VIETNAM le 4eme congres du PCV
Le congrès national du Parti communiste vietnamien s'est réuni à Hanol du 14 eu 20 décembre 1976. C'est le quatrième en 46 ans d'histoire du Parti - ou le cinquième en 51 ans si l'on tient compte de l'organisation qui précéda la fondation officielle du PC, le "Thanh Nien". L'événement est donc d'importance. L'option socialiste La résolution générale adoptée au quatrième congrès du PCV souligne l'importance du tournant ouvert par la victoire ultime emportée sur l'impérialisme: "Avec la victoire totale de la résistance patriotique contre l'agression américaine, la révolution vietnamienne est entrée dans une nouvelles étape, celle où le pays entier est indépendant et réunifié et accomplit la tâche stratégique unique de mener la révolution socialiste, de progresser rapidement, vigoureusement et à pas assurés vers le socialisme". (Les citations de la résolution générale du quatrième congrès sont tirées du "Bulletin du Vietnam" n°9 du 1.01.77.) De nombreux changements nominaux sanctionnent cette orientation. La République démocratique du Vietnam était déjà devenue la République socialiste du Vietnam. Le Parti des travailleurs devient le Parti communiste. Les anciennes organisations "frontistes" fusionnent, donnant naissance à une organisation unique : le "'Front national unifié' Plus fondamentalement, l'orientation confirmée par le congrès du PCV annonce l'approfondissement des mesures socio-économiques déjà engagées au Sud du pays depuis la libération de Saïgon. Le Duan, premier secrétaire du CC, les résume dans son rapport introductif, en ces ternes : "La politique de notre Parti et de notre Etat concernant la transformation des rapports de production non-socialistes consiste à liquider immédiatement la propriété féodale des terres et liquider les vestiges de l'exploitation selon le mode féodal; nationaliser immédiatement les établissements industriels et commerciaux de la bourgeoisie compradore, des traitres et des bourgeois partis à l'étranger; utiliser, limiter et transformer l'industrie et le commerce capitaliste privé, essentiellement par la politique des entreprises mixtes Etat-privé; coopérativiser l'agriculture, faire progresser graduellement l'agriculture vers la grande production socialiste; transformer l'artisanat, essentiellement dans le sens de la coopérativisation
Pierre ROUSSET et aussi par d'autres formules; transformer le petit commerce principalement par le transfert graduel des petits commerçants dans la production industrielle, agricole et artisanale. Il faut par tous les moyens développer rapidement l'économie d'Etat (centrale et régionale), . pour qu'elle occupe une place de plus en plus prépondérante dans la production et la circulation. " (Les citations du rapport de Le Duan sont tirées du "Courrier du Vietnam"' N°55 de décembre 1976). Cette prépondérance est totalement acquise au Nord. Chiffres parmi d'autres, la production agricole en valeur provenait, en 1975, pour 97,1% du "secteur socialiste" (étatique et collectif) et, en ce qui concerne la production industrielle, pour 95,5%. Par contre, dans le Sud, les réseaux commerciaux de la grosse bourgeoisie compradore ont été frappés mais n'ont pas encore été profondément démantelés, et si 7.000 entreprises industrielles ont repris leurs activités, 11.000 groupes d'artisans fonctionnaient à Saïgon fin 1976, ce qui montre l'importance actuelle de ce secteur. Le deuxième plan quinquennal Les dirigeants vietnamiens espèrent voir le pays accéder à la "grande production socialiste" dans 20 ans. Mais, c'est le 2ème plan quinquennal, 1976/1980, qui fixe les orientations de la politique actuelle en matière économique. La ligne générale de développement définie dès 1960 et précisée en 1967, est maintenue : "Le point crucial est de créer, rapporte Le Duan, une structure industrielle-agricole moderne. La voie fondamentale conduisant à la création de cette structure consiste à assurer un développement prioritaire et rationnel de l'industrie lourde sur la base du développement de l'agriculture et de l'industrie légère". Cette transformation économique passe par une "lutte de classe complexe" qui doit assurer le succès de la "triple révolution dans les rapports de production, révolution scientifique et technique et révolution idéologique et culturelle, avec, comme clé de voûte, la révolution scientifique et technique". L'orientation en la matière du PCV diffère donc radicalement de celle qui prévalut longtemps en Chine. La priorité stratégique de l'industrie lourde, base indispensable à la "grande production socialiste" comme à l'indépendance économique,
