à la vice-présidence du Labour Party
Brian GROGAN
Tony Benn, le chef de file de l'aile gauche travailliste, a jeté un froid dans les milieux conservateurs et chez les éléments droitiers du Parti travailliste (Labour Party) en annonçant son intention de briguer la vice-présidence du parti. Par cette décision, il veut mettre à profit le nouveau ré. glement intérieur (1) plus démocratique du Parti travailliste, qui donne un pouvoir de décision aux syndicats dans la procé. dure qui mène à l'élection du dirigeant (leader) et du vice-président du parti, contrairement à la situation antérieure où c'était le groupe parlementaire seul qui en décidait. En annonçant sa candidature six mois avant les élections, il a posé les premiers jalons qui permettront à l'aile gauche de poser le problème dans toutes les conférences syndicales qui se tiendront au cours de l'été et qui précèdent la convocation du nouveau collège électoral pour le prochain Congrès du Parti travailliste, en octobre.
La décision de Tony Benn d'entrer en lice contre Dennis Healey, le dirigeant travailliste qui s'identifie le plus avec la politique droitière du dernier gouvernement Jim Callaghan (2), a provoqué des réactions hystériques dans la presse conservatrice. En argumentant de manières différentes, tous les commentateurs en sont venus à la conclusion - pour le moins curieuse - que Tony Benn n'avait aucune chance d'être élu.
La vérité, c'est que Tony Benn, en se présentant, a court-circuité les efforts de conciliation menés par la bureaucratie pour liquider les acquis de l'aile gauche, ce à quoi elle espérait parvenir par des accords au sommet.
De ce fait, aprés la scission de la « Bande des Quatre », et la formation du Parti social-démocrate (3), les bureaucrates droitiers qui dominent les syndicats ont commencé à s'organiser. Ils ont mis sur pied un groupe au sein du parti qu'ils ont surnommé « Solidarité » constitue une insulte aux travailleurs polonais -, dans le but avoué de redonner au groupe parlementaire son rôle de déci sion dans la désignation des dirigeants du parti. Ils espéraient pouvoir au moins de la sorte neutraliser certains secteurs de la bureaucratie syndicale qui avaient remporté récemment des succès, comme dans le Transport & General Workers Union (T & GWU - Syndicat des transports et des travailleurs non-qualifiés). Mais le problème se pose désormais de façon plus aiguë. Comme l'écrivait récemment The
Tony Benn dans la course
Economist à propos de Michael Foot, l'actuel leader du Parti travailliste : «Il lui faut maintenant vendre la lessive Healey à la formule enrichie..»
L'appel lancé par Michael Foot à Tony Benn pour qu'il se retire a donc été soutenu dans un premier temps par les dirigeants du plus grand syndicat industriel de Grande-Bretagne, le T & GWU. Ce syndicat, avec ses 2,2 millions de membres, s'était prononcé pour l'élargissement de la franchise électorale (4) lors du dernier Congrès travailliste. Le T& GWU avait été l'un des deux syndicats à prendre la tête de la rébellion contre la politique de blocage des salaires préconisée par le dernier gouvernement travailliste (1974-1979).
Alex Kitson, vice-secrétaire général du T & GWU et secrétaire du Parti travailliste a envoyé à Tony Benn une lettre l'enjoignant de ne pas se présenter, « dans l'intérêt de l'unité du parti ». Tony Benn a vivement rejeté ces appels. Il a repoussé l'idée selon laquelle l'unité du parti impliquerait l'abandon fondamental de se présenter : « Et si cette décision du dernier Congrès (sur le système d'élection) pouvait être si aisément bafouée, on pourrait bientôt voir d'autres décisions vitales - de caractère politique - être elles aussi abandonnées, "dans l'intérêt de l'unité du parti". » Tony Benn a mis en plein dans le mille ; sa candidature n'est pas révolutionnaire, elle signifie seulement que la direction du Parti travailliste est responsable de la mise en œuvre des décisions prises par le parti. Cet objectif, né de la détermination farouche de la base du parti de ne plus avoir de gouvernement droitier, est à l'origine de la lutte engagée au sein du Labour ces 12 derniers mois sur les questions organisationnelles. Tony Benn se présente comme le garant de l'application de cette perspective, et rien de plus. Benn à maintenir sa candidature, il est clair que le T & GWU ne peut soutenir plus longtemps Dennis Healey. Déjà, la bureaucratie de ce syndicat commence à reculer devant la perspective de voir se constituer, lors du Congrès du T & GWU cet été, une majorité soutenant Tony Benn. Alex Kitson a annoncé à la presse que, tout en ayant soutenu l'appel lancé par Michael Foot à Tony Benn, « cela ne signifiait pas pour autant qu'il fallait en conclure que Tony Benn devait se retirer ou qu'il fallait soutenir quelqu'un d'autre » ...
