Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

La révolution cubaine, le courant castriste et la IVe Internationale

· Inprecor n° 105, 6 juillet 1981 · p. 27-37 · 11 182 mots

IVe Internationale Cuba URSS et Russie Stalinisme

Résolution adoptée par le Comité exécutif de la IVe Internationale lors de sa session de mai 1981

I.— Acquis historiques de la révolution cubaine

1 A victoire de la révolution cubaine se produit dans le cadre d'une crise qui frappe toute une série de pays d'Amérique latine. Cette crise était le résultat d'une combinaison de facteurs tels que l'épuisement des conditions relativement favorables créées d'abord par la Seconde Guerre mondiale et ensuite par le boom coréen, le déclin des vieilles oligarchies sous les coups de la restructuration économique et la recomposition des classes dominantes. Sur le terrain politique, avait éclaté ou était en train d'éclater la crise des mouvements nationaux populistes qui, à la suite de l'orientation criminelle des partis communistes staliniens, avaient réussi à exploiter à leur avantage les aspirations anti-impérialistes de larges masses.

A Cuba, la crise est aggravée encore par l'existence du régime de plus en plus dictatorial de Batista qui, tout en jouissant de l'appui impérialiste, est contesté non seulement par la classe ouvrière, la paysannerie et une partie très importante de la petite bourgeoisie, mais aussi par des secteurs des classes dominantes. Le PSP stalinien, compromis par sa collaboration passée avec Batista et marqué par les trahisons de sa direction, est incapable de capitaliser cette crise.

Le groupe autour de Fidel Castro, étranger à la tradition stalinienne, surgit comme l'aile la plus radicale du mouvement populiste. Il se relie aux meilleures traditions anti-impérialistes du peuple cubain. Rapidement, il exerce une force d'attraction sur des couches petites-bourgeoises radicalisées. Dès la premiere phase de la guérilla - qui peut survivre aussi grâce à la collaboration de noyaux de militants organisés dans les villes —, il gagne un soutien parmi les paysans pauvres de la Sierra Maestra. Il radicalise et clarifie de plus en plus son orientation en se plaçant du point de vue de la défense conséquente des intérets des masses opprimées.

Fidel Castro sait mettre à profit un contexte marqué par les divisions au sein des classes dominantes et les oscillations de limpérialisme américain lui-même dont certains secteurs, convaincus que le régime de Batista était

La révolution cubaine,

condamné à terme, sont à la recherche d'une solution de rechange. Il n'envisage jamais de partager la direction réelle de la lutte avec des formations et des politiciens bourgeois et, ayant tiré la leçon notamment de la défaite du gouvernement réformiste de Jacobo Arbenz au Guatemala, il ne conçoit d'autre issue que la lutte armée dans la perspective d'une destruction de l'appareil de la dictature et d'une lutte anti-impérialiste à l'échelle latino-américaine.

Il joue ainsi un role décisif pour la victoire de la révolution.

Celle-ci est possible grâce à la combinaison:

de l'orientation révolutionnaire du noyau fidéliste ;

de la lutte de l'Ejercito rebelde qui, renforcée progressivement par l'intégration de combattants provenant de la paysannerie pauvre, du prolétariat agricole, de la petite bourgeoisie et - dans une moindre mesure - de la classe ouvrière, et jouissant d'un soutien populaire de plus en plus grand, a brisé l'appareil de répression de la dictature ;

des grandes mobilisations et de la grève générale de début janvier 1959 qui ont déjoué les tentatives des anciennes classes dominantes et de leur personnel politique de canaliser le mouvement révolutionnaire dans le cadre du maintien d'un régime néocolonial.

Après le renversement de Batista, tout au long des années 1959-1960, la direction castriste impulsa la mobilisation des masses contre l'impérialisme. Ainsi, la dialectique entre la mobilisation des masses et l'orientation authentiquement révolutionnaire de la direction (quelles qu'en soient ses limites programmatiques et théoriques) a stimulé lévolution du groupe dirigeant lui-même et l'a lié de plus en plus étroitement aux masses ouvrières et paysannes. Ce processus conduisit inéluctablement à un affrontement à court terme avec l'impérialisme et la bourgeoisie indigène dont les représentants étaient chassés assez rapidement des postes qu'on leur avait attribués immédiatement après la chute de Batista. Cela a rendu impossible une recomposition de l'appareil d'Etat bourgeois et imposé une reconstruction de l'Etat et de l'administration sur la base du rôle hégémonique de l'Ejerci-

L'aboutissement a été l'émergence d'un Etat ouvrier à la suite d'une vague d'expropriations sées qui, après avoir balayé les propriétés impérialistes, éliminait en octobre 1960 les propriétés de la bourgeoisie cubaine également.

Ainsi, une révolution qui avait été déclenchée avec des objectifs démocratiques et anti-impérialistes a connu rapitranscroissance qui a brisé le mécanisme d'accumulation capitaliste et détruit toutes les classes exploiteuses.

La victoire de cette révolution a signifié un coup majeur porté à l'impérialisme nord-américain et à l'impérialisme en général, et elle a contribué à une évolution ultérieure du rapport de forces mondial au détriment de celui-ci. Elle a démontré que le capitalisme pouvait être renversé aux portes mêmes des Etats-Unis et que la révolution socialiste correspondait en Amérique latine non seulement à une nécessité historique, mais aussi à une possibilité concrète. Elle a affaibli structurellement le système impérialiste dans une région d'une importance stratégique très grande pour les Etats-Unis et renforcé objectivement la lutte des classes exploitées en Amérique latine. Elle a provoqué ou accéléré des conflits et des différenciations importants dans les mouvements nationaux-populistes d'une série de pays et stimulé des crises dans le mouvement latino-américain, dans les partis communistes. Les effets désastreux du stalinisme sur la conscience de classe ont été ainsi battus en breche dans des secteurs d'avant-garde qui ont rompu avec les PC et les JC, les affaiblissant de façon durable. Cela a permis l'émergence d'une nouvelle génération de révolutionnaires dans l'ensemble du continent latino-américain.

C'est la conscience de ces réalités qui est à la base de l'hostilité que Wall Street a voué au régime révolutionnaire cubain et du maintien du blocus économique jusqu'à maintenant.

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II.— La première décennie de l'Etat ouvrier

A U cours de deux décennies, l'Etat ouvrier cubain a dû être construit et consolidé dans des conditions extrêmement difficiles. La base de départ arriérée héritée du régime néocolonial ne pouvait dans aucun cas de figure être rapidement surmontée. Le blocus économique - d'autant plus grave pour un pays dont l'économie était liée à celle des Etats-Unis plus que celle de n'importe quel autre pays d'Amérique latine - a ajouté des difficultés supplémentaires dont on ne saurait sous-estimer les conséquences néfastes.

Malgré cela, la révolution a à son actif un acquis énorme. La simple comparaison entre la réalité actuelle de Cuba et la réalité des pays sous-développés restés sous l'emprise de l'impérialisme, notamment en Amérique latine, permet de trancher sur le terrain du verdict de l'histoire et confirme que l'instauration de rapports de production collectivistes surmonter le sous-développement.

