Inprecor 1974–2004

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P.C.I.

Le « compromis historique »

· Inprecor (première série) n° 9, 3 octobre 1974 · p. 5-9 · 4 201 mots

Italie Stalinisme Syndicalisme URSS et Russie

Le texte ci-dessous est celui que publie inprecor.fr (saisi, sans erreurs de reconnaissance optique). La numérisation reste la référence : pages 5-9, 5 6 7 8 9.

La crise politique sans issue que traverse la bourgeoisie italienne depuis plusieurs années, sous la pression des luttes ouvrières intenses, a amené certains parmi les principaux dirigeants capitalistes à envisager de faire appel au Parti Communiste italien au gouvernement. D’autre part la réponse qu’a donnée E. Berlinguer, secrétaire du P.C. italien au coup d’État chilien, le « compromis historique » a placé au centre du débat cette question de la participation des organisations ouvrières à des gouvernements bourgeois. Il est essentiel pour les militants marxistes-révolutionnaires de bien saisir l’enjeu de cette question. C’est pourquoi nous publions dans ce numéro d’Inprecor une analyse de la politique du Parti Communiste Italien et des perspectives du « compromis historique » proposé par ses dirigeants. Nous aborderons, dans des prochains numéros d’Inprecor, la politique d’autres P.C. européens.

Né à la veille de la victoire du fascisme, lorsque le mouvement ouvrier était déjà dans une politique de reflux, le PCI fut caractérisé pendant une courte période par une déformation sectaire bordiguiste.1La « bolchévisation » coïncida dans une très large mesure avec la stalinisation, malgré le caractère très spécifique de la direction Gramsci.2Au moment où le parti apparaît comme une organisation relativement consolidée au niveau de son appareil, il souffre en même temps de la stalinisation et de la carence de liens solides avec les masses. Ce n’est que dans la seconde partie de la deuxième guerre mondiale — notamment à partir de 1943 — et dans les années immédiatement suivantes, qu’il se transforme en un parti avec une très large base de masse, hégémonique dans la classe ouvrière.

Dans les années 30, quand l’appareil était sous l’emprise stricte du Komintern stalinisé, le deuxième facteur fut de loin déterminant. Cette situation se prolongea, pour l’essentiel, jusqu’à la mort de Staline. Toutefois, déjà à partir des années 40, le parti doit commencer à tenir compte beaucoup plus qu’auparavant des nécessités de sa base qui est désormais une très large base de masse. D’autre part, son appareil se développe considérablement et surgit une « bureaucratie indigène » de plus en plus ample (membres des appareils à tous les niveaux, membres des appareils syndicaux, représentants du parti dans les institutions politiques et administratives, réseau de coopératives donnant la relève au réseau réformiste traditionnel).

Après la mort de Staline et notamment après le XXème Congrès (1956) la transformation s’accentue et s’opère un changement plus radical dans la mesure où, la distinction étant légitime, c’est le troisième facteur qui prend le dessus. La politique du PCI est déterminée, fondamentalement, par les exigences internes de la bureaucratie, par les besoins de sa politique, de sa stratégie et de sa tactique dans le contexte national. Cela se traduit, entre autres, par l’abandon de la pratique — classique dans les années 30 et 40 — de l’alignement automatique sur toutes les positions exprimées par la direction du PCUS (Parti Communiste de l’Union Soviétique) et par l’adoption d’une autonomie relative de jugement se concrétisant à plusieurs reprises dans des attitudes politiques différentes, exprimées publiquement.

Au cours de la dernière période de l’histoire du PCI (depuis 1968 jusqu’à aujourd’hui) la prépondérance du troisième facteur est devenue encore plus nette (surtout par rapport au second, à savoir les nécessités de la bureaucratie soviétique). En partant de cette réalité, s’est posée la question de savoir si le PCI s’était transformé en une organisation typiquement social-démocrate.

Une organisation social-démocrate ?

