PORTUGAL "Les informations sur les mobilisations et la préparation des travailleurs pour la lutte sont contradictoires. Elles changent de secteur en secteur". Ainsi commence le chapitre sur la "situation du mouvement ouvrier" de la résolution adoptée à la réunion des cadres du PCP, le 18 décembre 1976 (1). Quelle est exactement la situation du mouvement ouvrier ? Quel est l'impact de la récente lutte des travailleurs de la fonction publique ? Quelle est l'importance du congrès de l'Intersyndicale et de la crise du PS ? La crise économique et politique s'aggrave A la fin janvier, quelques semaines après l'élection de leur direction syndicale, les travailleurs de la fonction publique ont manifesté à S. Bento. Contre l'augmentation des salaires de 15% que le gouvernement propose, 10.000 travailleurs exigeaient une augmentation de 2, 000 escudos égale pour tous; 60.000 travailleurs avaient signé une pétition exigeant la même chose. Mais, en arrivant à S. Bento, la direction syndicale (dominée par le PCP) se limita à demander la négociation, sans préciser aucune revendication. Pourtant, elle avait été élue sur la base d'une plate-forme contenant la défense explicite de cet objectif de lutte. Grâce à cette politique, les grèves ont été isolées. Le PCP s'est opposé systématiquement au développement des diverses formes de lutte. Ceci explique que les Contrats, depuis plus d'un an, sont toujours suspendus et qu'il n'y a toujours pas une riposte d'ensemble de la classe ouvrière. Cependant, la situation commence à changer. Suite à la formation du gouvernement Soares, après un premier moment d'hésitation, quelques secteurs importants de la classe ouvrière • se sont mobilisés : les travailleurs du textile, du commerce, de la chaussure, secteurs les plus exploités mais aussi les plus désorganisés au niveau syndical. Ainsi, par rapport à la période antérieure au 25. 11. 75, et même à la dernière phase du bème gouvernement, s'inversait la dynamique généralisée d'unification des luttes.
George BUARQUE Une telle situation a affaibli le mouvement ouvrier, accentué ses divisions et permis une offensive du gouvernement Soares. Dès septembre, le Lisnave et Setnave (chantiers navals) acceptaient la proposition de l'administration, Il refusait leses 40 heures, l'augmentation égale pour tous de 1000 escudos, mieux, il introduidit de nouvelles catégories. Cent et une grandes propriétés occupées en 1975 furent évacuées, Le droit de réserve (dévolution aux latifundiaires d'une partie de la propriété occupée) a commencé à être appliquée, Soares, le 9 septembre 1976, lança son appel pour une bataille de la production et un pacte social : "le travail dur et discipliné, c'est la première condition pour sortir du tunnel où nous nous trouvons' Et il ajoutait : "Le gouvernement appelle les responsables syndicaux et tous les travailleurs en général, et aussi les patrons, à augmenter la productivité à tout prix. C'est une exigence nationale impérative... Dans l'intérêt des travailleurs, la situation doit être éclaircie, Etant donné l'impossibilité de licenciement immédiat, beaucoup d'entreprises ne créent pas de nouveaux emplois et n'acceptent pas de nouveaux travaux, Pour matérialiser les "revendications' du dirigeant social-démocrate, une loi sur les licenciements est adoptée en novembre 76. Les motifs justifiant un licenciement sont ainsi énumérés : "1. désobéissance illégitime aux ordres des responsables supérieurs hiérarchiques, 5. atteinte au patrimoine de l'entreprise. 7. un nombre d'absences injustifiées atteignant, par an, 5 journées consécutives ou 10 journées non consécutives. 12. réduction anormale de la productivité des travailleurs". La première phase de mobilisation syndicale, coïncidant avec la préparation du congrès de l'Intersyndicale, a débouché sur la journée de lutte du 27.11.76 : 30,000 travailleurs se sont concentrés dans le stade du ler mai, mais n'ont reçu aucune consigne concrète! Les luttes et les grèves les plus dures se prolongeaient, le patronat se refusait à négocier et le gouvernement n'intervenait pas. Cependant, la pression de la combativité ouvrière se maintenait. Sous la direction de militants d'extrême-gauche, les ouvriers du batiment de Madère ont initié une grève aboutissant à une victoire partielle après deux semaines. Mais dans le secteur de la construction, sur le continent, rien n'a bougé. Les travailleurs de l'Unité collective de production,
"Margem esquerda" , ont encerclé pendant beaucoup de temps la propriété qui avait été à un latifundiaire anglais. Il n'y eut pas de mouvement de solidarité. Dans deux usines
Maconde (Braga) et M. Lopes Henriques (Lisbonne) se déroulèrent des grèves avec occupation prolongées, contre le licenciement de deux dirigeants syndicaux.
