L'alliance ouvrière et paysanne au centre du Ier Congrès du Syndicat des paysans
OUS ne sommes pas contre le socialisme. La propriété privée des moyens de production existe maintenant depuis 35 ans dans notre pays et nous ne la remettons pas en cause. Ce que nous voulons, c'est aller de l'avant. Et, pour cela, il faut bien le dire, il faut peut-être transformer un peu le système actuel, faire qu'il existe une véritable démocratie. Et la démocratie, c'est aussi notre droit à créer un syndicat », affirmait un paysan lors d'une réunion de « Solidarité rurale » à Torun en mars dernier, au moment même où la bureaucratie polonaise s'en prenait a longueur de colonnes aux visees « antisocialistes » des paysans en lutte pour leur droit à l'auto-organisation.
L'enregistrement du syndicat des paysans qui doit intervenir le 10 mai prochain représente le résultat de cinq mois de luttes, de grèves et d'affrontements parfois très durs comme en témoigne l'interview que nous publions plus loin.
L'exigence des paysans d'avoir le droit de s'organiser, au même titre que les ouvriers, confirme l'extension du processus de radicalisation qui s'étend à toutes les couches de la société polonaise. Mais la reconnaissance légale de « Solidarité rurale » constitue aussi un camouflet sans fard pour les bureaucrates de tous bords.
Les autorités soviétiques ont dû s'en étrangler de rage, elles qui ne cessent depuis des mois de lancer de violentes attaques contre toute perspective de constitution d'un tel syndi. cat. Cela renforcera sans aucun doute leur propagande sur les dangers que fait courir au pays l'existence d'une organisation de « koulaks » dont les objectifs ne peuvent être que réac-
« Il y a de plus en plus de gens intervenant de l'extérieur, dont la biographie montre qu'ils sont totalement étrangers aux intérêts des paysans, qui ne cachent pas leurs objectifs antisocialistes et même - il faut bien le dire — contre-révolutionnaires », affirmait de son côté Stanislaw Kania début janvier 1981, caractérisant les revendications avancées par « Solidarité rurale » comme « un programme de division, peu constructif et ne faisant pas avancer les choses (1) ».
Pour plus « subtile » qu'elle se veuille, cette approche marquée par une vision policière de l'histoire en prend, elle aussi, un méchant coup. « Pour la première fois, les paysans cherchent à s'organiser pour la réalisation des intérêts qui leur sont communs à tous. Il est compréhensible que cela soit peu agréable au pouvoir. Ce dernier se trouve confronté à une force sociale qui va pouvoir imposer ses objectifs. La réalisation des principes théoriques de l'alliance ouvrière-paysanne - qui est justement en train de se concrétiser - signifie que le pouvoir perd la possibilité de manipuler tranquillement et de manière incontrôlée une partie de la société et, plus encore, la possibilité de manipuler chaque paysan individuellement. (2) »
En effet, les paysans se montrent non seulement décidés à dépasser les conflits qui les opposaient traditionnellement entre eux, mais ils affirment leur volonté d'établir une alliance durable avec la classe ouvrière. Et la défense des militants de « Solidarité » ou du KOR frappés par la répression — tels Jacek Kuron et Adam Michnik dont on venait d'apprendre la mise sous surveillance policière - occupait une bonne place dans les interventions des délégués au ler Congrès paysan qui s'est tenu les 8 et 9 mars derniers à Poznan.
dans la toute de tool darianers corp
constituer le Syndicat national des paysans indépendants « So-
POLOGNE lidarité ». Ce qui frappait parmi les 490 délégués venus de tout le pays - représentant plus de 90 % des villages polonais, et pour certaines régions jusqu'à 80, 85 et même parfois 95 % des agriculteurs indépendants —, c'était la détermination avec la quelle ils abordaient le problème de l'unité paysanne et de l'alliance ouvrière et paysanne.
« C'est la première fois dans l'histoire qu'un syndicat paysan voit le jour dans notre pays, et c'est grâce aux ouvriers qui nous ont montré la voie que nous avons décidé de nous organiser. Au départ, il existait plusieurs associations, dans différentes régions, avec différents noms, mais leur programme était sensiblement le même et l'aspiration à l'unité s'est faite sentir dès le départ. Aujourd'hui, c'est chose faite, et le seul problè me qui subsiste, c'est de nous mettre d'accord sur le nom de ce nouveau syndicat... », affirmait un dirigeant de « Solidarité rurale » de la région de Poznan lors d'une réunion de préparation au Congrès national. « Nous sommes redevables aux travailleurs qui nous ont tendu une main fraternelle et qui nous appuient dans notre lutte pour la reconnaissance de "'Solidarité rurale"», affirmaient de leur côté les 500 délégués de la région de Cracovie dans une résolution votée lors de leur congrès régional (3).
UN ESPRIT COOPERATIF
Ce qui frappait également à Poznan, c'était la détermination des délégués présents à se faire reconnaître en tant que syndicat indépendant, et non en tant qu'association au statut mal défini que la bureaucratie serait à même de manipuler et de déclarer illégale à la première occasion.
« "Ils" disent qu'ils sont "pleins de bonne volonté"... On verra bien », affirmait un paysan qui ne cachait pas sa méfiance à l'égard des autorités. « Le test, ce sera s'ils acceptent ou non l'enregistrement de notre syndicat. Notre seule garantie d'existence pour l'instant, c'est "Solidarité ouvrière" et le soutien des travailleurs. Mais de toute façon, "ils" sont coincés. Vous avez bien vu les accords de Rzeszow (4) : ils sont signés par Kaczala, le président de la commission gouvernementale, et par le "Comité de grève agissant au nom de comité de fondation du syndicat indépendant des paysans individuels". Donc, ils ont passé des accords avec une organisation illégale... J'en connais un qui a dû se faire sonner les cloches et qui risque d'y perdre son poste ! Il devait être un peu endormi au moment de la signature... », me dit un paysan dans les couloirs du Congrès, tout content qu'« ils » soient si bêtes.