Le Parti travailliste, par suite des dé-
GRANDE-BRETAGNE cisions de son dernier Congrès, est tenu à respecter un certain nombre d'axes politiques autour desquels la classe ouvrière peut se mobiliser dans la lutte contre l'offensive des conservateurs : il s'est prononcé pour les 35 heures, pour l'extension des nationalisations aux secteurs-clés, et pour la renationalisation des entreprises privatisées par les conservateurs; il s'est également prononcé pour la nationalisa tion des banques, l'abolition de la chambre haute, cette Chambre des Lords anti-démocratique ; ainsi que pour le désarmement nucléaire unilatéral de la GrandeBretagne ; pour le droit à l'avortement sans limitation ; pour les autres droits des femmes, et d'autres mesures progressistes. Cependant, le cadre général dans lequel Tony Benn situe cette politique - la Stratégie économique alternative (AES) -donne à celle-ci un contenu de collaboration de classes. L'AES, dans son chapitre sur la « planification socialiste » (sous le capitalisme), défend la nécessité du contrôle, c'est-à-dire de la limitation de la progression des salaires. Pire encore, elle place par bien des aspects au centre de sa po. litique économique le projet de contrôle des importations, qui suppose de fait un front commun des travailleurs et des patrons contre « l'ennemi étranger » commun.
Néanmoins, les patrons comme les bureaucrates ont conscience du fait que toute lutte significative s'appuyant sur ce projet politique pourrait très bien déboucher sur un mouvement qui briserait le cadre de la collaboration de classes. Malgré toutes les attaques lancées par les patrons et les conservateurs au cours de la récession la plus grave qu'ait connue la Grande-Bretagne depuis 1929, la force fondamentale de la classe ouvrière n'a pas été
1. Inprecor, numéro 100, du 27 avril 1981, Steve Potter, « Le déplacement à gauche du Parti travailliste ». Dans ce même numéro est publiée la déclaration de Tony Benn annoncant son intention de se présenter à la vice-présidence du Labour Part lors de son prochain Congrès.
2. Inprecor, numéro 40, du 14 décembre 1978, Rich Palser, * La dernière année du gouvernement Callaghan » : et numéro 45, du 15 janvier 1979, Brian Grogan, « Le gouvernement travailliste passera-t-il l'hiver ? ».
3. Le Parti social-démocrate (SD) a été fondé le 26 mars 1981 par quatre anciens dirigeants du Labour Party et anciens ministres, William Rodgers, Shirley Williams, David Owen et Roy Jenkins, qualifiés depuis de « Bande des Quatre ».
4. Les syndicats disposent maintenant de 40 % des mandats pour l'élection des dirigeants du Labour Party.
entamée. Et dès que cette classe ouvrière attaquée - on l'a vu avec les mineurs, elle a montré sa force. Face aux attaques qui ont été portées contre elle, un minimum de direction pourrait provoquer un déferlement de luttes.
La bureaucratie syndicale du Trade Union Congress (TUC) n'a aucun intérêt à ce qu'une telle contre-offensive ait lieu. La réponse que la bureaucratie face à la profonde crise politique dans laquelle se trouve le gouvernement conservateur, consiste à essayer de nouer une alsecteurs prétendument « sains » de la classe dirigeante et du parti conservateur. La bureaucratie syndicale présente la lutte en cours, entre l'organisation patronale - la Confédération des industries britanniques (CBI) — et Margaret Thatcher, comme le signe que Margaret Thatcher n'a plus le soutien du patronat. L'orientation de la direction du TUC est donc de rechercher une alliance avec le CBI afin, non pas de renverser le gouvernement de Margaret Thatcher, mais de la forcer à « changer de cours ».
