pays industrialisés. Il n'y a pas de socialisme sans démocratie socialiste. Il n'y a pas de révolution socialiste dans ces pays sans l'appui conscient de la majorité. Pournous en URSS, il n'y a pas de socialisme, mais une société qui s'est embourbée et bureaucratisée à mi-chemin entre le capitalisme et le socialisme, par suite de son isolement dans des conditions de sous-développement (isolement dont les coreligionnaires, de S. Williams des années 20 et 30, d'Ebert-Noske à Macdonald et Léon Blum portent la principale responsabilité, Staline est leur fils, illégitime peut-être, mais leur fils quand même). Logiques avec eux-mêmes, les trotskistes ont réclamé dès le congrès de fondation de la IVème Internationale, la pluralité des partis politiques en URSS. Ils n'ont pas attendu les contorsions tardives des partis "euro-communistes" pour se prononcer sans ambages et sans réticences contre le principe et les pratiques que ou de toute forme de monopolisation de l'exercice du pouvoir politique et économique après l'abolition du capitalisme. Présenter la révolution socialiste comme un projet d'établissement d'un "pouvoir total" entre les mains d'une petite équipe est absurde, Toute l'histoire des révolutions prolétariennes, de la Commune de Paris à la révolution portugaise, confirme que le processus révolutionnaire s'accompagne d'une énorme extension et non d'une quelconque réduction de l'activité et du pouvoir politique des larges masses, c'est-àdire d'une diffusion et non d'une concentration du pouvoir effectif. Le programme de la IVème Internationale, qui intègre à ce propos tous les enseignements (tant positifs que négatifs) des révolutions du XXème siècle, vise avant tout l'institutionalisation de cette diffusion du pouvcir, en créant une société dans laquelle la démocratie directe, la démocratie des conseils ouvriers, des conseils de quartier, des conseils des consommateurs, arrachera des parties essentielles du pouvoir aujourd'hui détenu par l'Etat hypercentralisé, Il s'agit, en d'autres termes, d'empêcher qu'une contre-révolution succédant à la révolution ne dépossède les masses du pouvoir acquis. Et la vérité historique réclame de préciser que les social-démocrates ont joué un rôle aussi vigoureux dans ces contrerévolutions-là que les staliniens, Capitalisme ou socialisme Mais l'argument de S. Williams n'est pas seulement absurde, Il est aussi profondément malhonnête, Car toute cette logomachie dirigée contre les socialistes révolutionnaires tend en réalité à camoufler le caractère profondément anti-démocratique de la société bourgeoise telle qu'elle fonctionne aujourd'hui en Occident, sans parler des pays semi-coloniaux. Il faut en effet une bonne dose de sophisme pour accuser les trotskistes d'un prétendu projet de "monopoliser le pouvoir" grâce à une révolution future, tout en se taisant sur le monopole du pouvoir réel qui existe aujourd'hui en GrandeBretagne, qui est celui du grand capital et de ses agents exécutifs, c'est-à-dire quelques milliers de membres des conseils d'administration des grands trusts industriels, financiers et commerciaux, et de hauts fonctionnaires et officiers généraux, sur laquelle l'immense majorité de la population n'a aucune prise, qu'elle n'a jamais élus et qu'elle ne pourra jamais démettre, si elle devait s'en tenir aux conceptions politiques de S. Williams. La Grande-Bretagne est aujourd'hui en butte à une grave dépression économique, Il y a 1,5 million de chômeurs. Il y a une réduction des salaires réels et des coupes sombres dans les

