Un entretien avec le révolutionnaire tchécoslovaque Jaroslav Suk
TCHECOSLOVAQUIE
AROSLAV Suk était étudiant en philosophie à Prague en 1968. Il fut l'un des dirigeants du Comité de grève de novembre 1968 qui rallia les forces du mouvement de résistance et qui concrétisa l'alliance entre les ouvriers et les étudiants. Il fut également l'un des membres fondateurs, l'un des dirigeants et théoriciens du Mouvement de la jeunesse révo-
(MJR) - organisation socialiste révolutionnaire lutionnaire d'une centaine de membres fondée en automne 1968 - qui fit campagne pour la révolution politique en Tchécoslovaquie et en Europe de l'Est jusqu'à son démantèlement.
En janvier 1970, il était arrêté avec 18 autres membres du
Mouvement et, en mars 1971, il était emprisonné pour ses acti-
- INPRECOR : Tout d'abord, raconte-nous ton histoire.
- Jaroslav SUK : La police m'a harcelé pendant de longues années. C'était très dur. Pa seulement pour moi, mais aussi pour ma famille ; nous avons donc décidé de partir. Je comprends bien que mon départ représente une défaite politique, mais je crois qu'ici je peux faire plus pour la lutte en Tchécoslovaquie, que je ne l'aurais fait en prison.
- Pourrais-tu revenir sur tes expériences politiques depuis 1968 ?
- J'ai milité dans le mouvement étudiant tchécoslovaque en 1968. J'ai également été membre du Comité de grève de la Faculté de philosophie au cours de l'automne 1968. Puis je suis devenu membre du Mouvement de la jeunesse révolutionnaire (MJR). J'ai également été membre du présidium du Comité de grève de Pra-
Petr Uhl et sa compagne Hana Sabatova. (DR)
la Tchécoslovaquie il y a un mois. gue en novembre de la même année. Au sein du Mouvement de la jeunesse révolutionnaire, j'ai rédigé un certain nombre de tracts et de prises de position. J'ai été arrêté en 1970 et condamné à deux ans de prison en mars 1971 ; Petr Uhl écopait quant à lui de quatre ans, la peine de prison la plus lourde. Puis je me suis mis à faire du travail illégal, et j'ai signé des prises de positions et des résolutions avec d'anciens prisonniers comme moi, par exemple sur la question du Chili, puis de la Charte 77 (1) ; j'ai milité pour la Charte dès le début et je suis devenu par la suite militant du VONS (2).
- Dans quelle prison as-tu été envoyé ?
- J'ai fait seize mois à la prison Ruzyme de Prague, c'est-à-dire tout le temps qu'a duré l'enquête. Ce sont les pires moments que j'ai passé en prison. Je partageais une cellule de six mètres carrés avec vités politiques. Membre fondateur de la Charte 77 et proche collaborateur de Petr Uhl, il a participé à la rédaction de certains documents-clefs de la Charte 77, dont le document sur les droits des travailleurs et celui sur le problème de la consommation. Jaroslav Suk a joué un rôle important dans les débats au sein de la Charte 77, polémiquant d'un point de vue socialiste-révolutionnaire contre les conceptions réformistes.
Il a collaboré à la rédaction du livre de Petr Uhl, le Socialisme emprisonné (paru en français chez Stock/La Brèche en
1980). Confronté au choix entre l'exil et la prison, il a quitté deux ou trois autres détenus. On ne pouvait pratiquement pas se mouvoir dans la cellule : le plafond était bas, il y avait peu de lumière, pas assez d'air, de nourriture ni de protéines. C'était difficile et physiquement éprouvant.
- Y avait-t-il d'autres membres du
Mouvement de la jeunesse révolutionnaire ?
- Nous étions vingt membres du groupe, ce qui faisait qu'il était difficile de nous isoler les uns des autres, et nous maintenions des contacts entre nous.
- Continuons. Après l'arrestation de
Petr Uhl, et le procès qui a suivi, nous avons entendu dire que les conditions de détention à la prison de Mirov étaient très mauvaises. Les conditions sont-elles toujours les mêmes aujourd'hui ? Les conditions se sont-elles améliorées depuis son entrée ou ont-elles empiré ?
- Tout d'abord il faut rappeler que
Petr Uhl a déjà purgé une peine de quatre ans. Il souffre d'asthme et rester à la prison de Mirov plus de deux ans, quand on est en mauvaise santé, est extrêmement dangereux (sa nouvelle condamnation est de cinq ans). Il y a un groupe de geôliers et de membres de la police secrète qui
1. Le Manifeste de la Charte 77, rendu public a Prague en janvier 1977, avec 240 premieres signatures, réclame notamment l'application effective des droits reconnus par la législation tchécoslovaque et par les accords internationaux contresignés par la Tchécoslovaquie. La
Charte 77 a aujourd'hui été signée publiquement par plus de mille citoyens tchéques et slovaques, et elle est devenue le cadre de regroupement de toute l'opposition.
2. Le VONS (Comité de défense des personnes injustement poursuivies) a été fondé en
1978. Il regroupe l'aile la plus militante de l'opposition tchécoslovaque. Ses fondateurs et animateurs.
Petr Uhl, Vaclav Havel et leurs camarades ont été lourdement condamnés en octobre 1979.
ouvertement l'élimination de batova, souhaite Petr. Ils me l'ont dit.
- C'était quand ? - Je l'ai entendu dire lors de l'un des derniers interrogatoires que j'ai subis. Ils ont dit qu'ils allaient s'occuper de lui comme ils l'ont fait avec Trotsky. Petr partage maintenant une cellule avec d'autres détenus. La prison est un vieux château aménagé. On lui inflige pas mal de punitions disciplinaires, ce qui implique de nourriture auxquelles privations s'ajoutent des travaux pénibles.