La ligne préconisée par Tony Benn est différente de celle à laquelle nous a habitués la gauche travailliste au cours de ces dernières années. Alors qu'il est la figure la plus populaire parmi les militants
Tony Benn a tenté consciemment d'obtenir le soutien des syndicats Ses initiatives n'ont jamais visé a organiser la base des syndicats contre les bureaucrates droitiers, mais il s'est néanmoins associé à des courants de gauche existant dans un certain nombre de syn-
Dans la course à la présidence du Syndicat des ingénieurs (AUEW), il a totalement soutenu Bob Wright, le candidat de la gauche, et il a participé à ses côtés à des meetings dans diverses villes de Grande-Bretagne. Il a eu la même attitude vis-à-vis du National Union of Mineworkers (NUM - Syndicat des mineurs) en soutenant ouvertement la candidature d'Arthur Scargill, dirigeant de gauche des mineurs du Yorkshire, à la présidence nationale de ce syndicat. Il a là encore participé à plusieurs meetings Margaret Thatcher (DR)
importants en compagnie d'Arthur Scargill. Ce dernier est le dirigeant syndical le plus connu qui ait jusqu'à aujourd'hui appuyé publiquement la candidature de Tony Benn à la vice-présidence du Parti travailliste. La conférence du NUM qui se tiendra cet été devrait exprimer ce courant en faveur de Tony Benn.
A l'intérieur du National Union of Railwaymen (NUR - Syndicat des cheminots), Tony Benn a pris la parole au cours d'un meeting central organisé par l'aile gauche du syndicat. 13 des 26 membres de la direction du NUR ont écrit une lettre critiquant l'attaque faite par leur secrétaire général, le droitier Sydney Weighel, contre Tony Benn. Ceci s'est produit avant même que Tony Benn n'annonce sa candidature. La gauche utilise la candidature de Tony Benn pour mobiliser la base contre la domination des
Ces premières initiatives ont jeté les bases d'une polarisation au sein des congrès syndicaux qui peut aider la base à se mobiliser dans le combat politique contre la bureaucratie.
Les militants syndicaux mettent à profit les moindres ouvertures qui leur sont offertes. Lors des premiers congrès syndicaux à s'être tenus, le Syndicat des vendeurs (USDAW) et celui des employés (APEX) ont répondu à l'appel de Michael Foot, mais ces deux syndicats étaient depuis longtemps solidement tenus en mains par les droitiers. Cependant, l'enjeu de la candidature de Tony Benn ne signifie pas seulement que tous les débats qui vont dominer les conférences syndicales à venir dans les prochains mois ont été enclenchés par ces deux congrès, mais également que d'autres questions chères à la droite ont été rejetées. L'USDAW, a repris à son compte bien des formulations chères à la gauche; quant TAPEX, il est allé plus loin : il a repris l'autre mot d'ordre de la gauche, qui veut que la rédaction du manifeste électoral du parti soit retirée des seules mains du groupe parlementaire pour étre confiée au Comité exécutif national du Parti travailliste ou domine la gauche..
Il n'est pas impossible — selon diverses sources —, que le National Union of Public Employees (NUPE - Syndicat des employés du secteur publie) qui regroupe 600 000 membres et où la gauche est majoritaire, appuie la candidature de Tony Benn. Cela conforterait une situation bien plus favorable pour que les militants forcent Tony Benn à appuyer l'organisation et la mobilisation à la base. C'est là toute l'importance de la campagne de Tony
La campagne hystérique de la droite et de la bourgeoisie peut se retourner en son contraire: cela s'est déja traduit lors des récentes élections communales (local government elections). La campagne des conservateurs a été centrée sur la nécessité de battre les candidats de la gauche travailliste. Le mot d'ordre qui se détachait sur les affiches électorales de Londres était : « Il faut préserver Londres de l'influence des rouges ! » Le Parti travailliste a remporté une victoire, la « menace marxiste » ne semblant pas avoir joué auprès des larges masses.
Alors que les ouvriers de la firme automobile nationalisée British Leyland (BL) se sont à nouveau mis en grève, la peur que suscite la politique - pourtant timide - de Tony Benn dans les milieux de la bourgeoisie est évidente. C'est qu'après tous les coups subis durant la récession, la force fondamentale de la classe ouvrière pourrait se combiner aux déve. loppements de la gauche dans le parti travailliste, ce qui promet de changer pas mal de choses...
Brian GROGAN Londres, 7 mai 1981.