Il suffit de rappeler que : - l'économie a connu une croissance certaine par une réorganisation et une modernisation des secteurs préexistants, la mécanisation dans une mesure croissante de la production sucrière, le take off de secteurs nouveaux, des progrès considérables dans la mécanisation agricole ;

- grâce à la planification et aux accords avec des Etats ouvriers, les aléas de la monoculture ont été réduits. Les conséquences économiques et sociales des oscillations du prix du sucre sur le marché mondial ont été limitées, voire même annulées pendant certaines périodes :

- le fléau historique du chômage a été éliminé ;

- le niveau de vie des masses a été substantiellement amélioré (stabilité des prix et augmentation des salaires, réduction drastique des loyers, introduction d'un système généralisé de sécurité sociale dont bénéficie toute la population active, généralisation des congés payés, etc.) ;

des progrès substantiels ont été réalisés en ce qui concerne l'intégration des femmes dans la vie économique et sociale et la création des conditions matérielles de leur libération ;

- l'assistance médicale gratuite a été introduite pour tout le monde et à tous les niveaux; le taux de mortalité infantile a été drastiquement réduit et l'espérance de vie a considérablement augmenté ;

- un système d'enseignement gratuit généralisé a été créé, ce qui a permis de rattraper dans un délai assez court les niveaux des pays les plus développés ;

- le système sportif et des loisirs a été transformé radicalement de façon à permettre aux plus larges masses d'en jouir.

Les anciennes classes dominantes ne jouent plus aucun rôle économique ni politique : la plupart de leurs représentants ont quitté le pays depuis longtemps. Parmi les classes de la société pré-révolutionnaire, n'ont survécu que des couches de paysans petits et moyens qui ne se sont pas intégrés dans l'agriculture collective. Ces couches ont encore un poids important dans la production de certains produits et, depuis 1980, alimentent un marché libre. Mais, dans le cadre de l'économie collectiviste, ni par leur composition ni par leur dynamique elles ne peuvent représenter un danger pour le régime envers lequel elles n'ont d'ailleurs pas, en général, une attitude d'hostilité. Quant aux couches de la petite bourgeoisie urbaine traditionnelle, surtout après les mesures d'expropriation de mars 1968, elles n'ont qu'un rôle absolument marginal, voire insigni-

Ce sont toutes ces conquêtes historiques qui sont à la base de l'attachement profond du peuple cubain à la révolution et de son soutien à l'Etat ouvrier, et qui expliquent pourquoi les masses n'ont cessé de se mobiliser massivement face aux échéances cruciales de la lutte contre l'impérialisme. D ES traits spécifiques avaient déterminé et caractérisé dès le début le processus révolutionnaire bain. Avant tout, la lutte contre le régime néocolonial avait été menée jusqu'à la victoire par un groupe dirigeant et un courant politique qui ne provenaient pas du mouvement ouvrier traditionnel, et même si certains de ses membres avaient appartenu au PSP ou à son organisation de jeunesse, il n'était pas marqué par les conceptions et les méthodes du stalinisme. C'est pourquoi, pendant toute une étape - correspondant en gros à la première décennie -, la direction de l'Etat ouvrier a esquissé et s'est efforcée de mettre en pratique des conceptions de construction du socialisme originales par plusieurs aspects. Une partie au moins du groupe dirigeant - dont Ernesto Che Guevara en premier lieu — a été stimulée à œuvrer davantage dans ce sens a partir d'une prise de conscience des débureaucratiques profondes des autres Etats ouvriers et des méfaits du stalinisme dont ils pouvaient voir un reflet dans la conduite passée du PSP.

5 ES choix économiques qui ont été faits et les perspectives esquissées ont connu des oscillations et des rectifications importantes. On peut toutefois saisir les traits significatifs suivants.

Le passage au socialisme n'est pas conçu selon les lignes suivies par les « démocraties populaires » d'Europe orientale. Dès le début, sont adoptées des mesures d'expropriation radicales.

3 L faut porter à l'actif de la révolution cubaine sa contribution aux luttes anti-impérialistes et révolutionnaires dans certains pays dans un esprit internationaliste. Cuba s'est engagée aux côtés de peuples et de forces révolutionnaires dans plusieurs pays d'Amérique latine et d'Afrique. De la solidarité avec les mouvements de guérilla latino-américains des années 1960 et de la participation directe à la guerre pour la libération de l'Angola jusqu'à l'aide substantielle au FSLN du Nicaragua et au Front révolutionnaire du Salvador, toute une continuité a été maintenue, en dépit de certains échecs graves et malgré tous les risques qu'une telle attiinternationaliste comportait comporte plus que jamais aujourd'hui.

Quelles que soient les vicissitudes des prochaines années et des prochaines décennies, la révolution cubaine a désormais écrit une page ineffaçable dans l'histoire des révolutions socialistes de La première réforme agraire, tout en n'éliminant pas les mécanismes d'accumulation capitaliste, assure à des fermes collectives appartenant à l'Etat 40 % des

L'exode massif des gens qui ne veulent pas accepter le nouveau régime stimule davantage l'expropriation, méme de couches des classes moyennes traditionnelles. Durant les années 1965, sous l'impulsion de Che Guevara, on s'est efforcé de trouver une orientation de politique économique originale qui évite à la fois les méfaits du «socialisme de marché» et ceux de la planification bureaucratique hyper-centralisée. Mais, dans la deuxième moitié de la dé. cennie, cette tentative dérape vers des expériences pilotes présentées comme l'anticipation d'une société communiste. Tout cela ne va pas sans une surestimation des rythmes de construction d'une société socialiste et conduit même à estomper la différence entre phase communiste et phase socialiste et à concevoir d'une façon simpliste le dépérissement des catégories et des valeurs du capitalisme dans une société de transi-

Dès 1964, la politique d'industrialisation rapide et de diversification de la production agricole avait été abandonnée. Jugée irréaliste, à cause notamment des effets du blocus économique et des conséquences de l'exode d'une partie importante des cadres et des techniciens, elle est remplacée par une politique visant à augmenter au maximum la production sucrière et à utiliser les ressources en devises ainsi obtenues pour mécaniser et moderniser cette production. Mais il en découla l'erreur de subordonner tout à des objectifs irréalistes comme la zafra des 10 millions de ton-

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les nouvelles orientations des années 1970 nes de sucre. Dans ce contexte, la planification n'est appliquée que très partiellement. Le rôle des stimulants matériels est sous-estimé.

UR le terrain politique, le groupe dirigeant n'a pas compris la nécessité d'une institutionnalisation de l'Etat ouvrier, à savoir la création d'organismes de pouvoir, permettant une participation réelle et systématique des masses a la gestion économique et aux décisions politiques et d'une restructuration démocratique des organisations de masse. Les rapports entre le groupe dirigeant et les masses ne se sont pas pour autant affaiblis, grâce à la confiance de celles-ci qui continuaient à se mobiliser activement et au souci constant des dirigeants de ne pas perdre le contact avec la base, de comprendre et d'exprimer les besoins et les états d'esprit des travail-

L'une des conséquences les plus sérieuses d'une telle conception, marquée en même temps par le paternalisme et le spontanéisme, était, selon l'analyse de Fidel Castro lui-même, que l'appareil administratif ne se renouvelait que partiellement et, ce qui est pire, même le nouveau était assimilé par l'ancien. Par d'un côté l'armée assumait un role de charpente dans toute une série de domaines et, de l'autre côté, le vide créé par l'absence d'organismes institutionnels démocratiques révolutionnaires était rempli par un appareil de cadres moyens et supérieurs. Ceux-ci remplissaient des fonctions de direction de plus en plus considérables. contexte, ils adoptaient le plus souméthodes autoritaires, s'efforçant de consolider leur position de pouvoir et jouissaient de privilèges du point de vue social.

L'appareil du PSP constituait une charpente susceptible de mieux coagumaintenu à travers les péripéties de la lutte armée qu'il avait d'abord rejetée, et de la révolution à laquelle il s'était tardivement, s'était ment discrédité aux yeux des masses. Il a cependant pu acquérir un poids croissant car il disposait d'un nombre de cadres supérieur à celui du Mouvement du 26 juillet tandis que l'aide de l'URSS contre le blocus lui donnait une base d'appui plus solide.