- Peux-tu donner des exemples concrets de ces punitions ?
- Toutes les occasions sont bonnes pour les gardiens; ainsi, si l'un d'entre eux rencontre un prisonnier qu'il n'est pas supposé rencontrer, ou bien si le prisonnier est surpris à donner un coup de main à quelqu'un d'autre - chose tout à fait courante en prison —, ils peuvent toujours dire qu'il a passé un message, même s'il n'a rien dit. Ils peuvent de cette maalourdir sa peine. Il y a d'autres exemples similaires avec les prisonniers politiques, voir l'exemple de Cibulka (3).
- Petr Uhl et les autres prisonniers politiques ont-ils reçu des échos de la campagne internationale et de l'envoi de cartes postales à la prison, qui ne lui ont certainement pas été remises ?
- Petr en a sûrement entendu parler, car les gardiens parlent librement devant lui. Dans le cas de Petr, cela ne peut que l'aider moralement et de façon tout à fait pratique, c'est une arme pour combattre toutes les tentatives de le détruire. C'est également une aide pour d'autres prisonniers moins connus, tels Machacek et Lastuvka.
- Il y a eu des cas de suicides en prison. Se sont-ils déroulés dans des circonstances douteuses ?
- Il est toujours possible de tuer quelqu'un et de maquiller cela en suicide. Mais s'il s'agit d'un véritable suicide, la responsabilité en incombe au système, à la prison. Petr lui-même a dit à Anna Sa-
Usa femme, et comme c'est la dernière chose qu'il lui a dit lors de son ultime visite, il a dont insisté là-dessus : « Quoi qu'il m'arrive, ne crois jamais à la thèse du suicide ! » Nous avons done raison quand nous disons que nous craignons pour sa vie.
Rudolf Battek est dans une situation identique. Il attend son procès et il risque de 3 à 10 ans. Il est également malade et, du seul fait qu'il défende la démocratie socialiste, il représente pour la police le même danger que Petr Uhl. Alors qu'il s'apprêtait à quitter deux semaines plus tard la Tehécoslovaquie pour la Suède, J. Litominsky a été arrêté lui aussi. II est membre actif du VONS et il risque de 3 à 10 ans pour « subversion »...
- Penses-tu que tout cela fait partie d'une campagne systématique pour détruire la Charte 77?
- Ils essaient petit à petit de mettre sous les verrous les militants les plus actifs de la Charte. Comme les grands procès soulèvent un écho très important dans les pays occidentaux, ils se contentent de proces moins spectaculaires. Par exemple, Josef Gruntorad, qui était très actif dans une maison d'édition de samizdat, et qui travaillait à la publication d'un livre sur les événements polonais, a été arrêté et s'attend à écoper de 1 à 5 ans de prison. Les militants tchèques sont très intéressés par les événements polonais, et certains collaborateurs et sympathisants de la Charte 77 ont rendu public plusieurs lettres et prises de position sur les événements de Pologne. Une réunion s'est même tenue récemment entre des membres de la Charte 77 et du KOR. Ils ont tenté d'organiser une grève de la faim à laquelle participeraient simultanément des militants polonais et tchèques. Des Polonais se sont rendus en Tchécoslovaquie et vice versa. La police secrète a tenté de mettre fin à ces échanges. Et c'est ainsi que J. Litominsky a été arrêté à la frontière entre les deux pays. Il a été jeté en prison à la suite d'une provocation policière. Quiconque montre le moindre intéret pour les événements polonais risque d'être poursuivi en justice. Malgré cela, les contacts avec la Pologne sont maintenus ainsi que les liens entre les militants de la
Charte 77 et le syndicat indépendant autogéré Solidarnosc.
- Qu'a fait le gouvernement polonais pour tenter de dresser l'opinion publique tchécoslovaque contre la population polonaise ?
- Le gouvernement de Prague essaie de faire croire aux Tchèques du ils devront verser des impôts supplémentaires pour les Polonais. Cela rencontre un écho auprès des secteurs les plus arriérés de la population. La propagande officielle répand des mensonges que personne ne croit, même quand elle ne ment pas. La majorité de la population capte et reçoit les émissions des radios et des télévisions étrangères, et une information illégale sur la Pologne circule dans tout le pays. C'est dans la région frontalière que le phénomène est le plus important. Des dizaines de milliers de travailleurs polonais vont travailler chaque jour dans la région d'Ostrava, en Silésie tchécoslovaque.
- Et de quelle façon la direction tchécoslovaque présente-t-elle les événements aux cadres et aux militants du parti ?
- Elle ment et essaie d'intoxiquer non seulement la population tchèque mais également les couches de la bureaucratie. Elle essaie de dire que Solidarnosc est faible, qu'il est moins fort qu'en août dernier. Elle dit que le KOR - comme tous les groupes de « droite » - devra être détruit. La direction tchécoslovaque affirme bien haut que tout cela peut être fait facilement, pour décourager toute velléité de la part de membres du Parti communiste tchécoslovaque d'aller dans le sens des événements polonais...
Propos recueillis par Peter GREEN Stockholm, 2 avril 1981. 3. Petr Cibulka, jeune ouvrier sympathisant de la Charte 77, a été arrêté en avril 1978 et condamné à deux ans de prison pour avoir écouté avec des amis des enregistrements du groupe de rock tchécoslovaque interdit Plastic People. A l'expiration de sa peine de deux ans, il a à nouveau été condamné à six mois de prison. Le VONS et la Charte 77 avaient mené une campagne en sa défense.