et le rôle-clé de la modernisation technique et scientifique du pays, sont réaffirmés. Mais les équilibres de développement adoptés pour les années à venir sont tout aussi éloignés de ceux de la période stalinienne en URSS. L'urgence d'un relèvement de l'agriculture se fait d'abord sentir. La pays est aujourd'hui encore incapable de se nourrir correctement. Il est probable que la production alimentaire, en 1976, n'a couvert les besoins qu'à 90%. L'insuffisance nutritive se fait douloureusement sentir et réduit la productivité du travail. Le problème est aussi politique : la population aspire à un mieux-être avec la fin de la guerre. La redistribution du revenu national devra tenir compte de cette situation, même si nombre de grands travaux doivent être engagés immédiatement, grâce notamment à l'aide internationale : l'URSS construit un très important barrage sur la Rivière noire, principal affluent du Fleuve rouge; la Chine construit un pont sur cette même rivière; la RDA aide à la remise en état de la ville de Vinh... La priorité des priorités est de faire faire un en avant" à la production agricole. En conséquence, une majorité rotable de la richesse disponible devra être dirigée solution rapide des problèmes de conLes investissements seront dirigés pour 30% vers l'agriculture et pour 35% vers l'industrie. Dans ce dernier secteur, 60% d'entre eux iront à l'industrie lourde. En moyenne, le 2ème plan quinquennal prévoit une croissance annuelle d'environ 15% de la production globale, de 13 à 14% du revenu national, de 8 à 10% en valeur de la production agricole et de 16 à 18% de la production industrielle. Les recherches pétrolifères vont être poursuivies et une compagnie d'Etat sera très probablement mise sur pied pour exploiter ces richesses du plateau continental, Un accord avec la firme française Comex (Compagnie maritime d'expertise) a été passé pour construire la base logistique nécessaire à Vung Tau. Restructurations L'accroissement de la production agricole récla me d'importants travaux d'hydraulique, la généralisation de semences à croissance rapide autorisant une troisième récolte annuelle, l'implantation d'espèces rizicoles qui permettent un semis direct et évite le travail harassant de repiquage. Mais il implique aussi une profonde restructuration de l'agriculture, y compris au Nord. Les actuelles coopératives de villages ne peuvent, en effet, ni introduire rationnellement la mécanisation, ni planifier correctement la main-d'œuvre. De nouvelles coopératives, à l'échelon du district, doivent voir le jour. Grâce à ce processus de fusion, les nouvelles coopératives devraient couvrir chacune de 300 à 500 hectares dans la plaine rizicole et plus de 1.000 hectares en montagne. Mais cette restructuration se heurte à de fortes résistances, y compris chez les militants du parti. Elle s'attaque en effet à de nombreuses positions acquises en concentrant les postes de responsabilité, au localisme des traditions villageoises, aux inégalités de développement entre coopératives, etc... Le PCV a donc engagé depuis longtemps une campagne politique pour assurer la réussite de cette mesure qu'il considère comme une étape indispensable à la modernisation de l'économie. Il en va de même en ce qui concerne le redéploiement de la force de travail sur l'ensemble du territoire. La direction du Parti et de l'Etat doit faire face à trois ordres de problèmes, Des zones entières ont été désertées dans le Sud, du fait de la guerre et de la politique US d' "urbanisation forcée". Il faut maintenant les repeupler et les remettre en valeur. Les planificateurs vietnamiens pensent par ailleurs que les villes du pays ne peuvent dépasser, en l'état actuel des choses, le million d'habitants. Saigon-Ho-ChiMinh-ville notamment, est incapable de fournir un emploi à sa population. Il faut donc assurer le retour d'une grande partie de la population "urbanisée' dans les campagnes et occuper progressivement toute la surface cultivable, Il est un autre problème plus général. La densité démographique est très inégalement répartie au Vietnam. Elle est de 700 h/km2 dans le Delta du Fleuve rouge au Nord, et peut atteindre 1.000. Elle tombre à 25 sur les Hauts plateaux, à la population montagnarde clairsemée. Elle est de 300 dans le Delta du Mékong et de 150 dans les provinces orientales du Sud. Voilà longtemps qu'en RDVN une migration de population était organisée du Delta vers les régions montagneuses qui ne sauraient être mises en valeur sans cet apport de main-d'œuvre, Les objectifs à court terme ont été présentés devant l'Assem-