Sa Carneiro C'est seulement en décembre 76 que les luttes ont à nouveau commencé à avoir un impact sur la situation politique. La grève des PTT du 15 décembre a annoncé quelques mobilisations importantes, notamment celle des enseignants de la fonction publique. Ces luttes doivent être situées dans un contexte socio-économique de plus en plus marqué par la crise. La secrétaire d'Etat au Plan a avoué l'existence de 14% de chômeurs dans la population active. Cependant, le chiffre réel doit atteindre 20%, soit 700.000 travailleurs, ce qui signifie une augmentation de 30% depuis décembre 75! L'année passée, les salaires réels sont descendus de 17,5%, selon des chiffres du gouvernement, et de 25% selon les chiffres des syndicats et des partis ouvriers. Mais, en même temps, le gouvernement a de grandes difficultés à lancer une offensive contre les masses laborieuses, afin de créer la précondition à une politique anti-crise bourgeoise. La résistance que le mouvement ouvrier a opposée à la législation anti-syndicale menace de se transformer dans des mobilisations de masse. Les réunions de dirigeants, de délégués syndicaux et de membres des commissions de travailleurs, le 6 novembre 1976 à Lisbonne et le 9.01.77 à
Sont reflété une radicalisation croissante : presque 10% des délégués se sont prononcés pour la préparation d'une grève nationale pour les Contrats collectifs de travail, proposition faite par des militants syndicaux se revendiquant des positions de la LCI (Ligue communiste internationaliste).
Après une première offensive, prolongeant son délai d'existence grâce aux résultats des élections, le gouvernement est maintenant confronté à une plus grande combativité, à une crise permanente qui l'oppose à la base ouvrière de son propre parti. Ceci se conjugue avec un approfondissement de l'opposition politique des partis bourgeois et des pressions de la hiérarchie militaire. Soares misera tout sur sa prochaine carte : une attaque plus profonde contre le mouvement syndical et la réforme agraire. Elle se concrétisera dans une législation mettant en question quelques unes des conquêtes décisives des travailleurs : le contrôle ouvrier, les commissions de travailleurs et les unités collectives de production (dans l'agriculture). Une combativité ouvrière croissante Les élections municipales, le 12 décembre 76, ont confirmé le potentiel de combativité de la classe ouvrière. Même si elles n'ont pas changé qualitativement la situation politique, elles ont démontré la profondeur de la crise de la direction bourgeoise. Malgré les limites de la comparaison, il faut souligner que le PPD a perdu 275.000 voix par rapport aux législatives (475.000 par rapport aux élections à l'Assemblée constituante) et le CDS 171.000 (ce qui ne représente que 20% du total de voix obtenues lors des législatives). De son côté, le PS a perdu 500.000 voix (750.000 par rapport à la Consitituante). Par contre, le PCP a doublé le nombre des voix obtenues par Pato lors des élections présidentielles, même s'il n'a pas atteint en chiffres absolus son record lors des législatives. Les GDUP (groupes dynamisateurs d'unité populaire) n'ont pas réussi à atteindre la somme des voix du MES et de l'UDP lors des législatives d'avril 76. Evidemment, ce sont les partis bourgeois qui ont le plus souffert de l'accroissement des abstentions (35% contre 20% lors des législatives). Ceci les a empêchés de lancer l'offensive que Sa Carneiro, dirigeant du PPD (aujourd'hui parti social-démocrate•- PSD), déclarait inévitable après les élections. En effet, avant les municipales, Sa Carneiro déclarait au congrès de son parti : "Face à un gouvernement peu efficace et à une Assemblée de la République où il n'y a pas de majorité stable, le président sera sûrement appelé à jouer un rôle de plus en plus actif dans le cadre des fonctions que la Constitution lui attribue". Le PPD changeait son fusil d'épaule : à un gouvernement dont la colonne vertébrale serait constituée par un bloc PPD-PS, il marquait sa préférence pour un gouvernement militaire, sous le contrôle direct d'Eanes. Le CDS de même développait la même orientation. Les élections municipales ont provoqué un certain désarroi dans ces milieux. Sa Carneiro accentua sa fuite en avant. Il multiplie ses atta-