C'est l'un des mérites du groupe dirigeant autour de Fidel Castro d'avoir compris assez rapidement les implications des tendances qui s'esquissaient et le danger qu'à Cuba aussi ne se développe un processus de dégénérescence bureaucratique. Il a lancé à plusieurs reprises des campagnes et de véritables mobilisations contre ce danger, en dénonçant devant les masses les agissements de certains appareils et de certaines cliques bureaucratiques. Les épisodes les plus significatifs de cette bataille ont été l'attaque déclenchée en 1962 contre la clique d'Anibal Escalante, ancien dirigeant du PSP qui occupait dans l'appareil des Organisations révolutionnaires intégrées (ORI) une fonction analogue à celle de Staline dans les années 1920 en Union soviétique, et la campagne idéologique et politique menée en 1967 contre la bureaucratisation, qui ne dénonçait pas seulement des méthodes de un style de travail et des attitudes morales, mais soulignait clairement le contenu social du problème. Ces campagnes impliquaient aussi des réserves et même des critiques explicites au « modèle » soviétique et à la pratique imposée par la bureaucratie en URSS et dans les autres Etats ouvriers, ainsi que des polémiques contre la conception bureaucratique du parti qui opposaient, pour paraphraser Fidel Castro, « la libre association des révolutionnaires » à l'armée des « révolutionnaires domestiqués et dressés ». On allait jusqu'à écrire que des «pays du camp socialiste étaient minés

ACE aux menaces et aux attaques impérialistes et au blocus économique, Cuba a choisi depuis les premières années de la révolution le chemin de l'alliance avec les autres Etats ouvriers et surtout avec l'Union soviétique. C'était une décision nécessaire.

Au-delà des oscillations conjoncturelles et de concessions tactiques parfois sérieuses, un tel choix ne s'est pas traduit dans les premières années par un alignement systématique sur le « camp socialiste ». Lorsqu'elle l'a estimé nécessaire, la direction cubaine n'a pas hésité, en effet, à exprimer publiquement son désaccord avec le Kremlin. rappeler les critiques avancées au compromis réalisé par Khrouchtchev avec Kennedy lors de la crise de 1962, à l'attitude de Moscou envers certains pays d'Amérique latine et à la conduite des Soviétiques - de même qu'à celle des Chinois - pendant toute une phase de la guerre du Vietnam. Même le discours de Fidel Castro approuvant l'intervention

III.— Le tournant: 8 A U commencement de la deuxième décennie de l'Etat ouvrier, la direc-tion cubaine a opéré un tournant aux implications multiples et contradictoires qui a été l'aboutissement d'une série d'événements aussi bien à l'intérieur qu'à l'échelle internationale.

A l'intérieur, le facteur déterminant de ce tournant a été la faillite de la zafra de 1970. L'effort énorme qui avait été fourni à l'époque non seulement n'a pas permis d'atteindre l'objectif des 10 millions de tonnes de sucre, mais il a provoqué la désorganisation d'autres secteurs importants de l'économie, avec des répercussions négatives durables au niveau de la consommation des masses.

soviétique en Tchécoslovaquie contenait une critique serrée des conceptions et des méthodes de la bureaucratie.

En même temps, les dirigeants cubains n'ont pas ménagé leurs critiques et leurs attaques à l'égard des partis communistes latino-américains et de leur stratégie à laquelle ils ont opposé en général la nécessité d'adopter des méthodes de lutte révolutionnaires et avancé, pour l'Amérique latine, des conceptions proches de la théorie de la révolution permanente. Ils n'ont pas hésité à stimuler la formation de mouvements et d'organisations en opposition aux PC et à d'autres partis traditionnels et a promouvoir avec l'OLAS un centre de coordination des luttes révolutionnaires à l'échelle du continent. Ils ne se sont pas, par ailleurs, limités à des proclamations principielles : ils se sont engagés pratiquement dans le soutien ouvert à la lutte armée dans une série de pays de même que dans des initiatives directes. La lutte d'Ernesto Che Guevara en Bolivie a acquis à ce propos une signification symbolique.

Tout cela implique que le groupe dirgeant castriste basait sa politique sur l'idée que le sort de l'Etat ouvrier cubain était indissolublement lié au sort de la révolution latino-américaine et qu'il avait le devoir d'œuvrer concrètement pour aider à l'extension de la révo. lution en acceptant tous les risques qui en découlaient et les conséquences d'un blocus que l'impérialisme nord-améri cain aurait inévitablement maintenu comme mesure de représailles.

En même temps, Cuba se plaçait au premier rang dans la lutte pour la solidarité agissante avec le peuple vietnamien et dans la campagne pour que l'exigence de l'unité anti-impérialiste face à l'agression nord-américaine ne soit pas sacrifiée aux besoins du conflit qui opposait P'URSS et la Chine et déchirait le mouvement international des partis communistes. Sur ce terrain aussi, il assumait un rôle d'avant-garde dans l'esprit des meilleures traditions de l'internationalisme prolétarien. Sur le plan international, c'est la défaite de la guérilla bolivienne qui a stimulé une réflexion autocritique, bien que les orientations nouvelles ne se soient précisées que quelques années plus tard.

Le tournant a été opéré après des discussions internes assez vives et il a été accompagné par des changements surtout au niveau de cadres et de directions intermédiaires et des responsables centraux de l'économie. Mais il n'a pas provoqué de déchirements dans le groupe dirigeant où Fidel Castro a continué à jouer son rôle capital d'initiative, d'arbitrage et d'homogénéisation.

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9 L E tournant économique, dont le discours autocritique de Fidel Castro sur la faillite de la zafra de 1970 a été le point de départ, s'est concrétisé par les mesures suivantes.

- L'abandon de la politique des « plans spéciaux » ou des « mini-plans » concernant des secteurs spécifiques de l'activité économique et non coordonnés entre eux dans la pratique ;

- Une organisation plus rationnelle et à plus longue haleine de la planification sous la direction du JUCEPLAN. L'objectif pour la direction est en premier lieu de mettre fin au gaspillage et à l'inefficacité des investissements et de déterminer des priorités tenant compte des difficultés et des tensions déterminées par la base de départ arriérée, ainsi que les possibilités des différents secteurs économiques.

- Une première rectification significative des méthodes de gestion des encomportant une autonomie de celles-ci et, dans ce cadre, l'accroissement de la responsabilité personnelle du directeur.

- Une révision de l'organisation du travail visant essentiellement à assurer la productivité, à imposer une discipline plus stricte, à combattre le phénomène de l'absentéisme. Allaient dans ce sens l'introduction généralisée du système des normes, la réorganisation des critères de rétribution signifiant un premier elargissement de l'éventail des salaires, le recours sur une échelle beaucoup plus grande aux salaires au rendement et aux pièces, ainsi qu'aux primes. Ces mesures, prises dans leur ensemble, vont à l'encontre des objectifs égalitaires affichés antérieurement et visent davantage les ouvriers que les bureaucrates. C'est à cette époque qu'est adoptée une loi prévoyant des sanctions contre ceux qui ne travaillent pas (ley de vagancia), tandis que la place du travail volontaire était réduite. De façon générale, l'accent est mis de plus en plus sur les stimulants matériels et notamment ceux de caractére individuel.