Incontestablement, il a fait de grands pas en avant dans cette direction et sa pratique politique et organisationnelle a des analogies de plus en plus strictes avec celle des partis réformistes classiques. De plus, il cherche des alliances avec les plus puissantes social-démocraties européennes (la SPD allemande en particulier) dans le cadre d’une stratégie visant à la formation d’une Europe « démocratique », autonome aussi bien par rapport à Washington qu’à Moscou. Toutefois, le changement qualitatif, qui justifierait l’abandon de notre caractérisation traditionnelle, ne s’est pas produit. Le tissu qui lie l’appareil bureaucratique du PCI et la bureaucratie de l’URSS et des autres États ouvriers dégénérés n’est pas brisé. Si des stimulants puissants et des considérations tactiques opèrent comme force centrifuge, des intérêts concrets poussent dans le sens opposé. Surtout, pour la bureaucratie du PCI qui a eu une genèse spécifique et a toute une histoire derrière elle, pour qui certains liens ont eu — et ont — des implications matérielles en plus que politiques, l’existence d’un pays tel que l’Union Soviétique (de même que les autres États ouvriers dégénérés) ne cesse de représenter, en dernière analyse, un élément puissant de force et de prestige. C’est pourquoi, même aux moments de très grande tension, le parti a finalement recherché une solution de compromis et, malgré sa transformation interne, il a maintenu un alignement international qualitativement différent de celui de la social-démocratie.

Dans la période allant de la mort de Staline à 1968 — coïncidant, en gros, avec le boom prolongé de l’économie capitaliste mondiale — les conditions objectives accélérèrent la transformation graduelle du parti. Dans un contexte caractérisé par l’absence de très grandes mobilisations de masse et une stabilisation relative du système, les polémiques de 1956/57 — qui pourtant devaient laisser des traces très profondes dans le mouvement ouvrier italien dans son ensemble — impliquaient surtout la base petite-bourgeoise et intellectuelle du parti et les appareils aux différents niveaux. Les critiques envers la bureaucratie soviétique et le stalinisme allaient dans le sens d’une différenciation à droite : ce n’est que dans des proportions extrêmement réduites que des critiques de gauche s’exprimaient (sur les questions intérieures et sur les questions internationales).

En même temps, l’absence de grandes luttes et les défaites dans certains bastions décisifs (FIAT)3provoquaient ou facilitaient des changements dans les rapports entre le parti et les masses. Même dans les périodes les plus difficiles, le PCI put maintenir son influence électorale et syndicale. Mais les liens directs avec la classe ouvrière s’atténuaient de plus en plus. Cela se manifestait par la diminution du pourcentage des ouvriers parmi les membres du parti, par la disparition ou la présence éphémère du parti comme force politique organisée dans les entreprises, par le recul, sinon la destruction dans les entreprises des structures de base des syndicats. Le prix que le parti et les syndicats paieront sera celui d’être largement débordés, notamment à la première étape de la nouvelle montée des luttes (1968-69) et de laisser, donc, un espace considérable à des forces échappant à leur contrôle. Il va de soi que ce hiatus était déterminé, en dernière analyse, par la contradiction entre la nature de la période qui s’ouvrait et la nature du parti. Mais les phénomènes de débordement et la formation des avant-gardes nouvelles furent facilités par la dilution précédente des liens entre le parti (et les syndicats) et la classe ouvrière.

Capter le mouvement

La crise sociale et politique majeure qui s’ouvre en 1968 et qui est loin d’être terminée, provoque une pression puissante sur le PCI de la part du mouvement de masse. Pour lui c’est une nécessité primordiale de défense de son rôle et de sa stratégie, du système d’intérêt auquel il est intégré, de ne pas être coupé du mouvement ou complètement débordé. La tradition du togliattisme et la pratique adoptée notamment au moment de l’explosion de la crise du mouvement communiste international, l’avait éduqué à une grande souplesse, à une intelligence tactique incontestable. Après les premières manifestations de désarroi et quelques réactions sectaires, le groupe dirigeant fit preuve de ses capacités d’adaptation au nouveau contexte. Fondamentalement il s’efforça d’intégrer les mouvements nouveaux dans sa stratégie politique d’ensemble.

Plus précisément, le PCI chercha à utiliser les forces surgies dans la crise — la mentée ouvrière et le dynamisme des nouvelles générations prolétariennes, la force de frappe du mouvement des étudiants et la radicalisation de la petite-bourgeoisie — pour augmenter son poids dans le contexte national et pour être en condition de proposer avec des chances accrues son projet de renouveau « démocratique » et de restructuration réformiste. Ce n’est pas par hasard que la relance de la politique des réformes — par le truchement des syndicats — s’est produite vers la fin de 1969. À l’époque, l’Italie était dans une situation pré-révolutionnaire, la montée ouvrière avait atteint son apogée et les syndicats avaient mené à bien leur opération de récupération et de canalisation du mouvement. Les réformistes pouvaient avancer leur projet aussi bien comme une réponse aux nécessités d’un mouvement de masse qui exigeait des solutions politiques d’ensemble (ce que l’extrême-gauche n’était pas en condition d’exprimer), que comme une alternative pour la bourgeoisie elle-même, si elle voulait éviter le danger d’une crise encore plus grave, et, en dernière analyse, incontrôlable.