VIETNAM blée nationale par le ministre au Plan, Le Thanh Nghi. 1.200.000 personnes doivent être ainsi déplacées. Parmi elles, 800.000 habitants de Ho-Chi-Minh-ville doivent rejoindre la "ceinture agricole" de l'agglomération, les "Nouvelles zones économiques" aménagées au Sud, ou leurs anciens villages, quand, du moins, cela est possible: 9.000 des 15.000 villages ont été rasés durantla guerre. 150.000 personnes doivent quit ter les régions surpeuplées du Delta du Fleuve rouge pour rejoindre les zones montagneuses du Nord, les Hauts plateaux du Centre et les provinces occidentales et orientales du Sud. On voit qu'aucun déplacement massif de population n'est prévu du Sud vers le Nord, comme avait voulu le faire croire une partie de la presse occidentale. Ces mesures devraient contribuer à résorber partiellement le chômage qui s'élevait, fin 1976, à 2.400.000 personnes en âge de travailler. Ce mouvement de redistribution de la main-d'œuvre ne devrait pas s'arrêter là, et devrait toucher, en dernier ressort, une dizaine de millions de personnes sur les 50 millions que compte le pays. Le peuple, "Maître collectif" ? Les objectifs que s'assigne la direction vietnamienne sont donc très ambitieux, même s'ils se veulent réalistes. Ils réclament, pour devenir réalité, une adhésion profonde et durable de la population. La participation active des masses au développement de la société de transition au socialisme implique qu'elle se sente effectivement responsable, à même d'être, pour reprendre pour reprendre la formulation vietnamienne, tre collectif". C'est là une question centrale, comme le reconnaît la résolution générale adoptée au 4ème congrès du PCV : "La condition première est d'établir et de renforcer sans cesse la dictature du prolétariat, de réaliser et de développer sans cesse le droit de maître collectif du peuple travailleur". Question politique s'il en est, car, pour reprendre les termes mêmes du rapport de Le Duan, "l'instauration du régime de maître collectif (exige), en premier lieu, l'édification d'un système de rapports justes entre le Parti, l'Etat La direction du PCV a clairement manifesté son inquiétude face à cette question des rapports Parti/masses en engageant une virulent campagne contre les attitudes bureaucratiques de trop nombreux cadres. Elle note, après la victoire, une baisse de qualité des membres du PC et le relâchement des critères de recrutement. Elle appelle en conséquence à un mouvement d'épuration du parti. Nguyen Duy Trinh, ministre des Affaires étrangères, a explicitement demandé aux cellules d'exclure les membre du parti "au faible niveau de conscience politique et révolutionnaire'' et d'en recruter d'autres ("'Le Monde" du 22 décembre 1976).
Simultanément, l'Etat engage des poursuites contre un certain nombre de cadres coupables de malversation, tel Huynh Van Thom, président du comité révolutionnaire du 5ème arrondissement de Saïgon, condamné à 15 ans de prison pour corruption et abus de pouvoir. La préparation du congrès du PCV reflète aussi cette volonté de la direction de resserrer les liens entre l'appareil d'Etat et du Parti et les masses. Pour la première fois en effet, le très long rapport introductif de Le Duan a été largement diffusé plus d'un mois avant la réunion du congrès national. Une tribune de discussion, à fonction essentiellement éducative, a été ouverte dans le quotidien Nhan Dan. Les articles de presse et les rapports présentés au congrès prennent parfois un tour nettement auto-critique, comme celui de Le Duan, où est entre autres affirmé que "l'édification du Parti a fait apparaître bien des défauts et insuffisances dont la plus importante est de n'avoir pas suffisamment assimilé et appliqué tant dans la conception que dans la pratique la théorie de l'édification du Parti dans les conditions où il dirige l'Etat. " Effort sans précédent, donc, pour faire pénétrer les idées directrices de la nouvelle orientation, à l'occasion de la tenue du 4ème congrès du PCV, pour prendre le pouls des masses aussi. Pourtant, la véritable discussion d'orientation n'a, comme