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DEBAT dépenses sociales, ce qui a conduit à une réapparition massive de la pauvreté la plus crue dans ce pays, il y a encore peu de temps, présenté comme le paradis du "bien-être". Qui a pris les décisions qui conduit à cette situation tragique ? La masse des citoyens et des électeurs ? Qu'on étudie donc le programme travailliste sur la base duquel l'actuelle Chambre des Communes a été élue et S. Williams "gouverne". On n'y verra pas une trace de proposition de ce genre ! Nous ne ferons pas non plus l'insulte aux Wilson, Callaghan, Healy et S. Williams de croire qu'ils préfèrent le chômage au plein emploi. On peut dire que ces décisions leur ont été imposées par la logique inter -ne de l'économie capitaliste. On peut dire que ces décisions leur ont été imposées par les "nains de Zürich" et de la City pour paraphraser une formule célèbre de Harold Wilson. Mais cela signifie concrètement que lorsque S. Williams et Co ont été confrontés avec un choix concret : celui de respecter le mandat reçu de leurs électeurs, de réaliser leurs promesses électorales, de s'en tenir aux buts avoués de leur parti ( qui inclut la socialisation des moyens de production : voir la fameuse clause quatre du programme officiel du Labour !), ou celui de s'incliner devant les diktats du grand capital, ils ont délibérément choisi la seconde voie. Voilà qui démontre bien que dans un régime de "démocratie représentative parlementaire", combinée avec le régime capitaliste, l' "économie mixte" autant que la "diffusion du pouvoir", ne sont que des mythes. Ministres et députés élus ne détiennent que des pouvoirs réels tout-à-fait mineurs. Le pouvoir réel est entre les mains du grand capital. Celui-ci a certes intérêt à laisser aux "représentants élus du peuple" l'appartenance du pouvoir, aussi longtemps que les conditions le lui permettent. Mais quand les tensions économiques et sociales deviennent trop aiguës, les apparences se dissipent, les réalités apparaissent. Les Wilson, Callaghan et Williams font des discours, trompent les travailleurs et calomnient les trotskistes. Les "gnomes de Zurich et de la City" gouvernent et imposent les décisions. La véritable question qui oppose la droite socialdémocrate aux socialistes révolutionnaires n'est donc pas le choix entre le socialisme et la démocratie. C'est le choix entre le socialisme, avec l'appui de la majorité, et le capitalisme. La droite social-démocrate refuse le socialisme. Pour elle, c'est l'aventure et le chaos ("'je hais la révolution comme le péché", disait Ebert); elle est prête à piétiner la volonté de la majorité pour éviter la rupture avec le capitalisme. Shirley Williams l'affirme d'ailleurs ouvertement, en proclamant qu'en démocratie, on ne peut gouverner que par le consensus; l'alternative serait de la coercition. La conclusion est claire.

Lorsque la majorité parlementaire est bourgeoise, il faut s'incliner devant la bourgeoisie :parce qu'elle est la majorité. Lorsque la majorité parlementaire est anti-capitaliste, il faut encore s'incliner devant la bourgeoisie, de peur de rompre le consensus et de devoir passer à la coercition. Capitalisme et démocratie L'hypocrisie de l'argument est éclatante. Lorsque S. Williams utilise le mot consensus, elle sous-entend, sans le dire clairement, "consensus avec la bourgeoisie et avec elle seulement''. Car à qui voudrait-on faire croire qu'il y a aujourd'hui en Grande-Bretagne "consensus!' des chômeurs avec le chômage, "consensus" des travailleurs avec les réductions de salaire réel, "consensus" des retraités avec des retraites de famine, "consensus" des étudiants avec les réductions des bourses d'études ? Dans tous ces cas, on a bel et bien appliqué la coercition, autant la coercition des lois que celle de la "fatalité économique". Mais telle est la logique des social-démocrates qui trouvent normal qu'on contraigne les victimes de l'économie capitaliste, sans consensus aucun, à se soumettre à l'exploitation, mais qu'ils ne soient prêts à supprimer le capitalisme qu'avec l'assentiment des capitalistes. Ils attendront évidemment longtemps avant de l'obtenir. Entre temps, la coer. cition s'appliquera en sens unique, contre le prolétariat et même à l'occasion contre les désirs clairement exprimés par la majorité des électeurs. Nous ne sommes pas encore au bout des incohérences idéologiques de S. Williams. En confondant délibérément libertés démocratiques et "démocratie parlementaire", c'est-à-dire indirecte, elle met le doigt dans l'engrenage d'une infinité de contradictions. Elle écrit en effet : "Partagez-vous notre conviction dans la liberté de chaque être humain individuel, dans ses droits d'exprimer ses opinions, ainsi que les convictions