En l’absence d’un parti révolutionnaire, en ligne générale, un parti réformiste avec des racines dans la classe ouvrière se renforce dans une première étape d’une crise sociale et politique, dans la mesure où des couches ouvrières nouvelles se politisent et se radicalisent (parallèlement il y a un renforcement des syndicats). Le PCI ne se limita pas à un effort pour augmenter le nombre de ses adhérents et accroître sa base électorale. Il s’efforça d’insérer dans le parallélogramme de sa politique les forces et les impulsions se développant depuis 1968.

Ainsi, il appuya l’initiative syndicale assurant en même temps une canalisation et une valorisation des conseils de délégués. Dans ses généralisations, il incluait les conseils parmi ces formes de démocratie « directe », complémentaires des institutions parlementaires qui, depuis longtemps, reviennent comme un leitmotiv, notamment dans les articles et les discours du courant centriste de Pietro Ingrao.

L’opération s’avérait plus difficile à l’égard du mouvement des étudiants, dans la mesure où ce mouvement s’était développé complètement en dehors de l’influence du PCI et pouvait être plus difficilement canalisé. Mais l’axe d’orientation des dirigeants du PCI fut sensiblement le même. La nouvelle composante du mouvement de masse devait être mobilisée en fonction de la stratégie des réformes. Les premières tentatives de concrétisation de cette ligne allaient dans le sens de rechercher une alliance ou une convergence avec certains secteurs du mouvement étudiant, susceptibles d’être mieux utilisés dans ce but (Mouvement de Capanna à Milan).4Plus tard, surtout en 1973/74 le PCI retrouvait les conditions, du moins partielles, pour des initiatives directes de son organisation de jeunesse. En même temps, la croissance spectaculaire du syndicat des enseignants relié à la CGIL (Confédération Générale Italienne du Travail — centrale syndicale influencée par le PCI) lui assurait un autre instrument important sur ce terrain. Finalement — et c’est un aspect essentiel — il pouvait exploiter l’aspiration du mouvement étudiant à une convergence avec la classe ouvrière et sa disponibilité à en accepter l’hégémonie. L’intervention des syndicats sur les problèmes étudiants et dans les luttes étudiantes était le moyen concret de mener à bien cette opération, qui, en dernière analyse, allait dans le sens souhaité par l’optique réformiste globale du PCI. L’une des conséquences fut que dans le cadre de leur reflux centriste, les groupes d’extrême-gauche réduisaient leurs propres plateformes pour le mouvement étudiant et en pratique ils adoptaient une attitude suiviste face à la bureaucratie des syndicats.

En conclusion : la montée puissante et prolongée de la classe ouvrière, le développement du mouvement des étudiants, la radicalisation des couches très larges de la petite-bourgeoisie, la crise de direction sans précédent de la classe dominante, l’évolution de la situation mondiale ont permis au PCI d’accroître ultérieurement son influence et d’apparaître comme une force de plus en plus insérée dans le jeu politique réel. C’est pourquoi il reste largement hégémonique dans la classe ouvrière, et la bourgeoisie se trouve chaque jour davantage face au problème de définir son attitude envers lui.

Cette constatation élémentaire ne doit pas, toutefois, faire oublier deux autres éléments essentiels. Le premier est que, s’il maintient, par le truchement des organisations qu’il dirige ou qu’il influence d’une façon prépondérante, son hégémonie sur la classe ouvrière, les liens entre les appareils et la base — organisée ou non organisée — ne reflètent pas une adhésion complète à ses conceptions et orientations, mais ils subsistent malgré des attitudes critiques assez généralisées ; dans un certain nombre d’occasions importantes des mouvements de masse ont commencé et se sont développés hors de son emprise ; une avant-garde prolétarienne large existe, qui n’est pas soumise à son hégémonie.

Le deuxième élément est que, malgré sa force accrue, le PCI est dans une très large mesure paralysé. Cette paralysie substantielle découle d’une contradiction capitale : le PCI lutte pour imposer des solutions réformistes dans une période où les marges objectives du réformisme sont inexistantes ou presque, et la dynamique de la situation exige des solutions impliquant une rupture du cadre du système, des solutions révolutionnaires.

