Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

MOUVEMENT OUVRIER

Des partis communistes européens entreront-ils dans des gouvernements bourgeois ?

· Inprecor (première série) n° 9, 3 octobre 1974 · p. 2-5 · 2 980 mots

France Économie mondiale Italie Syndicalisme

Le texte ci-dessous est celui que publie inprecor.fr (saisi, sans erreurs de reconnaissance optique). La numérisation reste la référence : pages 2-5, 2 3 4 5.

La crise est là et bien là. Si certains dirigeants bourgeois s’efforcent encore de pratiquer la politique de l’autruche en réduisant les difficultés économiques présentes à la hausse des prix des produits pétroliers, la plupart en disent plus. Ils n’évoquent pas une « société de consommation » qui aurait mis fin aux maux du capitalisme d’antan, ils dénoncent aujourd’hui une « société de gaspillage » dans un monde où sévit la pénurie. Les chantres de la croissance illimitée ont cédé la place aux partisans de la « croissance zéro » qui oublient tous ceux qui, dans le monde, n’ont pas connu les bienfaits de la période de prospérité. En Europe occidentale, deux pays, la Grande-Bretagne et l’Italie, sont déjà au bord du gouffre économique. Ceux qui, comme la République Fédérale Allemande et la France, paraissent encore se bien porter, connaissent toutefois une tendance indiscutable à la baisse du taux de croissance. Partout, à des degrés divers, le chômage ne cesse de monter et les prix aussi.

Les économistes bourgeois, pour la plupart, posent l’avenir sous la forme du dilemme « chômage ou inflation ». En fait, les gouvernements de tous les pays capitalistes, à commencer par celui des États-Unis, ne savent comment combattre effectivement l’inflation. La nouvelle administration Ford se montre tout aussi paralysée dans ce domaine que l’était celle de Nixon. En outre, il apparaît que tous les gouvernements bourgeois craignent bien davantage le chômage que l’inflation, en raison des réactions que le chômage ne manque pas et ne manquera pas de produire de la part de la classe ouvrière. Tandis que l’inflation a plutôt l’air de soutenir la conjoncture économique.

Mais, en réalité, ce n’est pas en face du dilemme « inflation ou chômage » que se trouve placé le capitalisme. Les années de boom sont derrière nous, les conditions qui ont provoqué les années de prospérité ont disparu, le temps des vaches maigres est arrivé et le capitalisme connaîtra à la fois inflation et chômage.

Une politisation croissante

D’où des perspectives politiques extrêmement sérieuses pour les pouvoirs capitalistes. Les forces de réaction et de répression plus ou moins fascisantes qui se manifestent ici et là — et qu’il ne faut pas négliger même quand elles ne sont qu’à l’état embryonnaire — sont encore insuffisantes. Le facteur politique dominant à présent, c’est la montée révolutionnaire des masses, leur politisation croissante. La montée inaugurée par le Mai 68 de France a pu connaître par moment des paliers, elle n’a en aucun cas reculé. La chute de la dictature portugaise, celle des colonels grecs renforcent ce facteur dominant et ne seront pas sans conséquences, notamment en Espagne. Des déplacements à gauche se manifestent de façon évidente dans la classe ouvrière britannique, d’une façon moins développée et plus lente, mais non moins certaine dans la classe ouvrière allemande. De nouvelles formes de lutte se manifestent notamment face au chômage. L’exemple LIP a été le plus spectaculaire, mais un peu partout, l’occupation des entreprises qui licencient ou qui ferment devient courante. Même sous les formes confuses où on l’agite, l’idée de l’autogestion est une expression des tendances anti-capitalistes grandissantes. Quant à l’inflation, aux taux qu’elle a atteint désormais (15 à 20% l’an), elle obligera les travailleurs à chercher également de nouvelles formes de lutte, car on ne peut y répondre ni avec seulement l’échelle mobile ni encore moins avec des grèves à cadences accélérées.

Sur le plan politique proprement dit, on avait pu constater qu’alors même que la prospérité ne faisait que commencer à s’essouffler, avant même que le chômage et l’inflation apparaissent très proches, la bourgeoisie avait, face à une montée déjà sensible de la classe ouvrière, fait appel dans plusieurs pays aux partis socialistes pour constituer des gouvernements qui prirent des formes diverses selon les pays (gouvernement travailliste en Grande-Bretagne, coalition en Allemagne, centre-gauche en Italie, etc.)

