Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ESPAGNE

Venceremos !

· Inprecor (première série) n° 67, 10 février 1977 · p. 29-32 · 2 762 mots

État espagnol Syndicalisme

A la veille du 23 janvier, le gouvernement Suarez pouvait se sentir relativement satisfait, Ses relations avec l'opposition étaient en pleine "lune de miel"'. Le résultat des élections "'non libres" à des Cortès "non constituantes" apparaissait assuré. De leur côté, les travailleurs continuaient à lutter au milieu des énormes difficultés créées par la capitulation politique de leurs directions majoritaires et la passivité des centrales syndicales devant le patronat. Les revendications les plus importantes pour le mouvement de masse continuaient à mobiliser des milliers de personnes : surtout l'amnistie totale. Personne n'avait confiance dans les promesses du gouvernement. Le 23 janvier, l'association des ex-prisonniers politiques appela le peuple de Madrid à une manifestation qui devait être interdite par le gouvernement. Malgré cela, l'appel fut maintenu. Le dimanche, Madrid fut occupée par la police, les bandes fascistes arémes. Huit mille personnes allaient affronter pendant des heures une répression bestiale. Arturo Ruiz, jeune travailleur de 18 ans, sera assassiné par les fascistes. Et comme toujours également, la réaction fut fulgurante, elle se développa dans tout le pays, Ce même dimanche, un appel à la grève générale pour le 26 fut lancé. Le lundi, il y eut des grèves et des manifestations. Lors de l'une de ces manifestations, Mari Luz Najera, étudiante de 19 ans, est assassinée par la police : une bombe lacrymogène tirée à bout portant lui fit sauter la tête. Et peu après eut lieu le massacre des avocats. Ce fut la "semaine noire" qui a ébranlé le pays. Le Bureau politique de la LCR a publié le 26.1 une analyse de ces évènements et leur a donné une réponse révolutionnaire, dont nous publions ci-dessous de larges extraits. (1)

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VENCEREMOS!

Aujourd'hui à Madrid, nous étions dans la rue par dizaines de milliers. Nous étions ensemble, criant, marchant, ensemble dans la rue, ressentant notre rage et notre force communes, manifestant notre force aux yeux de tous ceux qui voulaient bien la voir et à nos propres yeux également. Bien plus, dans tout le pays, des centaines de milliers de travailleurs ont fait grève en une immense explosion de douleur et de colère. Sans aucun doute, la majorité d'entre eux aurait aussi voulu descendre dans la rue, se joindre à leurs camarades pour exiger justice, droits, liberté. Mais, comme cela s'était déjà passé le 12 novembre, ils ne le firent pas, parce que les directions en lesquelles ils ont confiance leur ont dit, ce jour-là aussi, que descendre dans la rue était une provocation. Provocation ? Pour qui ? Pour les travailleurs, pour le peuple ? Certainement pas, car c'était les travailleurs et le peuple qui manifestaient et c'était eux qui applaudissaient depuis les trottoirs, reprenant en chœur les mots d'ordre, le-

Alors ? Pour les assassins fascistes ? Certainement pas davantage; où et quand, dans l'histoire du mouvement ouvrier, les fascistes ont-ils été "provoqués", c'est-àdire encouragés, enhardis, par les démonstrations de force des travailleurs ? Malheureusement, ce qui est arrivé tant de fois, c'est justement le contraire : la démobilisation, la démoralisation, la désunion, la passivité des travailleurs, dues à la lâcheté de leurs dirigeants, ont renforcé le fascisme. A-t-on si vite oublié le Chili ? Et, plus proche de nous, a-t-on si vite oublié le 11 mars 1976 au Portugal, où la mobilisation foudroyante des travailleurs dans la rue a réussi à faire échouer un coup d'Etat réactionnaire ? Qui était alors le "provoqué" ? Le gouvernement ? Peut-être est-ce là la réponse, mais c'est là une réponse particulièrement cynique, parce que les luttes des travailleurs "provoquent" toujours les gouvernements bourgeois, surtout quand ce sont des gouvernements aussi réactionnaires que le nôtre. Un gouvernement qui vient de donner une réponse vraiment exemplaire aux "services" et aux louanges qu'il a reçus de l'"opposition" .. Ainsi, il vient d'élever au rang de loi les recommandations "d'éviter l'action dans la rue", en interdisant toute espèce de manifestation . Il a rappelé que reste en vigueur le décret-loi "anti-terroriste" dont l'application "vigoureuse" retombera comme toujours sur les organisations révolutionnaires et il vient d'octroyer aux corps répressifs 4 milliards de pesetas, sans doute comme prime pour leur intervention.(...)