La crise de la société italienne s’exprime aussi dans cette crise spécifique du parti ouvrier majoritaire, marqué historiquement par la stalinisation et inséré de plus en plus dans une logique réformiste.

Le compromis historique

L’écrasement du gouvernement Allende, exalté comme une vérification pratique de la possibilité de préparer une transition au socialisme par voie « démocratique », provoqua des réflexions critiques au sein du PCI et fut l’occasion d’une redéfinition de la stratégie globale. Le groupe dirigeant autour de Berlinguer affirma que la cause de la défaite, au-delà des erreurs tactiques dans l’application de la ligne, résidait dans le fait que les partis ouvriers n’avaient pas réussi à réaliser et à consolider un front d’alliances suffisamment ample. Plus concrètement, il aurait fallu éviter l’affrontement par la réalisation, dès le début, d’un accord systématique avec la démocratie-chrétienne, (ou du moins une partie importante de ce parti.)

Cette appréciation fut le point de départ de la « théorisation » de ce que l’on appelle le « compromis historique », lancée par Berlinguer dans une série d’articles consacrés au bilan de la défaite chilienne.

On ne saurait affirmer que la stratégie du compromis historique représente une nouveauté absolue pour le PCI. Berlinguer peut affirmer légitimement qu’il s’agit de l’aboutissement logique de toute la politique du parti. La formule même fut utilisée en 1947 par Togliatti. Mais ce qui est significatif est qu’une telle leçon soit tirée justement d’une expérience qui devrait amener à une conclusion diamétralement opposée, et cela, dans le but de justifier une politique qui propose comme solution à la crise la plus grave du système au cours des dernières trente années, la formation d’une direction politique basée sur la collaboration des communistes, des socialistes et des démocrates-chrétiens, à savoir une relance d’une collaboration déjà pratiquée à la fin de la seconde guerre mondiale.

En d’autres termes, d’après les dirigeants du PCI, la crise du capitalisme ne doit pas être affrontée dans une perspective de lutte du prolétariat pour le pouvoir et même pas de lutte pour un gouvernement des partis ouvriers sur la base de la conquête d’une majorité parlementaire. La perspective doit être celle de l’instauration d’une démocratie « avancée », d’une restructuration réformiste du régime qui est surgi en 1945, sur la base d’une collaboration systématique avec les secteurs les plus dynamiques et « modernes » de la bourgeoisie qui rejettent ou considèrent impraticable une solution fasciste ou bonapartiste ou une dictature militaire. L’argument sous-jacent (parfois assez explicitement énoncé) est qu’il faut éviter à tout prix un affrontement majeur, puisqu’il amènerait à une défaite de la classe ouvrière et à la perte de toutes les conquêtes arrachées à la fin de la deuxième guerre mondiale et après 1968.

Aussi bien les militants du mouvement ouvrier que les observateurs bourgeois s’interrogent : est-ce que le compromis historique sera effectivement réalisé ?

Le P.C.I. au gouvernement ?

Il n’y a pas de doute que les conditions politiques pour une telle solution sont aujourd’hui plus favorables qu’il y a quelques années. Du point de vue international, le contexte actuel n’implique pas d’obstacle absolu et les expériences les plus significatives après 1968 (de l’attitude du PCF lors de la crise révolutionnaire de Mai à l’entrée du PC portugais dans un gouvernement de coalition nationale) encouragent des secteurs importants de la bourgeoisie à accepter l’idée d’une collaboration avec le PCI même au niveau du gouvernement.

Si la crise devait s’approfondir davantage, si le gouvernement de centre-gauche devait être définitivement balayé, si aucune autre solution n’était possible, la bourgeoisie accepterait fort probablement le « compromis historique » comme sa dernière chance, comme la solution extrême.

Il faut ajouter que le PCI a déjà donné des « garanties » importantes. Il n’a pas fait le saut qualitatif, mais il s’est intégré dans le jeu au niveau parlementaire et administratif. À plusieurs occasions il a permis à des gouvernements de survivre, en allant jusqu’à proclamer qu’il avait désormais adopté une ligne d’« opposition de type différent ». À l’occasion des décrets fiscaux du mois de juillet dernier, qui représentent un coup très dur pour le pouvoir d’achat de la classe ouvrière et des couches très larges de la petite-bourgeoisie, il a exercé une pression parlementaire pour obtenir des changements mineurs, mais il n’a pas adopté une tactique d’obstruction qui aurait amené à l’annulation des décrets et à la chute du gouvernement. Au mois de juin il a publié une plateforme de revendications économiques n’impliquant aucune différence majeure par rapport aux solutions envisagées par le gouvernement.