ques contre le gouvernement et des appels à l'intervention des militaires. Par contre, le CDS modère le ton de ses attaques. La différence fondamentale entre Sa Carneiro et Freitas do Amaral, du CDS, ne réside pas dans la définition de l'objectif : les deux sont d'accord que seul le général Eanes pourra résoudre la situation, en faisant pression sur le gouvernement ou en le changeant. Mais le CDS comprend mieux la nature des rapports de force sociaux. Après son grand meeting d'octobre 1976, à Rio Maior, dirigé contre le ministre social-démocrate de l'agriculture, Lopes Cardoso, la Confédération des agriculteurs portugais (CAP) ne s'est quasiment plus manifestée. La Confédération de l'industrie portugaise (CIP) développe une certaine activité, mais n'est pas susceptible de prendre des initiatives ayant une large audience. Ainsi, ni les partis bourgeois, ni leurs organisations (CAP-CIP) ne sont aptes à polariser clairement autour d'eux des secteurs majoritaires des "classes moyennes". Cependant, il serait dangereux de sous-estimer le processus de recomposition de l'appareil d'Etat et le degré d'initiative que cela permet à la bourgeoisie, La conférence de novembre 76 de la Banque du Portugal et du German Marshall Fund a démontré qu'il y a maintenant une tactique plus concertée de l'impérialisme dans son chantage économique. La hiérarchie militaire est maintenant beaucoup plus solidifiée autour d'Eanes. Les dernières modifications du Conseil de la révolution en témoignent. Les secteurs d'extrême-droite (Pires Veloso et Morais e Silva, "conseillers de la Révolution' liés au réseau terroriste) sont maintenant très marginalisés. Mais si une intervention militaire directe, réclamée par toute la bourgeoisie, n'est pas possible dans l'actuelle situation de la lutte de classe, le danger existe. Cependant, la permanence du gouvernement de Mario Soares traduit à quel point la gravité de la crise politique exige, vu les rapports de force entre classes, le maintien d'un gouvernement de collaboration de classe; un gouvernement dont la fragilité est cependant mise en relief par la profondeur de la crise sociale et économique. La crise économique Malgré quelques signes d'évolution positive de la conjoncture (diminution de la circulation fiduciaire; le total des dépôts bancaires a atteint son record historique avec 400 millions d'escudos; quelques secteurs - tels la construction -avec de forts effets multiplicateurs ont connu une relance à la fin de l'été et au début de l'automne), les indices de l'augmentation de la production industrielle en décembre étaient loin des objectifs définis. Quelques secteurs commencent déjà à manifester les limites d'une courte récupération inflationniste : le développement du bâtiment s'est déjà ralenti et cette tendance s'approfondira. La production du secteur alimentaire, le seul en expansion pendant les années
74/75 (il enregistrait en octobre encore une croissance de 14% par rapport à la même période de l'année passée) décline maintenant de façon spectaculaire, La seule branche qui en -registre une croissance, c'est celle de la construction des biens d'équipement. Pour les cinq premiers mois de 1976, la croissance de l'industrie de transformation était de 4%; en septembre, elle atteignait 6% par rapport à la même période de l'année précédente, La croissance du secteur des biens d'équipement ne cache pas la modestie des résultats obtenus par rapport aux objectifs économiques globaux fixés par le programme du gouvernement et par le Plan 77 : une augmentation de 5% du Produit interne brut, avec un taux de 10% de croissance annuelle moyenne de la production industrielle, une croissance des investissements de 15 à 18%, Or, ces objectifs sont fort bas; ils sont inférieurs au développement réel durant la période 1972/73, Dès lors, la création de 50,000 nouveaux emplois et la réanimation des secteurs d'exportation ne se produiront pas. Au contraire, la remise aux anciens propriétaires des entreprises "interventionnées" par l'Etat et "en autogestion"', l'imposition d'une " ataille de la production" dars les entreprises nationalisées, l'augmentation du temps de travail, les lois sur les licenciements stimuleront le développement du chômage, de l'inflation et susciteront des tensions sociales, Le gouvernement, en substance, se limite à reprendre le projet économique du régime Caetano. D'ailleurs, Walter Rosa, ministre de l'industrie jusqu'il y a quelques semaines, était un des auteurs de ces plans, lorsqu'il était fonctionnaire des gouvernements antérieurs au 25 avril. Cette option économique (par exemple, la concentration de 30% des investissements industriels dans le seul complexe de Sines) ne résout aucun des problèmes. A quoi sert tout cela - demandent les capitalistes - si le secteur privé n'a toujours pas les garanties demandées,