religieuses réellement et sans peur des conséquences?" Notre réponse est "oui", sans restriction aucune, précisément parce que nous sommes convaincus qu'il ne peut y avoir aucune opposition entre ces droits et la lutte contre l'exploitation, la dégradation et l'aliénation de l'homme et du travailleur . Mais la réponse de ceux qui mettent le maintien du statu quo social, par désir d'un consensus avec la bourgeoisie, sur le même plan de priorité que la défense des libertés démocratiques, et un échelon supérieur à la lutte contre l'exploitation capitaliste, ne peut être qu'ambiguë. Aussi longtemps que la majorité des travailleurs accepte les "règles du jeu" de la société bourgeoise en échange de réformes et de concessions matérielles, cette contradiction peut rester voilée. Mais pour peu que l'accentuation des contradictions sociales, l'aggravation de la crise

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politique, la radicalisation croissante de secteurs d'avant-garde large de la population laborieuse, la politisation croissante des travailleurs, ébranlent cet équilibre, un nouveau choix douloureux s'impose pour les leaders social-démocrates. La défense du "consensus"' avec la bourgeoisie, c'est-à-dire de la loi et de l'ordre capitalistes, réclame alors des restrictions aux droits démocratiques. "Chaque être humain doit être libre d'exprimer ses opinions sans crainte", sauf s'il s'agit d'opinions "subversives", marxistes-révolutionnaires, "anarcho-spontanéistes" Le quotidien "The Sun" du 2 février 1977, rapporte que le député travailliste de droite Neville Trotter accuse un groupe de jeunes socialistes révolutionnaires d'avoir distribué des "tracts ignobles" qui "provoquent l'anarchie" dans une école à Newcastle. Le but du tract incriminé, c'est d'organiser la protestation contre la punition corporelle de jeunes garçons et de jeunes filles. Quel est le "crime" visé par M. Trotter ? Des bombes ? Des attentats terroristes ? Pas du tout, La distribution de tracts, l'expression de convictions. Et de quelles convictions s'agit-il ? De la dictature du prolétariat ? Même pas ! De la nécessité pour les lycéens de s'organiser pour combattre la punition corporelle et l'agression policière ! Shirley Williams est-elle en faveur de la punition corporelle, institution barbare et despotique s'il y en a ? Nous l'ignorons. Est-elle prête à garantir le droit à l'agitation par la parole écrite et parlée contre cette institution barbare, même si comme conséquence de la "liberté de conviction" exprimée par voie de tracts, "l'anarchie" s'installe dans l'école ? Si cependant nos soupçons se confirment, qu'est-ce que cela implique sinon que la "loi et l'ordre" des despotes bastonneurs est plus importante pour les dirigeants social-démocrates que la défense intégrale de la liberté de parole et la liberté de la presse, et qu'ils sont prêts à utiliser la répression et à limiter la liberté de presse pour éviter "l'agitation" et "l'anarchie"? Alors la formule de S, Williams devient : "Nous sommes prêts à garantir le droit de tout être humain à exprimer librement ses convictions, sauf quand cette expression menace réellement ' l'ordre et la loi' de la bourgeoisie, c'est-àdire l'exploitation capitaliste. " Ou prenons un autre cas. Sous le premier ministre social-démocrate Helmut Schmidt, toute personne en RFA qui "exprime des opinions" marxistes pour ne pas dire marxistes révolutionnaires, sait qu'elle n'obtiendra plus d'emploi public. Cela n'implique-t-il pas "la peur des conséquences", et une énorme intimidation, notamment pour des centaines de milliers d'étudiants qui n'ont pas d'autre possivilité que de viser un emploi comme enseignant public ? Nous n'avons pas connaissance d'une campagne vigoureuse de S. Williams pour défendre la liberté de conviction, de parole et de presse des révolutionnaires et des socialistes marxistes allemands. Sans doute faudra-t-il conclure, une fois de plus, que placés devant le choix de "défendre l'ordre et la loi bourgeois" ou de "défendre intégralement la liberté de conviction de tous les individus, sans devoir avoir peur des conséquences", les leaders