« Le Honduras est différent ! », tels sont les premiers mots qui assaillent le visiteur lorsqu'il débarque dans ce pays. Et il va les entendre à n'en plus finir. C'est l'un des refrains favoris de La Prensa, le quotidien le plus réactionnaire de Tegucigalpa. « Nous, ici au Honduras, nous ne sommes pas comme les gens du Nicaragua ou du Salvador. Nous haïssons la violence, nous aimons la paix et nous résolvons nos problèmes par des élections libres ! » A toute heure, la radio gouvernementale répète : « Au Honduras, personne n'a besoin d'être libéré ! »
Toute cette démagogie mise à part, il y a un fond de vrai dans le fait que le Honduras est différent. Tandis que tous les autres pays de la région ont connu, au cours des dernières années, l'approfondissement de processus révolutionnaires, au Honduras, un processus d'« institutionnalisation » a commencé l'année dernière.
Les élections pour l'Assemblée constituante, qui ont eu lieu en avril 1980, les premières élections qui solent tenues depuis plus de dix ans, et elles devaient, disait-on, mettre tin a huit ans de gouvernement militaire (en fait il n'en fut rien, car l'Assemblée constituante a nommé le général Policarpo Paz Garcia « président provisoire » jusqu'à la tenue des élections législatives).
La participation électorale a été plus élevée que prévue. Près de 80 % des électeurs inscrits ont effectivement voté. Et cela, malgré une campagne intensive pour l'abstention menée par les quatre partis du Front patriotique hondurien (FPH), le Parti communiste du Honduras (PCH), le Parti communiste marxiste-léniniste (PCml), le Parti socialiste (PASO) et le Parti démocrate-chrétien (PDC).
Seuls trois partis ont participé élections : le Parti libéral (PL), le national (PN) et le Parti de l'innovation et de l'unité (PINU), une formation qui se présente comme social-démocrate. On s'attendait à ce que le PN, le parti le plus réactionnaire, lié à l'oligarchie terrienne et à la hiérarchie militaire, gagne ces élections. Mais la surprise fut que le PL l'emporte de 72 000 voix sur le PN et obtienne deux députés de plus à l'Assemblée constituante. Le PINU a obtenu trois députés, ce qui a permis à ce parti de jouer dans l'Assemblée, puisqu'aucun des deux autres n'a la majorite
Le PL a traditionnellement une ap. proche politique hostile aux militaires. Et c'est l'une des principales raisons de sa victoire. Plus qu'un vote pour son programme, le vote pour le PL a été un vote contre les militaires. C'est pour cela que la réaction de masse a été très forte quand ce parti a soutenu la nomination du dictateur Policarpo Paz Garcia comme « président provisoire ».
les rumeurs de coup d'Etat militaire, il est possible que les élections législatives et présidentielles se tiennent avant la fin de cette année. Selon le vice-président de l'Assemblée constituante, Nicolas Cruz Torres, « tous les courants politiques qui peuvent exister dans le monde, sont libres de s'organiser en partis au Honduras et de participer aux élections ». Il est possible que le PC, le PCml et le PASO soient légalisés. Il est également possible que la participation électorale aux prochaines élections soit élevée. Les longues files que l'on peut voir chaque ment dans les principales villes en sont
C'est dans ce sens que la définition du Honduras comme un « pays différent » n'est pas totalement dépourvue de sens. Le « processus institutionnel » signifie également — pour l'instant au moins -une certaine ouverture démocratique. Il est possible d'organiser des grèves, des meetings et des manifestations sans être soumis à une répression immédiate. Après les élections du mois d'avril, les journaux de gauche ont pu être distribués. C'est là une situation complètement différente de ce qui se passe au Guatemala et au Salvador. Une des raisons essentielles de cette situation, c'est que le gouvernement américain veut voir les militaires retourner dans leurs casernes et être remplacés au gouvernement par des civils.
L'ambassadeur américain a Tegucigalpa a même été surpris en train de dire : « Nous préférerions même Cantinflas (le célèbre acteur comique mexicain) comme futur président de la République. » La raison à cela n'est pas un brusque regain de sentiment démocratique, mais tient au rôle que les Etats-Unis ont assigné au Honduras dans le contexte du soulèvement révolutionnaire en Amérique centrale. Renvoyer d'un côté les militaires dans leurs casernes sert à ce que l'hostilité aux militaires dans la population ne prenne expression militante plus exLa haine contre les militaires est très largement répandue du fait de la corruption bien connue qui touche les officiers de haut rang. Au cours des cinq dernières
HONDURAS annees, des militaires de haut rang ont vole, grace a leur position dans l'appareil d'Etat, près de 120 millions de dollars qui se sont retrouvés sur des comptes en banque de Miami. Un dicton hondurien illustre cet état de fait : « Nous me donnez pas d'argent, donnez-moi une place dans l'administration ! »
Une autre raison, plus importante, c'est le projet impérialiste de voir à terme les forces armées honduriennes jouer un rôle de gendarme en Amérique centrale. L'armée est déjà nombreuse, elle compte près de 30 000 soldats et l'armée de l'air est équipée d'une vingtaine de jets modernes et d'hélicoptères de combat.