s'il n'y a pas une reconversion radicale du système productif, si la cession à leurs ex-propriétaires des entreprises "en autogestion" s'attarde ? Ni la promesse formelle de Mario Soares - qu'il imposera les 45 heures dans le secteur productif et les 40 heures dans les services - ni les 2.500 hommes de la brigade OTAN - qui se trouve à 100 kms de Lisbonne - ne pourront permettre de résoudre ce problème. La profondeur de la crise économique, la résistance des travailleurs, la crise politique et sociale, impliquent que seule une confrontation généralisée pourra transformer qualitativement l'actuelle période de la lutte de classe. Pour la bourgeoisie, ceci impliquerait la capacité de détruire les conquêtes de la période antérieure au 25. 11. 75, notamment la liberté d'action des syndicats et des partis ouvriers. Aucune solution intermédiaire ne pourra à moyen terme échapper à la contradiction entre cet objectif et la réalité des rapports de force sociaux actuels. La recomposition du mouvement ouvrier Les élections présidentielles, la formation du gouvernement Soares et les premières luttes contre le plan d'austérité ouvrent une nouvelle période, dominée par la recomposition du mouvement ouvrier organisé. Evidemment, c'est la crise du PS et la formation d'une aile gauche qui est l'élément le plus spectaculaire. Cependant, la crise ne se limite pas à cela. La faiblesse du gouvernement PS réside dans le maintien de la combativité ouvrière et dans la fragilité de sa base organisée dans le mouvement ouvrier syndical. Aujourd'hui, le PS possède 600 sections d'entreprise, dont moins de 90 dans la ceinture industrielle de Lisbonne. La "lettre ouverte" - regroupement syndical lié au PS - est arrivée à avoir l'adhésion de 69 syndicats, mais lors de sa réunion de septembre, la plus représeules 50 délégations étaient présentes. Enfin, la permanence d'un décalage entre son influence électorale parmi les travailleurs, et sa capacité d'organisation, laisse à la direction du PS une trop petite marge de manœuvre pour appliquer sa politique. A la lumière de cela, on peut comprendre l'émergence rapide d'une aile gauche au sein du PS. Elle a d'ailleurs commencé à se réunir et à s'organiser pendant et après le Lème congrès national, en novembre 76. L'hétérogénéité de ce courant s'explique aussi à partir des mêmes facteurs. Des expériences politiques distinctes séparent les cadres plus radicalisés et opposés frontalement à la politique social-démocrate (Aires Rodrigues, Carmelinda Pereira et le syndicat des professeurs de Lisbonne), les secteurs qui étaient les plus insérés dans l'appareil politique de la social-démocratie (par exemple, Lopes Cardoso) et les militants syndicalistes (ceux qui se sont opposés à l'orientation de la bureaucratie du PCP, et ceux qui ont une expérience d'unité d'action, comme K. Barreto, probablement futur secrétaire de l'Intersyndicale). Son apparition publique (2) commença lors du congrès de novembre 76 et janvier 77, avec la mise en question des axes essentiels de la politique gouvernementale. Lors du Lème congrès de novembre 76, les "opposants de gauche" obtinrent 210 voix contre 610 pour la majorité, soit 25% et 117 contre 394 au congrès extraordinaire de janvier 77, soit 21%. Ils expriment à l'intérieur du PS cette combativité ouvrière et représentent dès aujourd'hui la plupart des militants des entreprises et de la Jeunesse soRéunis une semaine avant le congrès extra-ordinaire, les militants suspendus du PS et ceux qui les appuient, n'avaient pu passer un accord avec diverses personnalités, entre autres Lopes Cardoso. La veille, 80 jeunes socialistes (l'opposition avait obtenu 147 voix contre 152 lors du congrès de la JS) avaient aussi préparé leur riposte aux accusations de "trotskisme" (3). A Porto, la représentation de cette aile gauche, malgré la répression, indique la permanence de ce courant et ses liens étroits avec la base du parti. Mais, ses difficultés dans le mouvement syndical, l'impasse de la "lettre ouverte" et sa division sur la participation au congrès de l'Intersyndicale, combinées avec la politique de blocage des luttes menée par la bureaucratie stalinienne, rendent difficile dans l'immédiat une politique d'unité d'action dans la classe ouvrière sur des revendications centrales, unité qui implique un rapprochement entre les courants syndicaux liés, entre autre, au PS et au PCP.