Le maintien du statu quo dans les rapports de production à la campagne, avec le respect rigoureux du caractère volontaire de l'adhésion des paysans aux coopératives et, à plus forte raison, de leur intégration dans le secteur collectivisé. Ces mesures ont acquis un caractère plus systématique à partir du ler Congrès du Parti communiste cubain (1975) et ont été développées davantage dans une période plus récente avec la mise en place du nouveau « Système de direction et de planification de l'économie ».

Ces choix vont en général dans le même sens que ceux faits dans d'autres Etats ouvriers à partir du milieu des années 1960. Ils s'inspirent particulière. ment de certaines orientations adoptées en Hongrie et des idées d'économistes soviétiques de l'école Liberman et comportent les mêmes dangers.

Ainsi, la référence à la loi de la valeur comme pouvant avoir une fonction de régulation de la production, pouvant donc devenir un facteur de détermination du choix des investissements, combinée à l'autonomie accrue des entreprises sous l'autorité du directeur, risque d'être un facteur de désorganisation de la planification et d'introduire de nouvelles inégalités entre secteurs d'activité, donc entre secteurs de la classe ouvrière, ainsi qu'entre ouvriers et « responsables » techniques ou administrateurs.

La nouvelle réforme générale des salaires, qui en élargit de nouveau l'éventail et accroît encore l'importance des primes, peut d'ailleurs être considérée comme un premier pas dans ce sens. C'est aussi dans ce cadre qu'il faut replacer l'option en faveur d'une plus grande satisfaction des besoins individuels, surtout en biens de consommation dura-

L'introduction récente d'un marché libre paysan accroît à la fois les possibilités d'approvisionnement de la population en vivres et l'inégalité sociale, la différence des prix entre le marché libre et le réseau de distribution d'Etat étant considérable.

L'option de maintenir des rapports très étroits avec l'URSS et les Etats ouvriers d'Europe orientale a été renforcée depuis l'adhésion MECON en 1972. D'où la pression de tenir compte, ne fût-ce que partiellement, des plans de ces Etats comme ca-

10 AUTOCRITIQUE de 1970 visait les critères de construction économique antérieurs considérés, comme le dira ultérieurement Raul Castro, comme idéalistes et utopiques : « Nous avons méconnu les lois économiques objectives que nous devions respecter et l'expérience d'autres pays sur lesquels nous devions nous appuyer, et nous nous sommes mis, a certains moments, à inventer des procédés originaux pour diriger l'économie. » (Raul Castro, 3 mars 1976). Elle visait en même temps les méthodes administratives de direction et l'absence de participation organisée des masses.

C'est en partant de cette constatation que la direction cubaine a également lancé une campagne systématique pour atteindre deux buts principaux, à

— la relance, le renforcement et le fonctionnement plus démocratique des organisations de masse à la base, et la structuration définitive du parti ;

- la mise en place d'un système de poder popular au niveau aussi bien local que national, qui favorise d'une part la participation des masses sur le plan local en remédiant aux difficultés les plus criantes de la vie quotidienne, et qui d'autre part institutionnalise le contrôle central du parti au niveau national.

Le Congrès de la CTC de 1973 - qui avait également pour but de constituer un relai organisationnel pour appliquer la nouvelle politique économique en contribuant à stimuler la production - , le Congrès des CDR en 1977, le Congrès de l'ANAP en 1977, ont marqué les étapes principales dans l'effort visant à atteindre le premier objectif. La réorganisation du système judiciaire, l'expérience pilote d'organisation dans la province de Matanzas l'adoption de la nouvelle Constitution en 1976 et la mise en place du systeme de poder popular dans tout le pays à la fin de la même année ont marqué celles visant à atteindre le second.

Ainsi, l'Etat ouvrier cubain se base désormais sur un système d'organisation des masses qui s'est sensiblement renforcé et sur une structuration politique qui, malgré toutes ses limites, représente un changement important par rapport à la première décennie après la victoire de la révolution et qui assure une participation plus active des masses à la solution de leurs problèmes immédiats. Voilà un des facteurs qui explique pourquoi, malgré toutes les difficultés et les efforts qui ont dû être faits pendant plus de vingt ans, la direction peut compter, en particulier sur les questions de la défense de Cuba contre l'impérialisme et de l'appui à la révolution dans d'autres pays, sur un soutien qui est resté massif et qui s'est traduit par une nouvelle vague de mobilisations puissantes après la victoire de l'insurrection au

U début des années 1970, la politique internationale de connu une évolution. Celle-ci a conduit à un alignement sur certaines des positions politiques centrales de la direction soviétique (sans adhérer cependant à sa stratégie globale de coexistence pacifique), à des ouvertures vers des régimes et des gouvernements bourgeois d'Amérique latine baptisés anti-impérialistes et révolutionnaires, à un rapprochement avec des partis communistes et à des distanciations, voire à des ruptures avec des mouvements révolutionnaires dans certains pays d'Amérique latine.

Une telle attitude n'était pas dictée uniquement par le fait que Cuba ne cessait d'avoir besoin de l'aide économique et militaire de l'URSS. Cela pesait déjà auparavant. Le facteur nouveau était qu'après la défaite de toute une série de mouvements de guérilla, les dirigeants cubains avaient rectifié leurs analyses de la situation en Amérique latine et en tiraient leurs conclusions.

Ils ne renonçaient pas à la perspective stratégique d'une victoire de la révolution en Amérique latine, mais ils ne la plaçaient plus à une échéance rappro-

Ils choisissaient donc de s'intégrer davantage dans le « camp socialiste » et, en même temps, ils s'efforçaient d'exploiter toute possibilité d'alliance avec des gouvernements bourgeois natio-

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IV.- Un Etat ouvrier avec des déformations bureaucratiques nalistes ou nationaux-populistes (Pérou, Panama, Equateur, pendant des années Venezuela, Argentine à l'époque de la deuxième édition du péronisme, Mexique). D'où l'amélioration substantielle de leurs rapports avec les partis communistes envers lesquels toute polémique était arrêtée. La Conférence des PC latino-américains de 1975 et sa résolution finale reflétaient le rapprochement qui s'était produit.

Cet alignement sur certaines des positions politiques centrales de la direction soviétique, présentée comme authentiquement léniniste et révolutionnaire, était accompagné d'une acceptation de nombreuses conceptions générales propres à la bureaucratie soviétique.

12 ELON le bilan tiré au Ile Congrès du PCC, les objectifs du Plan 19761980 n'ont pas été atteints : le taux de croissance a été inférieur à ce qu'on avait prévu.

Tout en ayant réalisé par rapport à 1959 des progrès énormes, confirmés, entre autres, par le fait que les investissements industriels sont désormais prépondérants, et créé les conditions des grandes conquêtes sociales des masses, l'économie cubaine n'a pas encore surmonté les séquelles du sous-développement hérité de l'ère coloniale et néocoloniale, et elle souffre toujours de tensions et de contradictions graves. Cela a été indiqué explicitement à plusieurs reprises par les dirigeants cubains eux-

Au cours des deux dernières années, des discours, des textes de Congrès, des articles ont dénoncé qu'un manque d'efconsidérables » de l'économie (Raul Castro) ; que la productivité du travail reste trop basse et que l'absentéisme et la passivité sont loin d'avoir été éliminés ; que des phénomènes de désordre bureaucratiques extrêmement graves se produisent aussi bien au sein des entreprises qu'au niveau de la production en général ; que les nouvelles méthodes de planification et de gestion des entreprises n'ont pas mis fin à l'anarchie et à l'irresponsabilité administratives; que le système des normes a provoqué des inconvénients sérieux ; que la participation active des masses à la production n'est pas généralisée et que, trop souvent, les dirigeants et les cadres se rendent coupables d'un laisser-aller néfaste; que l'arrivisme et "« amiguismo », de meme que la chasse aux privilèges, font des ravages ; que la survie d'un secteur privé relativement substantiel ne cesse de représenter un obstacle à la rationalisation et a la mécanisation de l'agriculture et que le rythme de croissance des coopératives reste insuffisant.