Mais nous devons regarder vers l'avenir. Notre chagrin pour les camarades morts, notre indignation contre leurs assassins, la honte pour ceux qui auraient pu et ne voulurent pas impulser la riposte nécessaire, l'espoir dans les milliers de travailleurs qui luttèrent d'une façon ou d'une autre contre le terrorisme fasciste, demeurent. Mais maintenant, il faut réfléchir à la situation et lui donner une réponse révolutionnaire. Pour cela, il faut examiner l'histoire des derniers mois. Mois durant lesquels, à ce qu'on dit, nous sommes entrés dans un "processus de normalisation démocratique" Le processus de "normalisation démocratique" En un peu plus d'un an de monarchie franquiste, nous avons vécu plus de luttes ouvrières et populaires que dans toute autre période semblable, depuis 1939. Ces luttes ont réussi à abattre la première version de la réforme, mais elles n'ont pu faire de même avec la seconde. Pourquoi? Le gouvernement Arias était un gouvernement franquiste. Son objectif réel, malgré la démagogie de quelques uns de ses membres (démagogie de "droite' avec Fraga, démagogie "centriste" de Areilza) était la mise en place d'un minimum possible de réformes dans le régime, en respectant les intérêts économiques, politiques, sociaux, qui étaient la base du franquisme. Mais le dictateur mort, ce projet n'avait plus aucun sens. Il a suffi d'un léger, mais inévitable, élargissement de la "tolérance" envers le mouvenent de masse pour que dans tout le pays la mobilisation des travailleurs atteigne un niveau surprenant. Les luttes de janvier à Madrid, les luttes pour l'amnistie dans tout l'Etat, Vitoria, Montejurra... montrèrent comment un mouvement ouvrier et populaire, bien que toujours "illégal" et malgré la répression grandissante, était capable de s'organiser, d'affirmer ses propres intérêts, de lutter avec une détermination imprévue pour des revendications dépassant les capacités de concession de la bourgeoisie. Le pays se polarisa : les intérêts bourgeois et ceux des travailleurs apparurent chaque jour plus inconciliables. La monarchie elle-même fut ébranlée. Alors, par "auto-défense", le roi lui-même dut entrer ouvertement dans l'arène politique en passant par-dessus la tête du gouvernement. Il le fit sur les conseils reçus de l'impérialisme lors de son voyage aux Etats-Unis, à la suite de ses entrevues avec des membres de "l'opposition", et après avoir vérifié l'état de ses moyens militaires et financiers; la réforme changea d'objectifs et de cap. Le gouvernement Suarez est un gouvernement bourgeois. Son but est de réussir une évolution contrôlée vers un Etat de "démocratie tronquée", un Etat fort, basé sur une monarchie et une armée intouchables. Au sein des nouveaux Cortès,