Participer au gouvernement

Mais, en prévision des difficultés qui s’annoncent, un phénomène nouveau se manifeste dans certains rangs de la bourgeoisie et dans certaines ailes de la social-démocratie : on y discute ouvertement l’éventualité d’une participation des partis communistes à des coalitions gouvernementales. Certes, de nombreux partis communistes avaient, dans la période qui suivit la fin de la deuxième guerre mondiale, participé à des gouvernements bourgeois qui servirent à reconstruire l’État et l’économie capitalistes, et, depuis, ces partis se sont toujours affirmés être des « partis de gouvernement », se conduisant comme tels même aux moments les plus intenses de la « guerre froide ». En France, le PCF n’a cessé de respecter les institutions de la Ve République, nées d’un coup de force militaire en Algérie, et n’a nullement essayé d’exploiter la crise révolutionnaire de Mai 68. Le PC espagnol ne pose la question de l’élimination de la dictature franquiste qu’en termes pacifiques, en vue d’introduire un régime démocratique, même dans le cadre d’une monarchie constitutionnelle. En Finlande on assiste depuis plusieurs années à une participation des membres du PC à une coalition gouvernementale ; mais, dans l’ensemble du monde capitaliste on n’y voyait qu’un cas exceptionnel provenant de circonstances très spécifiques, un cas qui ne pouvait tant soit peu servir d’exemple à suivre.

La situation est différente aujourd’hui. Il ne s’agit pas de propos propagandistes, de désirs ou d’espoirs de la part des directions des partis communistes. C’est dans les rangs mêmes de la bourgeoisie que la question est soulevée, non en vue de débats académiques, mais à titre d’éventualité possible. Les bourgeois qui soulèvent et discutent ce problème le font d’une manière très sérieuse, comme d’un moyen pour faire face aux difficultés politiques et sociales qui s’annoncent, aux périls qui montent, comme le moyen d’utiliser l’autorité des partis communistes auprès des masses et dont ils savent qu’ils ne sont plus depuis longtemps des partis révolutionnaires, afin d’endiguer et de faire refluer la montée ouvrière. Déjà, sans le moindre débat, le capitalisme portugais a fait appel au parti communiste portugais, lui a donné des postes gouvernementaux en vue d’assurer une transition aussi peu douloureuse que possible après la chute de la dictature — et c’est un militaire aussi vieux jeu que Spinola qui coiffe cette opération de son autorité auprès de la bourgeoisie portugaise et même mondiale. En France, l’élection présidentielle de mai dernier ne fut pas seulement caractérisée par son résultat numérique (une différence de moins de 1% entre les deux candidats), mais aussi et surtout par l’échec de l’opération bourgeoise qui consistait à éviter le danger que constituait pour Mitterrand son alliance avec le PCF. Depuis plus de deux ans, on ne cessait de lui dire vous voulez souper avec le diable sans avoir une grande cuiller. Or, à la fin de la campagne électorale, il avait fini par faire accepter par de larges couches de la bourgeoisie que les dirigeants du PCF étaient des ministrables valables. En Italie, les convulsions du centre-gauche sont devenues telles que, au sein même de la démocratie-chrétienne, des voix nullement isolées s’élèvent pour envisager assez favorablement le « compromis historique » mis en avant par la direction Berlinguer du PC italien. Vendant la peau de l’ours avant même qu’il soit mort, le PC espagnol vient de constituer une « junte démocratique » avec un certain nombre de politiciens bourgeois pour prendre la succession de Franco. Cette « junte » se heurte, il est vrai, à un autre regroupement tenté par le Parti Socialiste, mais il n’en existe pas moins en Espagne, comme en France et en Italie, une tendance à envisager une coalition gouvernementale avec un parti communiste. Nous ne pouvons savoir ce qui va se passer en Grèce dans un avenir relativement proche ; mais les deux partis communistes rivaux ont l’un et l’autre mis tant d’eau dans leur vin qu’il n’y aurait rien de surprenant à ce que des politiciens bourgeois soient tentés de conclure quelque alliance avec eux face à une montée ouvrière.

Dans d’autres pays d’Europe occidentale, les partis communistes sont si faibles que les formations ou politiciens bourgeois ou sociaux-démocrates n’ont pas besoin d’envisager l’éventualité de coalitions gouvernementales avec ces partis. Toutefois, on peut distinguer dans les partis sociaux-démocrates des embryons de « tendance à la Mitterrand » et il ne serait pas surprenant, le cas échéant, que des gouvernements socialistes fassent appel à des voix communistes. Enfin, sans donner à la chose plus d’importance qu’elle n’en mérite, on doit retenir que pour la première fois depuis des décennies, les leaders des syndicats britanniques ont accepté la présence d’un membre du PC britannique dans le comité central du Trade Union Congress (Confédération Syndicale).