L'année dernière, l'aide américaine a atteint une nouvelle pointe de 3,5 millions de dollars. Un nombre croissant d'officiers honduriens suivent des cours spéciaux aux Etats-Unis et à Pade l'air hondurienne a reçu récemment des crédits spéciaux pour acquérir 10 nouveaux hélicoptères Bell VH-II H (« Huey »).
Dans la liste des matériels militaires américains livrés au Honduras, on trouve plusieurs articles qui sont classés « secret », categorie qui n'est utilisee que pour les systèmes d'armes très sophistiqués. Récemment, l'ambassadeur américain à Tegucigalpa a déclaré que le gouvernement américain était disposé à acsubstantiellement l'aide militaire américaine, c'est-à-dire en triplant — voire plus — le montant fourni en 1980...
L'escalade des activités militaires des éléments somozistes à la frontière entre le Honduras et le Nicaragua est soutenue par l'armée et l'aviation honduriennes, qui fournissent également aux somozistes des facilités d'entraînement. Mais, ce qui est sans doute le plus important, c'est ce qui se prépare par rapport au Salvador. D'ailleurs, l'armée hondurienne est déjà intervenue lorsqu'au cours de l'offensive du FMLN du 10 janvier dernier, des unités honduriennes ont pénétré dans la province de Morazan, tandis que des avions de l'armée de l'air de Tegucigalpa participaient aux opérations... Ce qui s'est passé sur la rivière Sumpul, lorsque l'armée hondurienne a empêché des réfugiés de traverser le cours d'eau, n'est qu'un exemple.
Il ne fait d'ailleurs pas de doute que de soutien aux contre-révolutionnaires salvadoriennes va se développer. A la fin du mois de mars, une réunion de plus de 600 officiers s'est tenue ; on rapporte qu'au cours de cette réunion la décision a été prise que l'armée hondurienne participe à des actions com-
binées avec l'armée salvadorienne pour attaquer les bases de guérilla qui existent dans ce qu'on appelle le no man's land entre les deux pays. C'est l'axe de ce qui est dénoncé depuis un an déjà sous la formule de « Opération Sandwich ».
La possibilité pour les forces armées honduriennes de jouer ce rôle de gendarme en Amérique centrale dépend cependant de l'évolution de la lutte des classes dans le pays même.
Il n'y a pas la moindre garantie que l'élection d'un gouvernement civil soit suffisante pour contenir les aspirations du mouvement de masse et puisse déboucher sur une sorte de paix sociale dans le pays. L'approfondissement de la crise économique s'est combinée avec l'impact de la révolution nicaraguayenne et du processus révolutionnaire au Salvador pour favoriser un approfondissement de la lutte des classes, plutôt que son repli. La solidarité de plus en plus profonde que l'on rencontre dans de larges secteurs de la population à l'égard des révolutions nicaraguayenne et salvadorienne signifie que, vraisemblablement, toute nouvelle action ofdes forces armées honduriennes contre les pays voisins pourrait susciter une opposition radicale, particulièrement dans la classe ouvrière et les couches populaires au Honduras.
La situation économique du pays a pris un tour dramatique au cours de l'année qui vient de s'écouler :
- l'inflation a été de 20 % ; - l'augmentation de l'indice des prix des biens de consommation a atteint 18 % contre 8 % en 1979 ;
- la valeur des importations a augmenté tandis que les exportations stagnent et que la valeur du principal produit exporté, le café, a atteint son cours le plus bas depuis longtemps ;
— la fuite des capitaux du Honduras - principalement vers les banques de Miami - s'est élevée à 200 millions de dollars (ce qui montre que la bourgeoisie ne croit pas trop au slogan selon lequel « le Honduras est un pays différent ») ;
— la croissance du produit intérieur brut (PIB) n'a été que de 1,2% contre 6,8 % en 1979 ; le niveau du PIB par habitant - compte tenu de la croissance démograpnique
Cette situation a conduit à de nombreuses grèves actives l'année dernière, et il est peu probable que la situation s'améliore substantiellement cette année. Une caractéristique des grèves de l'année dernière, et qui semble aller en s'accentuant, c'est que si les grèves ont démarré sur des revendications salariales, elles ont également inclu des revendications politiques, telles que la nationalisation des entreprises multinationales, la protestation contre le licenciement de dirigeants syndicaux, des actions de solidarité avec la révolution salvadorienne, etc.