Ceci aboutit à l'affaiblissement de la bataille que cette aile gauche veut mener contre des aspects partiels du plan d'austérité. Les formes concrètes du développement de cette recomposition du mouvement ouvrier sont aussi liées à la politique du PCP dans le mouvement de masse. Par la structuration de son implantation, par la centralisation de sa fraction, le PCP possède aujourd'hui une importante marge de manœuvre dans les luttes syndicales et dirige le secteur majoritaire du mouvement ouvrier organisé. Avec à peu près 2.500 cellules d'entreprise, le PCP est parvenu, après la fête de "l'Avante" et son 8ème congrès, à réorganiser son intervention et à reprendre en main sa base ouvrière après le vote "Carvalho". En fonction de l'évolution du PS et du gouvernement, comme de la crise des GDUP, il a bloqué la préparation de quelques luttes et a réussi à étendre son orientation à tout le mouvement syndical : négocier !
INTERSINDICAL
Sous la couverture d'une critique violente au gouvernement (4), la direction de Cunhal camoufle en fait une capitulation face à la hiérarchie militaire. Elle est ainsi conduite à affirmer : "Etant donné les difficultés résultant de la cécité de certains des dirigeants du PS, le Sème congrès du PCP a proposé comme Zème alternative démocratique (à part une entente entre le PCP et le PS) la formation d'un gouvernement présidé par une personnalité non partidaire, militaire ou civile, avec la participation de membres des partis, d'indépendants et de militaires, avec l'appui au moins du PS et du PCP" (5). Quelle longue marche a conduit à cette position ? Cunhal lui-même a expliqué dans quelles conditions le PCP a été influencé par la réalité objective et par la lutte des masses (6). Pato avait aussi éclairé les objectifs de son parti quand il avait refusé de critiquer la candidature d'Eanes : ouvrir la possibilité de négocier la recomposition gouvernementale, en acceptant si nécessaire, une collaboration même avec le PPD (7) ! Cette perspective entre de contradiction avec les mobilisations des masses : les luttes des enseignants et de la fonction publique n'ont pu se développer vu les options et initiatives explicites du PCP, alors que la possibilité d'une grève nationale était réelle, Mais, en même temps, il est prouvé que l'application tranquille de cette orientation présuppose une grande stabilité de la classe ouvrière, une baisse de son potentiel de combativité. C'est parce que ces conditions n'existent pas que le congrès de l'Intersyndicale a été obligé de réviser avec hâte son programme d'action. Il a admis dans sa résolution finale certaines formulations qui indiquent la nécessité d'une mobilisation active. Néanmoins, la crise de l'extrême-gauche exprimée dans la crise des GDUP, permet au PCP d'admettre aujourd'hui quelques modifications au niveau de la formulation des revendications, sans être tout de suite obligé à se mobiliser effectivement. La crise de l' "extrême-gauche" s'exprime par la rapide diminution de sa capacité d'initiative, par la difficulté d'intégrer les larges secteurs qui avaient appuyé activement la campagne d'Otelo, par l'entrée de beaucoup de ces travailleurs et de jeunes cadres dans le champ d'influence des partis majoritaires (spécialement le PCP), par la crise interne déterminée par les heurts sectaires entre le bloc MES-PRP-MSU et l'UDPPCPR (8). Le Congrès des GDUP fut ajourné à maintes reprises. Afin d'éviter une scission immédiate, une direction paritaire fut mise en place; ceci n'empêche pas le PR? - après le PSP - puis le MSU d'abandonner le mouvement. En outre, une profonde