Avec des hauts et des bas, les remèdes envisagés et les mesures prises à partir de 1970 ont eu des effets positifs dans le domaine de la rationalité écono

Une attitude analogue était prise envers les directions des pays sous l'influence de Moscou, même les plus haies par les masses, comme celle de Tchécoslovaquie, alors qu'à l'égard de la Chine, les déclarations officielles et la presse rivalisaient avec les textes soviétiques dans le caractère outrancier des attaques et de

Vers la moitié des années 1970, Cuba a fait des tentatives pour rétablir des rapports avec les Etats-Unis dans l'espoir d'obtenir avant tout la cessation du blocus économique. Le fait qu'à aucun moment la direction castriste n'ait envisagé de concessions majeures démontre que ces tentatives ne cachaient aucune intention de renoncer à de l'augmentation de la production et de l'amélioration du niveau de masses. Mais les expériences d'autres Etats ouvriers démontrent que, dans la mesure où il n'y a pas de planification réellement démocratique et de gestion effective des entreprises par les travailleurs, des réformes visant à assurer une plus grande autonomie des entreprises nourrissent des tendances centrifuges susceptibles de désorganiser le Plan et de créer des déséquilibres ou d'aggraver ceux qui existent. Elles peuvent accroître le pouvoir de décision et, en dernière analyse, les privilèges d'une couche bureaucratique. En outre, elles sont mises en pratique dans un contexte international défavorable. Les différenciations croissantes des salaires aussi impliquent une dynamique sociale et politique dangereuse qui peut entamer, à la longue, l'homogénéité de la classe ouvrière elle-même et créer des conflits d'intérêts dans son sein.

I à Cuba se sont posés des problèmes analogues à connus ou connaissent d'autres Etats ouvriers, et si certaines des solutions envisagées recoupent des solutions tentées ailleurs, c'est parce qu'aussi bien sur le terrain politique que sur le terrain économique, il existe des analogies entre Cuba et les autres Etats ouvriers. Plus

- de même que dans les autres Etats ouvriers, la planification est décidée essentiellement par en haut. La possibilité existe de contester et rectifier les objectifs au niveau local ou d'entreprise, et les pouvoirs décisoires à l'échelle locale sont réels. Mais cela n'empêche pas que les options au niveau macro-économique sont l'apanage de groupes dirigeants restreints ;

- la gestion des entreprises prévoit un rôle prépondérant du directeur qui est désigné par en haut. La participation des travailleurs à l'organisation de la production, par l'intermédiaire des syndicats, n'implique aucun pouvoir décisoire ;

l'orientation anti-impérialiste fondamentale.

Les événements d'Angola ont tranché en la matière. Cuba n'a pas hésité à s'engager directement dans un autre continent en contribuant de façon décisive à la défaite des impérialistes et des racistes sud-africains et en défiant Washington justement au moment où il cherchait une ouverture. L'URSS était, elle aussi, partie prenante de l'opération angolaise qu'elle a appuyée au plan logistique, mais cela ne change rien à la nature internationaliste de l'entreprise cubaine, qui a joui d'un large soutien des masses.

- l'organisation du travail se base sur les normes et l'« émulation socialiste ». Les stimulants matériels sont désormais privilégiés et la réforme des salaires comporte une accentuation des différenciations au sein de la classe ouvrière et encore plus entre la classe ouvrière et les cadres et les dirigeants au niveau technique et administratif ;

- le parti, qui n'est pas composé en majorité de travailleurs, surtout dans ses instances dirigeantes régionales et nationales, exerce constitutionnellement un rôle de direction et de contrôle sur toutes les institutions et organisations de masse, en prédéterminant dans une très large mesure leurs décisions. Il est conçu comme une entité monolithique qui exclut le droit de construire des tendances, ou même de répercuter des positions alternatives en son sein. Les militants ignorent les débats qui ont lieu dans le groupe dirigeant et les congrès sont le plus souvent des instances rituelles, convoquées de surcroft à de très longs

- le syndicat est lui aussi sous la direction du parti, et seuls ses dirigeants peuvent éventuellement influencer décisions prises sur le plan économique ; le droit de tendance y est banni ;

au monolithisme du parti se combine le monolithisme idéologique: le parti est considéré comme le garant de l'orthodoxie la plus stricte ;

quels que soient les liens avec le COMECON, dont Cuba est membre, et les conséquences qui en découlent pour certaines options économiques, l'édification socialiste reste conçue essentiellement dans le cadre de l'Etat national.

14 A question se pose de savoir si les analogies qui se sont précisées à la suite des développements des dix dernières années indiquent que Cuba a subi elle aussi une dégénérescence bureaucratique.

Des tendances bureaucratiques sont manifestées déjà dans la première période de la révolution, dans le cadre d'une base de départ économiquement et culturellement arriérée. Ces tendances

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concernaient surtout des cadres et des dirigeants au niveau intermédiaire. Cette iimitation n'éliminait pas par elle-même le danger. Il s'agissait, en effet, d'une couche relativement nombreuse qui avait un poids considérable dans l'application des orientations et des mesures décidées par le groupe dirigeant et, partiellement, pouvait influencer aussi l'élaboration des décisions centrales. Dans l'URSS des années 1920, par ailleurs, c'est justement une couche analogue qui joua un role primordial dans le processus de bu-

L'évolution qu'ont connu les structures et l'organisation de l'économie et les décisions plus récentes élargissent les pouvoirs des entreprises et de leurs difavorisent objectivement un renforcement de ces tendances. Celles-ci peuvent exploiter aussi à leur avantage les liens étroits entre Cuba et l'Etat ouvrier dégénéré soviétique, qui ont amené la direction castriste à exprimer un souinconditionnel aux bureaucrates aussi bien de l'URSS que des autres pays d'Europe orientale contre tout mouve ment critique et toute action de masse

Le fait que la formation de cadres et de dirigeants a lieu souvent en URSS, et, en tout cas, en se basant sur des sources soviétiques et que, en même temps, les manuels des écoles puisent à l'arsenal idéologique de Moscou, a des conséquences encore plus néfastes parce que véhiculées par ce biais et l'éducation des jeunes générations ne peut qu'en souftrir sérieusement.

L'institutionnalisation réalisée depuis 1976 a des aspects contradictoires. D'une part, au niveau municipal, elle stimule une participation plus grande des masses et favorise leur intervention active. Le système électoral par luides possibilités de choix aux électeurs. Ceux-ci ont la possibilité d'exercer un contrôle sur l'activité des élus dans les réunions de compte-rendu et de bilan même si, comme Fidel Castro lui-même l'a dit au Ile Congrès, cette possibilité se concrétise inégalement. Le droit de révocation n'existe pas seulement en principe, mais il a été exercé effectivement dans un nombre de cas non négligeable.

Mais d'autre part, au niveau provincial, les mécanismes sont beaucoup moins efficaces et de toute façon indirects. A l'Assemblée nationale, qui est issue d'une élection au deuxième degré, peuvent être élues des personnes qui n'ont pas été élues directement par le peuple, et les candidatures sont proposées par le parti ou des organisations sous sa direction. De toute façon, l'écrasante majorité des élus sont membres du parti. Les sessions plénières de l'Assemblée n'ont lieu que deux fois par an et pendant quelques jours. Ce sont le Conseil d'Etat et les commissions qui prennent directement ou déterminent les décisions les plus importantes sur lesquelles les électeurs n'ont pas la moindre possibilité de peser.