Toutefois les dés ne sont pas encore jetés et, à court terme, il est improbable que le Rubicon soit franchi. La bourgeoisie et ses partis sont déchirés par des polémiques violentes et il y a des flottements constants. Au cours de son dernier conseil national la Démocratie Chrétienne a opposé un refus très net aux avances du PCI et, ce qui est encore plus significatif, un non a été prononcé par le dirigeant numéro 1 de la FIAT et de l’organisation du patronat (Agnelli), qui, pourtant, était considéré comme l’un des bourgeois les plus favorables au compromis (à cause, entre autres, de ses rapports excellents avec la bureaucratie soviétique.) Les arguments traditionnels reviennent sous la plume de tel ou tel autre politicien. Mais l’opposition qui subsiste est due, fondamentalement, à deux raisons : (1) les cercles bourgeois favorables à aller de l’avant hésitent, de crainte d’une réaction très dure des secteurs qui feraient les frais du compromis ; (2) la Démocratie Chrétienne, de nouveau en pleine crise, est affolée d’une collaboration que le PCI, beaucoup plus homogène et solide, pourrait exploiter en sa faveur. En particulier, la DC craint — et elle n’a pas tort — que le PCI puisse gagner le soutien de couches petites-bourgeoises et même d’industriels petits et moyens (un tel appui existe déjà en réalité dans les régions dites « rouges » du centre de la péninsule.) Une telle évolution pourrait amener à une restructuration profonde des rapports politiques et la bourgeoisie n’est pas encore prête à accepter une telle perspective avec tous les risques qu’elle implique.

Quant au PCI, lui aussi il hésite et il hésitera avant de faire le pas décisif (par exemple : au printemps il a adopté pendant quelques mois la formule de l’« opposition intransigeante ».) Tout d’abord il se préoccupe de ses liens avec les masses ; ce n’est pas une préoccupation secondaire dans un pays qui a connu les grands mouvements de ces cinq dernières années, où se sont produits des débordements importants, et où existe la nouvelle avant-garde la plus large de toute l’Europe capitaliste. En deuxième lieu, il ne veut pas prendre des responsabilités qui, dans le contexte donné, seront nécessairement lourdes, sans la garantie qu’il s’agit d’une opération d’envergure. Pour une opération de petite dimension, Berlinguer et compagnie ne sont pas disposés à prendre des risques majeurs : ils l’ont dit tout à fait explicitement à plusieurs reprises.

La question se pose de savoir si la réalisation éventuelle du compromis historique par l’entrée du PCI au gouvernement pourrait amener à une stabilisation. La bourgeoisie aurait probablement à court terme des marges de manoeuvre plus amples, mais, en ligne générale, la réponse à la question doit être négative. La crise que connaît la société italienne est à la fois structurelle et conjoncturelle. Elle est si vaste et profonde qu’une stabilisation à court et moyen terme ne serait pas réalisable, même dans l’hypothèse extrême que le compromis historique se réalise sur la base de toutes les propositions avancées par le PCI en matière économique et sociale. Dans l’hypothèse de quelques réformes réelles la conséquence serait une multiplication des tensions sociales, une prolongation des conflits qui durent depuis 1968 et même leur aggravation. L’expérience chilienne est éloquente en la matière aussi.

Les tâches des révolutionnaires

Même s’il ne se réalise pas à court terme, le compromis historique pose des tâches politiques et tactiques aux révolutionnaires. En effet, le sujet est au centre des débats et les ouvriers dans les entreprises en discutent beaucoup. Cela reflète la persistance de certaines illusions, mais cela reflète aussi le degré de politisation, les ouvriers se rendant compte que la solution doit être recherchée sur le terrain politique général et non sur le terrain purement revendicatif et défensif.