social-démocrates préfèrent défendrent le capitalisme et restreindre les libertés démocratiques. On pourrait nous objecter : les cas que vous soulevez ne concernent la limitation des droits que de quelques milliers ou dizaines de milliers "d'excités" révolutionnaires, agitateurs dangereux. Cette objection serait déjà incohérente puisque c'est S. Williams qui insiste sur la nécessité de reconnaître et de garantir les droits à la liberté d'opinion pour tous les individus. Pourquoi reconnaître cette liberté à la minorité (très petite) de la grande bourgeoisie et refuser de la reconnaître à la minorité révolutionnaire ? Quoi qu'il en soit, la dynamique concrète, confirmée par toute l'expérience récente, démontre que la limitation des libertés démocratiques pour les "petites minorités révolutionnaires" n'est que le début (sinon le prétexte) d'une répression beaucoup plus vaste contre une aile entière du mouvement ouvrier organisé, sinon contre la classe ouvrière dans son ensemble. Dans la situation de crise sociale aggravée du capitalisme tardif, vu la chute prononcée du taux moyen de profit, vu la prolongation de conditions oscillant autour de la stagflation, le capitalisme peut de moins en moins supporter le droit de grève sans restrictions, la liberté de négocier les salaires, libre organisation de la lutte ouvrière contre la lutte de classe implacable menée par le grand capital, notamment par la réintroduction du chômage structurel massif. De là l'offensive universelle de la bourgeoisie pour une politique des revenus, appuyée avec enthousiasme par la droite social-démocrate, Or, il est impossible d'imposer la politique des revenus, dans les conditions actuelles des rapports de force entre les classes, sans limiter le droit à l'expression libre, Comment peut-on illégaliser les grèves sauvages sans réprimer l'appel à la grève sauvage? illégaliser les occupations d'usines, sans réprimer la défense écrite des occupations d'usines ? Comment peut-on légaliser le licenciement "d'agitateurs dangereux" des entreprises, sans réprimer les prises de parole, les tracts, les journaux appelant à la solidarité active avec les travailleurs licenciés ? Les dirigeants du SPD qui ont mis en branle la machine infernale de la répression en Allemagne occidentale se voient déjà maintenant confrontés avec une situation dans laquelle une partie de leur propre organisation est sujette à la répression étatique pour des raisons d'opinions. Pour les Franz-Joseph Strauss, 1' "agitation' en faveur de l'appropriation collective des moyens de production serait "contraire à la

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DEBAT Constitution". Mais cette appropriation collective se trouve dans le programme de base du DGB, le TUC allemand ! Peut-on être naif au point de ne pas comprendre que pour la bourgeoisie britannique, la chasse aux sorcières dans le Labour Party contre les trotskistes n'est que la préparation sinon le prétexte d'une répression patronale et étatique contre les militants syndicaux les plus combatifs, et l'aile la plus combative du prolétariat ? Déjà, s'il faut en croire ''The Sun" du 4 février 1977, le groupe social-démocrate de droite "Social Democratic Alliance" accuse Jack Jones, le principal dirigeant syndicaliste britannique, d'être "un adversaire déclaré de la démocratie parlementaire occidentale" et un partisan des soviets! La chasse aux sorcières étendue à une fraction de la direction syndicale: voilà un signe des temps. La logique implacable de la lutte de classe Dans ce sens, l'identification que fait la socialdémocratie entre "démocratie représentative", institutions de l'Etat bourgeois démocratique, gouvernement par "consensus" avec la bourgeoisie, et libertés démocratiques, conduit la social-démocratie à de véritables désastres suicidaires. Le "consensus" avec la bourgeoisie et le respect de l'appareil d'Etat bourgeois ne sont que partiellement compatibles avec la survie des libertés démo -cratiques pour les masses que dans les périodes relativement stables et prospères de la société bourgeoise. Lorsque l'instabilité sociale et économique s'aggrave de plus en plus, les