Il existe donc, au niveau local, une démocratie avec une participation réelle, alors qu'au niveau central, il n'y a pas de participation avec des pouvoirs de décision effectifs. Par ailleurs, il y a une forte concentration de pouvoir au sommet, symbolisée par le fait que Fidel Castro est en même temps président du Conseil d'Etat et Premier ministre, en plus de secrétaire général du parti. Il est d'ailleurs significatif que la campagne menée dans les derniers mois de 1979 contre le désordre, l'irresponsabilité, le bureaucratisme, etc., a abouti à l'attribution de fonetions supplémentaires et d'un pouvoir de contrôle accru à Fidel Castro lui-même et à quelques autres membres du groupe dirigeant restreint.

Des considérations analogues s'imposent à propos des organisations de masse qui enregistrent souvent une participation active et même enthousiaste et ont, en principe, un fonctionnement démocratique au niveau local et sectoriel, mais sans que cela implique une possibilité de participer aux décisions centrales qui, en dernière analyse, appartiennent au groupe dirigeant du parti. Cette situation contradictoire se manifeste clairement en ce qui concerne les CDR que Fidel Castro a défini au Ile Congrès comme étant une contribution originale de Cuba à l'expérience du mouvement ouvrier international et qui, effecci rassemblent dans leur cadre environ la moitié de la population et facilitent, entre autres, la participation active aux institutions de base du poder popular et, de l'autre, ils n'ont tenu leurs premières assises nationales que 17 ans après leur

J'ETAT ouvrier cubain est caractérisé par des traits et des tendances contradictoires, en partie déterminés par son origine historique, en partie conséquence des choix taits par son groupe dirigeant. D'un côté opèrent des tendances à la bureaucratisation qui s'expriment par une couche de cadres et de dirigeants qui, grâce à leurs postes de contrôle et de commande dans les structures de l'Etat, de l'armée et du parti, jouissent de privilèges sociaux. Il existe en outre des structures et des mécanismes favorisant la bureaucratisation, analogues à ceux des autres Etats ouvriers. Le conditionnement déterminé par l'aide économique et militaire de l'URSS, dont Cuba a besoin, favorise puissamment ces tendances. D'un autre côté, des différences substantielles subsistent par rapport à ceux-ci. Elles résident dans le fait qu'il n'y a pas une bureaucratie cristallisée comme couche sociale privilégiée comparable à celle qui règne en URSS et dans les autres Etats ouvriers. Les privilèges dont jouit une couche de bureaucrates y sont plus limités. Le groupe dirigeant, qui reste pour l'essencelui qui a été protagoniste de la lutte pour le renversement du régime néocolonial et des premières années de l'Etat ouvrier, ne se place pas du point de vue de la défense des intérêts de cette couche de bureaucrates et n'agit pas pour la consolider et la renforcer.

Il s'efforce, dans le cadre de ses conceptions, de défendre et d'exprimer les intérêts des masses.

Les rapports que les dirigeants maintiennent avec les masses, tout en n'étant pas dépourvus de paternalisme, sont incomparablement plus vivants et directs que dans n'importe quel autre Etat ouvrier. Les organismes de l'institutionnalisation ne sont pas les organismes d'une véritable démocratie socialiste, mais ils ne sont pas non plus des instruments sclérosés qui empêchent toute participation réelle des masses.

Sur le plan de l'organisation militaire et de la mobilisation, un rôle important est attribué aux milices viennent d'etre relancées avec force au le Congrès comme riposte aux menaces impérialistes en Amérique centrale.

Tout cela explique pourquoi, contrairement à ce qui se passe dans les autres Etats ouvriers, les masses ne considèrent pas le groupe dirigeant comme hostile ou étranger à leurs intérets et à leurs aspirations, et lui ont toujours assuré leur soutien par des mobilisations massives, qui, loin de subir une usure quelconque, ont connu un nouvel essor puissant face aux difficultés internes du printemps dernier, aux plus récentes menaces de l'impérialisme et sous l'impact des développements révolutionnaires en Amérique centrale.

Ce qui plus important, c'est que les marxistes révolutionnaires n'avancent pas pour Cuba le même objectif stratégique qu'ils avancent pour l'URSS et pour les autres Etats ouvriers, à savoir la révolution politique pour le renversement de la caste bureaucratique. Ils

Men même temps toute idée fataliste d'après laquelle la dégénérescence bureaucratique de Cuba serait, en dernière analyse, inévitable. Les tendances à la bureaucratisation peuvent être inversées par des transformations à l'intérieur, par l'extension de la révolution en Amérique latine qui briserait l'isolement de Cuba et a fortiori par la combinaison des deux.

L'acheminement vers une SOciété socialiste présuppose une réorganisation démocratique socialiste qui transforme les structures actuelles ou en bâtisse de nouvelles, dans le but d'assurer la gestion démocratique du Plan et l'autogestion des entreprises, ainsi que la participation effective des masses à la direction politique à tous les niveaux. Cela suppose des organismes de type conseils ouvriers et populaires, démocratiquement centralisés, qui pourraient, par exemple, résulter d'un développement d'organes tels que les CDR ou les assemblées du poder popular.

La réalisation de cet objectif implique la liberté d'expression et le droit de s'organiser, y compris de former des partis, même si la revendication de ce droit, dans le cadre de la nouvelle société et de

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ses lois, ne signifie pas nécessairement 'que les marxistes révolutionnaires lent, pour leur part, créer un nouveau parti. Elle implique que les débats sur la planification et les grandes options économiques se développent à tous les niveaux, que des opinions différentes puissent s'exprimer sur tous les problemes vitaux de la construction du socialisme et du communisme, que le débat théorique ne connaisse aucune restriction. Le droit de grève devra être reconnu. Les syndicats devront être réellement indépendants par rapport à l'Etat et au parti, et se donner une structure interne effectivement démocratique, avec droit à l'expression de points de vue différents et à la formation de tendances. Les mêmes droits démocratiques devront exister dans le parti. La lutte pour la libération de la femme devra être poursuivie afin de réaliser une égalité complète des sexes. Toute discrimination, matérielle ou morale, contre les homodevra être bannie. Une distinction claire doit par ailleurs exister entre l'Etat et le gouvernement d'une part, avec leurs contraintes économiques, diplomatiques et militaires et d'autre part le parti, qui doit défendre en toutes circonstances les intérets globaux du prolétariat.

Voilà les objectifs principaux que poursuivent les marxistes révolutionnai-

ES spécificités et les contradicinternes de cubain ne peuvent pas ne pas se refléter dans sa politique internationale.

L'alignement orientations centrales de la politique de Moscou conduit le groupe dirigeant à accepter la théorie des « deux camps ». C'est dans ce cadre qu'il faut replacer l'approbation sans aucune critique de l'intervention de l'armée soviétique à Kaboul et l'appréciation sur les événements polonais qui recoupe celle des bureaucrates de Varsovie et de Moscou, et aboutit à un aval anticipé à une éventuelle intervention visant à « sauver l'intégrité du camp socialiste ». Par ailleurs, le soutien chaleureux exprimé chaque fois que l'occasion s'est présentée à un régime hai profondément par les masses comme celui de Husak en Tchécoslovaquie, a annulé même les critiques que Fidel Castro avait formulées en 1968 tout en approuvant l'entrée à Prague des troupes du Pacte de Varsovie.