Une innovation ?

Soulignons-le : nous ne sommes pas en présence d’une innovation théorique ou politique de la part des partis communistes, mais d’une éventualité envisagée très sérieusement par des ailes substantielles de la bourgeoisie. La question se pose : quelles pourraient être les difficultés à la mise en application d’une telle possibilité ? Certainement, cela entraînerait de farouches réactions de parties de la bourgeoisie qui se prépareraient pour des opérations à la Pinochet. Mais, ce sont les difficultés qui pourraient surgir dans une négociation entre partenaires possibles d’une coalition gouvernementale qui nous intéressent d’abord. On ne peut, a priori, donner de réponse certaine, mais on peut et on doit relever ce qui s’est dit au cours de la récente campagne électorale en France. Lorsque des politiciens et des journalistes bourgeois ont posé à Mitterrand d’une part, aux dirigeants du PCF d’autre part, des questions relatives à la composition d’un éventuel gouvernement de l’Union de la Gauche, Mitterrand s’est esquivé laissant la parole à Marchais, lequel a dit que le PCF ne revendiquerait ni le poste de Premier Ministre, ni des ministères spécifiques (l’Intérieur, la Défense Nationale, par exemple), mais tout simplement un certain nombre de ministères (environ un tiers du gouvernement) correspondant à sa représentativité dans l’Union de la Gauche.

Ce n’était sûrement pas là une réponse improvisée, mais l’expression d’un accord acquis préalablement dans les sommets de l’Union de la Gauche. Autrement dit, la direction du PCF faisait patte de velours, étant plus intéressée à se faire accepter, au moins pour une première période, comme un partenaire gouvernemental valable, qu’à faire prévaloir une politique donnée dans un domaine déterminé. Il ne faut pas oublier que la direction du PCF s’est prononcée ainsi tout en sachant qu’un gouvernement issu de l’élection de Mitterrand n’aurait pas appliqué, même partiellement, le « programme commun ». Sur le plan de la politique intérieure, le PCF se montrait et se montre très accommodant… sauf en ce qui concerne d’éventuelles mesures qui résulteraient de supposées « pressions de gauche ». Ainsi, en ce moment même, se prépare un élargissement du Parti socialiste, destiné à englober, entre autres, le PSU (la partie que peut entraîner Rocard). Pour mieux faire cette opération, Rocard voudrait obtenir quelques formules un peu sonores. Cela a suffi pour que la direction du PCF — qui ouvre les bras à tous les « gaullistes de gauche » — fasse nettement entendre au Parti socialiste qu’elle mettrait un veto à de telles formules.

Sur le plan de la politique extérieure, le PCF a opéré très lentement et à pas feutrés une évolution qui lui permet, à l’occasion, de prendre une certaine distance du Kremlin sur des questions secondaires pour ce dernier, mais importantes pour les nécessités « nationales » du PCF. Moscou se montre d’ailleurs « compréhensif » pour de telles attitudes. Même sur la question de la Communauté Économique Européenne, il n’y a plus de véritable conflit entre le PCF et une importante partie du capitalisme français. Le PCF accepte désormais la CEE comme un « fait », des députés du PCF siègent au Parlement Européen de Strasbourg. Les syndicats CGT cherchent à obtenir la reconnaissance de la CEE et à devenir membres de la Confédération Européenne des Syndicats (CES), dont fait déjà partie la CGIL italienne. Le PCF reste opposé à ce que la CEE devienne un pouvoir politique, une « super-puissance » — c’est un point de vue largement partagé par les capitalistes européens. De même le PCF, s’il est prêt à accepter une « Europe européenne » comme l’entendait de Gaulle, est contre une « Europe atlantique », ce qui est également la position de larges courants capitalistes européens face aux prétentions du capitalisme américain.