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la grande complexité du "labyrinthe des lois" élimine le risque de l'Assemblée constituante et assure un maximum de stabilité constitutionnelle. La réorganisation des forces politiques bourgeoises doit établir une majorité parlementaire "centriste". Au sein du plan de stabilisation négocié et garanti par les organisations ouvrières réformistes, on tente de renverser le rapport des forces en faveur du PSOE, au détriment du PCE. Le succès de ce projet tient à une condition décisive : l'affaiblissement, l'usure de la mobilisation et de la radicalisation des masses. Pour y arriver, on maintient l'illégalité et par conséquent la répression sur les organisations et les actions populaires et ouvrières; avec un célèbre décret-loi, on a instauré l'arbritage comme issue "naturelle" pour la majeure partie des négociations salariales. Et surtout, le gouvernement a commencé à négocier avec "l'opposition"'. La polarisation sociale du aysa eu bien sûr un impact sur l' "opposition démocratique". Elle y répondit par la "rupture négociée (2) et par la volonté farouche de paralyser le mouvement de masse. Dans ces conditions, le gouvernement imposa sans résistance les règles et les limites de la négociation. Quand nous disions que "la rupture négociée équivaut à attacher le mouvement de masse au char de la réforme", nous savions ce que nous disions. La combativité des travailleurs eut à vaincre mille résistancespour aller de l'avant dans les grandes luttes des derniers mois. Celles-ci ont démontré, pour la énième fois, que lorqu'il existe un objectif politique clair (comme lors des grèves générales de septembre à Ténérife, Madrid, en Euskadi... et comme à l'heure actuelle), et que l'on réussi à déborder la passivité des directions réformistes ou qu'on les oblige à une action unitaire, la capacité de lutte et de résistance peut être immense (12 novembre, Roca, Valence, la Construction). Mais le mouvement de masse manque d'une alternative politique propre, d'un projet politique pour affronter le gouvernement et pour lequel cela vaille la peine de lutter. La constitution de la "Commission des 9" (3) supposait que toute l' "opposition" bourgeoise et les partis ouvriers limitent leur programme à un marchandage sur la base du projet gouvernemental. La majorité des "organismes unitaires de l'opposition" connaissent une crise inévitable et pratiquement irréversible; ils ont déjà rempli leur rôle de frein du mouvement de masse et lui ont donné des illusions fausses tout au long d'une année décisive. Au moment du 23 janvier, il était clair que la tâche fondamentale des révolutionnaires consistait à constuire cette alternative politique. Car, en définitive, nous ne sommes en train de vivre aucun "processus de normalisation démocratique"; à moins que "normaliser la démocratie" ne signifie garder les prisonniers en prison, bafouer les droits et les libertés démocratiques et les droits nationaux des peuples, aggraver les conditions de vie des travailleurs, maintenir le mouvement ouvrier dans l'illégalité et pour "couronner" le tout réaliser des élections non-libres à des Cortès non-constituantes. Tout cela n'a rien à voir avec la démocratie ou la liberté pour laquelle, depuis tant d'années, nous avons lutté. Il fallait poursuivre le combat, jour après jour. Le 23 était l'un de ces jours-là. Le gouvernement interdit la manifestation, mit les forces répressives dans la rue pour réprimer sauvagement les manifestants, en comptant, comme toujours sur la collaboration des fascistes. C'est ainsi que commença la tragédie de ces derniers jours. Stratégie de tension (... Cette stratégie de tension) cherche d'abord à démoraliser et à démobiliser le mouvement ouvrier, pour que les travailleurs croient qu'ils ne sont pas capables par eux-mêmes d'affronter leurs agresseurs. Les actions fascistes, en deuxième lieu, tentent de favoriser les intérêts de tout un secteur du grand capital qui bénéficiait directement du franquisme et qui, aujourd'hui, craint le moindre changement politique. En troisième lieu, les fascistes sont l'atout en réserve de l'ensemble de la bourgeoisie, qui prépare au cas où cela serait nécessaire, une "solution finale". C'est au nom de cette analyse qu'il faut nous battre contre ceux qui agitent le fantôme d'un coup d'Etat militaire immédiat et qui l'utilisent comme prétexte à leurs propres capitulations. Il faut d'abord dire qu'un coup d'Etat est hautement improbable et cela pour une raison fondamentale : la combativité et la force des travailleurs. La bourgeoisie sait que pour défaire militairement les travailleurs, il faut d'abord leur infliger une défaite politique, leur faire perdre confiance dans leur propre force, leur faire abandonner la réalisation de leur programme de classe. La bourgeoisie espagnole a des armes pour tenter d'infliger cette défaite politique, les armes de l'Etat fort et de la collaboration de classe. Sans aucun doute, le plus probable est qu'elle va les utiliser à fond et ne pas risquer pour l'instant l'unité de l'armée et son propre pouvoir qu'une aventure golpiste mettrait en cause. Mais admettons même cette possibilité de coup d'Etat. Comment faut-il affronter un coup d'Etat réactionnaire ? Est-ce en maintenant les travailleurs enfermés dans les entreprises, en laissant la rue libre, en demandant à quelques généraux qu'ils désarment les autres, en demandant au gouvernement qu'il abandonne sa politique de répression, est-ce ainsi que l'on va éviter une coup d'Etat ? Cette "tactique" a coûté littéralement des centaines de milliers de morts au prolétariat. Elle a toujours eu pour conséquence de causer les