La politique cubaine dans le Mouvement dit des non-alignés vise légitimement à exploiter les contradictions entre ces gouvernements et les puissances impérialistes. Mais elle comporte aussi des attitudes apologétiques face à des régimes qui, dans la plupart des cas, exploitent et oppriment brutalement les masses de leur pays. Cela se traduit, entre autres, par des théorisations dépourvues de toute base scientifique et reprises de l'arsenal de Moscou, d'après lesquelles on inclut parmi les pays « qui ont proclamé le socialisme ou sont d'orientation socialiste » une série de régimes néocoloniaux d'Afrique et du monde arabe. Les conséquences pratiques de telles conceptions peuvent être vérifiées à la lumière de l'attitude adoptée par Cuba face à la guerre entre l'Irak et l'Iran. Personne ne conteste à la diplomatie cubaine le droit de tenter une médiation pour mettre fin au conflit militaire. Mais, lorsque Fidel Castro parle de « deux peuples engagés dans des processus révolutionnaires», il estompe la différence capitale entre la révolution iranienne, que les révolutionnaires du monde entier doivent défendre, et le régime du Baas irakien, qui s'est placé au premier rang dans l'attaque contre cette révolution.

La politique cubaine de soutien à un certain nombre d'Etats néocoloniaux sur le continent africain ne se situe pas seulement sur le plan de la défense contre l'impérialisme ou des rapports diplomatiques d'Etat à Etat. Le PC cubain fait l'apologie de directions petites-bourgeoises qui dirigent ces Etats bourgeois, comme la direction jacobine ethiopienne ou le MPLA en Angola. Or, la construction de la IVe Internationale, la formation même de partis révolutionnaires surle continent africain passent justement par la rupture de militants et de groupes d'avec le nationalisme petit-bourgeois et les illusions véhiculées sur ces Etats prétendument « progressistes » qui, dans les faits, composent avec la domination impérialiste et ne respectent pas les revendications essentielles des masses pocourants politiques radicaux continent africain. Elle constitue un réel obstacle à la construction de partis révolutionnaires en Afrique. Analyser le soutien cubain aux pouvoirs angolais, éthiopien, congolais, attitude internationaliste révolutionnaire sans nuances, c'est dédouaner les directions petites-bourgeoises à la tête de ces Etats et, en s'alignant sur leurs positions politiques, s'interdire de construire la IVe Internationale dans ces pays et dans ce continent.

L'intervention en Angola n'est pas sans contradictions. Elle a été à juste titre saluée par les révolutionnaires comme une action anti-impérialiste et internationaliste. où, après la victoire, la présence des forces cubaines ne représentait pas seulement une garantie contre une contre-attaque impérialiste, mais aussi un appui sans réserve donné à un régime qui, en dépit de sa réthorique officielle, n'a rien de socialiste et construit en réalité un Etat néocolonial dans le compromis avec l'impérialisme et d'accords avec des régimes néocoloniaux parmi les plus réactionnaires, et n'a pas hésité à avoir recours à la répression contre des courants de masse, le jugement ne pouvait plus être le même. Des considérations analogues valent l'Ethiopie. A ce propos, si les Cubains ne se sont pas engagés directement dans la campagne d'Erythrée, cela n'empêche pas qu'ils ont continué à soutenir un gouvernement qui nie le droit à l'autodétermination du peuple d'Erythrée et qu'ils ont avalisé l'un des « principes » fondamentaux de cette Sainte Alliance qu'est l'OUA, à savoir le principe de l'intangibilité des frontières fixées plus souvent en fonction d'intérêts coloniaux et néocoloniaux sans aucune considération pour les aspirations des peuples et des nationalités.

Le gouvernement cubain a parfaitement raison d'exploiter les contradictions qui existent entre les pays impérialistes et de réaliser avec ceux-ci des accords économiques qui limitent tant soit peu les conséquences du blocus économique. Les critères énoncés à ce sujet dans le rapport au le Congrès sont corrects. De cela ne découle absolument pas qu'il soit correct de dédouaner des représentants de la bourgeoisie en exprimant des appréciations positives sur leur rôle politique. Lorsque Fidel Castro, par exemple, fait l'éloge de Adolfo Suarez qui aurait assuré la « transition en Espagne d'une façon brillante et progressis-

Oil ne partage certainement pas l'avis de la classe ouvrière de l'Etat espagnol et il n'en aide pas la lutte.

Par ailleurs, les dirigeants cubains ne partagent pas les critiques de certains partis communistes d'Europe occidentaqui concerne l'URSS et le «camp socialiste », mais ils n'expriment pas de réserves fondamentales quant à leur stratégie et leurs orientations néoréformistes et ils les présentent à chaque occasion comme les véritables défenseurs des intérêts des masses dans leurs

En ce qui concerne l'Amérique latine, les dirigeants cubains maintiennent leur orientation d'ouverture vers des gouvernements ou des régimes bourgeois considèrent «progressistes» «anti-impérialistes». L'exemple le plus significatif reste celui de l'attitude face gouvernement mexicain et au PRI qui sont présentés comme anti-impérialistes, voire révolutionnaires. Le moins que l'on puisse dire est qu'une telle attitude, justement à cause du prestige de Cuba, ne peut que compliquer davantage la tâche difficile de ceux qui luttent

Mexique pour l'objectif capital de l'indépendance politique du mouvement ouvrier par rapport à la bourgeoisie. Elle n'éduque pas les masses latino-américaines, pas plus qu'elle ne prépare les travailleurs cubains aux coups que la bourgeoisie mexicaine ne manquera pas de leur porter, au cas où cela correspondrait à ses intérêts de classe immédiats. Dans d'autres cas, malgré des rectifications partielles, l'orientation reste biguë. C'est le cas notamment pour l'Argentine : Cuba ne peut pas ne pas dénoncer les crimes de la dictature mais, en même temps, elle a voulu et semble encore vouloir éviter un conflit avec l'orientation de l'URSS qui a des rapports excellents avec les généraux Videla, puis Viola, et celle du PC argentin lui-même.

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Notre orientation face à la révolution cubaine

En ce qui concerne enfin le Pérou, les dirigeants cubains ne semblent avoir fait aucune réflexion critique sur leur soutien au régime bourgeois du populisme militaire.

Toutefois, au cours des deux dernières années, et surtout à partir de l'éclatement de la crise révolutionnaire au Nicaragua, la politique de la direction cubaine vers certains pays d'Amérique latine a été réorientée dans l'optique d'une intervention active dans les luttes révolutionnaires qui se développent. Elle a assuré une aide déterminante sur tous les terrains au FSLN nicaraguayen dont elle a favorisé la réunification et, après la victoire de l'insurrection, elle s'est engagée à fond pour contribuer, y compris par des sacrifices considérables, à la reconstruction et à la défense du pays. Elle a joué et elle joue un rôle analogue par rapport au mouvement révolutionnaire au Salvador. Elle a aidé et aide les forces qui combattent le régime pro-impérialiste terroriste au Guatemala. Elle est solidaire avec le nouveau régime de Grenade. Lors de l'anniversaire du 26 juillet, Fidel Castro a réaffirmé de la façon la plus solennelle que les expériences du Salvador, du Chili et de la Bolivie prouvaient qu'il y a « un seul chemin : la révolution et un seul moyen : la lutte armée révolutionnaire, le chemin emprunté par Cuba, Grenade et le Nicaragua ».