démoralisation frappe les militants du MES. L'existence d'une très large majorité du PCPR crée une situation très instable sur le plan politique. Ainsi, le "mouvement d'unité populaire" hésite entre un sectarisme outrancier à l'encontre des partis ouvriers, la proclamation que "le révisionnisme est un tigre de papier" et le suivisme dans les syndicats dès que le rapport de force réel commença à se révéler et que le PCP a lancé sa campagne contre la "lettre ouverte". Actuellement, les pressions qui se renforcent dans le MES vont précisément dans le sens d'une plus grande adaptation à la politique stalinienne. Dans la mesure où cette évolution est parallèle à l'adaptation du PCPR dans les syndicats, une rupture entre ces courants pourra être ajournée.
Mais il semble de plus en plus inévitable que le développement de la lutte de classe accentuera encore la crise des GDUP. Dans la situation qu'on vient de décrire, il est évident que les appareils bureaucratiques n'encadrent pas d'une façon totalement hégémonique la classe ouvrière. La multiplication d'expériences de lutte, le développement d'un courant syndical anti-bureaucratique, l'audience de revendications unificatrices et de propositions faites par l'extrême-gauche indiquent le long processus qui s'est engagé et qui pourra se prolonger pendant plusieurs mois. Ces développements sont d'autant plus importants que la crise politique qui qui se profile pourrait déboucher sur une crise accentuée des partis ouvriers de masse, déjà visible dans le PS et possible dans le PCP; une crise produite par la combativité et les initiatives de nombre de ses cadres syndicaux. La publication dans le bulletin des cadres du PCP d'une critique à la direction syndicale des ouvriers boulangers pour "radicalisme gauchiste" dans sa grève le confirme ("'O Militante" - janvier 1977, page 3). La lutte syndicale antibureaucratique à la croisée des chemins Après avoir refusé l'appui à la politique d'austérité du bème gouvernement, le regroupement lié au PS, la "lettre ouverte" a lancé la bataille pour le congrès syndical, préparé démocratiquement, sur la base du droit de tendances. Quelques mois plus tard, la "lettre ouverte" elle-même refusait de s'organiser en tant que tendance dans le mouvement syndical. Dès septembre 1976, des militants révolutionnaires proposaient systématiquement la publication d'un bulletin bi-mensuel de la "lettre ouverte" et la constitution de "groupes d'appui" dans les synCependant, son retard dans la définition de sa participation ou de sa non-participation au congrès de l'Intersyndicale a encore augmenté les hésitations parmi les syndicalistes socialistes. En janvier, une semaine avant le congrès, la "lettre ouverte!' a appelé à l'organisation de "groupes d'appui" : "Travailleur, n'aie pas d'illusions ! Du deuxième congrès de l'Intersyndicale résultera le maintien de la pratique corporativiste-fasciste, qui ne pourra jamais correspondre à la défense de tes intérêts ! Travailleur, il y a encore une solution : comme toi, beaucoup d'autres travailleurs sont d'accord avec nous ! Unissez-vous, organise-toi dans ton syndicat. Ne permets pas que quelqu'un prenne des positions à ta place, sans te consulter. Lutte, travailleur, car rien n'est perdu : la démocratie vaincra !" Avec son ambiguité, cet appel, signé le 20 janvier par 21 syndicats (à l'exception des professeurs de Lisbonne) permet de comprendre ce que ce courant socialiste devra affronter. La lutte anti-bureaucratique ne pourra être conduite que dans l'Intersyndicale, et non pas dans une coordination de syndicats hors de l'Intersyndicale.