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plus grandes défaites de l'histoire du mouvement ouvrier. Il faut faire exactement le contraire : appeler les travailleurs à ce qu'ils s'unissent, qu'ils constituent un front de toute la population, le dirigent politiquement et militairement, qu'ils appellent à les rejoindre leurs camarades sous l'uniforme et qu'ils se disposent à écraser définitivement la barbarie fasciste et avec elle l'exploitation capitaliste sous toutes ses formes. Pour combattre la stratégie de la tension, il faut une stratégie de la révolution. Il est nécessaire de se préparer et de préparer la classe ouvrière dans ses luttes quotidiennes, dans ses luttes concrètes. On ne combat pas les fasciste* en négociant avec eux ou avec ceux qui les protègent. (...) Stratégie révolutionnaire La stratégie révolutionnaire se donne un seul but : arriver à ce que les travailleurs tirent de l'expérience concrète de toutes leurs luttes, la même conclusion. Pour assurer et étendre la liberté, pour garantir les droits des ouvriers et du peuple, pour obtenir la satisfaction de toutes les revendications, il faut détruire le capitalisme. Cette orientation fondamentale de la stratégie révolutionnaire doit être traduite de façon efficace et dans la pratique pour chaque situation concrète. La bourgeoisie dispose aujourd'hui dans notre pays d'un projet politique qu'elle considère comme crédible et cohérent : le projet du gouverne ment Suarez d'un "Etat fort monarchique". Face à ce projet, il existe une alternative révolutionnaire cohérente et crédible que nous pouvons résumer en 5 points. Nous lutterons pour que la classe ouvrière les fasse siens, comme les cinq doigts d'un seul poing. Le premier point, c'est la destruction du franquisme, la lutte pour la plus totale démocratie. Il faut conquérir l'amnistie complète et toutes les libertés démocratiques, en particulier le droit à l'autodétermination pour toutes les nationalités. Il faut exiger la dissolution des corps répressifs, l'épuration de l'armée, de la magistrature et de l'administration, exiger la sanction des responsables des crimes commis contre les tavailleurs et le peuple. Exiger aussi la rupture des pactes conclus avec l'impérialisme et de leurs corollaires. Lutter pour des élections libres à une Assemblée constituante qui fasse "table rase" du franquisme et proclame la République. Le second point, c'est la lutte contre toute forme de pacte social : refuser de nous charger du fardeau de la crise capitaliste, lutter pour de meilleurs conditions de vie (logement, santé, enseignement, transports, loisirs...) et de travail, (salaires, durée, cadences, sécurité...)

En troisième lieu : s'organiser. Parce que la force des travailleurs réside dans leur organisation unitaire et démocratique. Il faut lutter de toutes ses forces pour l'unité syndicale, pour un congrès syndical constituant pour lancer le syndicat unique de classe. Lutter pour des formes supérieures de la démocratie ouvrière (organes élus en assemblée de la base et révocables par elle, devant être coordonnés et centralisés), et pour la création d'organismes spécifiques nécessaires, en particulier, aujourd'hui, les comités de vigilance anti-fascistes et d'autodéfense. Ensuite, le point 4 :"en avant vers la grève générale", parce que c'est une action autonome, unitaire et centrale des masses, la seule voie de combat contre l'exploitation et pour la liberté ! Le 5° point concerne le gouvernement des partis ouvriers. Seule la classe ouvrière est capable de diriger le combat de tout le peuple pour ses revendications économiques, politiques et sociales, parce que seule, elle peut combattre de façon conséquente toutes les formes de résistance de la bourgeoisie. Lorsque, devant la crise du gouvernement Suarez, on voit se dessiner à l'horizon les gouvernements de coalition inter-classistes, instruments de capitulation et de démoralisation des travailleurs, il faut propager dans la classe ouvrière la conviction que c'est en elle-même que réside la réponse aux problèmes de la société, que ce sont les partis dans lesquels elle a confiance qui doivent gouverner, en s'appuyant sur les organisations de travailleurs, en s'engageant devant eux à satisfaire réellement toutes les revendications ouvrières et populaires. (...)

Bureau politique de la Ligue Communiste révolutionnaire, le 26 janvier 1977 NOTES 1) Voir "'Inprecor" N°s 64 et 65 2) "Rupture négociée" : formule de l'opposition démocratique pour définir la "voie pacicifique" vers la démocratie dans l'Etat espagnol. Théoriguement, cela consistait en un pacte entre l'opposition et les pouvoirs "de fait" (armée, monarchie, église, magistrature...) pour établir un régime démocratique sur la base du "programme maximum" de l'opposition. En pratique, elle consiste en une négociation avec le gouvernement et sur la base du programme de celui-ci. 3) "Commission des 9'' : Commission composée de 6 représentants des partis et courants politiques (libéraux, démocratie-chrétienne, fédération social-démocrate, socialistes, communistes) et de 3 représentants de secteur de l'opposition représentant des nationalités. Elle est chargée de représenter l'ensemble de l' "opposition démocratique" auprès du gouvernement. Récemment, elle est devenue "commission des 10" lorsqu'y est entré un représentant de la Coordination d'organisations syndicales (COS : qui regroupe les Commissions ouvrières, l'UGT et l'USO). Editeur responsable : René Groslambert, 34 rue Nothomb. Bruxelles 1030

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