contradictions sociales s'aiguisent de manière telle que la bourgeoisie cherche à écraser la liberté d'action et d'organisation du mouvement ouvrier, y compris de la social-démocratie. Elle utilise dans ce but l'appareil d'Etat permanent, dont l'appareil de répression est l'élément décisif. Le seul moyen d'éviter l'avènement de dictatures sanglantes lorsque la base objective de la démocratie parlementaire disparaît, c'est la mobilisation et l'action extra-parlementaire des masses pour briser à temps les conspirateurs et leurs inspirateurs, c'est-à-dire briser l'appareil d'Etat répressif de la bourgeoisie. Mais, pour les social-démocrates, c'est quitter le terrain de la "légalité"' et du "consensus"'. S'accrochant au Parlement impuissant jusqu'à 5 minutes après minuit, ils assistent impuis -sants à la liquidation des libertés démocratiques et à leur propre écrasement, par refus de la seule défense possible de ces libertés démocratiques qui est celle de la mobilisation des masses sans entraves, y compris en passant outre la "loi et l'ordre" de la bourgeoisie. En freinant, en morcelant, en décourageant ou même en brisant cette mobilisation dans une période d'affrontement global inévitable entre les classes, les dirigeants social-démocrates creusent leur propre tombe et celle des libertés démocratiques. L'exemple tragique de l'arrivée au pouvoir d'Hitler, de Franco, de Pinochet, atteste du prix du sang payé par l'humanité par ce crétinisme parlementaire. "Mais cela ne peut arriver chez nous, où l'armée a une profonde tradition démocratique et constitutionnelle", rétorqueront les S. Williams et Callaghan, comme l'affirmait Allende au Chili. Vraiment ? Toutes les citations du discours de S. Williams proviennent du quotidien "The Guardian" du 22 janvier 1977. Dans le même numéro du même journal, nous lisons en page 24, sous le titre révélateur "Les syndicats ont contribué à éviter un coup" l'extrait suivant d'un discours du principal dirigeant syndical britannique Jack Jones : "Il y a deux ans, nous aurions facilement pu être confrontés à un coup d'Etat en Grande-Bretagne. La peur de l'hyperinflation était grande. Il était question d'en finir avec la démocratie". Interrogé plus tard, M. Jones a insisté sur le fait qu'il y avait du "bavardage" aux sommets de la société. Il a maintenu que ces gens - le colonel untel et le capitaine untel - étaient toujours en place. Selon lui, ils n'étaient pas intéressés à assurer des conditions décentes pour les travailleurs en Grande-Bretagne. laient assurer que les travailleurs aient le dessous". La réaction typique des social-démocrates devant une telle situation, c'est de reculer, de biaiser, de démobiliser les masses, "pour ne pas provoquer la réaction". Si la crise sociale est grave, c'est le chemin le plus sûr vers le coup d'Etat. Certes, la Grande-Bretagne n'en est pas encore là. Mais le Chili de 1973, l'Espagne de 1936, l'Allemagne de 1933, en sont arrivés là, notamment parce que le crétinisme parlementaire et le refus de défendre les libertés démocratiques de manière efficace frayaient la voie à la dictature. Et le général anglais Kitson ne vaut guère mieux que le général chilien Pinochet dans des conditions analogues qui peuvent arriver demain en Grande-Bretagne également. Une belle légende arabe, reprise par l'auteur anglais Somerset Maughan, raconte comment le serviteur d'un commerçant de Bagdad s'effraya en rencontrant la Mort sur le marché. Il se précipita dès lors vers Samara. "Mais pourquoi avez-vous effrayé mon serviteur", demanda le marchandàla Mort. "Je n'ai point voulu l'effrayer", répondit la Mort. "J'ai eu seulement un mouvement d'étonnement de le voir à Bagdad, alors que j'avais rendez-vous avec lui à Samara ce soir-là". Shirley Williams veut défendre "la démocratie". En même temps, elle veut ne pas rompre le consensus avec la bourgeoisie et respecter à tout prix "l'ordre et la loi" du grand capital, défendu par un appareil de répression par nature anti-démocratique. Qu'elle se garde donc sur la route de Samara, où plane l'ombre d'Hitler, de Franco, et de Pinochet...

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