Le congrès de l'Intersyndicale s'est tenu il y a deux semaines, avec la présence de plus de 250 syndicats, dont 70 non affiliés à l'Intersyndicale. Il fut une importante tribune de débats sur le combat contre la politique d'austérité. Les hésitations du secrétariat de l'Intersyndicale - qui voulait camoufler sa renonciation à fixer des objectifs précis - ont permis qu'une trentaine de syndicats proposent des textes soulignant la nécessité d'une mobilisation unitaire et nationale. En permettant une libre discussion durant le congrès (même si sa préparation n'était pas démocratique et si les délégués n'étaient pas élus directement par les travailleurs), l'Intersyndicale est parvenue à créer une image d'unité, renforcée par la participation dans sa direction de quelques dirigeants syndicaux socialistes très connus, tel Barreto. Durant la dernière période, la "lettre ouverte" a perdu beaucoup de terrain. Sa défaite a été illustrée par la votation dans la fonction publique - PCP (44,9%), PS (33%), GDUP (6,3%) -et par la défaite des listes socialistes lors des élections qui se sont tenues dans quelques syndicats, dès la formation du gouvernement Soares. La plus grande perméabilité des directions socialistes à la lutte des masses est due avant tout à sa grande faiblesse d'encadrement et non pas, au contraire de ce que quelques-uns prétenà son caractère plus "progressif" ou réellement "démocratique". Dans la phase présente, les tâches centrales restent la lutte contre le pacte social et le plan d'austérité, pour la grève nationale pour les contrats, pour l'augmentation immédiate de 2.000 escudos pour tous, pour les 40 heures, combinée avec la construction des syndicats dans les entreprises et la mise en place définitive d'une structure par branche d'industrie, fédérative et démocratique. Dans le cadre de la défense de ces conquêtes, notamment du contrôle ouvrier et des commissions de travailleurs, pour les masses laborieuses, cette bataille sera à tous les titres décisive. "L'horizon est rouge..." Comment est-il possible qu'avec un chômage qui atteint 20 à 25% de la population active, avec une chute du pouvoir d'achat de 25%, la classe ouvrière maintienne sa combativité et la bourgeoisie n'arrive pas à imposer sa solution ? Les mobilisations actuelles des métallos et du textile nous donnent une première réponse. Les premiers succès de la campagne de la LCI-PRT pour la journée nationale de lutte pour répondre à l'austérité, la radicalisation des travailleurs socialistes, le développement de nouvelles expériences partielles, même dans des secteurs retardés de la classe ouvrière, prouvent aussi que, pour l'essentiel, se maintiennent les conquêtes de la période de montée du mouvement de masse: la libre organisation dans les entreprises, les expériences de contrôle ouvrier, la liberté d'action des syndicats.
De nombreux travailleurs radicalisés refusent de tomber dans le piège du gouvernement Soares qui qualifie de mesures socialistes des décisions dont la fonction n'est autre que d'assurer une relance du taux de profit. Dès lors, même avec la marge de manœuvre dont ils disposent dans le mouvement syndical, les staliniens ne peuvent pas se limiter à simplement négocier et à faire pression sur le gouvernement. Même si des défaites partielles pourront encore être imposées par le gouvernement - avec la législation anti-syndicale, anti-étudiante et contre la réforme agraire - dans les prochains mois se développera la bataille dans les syndicats contre le plan d'austérité. Si elle conduit à des expériences combinées de luttes des différents secteurs de la classe ouvrière, une mon-