1. Déclaration de Stanislaw Kania du 9 janvier 1981, citée par Solidarité paysanne, supplément spécial au Service d'information de Poznan,
2. Jednosc, journal de « Solidarité » de Szezecin, numéro 3 (21). 3. Goniec Malopolska (Le Courrier de la petite Pologne), bulletin de « Solidarité » de Cracovie, numéro 17, du 18 février 1981.
4. Accords de Rzeszow : accords qui furent signés le 20 février à Rzeszow (après sept semaines d'occupation de locaux, de sit in et de manifestations). Les délégués paysans venus de tous le pays fin janvier pour soutenir la lutte des paysans d'Ustrzyki Dolne mettre en place à Rzeszow un Comité constitutif du syndicat indépendant des paysans individuels qui élabora un programme de revendications et qui parvint finalement à signer un compromis avec le gouvernement à la suite d'une série d'affrontements et de négociations avor-
Dans les diverses plates-formes avancées par les organisations régionales représentées au Congrès - voir ci-dessous l'extrait du programme de « Solidarité rurale » de la région de Poznan —, une place importante était réservée au problème de l'autogestion paysanne et de l'organisation en associations coopératives.
Dans l'interview qu'elle nous a accordée, Stanislawa Domaracka insiste elle aussi sur cette question. Le poids qu'elle accorde à tous les problèmes sociaux montre bien que ce qui prévaut chez elle, ce n'est pas une approche individualiste de propriétaire défendant avant tout sa terre et ses intérêts, mais une compréhension de ce que les problèmes ne pourront être résolus que de manière collective.
Pour elle, l'argent procuré par la location des tracteurs devra être affecté à des dépenses utiles à toute la communauté (routes, ponts, locaux de réunion). Ce qui donne tout son sens à une perspective d'autogestion paysanne qui n'a de raison d'être que si elle dépasse l'horizon limité de la petite exploitation individuelle pour poser des problèmes collectifs, comme ceux de l'administration municipale, de la voirie, des transports, de l'approvisionnement ou de la commercialisation des produits.
Certes, il existe aussi d'autres points de vue, d'autres courants dans le mouvement paysan polonais, et l'on ne saurait nier que certains entendent se servir du syndicat pour défendre avant tout leurs intérêts particuliers. Cela vaut avant tout pour de nombreux agriculteurs plus aisés, pour qui la revendication de la garantie de la propriété de la terre a une signification toute différente de celle qu'elle a aux yeux des innombrables pay• sans pauvres (un tiers de l'ensemble des agriculteurs indépendants) dont la ferme de moins de 2 ha suffit à peine à nourrir leur famille, et qui ne produit quasiment rien pour le mar-
Ce n'est pas un hasard si Stanislawa Domaracka, cette paysanne d'une cinquantaine d'années, d'une combativité extraordinaire, vient de Bieszczady, l'une des régions les plus pauvres du sud-est du pays, à la frontière soviétique. Région où les paysans ont fait preuve d'une détermination inimaginable il y a quelques temps encore, en menant une grève de 54 jours pour obtenir gain de cause. Région où la « politique agricole » des autorités s'est traduite à l'époque d'Edward Gierek par la saisie de 60 000 ha de terres et de forêts reconverties en terrains de chasse et en centres de repos pour les bureaucrates, avec palais et terrains d'aviation à la clef...
Mais Stanislawa n'est pas une exception — loin de là —, à écouter les délégués qui se trouvaient à ce Congrès de Poznan. Pourtant, il y a peu, la plupart des agriculteurs polonais, traumatisés par des décennies d'incurie et d'injustice de la part de la bureaucratie, ainsi que par la gabegie et les gaspillages qui règnent dans le secteur d'Etat, rejetaient souvent avec violence toute idée de coopérativisme.
Cependant, la lutte de la classe ouvrière et le soutien concret apporté par « Solidarité » aux paysans, pour aider ces derniers à se procurer les machines qui leur font totalement défaut, a permis de faire émerger un esprit coopératif parmi
Ce qui montre — une fois de plus - le rôle déterminant que joue le prolétariat pour gagner d'autres couches au combat pour l'instauration d'une société véritablement démocratique, et le fait que les obstacles à la construction du socialisme en Pologne ne sont pas d'abord le fait des paysans, comme d'aucuns se plaisent à le dire, mais bien d'une minorité bureaucratique tentant, par tous les moyens, d'empêcher les masses de prendre leurs affaires en mains. A voir le cours des événements, les bureaucrates ne semblent pas prêts d'arriver à leurs fins...
Aux réflexions amères d'un journaliste catholique de la presse officielle qui, lors d'une conférence de presse tenue pendant le Congrès de Poznan, reprochait aux paysans d'être trop pressés, de vouloir tout obtenir à la fois, c'est un petit curé de campagne, bien connu pour sa combativité depuis les grèves d'août 1980, qui répondit : « Vous savez, quand Lénine a décidé de faire la révolution, il n'a pas été demander la permission à "ceux d'en haut". Il a consulté ses camarades et ils ont
Jacqueline ALLIO 30 avril 1980.
5. Pour plus de données sur la répartition des terres et sur la situation objective des paysans en général, lire l'article de Jacqueline Allio, dans Inprecor, numéro 94-95, spécial économique, du 16 février 1981.