Les révolutionnaires ont une tâche de propagande indispensable. Ils doivent clarifier le contenu essentiel du compromis historique — une forme nouvelle de collaboration de classe. Ils doivent le faire sur une large échelle, systématiquement, en rappelant les leçons du passé (notamment de la période 44-47). Par leur agitation axée sur des mots d’ordre de transition liés au problème de la crise économique et politique (voir à ce sujet Inprecor n°8), ils s’efforceront, d’autre part, de démontrer, dans la pratique, par l’expérience des luttes, qu’un compromis avec la bourgeoisie est impossible si on ne veut pas renoncer à défendre non seulement les intérêts historiques, mais également les intérêts immédiats vitaux de la classe ouvrière et des autres couches exploitées. Cette action est d’autant plus nécessaire que les groupes d’extrême-gauche glissent dans le marais centriste, nourrissent la confusion la plus lamentable et opèrent dans une logique d’adaptation de plus en plus nette.

Si le compromis historique se réalise, une phase nouvelle s’ouvrira. Il sera nécessaire pour les révolutionnaires de ré-examiner leur orientation. Fort probablement, une large partie des masses considéreront l’avènement du PCI au gouvernement comme une victoire et auront une confiance accrue dans leur force, dans l’efficacité de leur lutte. Cela signifie que, du point de vue tactique, les révolutionnaires auront des problèmes délicats à résoudre. Mais ce n’est pas le but de cet article de les affronter maintenant.

Le 23 septembre 1974

1Le 20 novembre 1920, à Imola, se tient le congrès de la fraction communiste unifiée du Parti socialiste italien. Sont réunis : le noyau central des ex-abstentionnistes (Bordiga qui avait subi une forte pression lors du 2ème Congrès de l’Internationale Communiste en faveur de cette unification), les ex-maximalistes de gauche (Bombacci, Gennari), l’ex-gauche d’Ordine Nuovo (Gramsci, Togliatti…) et la majorité de l’organisation de jeunesse du PSI dirigée par Polano. Lors du congrès de Livourne (janvier 1921) la fraction communiste unifiée (« les communistes purs ») réunit sur sa plateforme : 58 783 voix sur un total de 172 487. Ils se retirèrent alors du Congrès. Le lendemain, 21 janvier, au théâtre St Marc fut créé le Parti Communiste d’Italie. Seul un membre d’Ordine Nuovo se trouve dans le Comité Exécutif Terracini. Les autres membres sont Bordiga, Fortichiari, Grieco et Repossi ; Gramsci est membre du Comité Central et Togliatti n’est même pas membre du CC. Il ne le deviendra qu’après mars 1922 (2ème congrès du PCI). Fin septembre 1920, le vaste mouvement d’occupation des fabriques (spécialement à Milan, Turin, Gênes) se terminait par une défaite pour la classe ouvrière italienne. (Note de la Rédaction.)

2En mai 1922 Gramsci fut désigné comme délégué à l’Internationale et part pour Moscou. Dès fin 1922 il travaille à l’exécutif de l’I.C. En 1923 il se trouve à Vienne, afin de suivre de plus près les évènements italiens (montée du fascisme, arrestation des principaux cadres du PCI). Élu député en Vénétie en 1924, il retourne en Italie, jouissant de l’immunité parlementaire. Il rédigea les thèses du 3ème Congrès du parti qui se tiendra à Lyon (janvier 1926). Bordiga est mis en minorité. En novembre 1926 Gramsci est arrêté et finira ses jours en prison. (Note de la Rédaction.)

3Les travailleurs de la FIAT — qui se trouvent à l’avant-garde de la classe ouvrière dès 43 et manifestent leur combativité exceptionnelle en avril 1948 (lors de la tentative d’assassinat de Togliatti) — se virent pris dans le carcan de la politique de collaboration de classe du PCI. Dès 1953, la direction de la FIAT (Valletta prit la direction de l’entreprise dès 46) lança une attaque féroce contre le mouvement ouvrier organisé et réussit, grâce à de nombreux licenciements et à une politique de répression systématique, à isoler quasi totalement la FIOM (syndicat des métallos rattaché à la CGIL). Ce n’est qu’en 1962 que le mouvement ouvrier recommence à se réactiver, mais il faudra attendre 68-69 pour que la FIAT redevienne le centre le plus avancé des luttes ouvrières. (Note de la Rédaction.)

4Capanna, dirigeant du Mouvement Étudiant, organisation qui était hégémonique au début des années 70 dans l’Université d’État de Milan. Mao-stalinienne, cette « organisation » va s’aligner et cautionner la politique du PCI. (Note de la Rédaction.)

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