à l'accoutumée, eu lieu que dans les plus hautes sphères de l'Etat et du Parti. Le congrès, comme la discussion préparatoire, ne visait pas à exposer diverses options de développement possible. Ils avaient avant tout une fonction pédagogique. Plus graves, parce qu'elles ne peuvent être expliquées par la difficile conjoncture actuelle, sont les déclarations de principe formulées par Le Duan dans son rapport, en ce qui concerne la conception de l'Etat de transition au socialisme. Il expose en effet, au nom de la direction du PCV, une analyse substitutiste et paternaliste du rôle du Parti qui interdit à l'avance l'extension qualitative d'une démocratie socialiste. "Le régime de maître collectif sur le plan politique est concrétisé dans le droit de maître exercé par la peuple travailleur dont le noyau est l'alliance des ouvriers et des paysans, par la médiation de l'Etat socialiste et s'exerçant sous la direction du Parti..." (souligné par nous). "La structure de contrôle (des organes étatiques) comprend le système d'auto-contrôle au sein de l'appareil d'Etat, le contrôle assuré par les organisations de masse et le contrôle assuré par le Parti". Or, l'expérience confirme que la pression extérieure exercée par les masses sur un appareil d'Etat dont elles ne sont pas directement partie prenante, et l'auto-contrôle des cadres et du Parti par voie de campagne de rectification,
n'ont jamais suffit à enrayer durablement l'aggravation des phénomènes bureaucratiques. Surtout dans un pays confronté aux difficultés qui sont celles du Vietnam. Dans ce contexte, la création de '"Comités d'inspection populaire" au Nord, formés de travailleurs restant dans la production, ne peut modifier profondément, à elle seule, la situation. L'écrivain Nguyen Khac Vien, dans un article écrit spécialement à l'intention des critiques étrangers de la révolution vietnamienne, plaide pour la compréhension de la situation concrète du Vietnam. Les libertés ? La démocratie ? Le danger bureaucratique ? "Nous sommes les premiers, écrit-il, à accorder la plus grande importance à ces questions capitales pour notre époque, et les dirigeants vietnamiens insistent pour ainsi dire journellement sur ces problèmes. Un peuple qui a consenti les plus durs sacrifices pour son indépendance ne va pas allègre -ment aliéner sa liberté pour s'imposer un carcan qui, à en croire certains, serait pire que le néo-colonialisme. La démocratie au Vietnam est née dans des conditions historiques déterminées... L'humanisme abstrait et un européocentrisme plus ou moins conscient amènent à s'étonner que le peuple vietnamien n'ait pas pris pour modèle la démocratie bourgeoise occidentale... Le peuple vietnamien n'a pas une tradition de démocratie parlementaire liée à un développement capitaliste de longue durée; c'est là un handicap, mais il a l'avantage de pouvoir bâtir sa démocratie à un autre niveau, sur la base du socialisme... Nous avons donc choisi une autre formule... 11 (''Ecrire sur le Vietnam". "Le courrier du Vietnam" n°51, août 1976). Tensions On s'accordera aisément avec Vien pour reconnaître que la démocratie bourgeoise n'est pas un modèle intangible, et qu'elle ne saurait être détachée de sa base de classe. On s'accordera de même pour dire que le régime politique qui naît au Vietnam du Nord en 1954, et celui qui se constitue aujourd'hui sur l'ensemble du territoire, ne sauraient être analysés indépendamment du contexte historique qui a présidé à leur formation. Mais, en opposant ainsi le modèle démocratique bourgeois "classique" à la forme concrète de l'actuel Etat ouvrier vietnamien, en s'en tenant à la polémique contre les défenseurs de l'"humanisme abstrait'', Vien esquive un débat de fond, celui qui porte sur le contenu de la démocratie ouvrière et socialiste. Les déformations bureaucratiques - sociales et politiques - de l'Etat ouvrier vietnamien sont-elles avant tout le produit d'une histoire, du sous-développement, des effets du colonialisme, de trente années de guerres impérialistes dévastatrices, du retard de la révolution dans les grands centres industrialisés ? Sans doute. Mais le poids des facteurs historiques et objectifs sur le cours de la révolution vietnamienne ne rend que plus nécessaire une claire conscience de ces limites. La théorie de l'Etat de dictature du prolétariat qui est celle du PCV, réaffirmée lors de son dernier congrès, s'est au contraire adaptée à ces déformations.