L'année dernière, les mobilisations au Honduras ont été les plus massives, les plus militantes et les plus politisées depuis des années, sans doute depuis la grève générale de 1954, lorsque les travailleurs honduriens ont conquis le droit de s'organiser dans des syndicats indépendants.
Un exemple de cette interaction croissante entre les revendications nomiques et politiques est fourni par la lutte qu'ont menée les enseignants presque sans interruption ces deux dernières années. La lutte a démarré sur la revendication d'augmentation des salaires et des retraites des enseignants. Maintenant, la demande centrale est la nationalisation du système d'éducation et la garantie du libre droit à l'éducation pour tous. Cela a permis d'intégrer les lycéens et les parents d'élèves à la lutte. Les méthodes de lutte mises en œuvre ont été très militantes :
occupations, etc. Dans certains villages et certaines villes, ces mobilisations ont presqu'atteint des proportions insurrectionnelles, quand toute la population est descendue dans la rue et s'est affrontée à l'armée.
La solidarité avec le Salvador a joué également un rôle important au cours de ces mobilisations. Le principal syndicat enseignant, COLPROSUMA, est également l'une des organisations qui joue un rôle dirigeant dans le Comité de coordination pour la solidarité avec le Salvador.
Un autre exemple est fourni par la grève d'une semaine qu'ont faite les 1 500 travailleurs de la Rosario Mining Company, pour protester contre le licenciement d'un de leurs dirigeants. La compagnie a dû satisfaire la revendication des grévistes et réembaucher le dirigeant syndical.
Les manifestations, les grèves et la menace d'une grève générale ont été les éléments déterminants qui ont contraint le gouvernement à relâcher six dirigeants syndicaux à San Pedro Sula ; ils avaient été arrêtés pour avoir peint sur les murs des slogans de soutien à la révolution salvadorienne. Le gouvernement les avait inculpés de « haute trahison ».
Parmi les autres luttes importantes, il y a eu les trois greves des 12 000 travailleurs de la succursale de l'United Brand au Honduras, la Tela Railroad Company, celle des 6 000 travailleurs de la santé et des hôpitaux, et la grève des ouvriers des brasseries et des ouvriers de la construction.
D'importantes luttes paysannes ont également eu lieu. De nombreux paysans sans terre ont envahi des propriétés et exigé une véritable réforme agraire. Par ailleurs, plusieurs des coopératives paysannes qui avaient été constituées lors des programmes précédents de réforme agraire, et dont certaines sont dirigées par des dirigeants syndicaux licenciés de la Tela Railroad Company, ont lutté contre le contrôle de cette multinationale sur l'exportation et le raffinage du sucre.
Toutes les luttes, cependant, n'ont pas été victorieuses. La dernière en date des trois grèves de la Tela Railroad Company, qui avait été entamée contre l'utilisation massive d'insecticides dans les plantations bananières, s'est achevée par un coup de poignard des dirigeants syndicaux dans le dos des travailleurs. Cela a provoqué la naissance d'une forte opposition à la bureaucratie dans le syndicat.
Un autre exemple, c'est la manière avec laquelle le gouvernement est parvenu à détruire une des coopératives paysannes les plus avancées, Las Isletas, en utilisant des bandes de nervis armés, appuyés par des unités de l'armée. Les éléments les plus radicaux de la direction de la coopérative ont été évincés au profits d'éléments réactionnaires soumis aux ordres Tela Railroad Company et de l'armée.
On a également assisté, l'an passé, au début d'un mouvement antimilitariste de résistance au recrutement forcé. Le service militaire est obligatoire au Honduras. Mais, comme il n'y a pas de véritable système de conscription, c'est un système d'enrôlement forcé qui est employé depuis des années. Des unités de l'armée sont simplement lâchées pour capturer les jeunes et les enrôler. On peut parfois voir au Honduras des groupes de soldats guetter la sortie des dancings le samedi soir pour enrôler de force les jeunes qui en sortent...
Ces pratiques ont bien sûr suscité une opposition contre l'enrôlement forcé ont été largement soutenues, y compris par les soldats encore sous les drapeaux. Deux soldats rencontrés dans la zone des plantations bananières m'ont raconté comment les hommes de troupe discutaient de cette question et comment il existait une forte opposition à l'utilisation de l'armée pour réprimer les travailleurs. Comme je leur leur demandai ce qu'ils pensaient des actions de l'armée hondurienne contre les réfugiés salvadoriens, ils m'ont répondu que si on leur donnait l'ordre d'aller dans les zones où se trouvent les réfugiés, ils refuseraient d'obéir...