NOTES 1. "Sur la situation sociale. Sur le congrès des syndicats"', "O Militante", 1/77 page 5. La réunion de cadres regroupe des fonctionnaires, des dirigeants syndicaux, des membres du CC et a précédé la réunion du CC du 19/20 décembre 76. 2. Appel de la "2ème Conférence nationale des militants de noyaux et sections pour le congrès extraordinaire du PS"' proposé par l'Exécutif de la commission de travail, paru dans "Rouge" n°263 du 2. 02. 77. 3. "Nous parlons de certains courants trotskistes qui ont trouvé dans la lutte anti-Gonçalves du PS un terrain privilégié pour la divulgation de ses thèses historiques. Les critiques à la législation du travail, à la politique de l'éducation et de la réforme agraire, à la politique économique du gouvernement et la critique à la libération des PIDE et à l'impunité des bombistes, ses fronts de combat. On assiste aujourd'hui au Portugal à la tentative d'inflitration du PS par un courant d'inspiration trotskiste fidèle à une tactique connue de la IVème Internationale, comme ce qui s'est passé dans d'autres parties de l'Internationale socialiste (PS suédois, Labour Party, Fédération des Jeunesses du PSOE)" -extrait du document de Antonio Reis, approuvé par la commission nationale du PS une semaine avant le Congrès. 4. "La proposition de loi du budget et du Plan 77 confirme deux lignes fondamentales dans l'orientation du gouvernement PS : décharger sur les travailleurs toutes les difficultés de la situation, poursuivre une politique de récupération capitaliste, liquider les conquêtes de la révolution, a accroître la dépendance vis-à-vis de l'impérialisme. La réalisation de ces projets du gouvernement PS met en cause les grandes transformations démocratiques, facilite l'offensive de la droite et porte atteinte aux intérêts nationaux' résolution du CC du 19/20 décembre 1976. 5. Déclaration du CC du 19/20.12.76 6. A. Cunhal, dans l'interview à l'"Expresso" du 19.11.76, affirme : "La fin de l'année 1974 et le début de 75 sont caractérisés par le sabotage capitaliste qui a déterminé la nécessité de la réforme agraire, des nationalisations, du tée généralisée pourra commencer à germer, favorisée par les conditions de crise politique et de tension sociale approfondie. La situation dans l'Etat espagnol favorise cette perspective, même si les facteurs déterminants restent l'intégration de la radicalisation des militants socialistes dans ce mouvement d'ensemble et la capacité des révolutionnaires de mener à bien une intervention qualitativement supérieure dans le mouvement ouvrier. Nous faisons donc la distinction entre une défaite partielle, qui accélère l'offensive irréversible de la bourgeoisie, et la défaite partielle qui, comme le 25 novembre, ouvre une période où les luttes se feront sur une base plus organisée.
3 février 1977 contrôle ouvrier, comme des mesures d'urgence indispensables. Je suis convaincu que le procès aurait été bien plus lent, avec moins de sursauts, si les forces représentatives des intérêts économiques du grand capital avaient accepté la démocratie. C'était si clair pour nous, que dans notre plate-forme des mesures d'urgence du Tème congrès (novembre 74), nous exigions le contrôle sur la banque privée et les activités économiques, mais à ce moment, on ne défendait pas une réforme agraire immédiate ainsi que des nationalisations immédiates. Mais que s'est-il passé ? Ils ont continué à détourner l'argent, à faire du sabotage. La nationalisation immédia -te des banques est devenue indispensable. Ce sabotage a créé aussi la nécessité d'occuper et de cultiver les terres". Et il conclut : "Au Portugal, s'il y avait quelqu'un qui pouvait donner des garanties aux capitalistes, ce serait encore les communistes ! Je répète que nous sommes pour le respect de la dynamique du secteur capitaliste. Cela vient dans nos thèses, dans nos positions...." 7. Pato déclarait dans le "Diario de Lisboa" de novembre 1976 : "Eux (le CDS et le PPD) se sont collés de fait au général Eanes et ce fut toujours notre thèse; c'est pour cela que pendant la campagne électorale, nous n'avons jamais attaqué le général Eanes... Nous pouvons dires que Mr le Président de la République se maintient dans une ligne de cohérence avec ce qu'il a toujours promis". Il conclut sur la question du gouvernement : "Nous n'ignorons pas qu'au sein du PPD, des hommes désirent en vérité que la démocratie portugaise se consolide. Des civils et des militaires qui défendent la démocratie doivent tre dans ce gouvernement parce que d'autant plus grande sera la responsabilité de ce gouvernement, en plus de socialistes et des communistes, d'autant plus grande sera la confiance qu'il inspirera aux masses travailleuses du pays." 8. MES : Mouvement de la gauche socialiste. PRP : Parti révolutionnaire du prolétariat. MSU : Mouvement socialiste unifié. UDP : Union démocratique portugaise PCP-R : Parti communiste portugais (reconstruit).