L'analyse du régime politique concret du Vietnam reste complexe, et il est probablement vrai, comme le souligne Vien, que "la participation à la vie sociale et politique d'un paysan coopérateur est plus riche que celle d'un paysan libre" que le travailleur vietnamien est plus quotidiennement associé à la vie publique de son pays que ceux des démocraties bourgeoises, grâce à son intégration à un ensemble d'organisations de masse, que ce système permet souvent de dégager un consensus général. Mais la désarticulation du système étatique entre l'administration nationale, les structures locales du pouvoir d'Etat, les organisations populaires et le "Front national" (comme représentation proprement politique), interdit l'intervention directe des masses dans la gestion économique et politique nationale. En l'absence d'une structure soviétique, le parti est le seul à pouvoir articuler entre elles ces diverses composantes du régime. Là encore, la situation de monopole de fait qui est celle du PCV nourrit une conception monolithique de la vie politique et intellectuelle du pays qui faisait dire, voilà deux ans, à Le Duan que "toute manifestation contraire... à la ligne du parti va à l'encontre de la position de de la classe ouvrière. Lutter sans merci contre ces manifestations, c'est épouser la position de la classe ouvrière. Nous n'admettons aucun autre critère quand nous parlons de position"'. (in "Quelques tâches actuelles", Hanoi 1974p 102). Il ne s'agit pas d'opposer à la dure réalité de la situation au Vietnam le "modèle'' idéal de la démocratie socialiste soviétique de masse. Il s'agit de jauger les dangers d'une orientation qui s'accommode et défend le rôle substitutiste du parti communiste - et donc la structure bureaucratisée de l'Etat. Il ne saurait y avoir un progrès durable et une lutte effective contre la croissance du phénomène bureaucratique, sans une rupture consciente avec la conception de l'''Etat de dictature du prolétariat' régnant dans le PCV; conception qui plonge ses racines à la fois dans l'histoire du pays et dans le mouvement stalinien international. La préparation et la tenue du 4ème congrès du PCV a été l'occasion de rappeler l'acuité du problème bureaucratique. Pour Le Duan, il faut "combattre la paperasse, le vol de biens publics, la corruption, le gaspillage, l'attitude irresponsable, l'arrogance, les abus de pouvoir... prendre des mesures efficaces pour empêcher certains cadres et employés de l'Etat de devenir une caste de gens privilégiés". Il faut "garantir aux électeurs l'exercice du droit de contrôle et de révocation sur leurs élus". Le gouvernement et la direction du Parti se heurtent en effet à une série de difficultés qui les rendent très sensibles à l'exaspération de la popula-
VIETNAM tion face à l'arrogance bureaucratique de certains cadres et aux lenteurs administratives.
Le poids de la guerre passée n'est pas prêt de disparaitre. Chiffre symptomatique de l'effort demandé à la population, durant le premier semestre 1976, il a fallu désamorcer 570.000 bombes et obus pour remettre en culture 26.000 hectares de terres. Et si tout l'appareil de gestion et de production qui était directement lié à l'aide au front marchait apparemment très bien, le reste de l'économie souffre par contre de carences gestionnaires graves.