L'une des conséquences, mais aussi l'une des causes de la remontée du mouvement de masse au Honduras, c'est le développement de nouvelles directions « lutte de classes » dans plusieurs des syndicats les plus importants. Le mouvement syndical hondurien est relativement puissant, mais il est divisé et, pendant plusieurs années, il a été contrôlé par des dirigeants anticommunistes liés à la bureaucratie syndicale nord-américaine et à un organisme soutenu par la CIA, l'American Institute for Free Labour Development. Le Honduras est le seul pays d'Amérique centrale où cet institut a fondé sa propre école de formation. Cela s'est produit presqu'immédiatement après la grève générale de 1954.
Cependant, les tendances « lutte de classes » ont récemment gagné de l'influence dans plusieurs organisations importantes telles que le syndicat SITRATERCO qui compte 12 000 affiliés dans les plantations de banane de la United Brand, et la plus importante fédération syndicale d'enseignants, la COLPROSUMA qui compte 18 000 syndiqués. Même dans la principale des organisations paysannes, l'ANACH, qui continue d'être contrôlée par des dirigeants anticommunistes, la tendance « lutte de classes » a gagné suffisamment de terrain pour disposer désormais de plusieurs de ses représentants dans la direction nationale.
Une des caractéristiques importantes de cette modification, c'est qu'elle est le
résultat d'un travail d'organisation à long terme à la base. Les Congrès qui ont' désigné ces nouvelles directions ont, la plupart du temps, été précédés de périodes prolongées de débats auxquels les adhérents ont pris une large part.
Cette large radicalisation des masses honduriennes reflète également l'impact de la victoire révolutionnaire au Nicaragua et de la lutte révolutionnaire en cours au Salvador. Mais c'est surtout dans les partis politiques à base ouvrière et populaire que se déroulent les discussions les plus intenses sur les leçons à tirer du Nicaragua et du Salvador.
Les trois partis qui se réclament du marxisme, le Parti communiste, le Parti communiste marxiste-léniniste et le Parti socialiste, ont subi de diverses manières l'influence de ce qui se passe dans les pays limitrophes. Dans tous ces partis, les discussions vont bon train, des différenciations et des scissions sont déja intervenues.
C'est le Parti communiste qui a subi la plus importante scission, qui a touché près de la moitié de ses militants, en particulier dans le secteur ouvrier et parmi les dirigeants syndicaux du nord du pays. Ceux-ci ont quitté le PC pour former l'Union révolutionnaire du peuple (URP). L'URP conserve le programme et l'orientation traditionnels du PC, sauf qu'elle y ajoute la nécessité de commencer aujourd'hui la lutte armée.
où survenait la scission, le PC a exclu son secrétaire général qui avait contrôlé d'une main de fer le parti pendant plus de dix ans. Un dirigeant communiste m'a déclaré que le Bureau politique et même le Comité central se réduisaient alors presque au seul secrétaire général.
Ces deux événements ont touché en profondeur le Parti communiste et ont débouché sur une plus grande volonté d'unité d'action et de discussion avec les autres partis se réclamant du marxisme.
Le Parti communiste marxiste-léniniste (PCml), qui a scissionné en 1972 du PC essentiellement sur la question de la lutte armée et de la démocratie interne, a également connu une scission, mais de plus faible importance (lire dans ce même numéro d'Inprecor l'interview d'un dirigeant du Parti communiste marxiste-léniniste - PCml).
Le PASO, le Parti socialiste hondurien, est le produit direct des développements révolutionnaires dans les pays limitrophes. Il a été fondé par un groupe d'anciens militants du PCml et de membres de la jeunesse démocrate-chrétienne comme partie intégrante du projet de construction du Parti révolutionnaire des travailleurs centro-américains (PRTC). Le PASO est le parti qui s'est le plus développé et qui sans doute compte aujourd'hui le plus de militants; mais aucun de ces trois partis n'est un parti de masse et aucun ne compte plus de cinq cent militants. Si le PCml et le PC sont un peu plus réduits numériquement, ils exercent une plus grande influence de masse dans le mouvement ouvrier organisé.
Ces trois partis travaillent ensemble dans le cadre du Front patriotique hondurien (FPH) et ont passé d'importants accords unitaires. Ainsi, le processus en cours dans la gauche - malgré les scissions qu'elle a connues - est davantage un processus d'unification que d'éparpillement.
Lars PALMGREN Tegucigalpa, 5 avril 1981. HONDURAS