La dernière carte à jouer

S’il n’apparaît pas d’obstacle majeur quant aux problèmes politiques proprement dits pour une éventuelle participation gouvernementale de certains partis communistes, il y a tout de même un problème politique qui se trouve soulevé par une telle éventualité et qui, lui, est vraiment épineux. C’est dans la perspective d’une situation politique et sociale grave qu’une telle participation gouvernementale est envisagée. Mais la question se pose : à quel moment faudrait-il y procéder ? Pour ceux mêmes des bourgeois qui acceptent cette participation, il n’en reste pas moins que ce serait la dernière carte à jouer. Quand donc la jouer ? Le faire trop tôt, ce serait user prématurément l’autorité des partis communistes et risquer de l’affaiblir considérablement au moment où son intervention serait décisive. Mais d’autre part, il ne faut pas non plus, pour la bourgeoisie, jouer cette carte ultime trop tard, c’est-à-dire à un moment où la dynamique de la lutte de classes dépasserait les possibilités d’endiguement par le parti communiste. De toutes façons, si l’éventualité d’une participation gouvernementale communiste soulève des discussions difficiles dans les milieux politiques bourgeois, la réalisation d’une telle éventualité ne se posera vraiment que dans des situations au plus haut point dangereuses pour le régime capitaliste.

La montée révolutionnaire actuelle en Europe n’a pas encore atteint un niveau aussi dangereux pour la bourgeoisie. Il n’en est pas moins important pour les marxistes-révolutionnaires de comprendre la signification de ces nouvelles tendances dans la bourgeoisie et d’envisager quelles pourraient être les conséquences pour les partis communistes et les couches ouvrières contrôlées par ceux-ci. Il est possible, probable même, que des divergences ou des tensions apparaissent à l’avenir dans les partis communistes, du fait des contradictions entre les pressions provenant de la montée des masses et l’inertie des appareils de ces partis et des syndicats sous leur contrôle. Ces divergences ou ces tensions devront être exploitées par les marxistes-révolutionnaires pour affaiblir l’autorité des directions traditionnelles sur les masses. Mais il nous paraît douteux que ces divergences ou tensions se développent rapidement jusqu’à mettre en cause la politique d’accession des partis communistes au gouvernement. Car ces partis sont depuis des décennies imbus d’une mentalité réformiste, ils recrutent et éduquent leurs membres sur une base fondamentalement réformiste. Par exemple, dans le cas du PCF, il subit actuellement des difficultés inconnues jusqu’alors, il ne peut guère gagner ni sur sa droite ni sur sa gauche, mais ses membres ont plus que jamais la perspective de victoires électorales de l’Union de la Gauche. C’est donc vraisemblablement au cours d’une participation gouvernementale des partis communistes que commencera à sonner pour ceux-ci l’heure de la vérité. À la différence de la période qui suivit la fin de la deuxième guerre mondiale où ils ont bénéficié de l’auréole des victoires des armées soviétiques, ils ne se trouveront pas face à une classe ouvrière épuisée par les années de chômage, de fascisme, de guerre qui s’en remit rapidement aux directions traditionnelles, mais face à une classe ouvrière profondément rajeunie, à la combativité croissante et dans laquelle existe une avant-garde relativement importante qui, n’ayant plus confiance dans les directions traditionnelles, cherche une orientation révolutionnaire.

La résolution du Xe Congrès mondial de la IVe Internationale sur la construction des partis révolutionnaires en Europe capitaliste a largement défini les tâches des marxistes-révolutionnaires pour ces pays. Les tendances qui se sont récemment exprimées dans des ailes de la bourgeoisie en faveur de la participation des partis communistes à des gouvernements bourgeois ne font que donner une urgence accrue à la réalisation de ces tâches. Il faut contribuer à pousser ces partis au pouvoir de façon autonome, sans semer pour cela la moindre illusion. Ainsi, rien n’est plus ridicule et dangereux que les formules des frères ennemis Healy et Lambert demandant de porter partis socialistes et partis communistes au pouvoir « sur un programme socialiste », ce qui laisse entendre que ces partis pourraient appliquer un tel programme. Il faut au contraire avertir par avance les masses de l’impuissance de tels gouvernements. Aussi, la tâche essentielle présente est la propagation, et partout où cela devient possible même sous une forme élémentaire la création, au cours des luttes, d’organes d’auto-direction de ces luttes par la classe. Au moment où des couches bourgeoises inquiètes mettent leurs espoirs pour la survie de leur régime dans une utilisation des directions des partis communistes, il devient plus nécessaire que jamais d’enseigner par la propagande et par la pratique à la classe ouvrière une méfiance renforcée dans les appareils dirigeants des formations traditionnelles et de lui donner une volonté grandissante de prendre son sort dans ses propres mains.

Le 24 septembre 1974

Une erreur sur cette page ?