La tribune de discussion du "'Nhan Dan' s'est faite à plusieurs reprises l'écho de cette carence. Un responsable du ministère de la construction mécanique notait dans un article que "nous ne mobilisons que 40% de nos capacités de production... Nous ne produisons que 300 types d'articles alors que nous en avons besoin de milliers." (''Humanité" du 23, 11. 76). C'est évidemment la question saïgonnaise qui reste la plus délicate. Deux faits majeurs de la seconde guerre d'Indochine pèsent en effet là de tout leur poids : l'ampleur des bouleversements sociaux provoqués par la politique américaine et la gravité des coupes sombres opérées dans les les rangs des révolutionnaires au Sud par une terrible répression étendue sur plusieurs décen -nies. Selon les estimations de Washington, en 1975, la population sud-vietnamienne était devenue à 65% "'non rurale". Le "plan phœnix" (plan d'extermination sélective des cadres) a officiellement coûté la vie à 67.000 personnes, dont beaucoup des meilleurs militants clandestins. L'ilotage, l'incarcération massive, la mise en 'place d'un système concentrationnaire, la destructuration sociale de Saïgon, on rendu extrêmement coûteuse l'animation des réseaux de résistances urbains. Selon certaines estimations, le PCV. n'aurait organisé à Saïgon, en avril 75, qu'environ 1.500 militants et 20.000 sympathisants, compte non tenu de beaucoup de militants qui avaient perdu le contact et qui ont réintégré l'organisation après la victoire. La politique de "rééducation" du PCV à l'égard des anciens membres des forces armées et de l'administration salgonnaise, illustre bien la force du régime et ses difficultés réelles. En avril 1975, les forces militaires fantoches se montent encore à environ un million de soldats et 200.000 policiers, compte non tenu du personnel administratif qui avait participé à la répression. Le corps des officiers, fer de lance de la contre-révolution, comprenait 70.000 membres dont 10,000 officiers supérieurs. La grande masse des soldats et policiers étaient libérés très rapidement et recouvraient leurs droits civiques avant les élections législatives d'avril 1976. Les exactions à l'égard des anciens collaborateurs et même des anciens tortionnaires furent bien moindres que, par exemple, en France en 1945. Il n'y eut pas de "bain de sang" et la victoire de la révolution vietnamienne fut probablement la moins sanglante de l'histoire, alors que la guerre fut l'une des plus coûteuses. Cette capacité à éviter toute politique de représailles manifeste la solidité du nouveau régime révolutionnaire, comme la maturité politique de sa population. Mais la caste bureaucratico-militaire qui formait l'ossature du régime Thieu n'en représente pas moins un danger réel. Parce qu'elle est psychologiquement, politiquement et professionnellement préparée à s'engager dans des actions de sabotage du nouveau régime. Parce que de telles actions de "déstabilisation" sont effectivement en cours (stockages illicites de biens de première nécessité, émission massive de fausse monnaie, etc...) et bénéficient de ce que la bourgeoisie commerçante compradore garde de puissance. Parce que l'implantation sociale du PCV dans la région saigonnaise reste superficielle. On conçoit, dans ces conditions, que le gouvernement n'ait pu étendre sa politique de "clémence' au-delà de certaines limites. Le chiffre de personnes maintenues en "rééducation'' est estimé, par le gouvernement, à 50.000 (et non 200 ou 300.000 comme la presse occidentale l'avait écrit); essentiellement: anciens officiers, hauts fonctionnaires et tortionnaires. Le GRP, dans une déclaration datée du 9 juin 1976, avait par ailleurs précisé que personne ne saurait être gardé en "rééducation'' plus de trois ans à partir de sa date d'entrée au camp (généralement juillet 75) sans passer individuellement en procès pour les crimes de guerre commis auparavant, On ne saurait donc s'associer aux déclarations d'environ 90 anciens membres de l'aile "humanitaire" du mouvement anti-guerre aux USA qui dénonçaient, le 29 décembre, les "violations des droits de l'Homme" au Vietnam. Un ancien membre de l'USAID, Theodore Jacqueney, ex-spécialiste en pacification, ne serait d'ailleurs pas étranger à cette initiative; et certains d'entre eux, comme les prêtres Daniel et Philippe Berrigan ont retiré leur signature du document. En 1974, la RDVN retrouvait le niveau global de production de 1965 - année où commencèrent les bombardements US. En 1975, l'ensemble du territoire était libéré et le pays réunifié. Les premières mesures révolutionnaires bouleversaient les anciennes zones contrôlées par les forces américano-saïgonnaises. En 1976, le volume de céréales produites était de plus de 17% supérieur à celui de 1975; quant à la production industrielle, elle avait crû de plus de 10%. Les surfaces cultivées. au Sud avaient augmenté de 18%. La situation reste avant tout dynamique au Vietnam. D'autant plus que la situation régionale évolue aussi, et avant tout en Thailande. Le quatrième congrès du PCV a été aussi l'occasion pour sa direction de réaffirmer son orientation internationale. Inprecor reviendra ultérieurement sur ces questions. Avec 50 millions d'habitants -16ème pays du monde en la matière et 3ème parmi les Etats ouvriers - le Vietnam est en passe de devenir l'un des pays-clé du Sud-Est asiatique.