17 A IVe Internationale a salué la formation de l'Etat ouvrier cubain en 1960 comme une victoire d'une portée historique pour la classe ouvrière et les masses exploitées de toute l'Amérique latine. Dans tous les pays où elle était présente, et en premier lieu en Amérique latine, elle s'est mobilisée dans des campagnes de solidarité active avec la récubaine. Des organisations trotskystes ont participé au Congrès de la jeunesse latino-américaine qui a eu lieu à la Havane à un moment crucial de l'affrontement entre la révolution et l'impérialisme nord-américain.

L'analyse commune et les prises de position communes face à la révolution cubaine ont beaucoup contribué à la réunification de 1963. Les thèses du Congrès de réunification expliquaient que « l'évolution du Mouvement du 26 Juillet vers le marxisme révolutionnaire fournit un modèle qui sert d'exemple à une série d'autres pays » et un autre texdu même Congrès indiquait les spécificités du courant castriste, dont la direction était caractérisée comme « la direction politique de loin la plus avancée de tous les . Etats ouvriers ». Le Congrès de 1965 définissait le courant castriste comme « un courant autonome, fondamentalement révolutionnaire, du mouvement communiste ». Lors de

Le rapport approuvé par le lle

Congrès a indiqué encore plus nettement qu'une telle orientation se base sur une analyse des changements intervenus dans la situation en Amérique latine qui se sont concrétisés par « les retentissantes victoires populaires du Nicaragua et de Grenade, la lutte irrésistible des peuples du Salvador et du Guatemala, la combativité des masses qui a atteint un niveau sans précédent » plus généralement dans le continent et dans la Caraibe, « la résistance farouche du peuple chilien, les luttes héroïques » menées en Bolivie et ailleurs, « des grèves sans précédent » au Pérou, en Equateur et en Colombie, « la lutte constante » des travailleurs argentins.

La direction cubaine est décidée à exploiter cette nouvelle situation, tout en étant consciente des risques qu'elle court. Elle est consciente aussi que l'é. volution du rapport des forces à l'échelle mondiale au détriment de l'impérialisme - qui a été un autre leitmotiv de l'analyse du Ile Congrès - comporte le danger de réactions criminelles de la part de l'impérialisme et que Cuba pourrait etre l'une des cibles prioritaires de ces réactions. Elle ne se cache pas et elle ne cache pas à son peuple que la crise révolutionnaire en Amérique pourrait provoquer une agression des impérialistes nord-américains comme ulet au courant castriste la formation de l'OLAS, la IVe Internationale réaffirmait son appréciation sur le rôle de Cuba en Amérique latine et exprimait sa volonté d'entreprendre des actions unitaires avec l'OLAS et des organisations qui en faisaient partie, malgré les divergences de méthodes et de conceptions politiques.

A l'étape actuelle, elle considère que la défense de l'Etat ouvrier cubain est plus que jamais une tâche primordiale. La mobilisation dans ce sens doit être strictement combinée avec les mobilisations en défense du gouvernement ouvrier et paysan du Nicaragua et du régime issu de l'insurrection à Grenade, de même qu'avec la solidarité luttes révolutionnaires au Salvador et Amorgue latine de te legismain N courant castriste s'est esquissé en de la victoire de la révolution à Cuba. Il a atteint son zénith lors de la conférence de l'OLAS en 1967. Il a subi une éclipse à la suite des défaites des mouvements de guérilla et des rectifications apportées cubains à leur politique en Amérique latine. Il a continué à subsister grâce au rôle anti-impérialiste qu'a joué à tout moment l'Etat ouvrier cubain et à ce qu'il a représenté matériellement et time recours pour éviter la désagrégation d'un pilier stratégique déjà fortement ébranlé par la révolution au Nicaragua. Sa riposte a été claire : tout en étant disposée à régler son différend avec les Etats-Unis, Cuba n'est absolument pas prête à marchander sa solidarité avec les révolutionnaires d'Amérique centrale et plus généralement ses initiatives internationalistes, ni à briser ses alliances. Elle s'engage et s'engagera à fond pour que l'impérialisme soit obligé de renoncer à ses entreprises criminelles ou, dans le cas où il ne le ferait pas, qu'il soit entraîné dans un nouveau Vietnam en Amérique centrale, à Cuba même et dans certains pays d'Amérique latine.

La signification d'une telle orientation est claire : la direction cubaine mise sur l'extension de la révolution en Amérique latine qu'elle considère possible et nécessaire et qui, en dernière analyse, représente la seule garantie véritable de survie et de développement de la révolu-

C'est une preuve supplémentaire qu'elle n'adopte pas une orientation conservatrice, reflétant intérêts d'une caste bureaucratique. En dépit de ses contradictions, et notamment des attitudes de sa direction face aux problèmes et aux luttes d'autres secteurs de la révolution mondiale, elle à donner une contribution majeure à la victoire de la révolution en Amérique latine. idéologiquement pour les militants latino-américains persécutés par les dictatures et chassés de leur pays. Il est entré dans une nouvelle phase montante partir de la crise révolutionnaire nicaraguayenne et il connaît maintenant un nouvel essor à la suite des victoires de la révolution au Nicaragua et de l'insurrection populaire à Grenade et de la lutte héroïque qui a désormais miné les bases du régime néocolonial au Salvador.

Il faut distinguer deux aspects du phénomène.

Le premier aspect est représenté par la direction cubaine elle-même, qui pendant toute une période s'est affirmée comme un courant du mouvement ouvrier international en se différenciant, y compris par des polémiques publiques, de tous les autres courants. A la moitié des années 1960, elle a cherché à réaliser avec le Vietnam et la Corée du Nord une convergence en matière de politique internationale, dont la base résidait dans le fait que les trois pays étaient les plus directement exposés aux coups de l'imperialisme nord-américain. Elle a cherché aussi à établir des accords, plus ou moins directs, avec d'autres courants latino-américains et même avec des partis communistes ou des tendances œuvrant en leur sein. Elle a estompé ses traits spécifiques après 1970 en mettant l'accent sur son alignement avec l'URSS et

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son intégration dans le « camp socialis-

Surtout pendant cette période, elle a parachevé l'élaboration d'une idéologie et d'une orientation politique d'ensemble qui, tout en se plaçant dans le cadre d'une lutte conséquente contre l'impérialisme, combinent :

- une mobilisation de masses pour défendre l'Etat ouvrier cubain contre toute menace réactionnaire aussi bien extérieure qu'intérieure, et le soutien à des luttes révolutionnaires notamment en Amérique centrale ;

- un alignement sur des positions clés de la politique internationale et des positions idéologiques de la bureaucratie soviétique et donc une opposition aux luttes antibureaucratiques menées par la classe ouvrière en URSS et dans d'autres Etats ouvriers bureaucratisés.

La direction cubaine est donc révolutionnaire parce qu'elle a dirigé le processus révolutionnaire à Cuba et soutient l'extension de la révolution dans d'autres pays, comme aujourd'hui en Amérique centrale. Mais elle n'est pas marxiste révolutionnaire dans la mesure où, du point de vue de la révolution mondiale dans son ensemble, elle oscille entre le soutien à l'extension de la révolution d'une part et, d'autre part, l'alignement sur certains grands axes de la politique internationale de l'URSS, ce qui l'amène à prendre des positions allant à l'encontre des intérêts fondamentaux de la classe ouvrière, comme le démontre l'attitude prise face aux grandes luttes des travailleurs polonais.

Dans la phase actuelle, elle a repris l'initiative en mettant les bouchées doubles en Amérique centrale et en se différenciant, de facto, sur ce terrain, aussi bien des autres Etats ouvriers que de la plupart des partis communistes latino-

Le deuxième aspect est représenté par les mouvements et les organisations qui ont établi à des étapes diverses des rapports avec la direction cubaine dans le but de profiter de son expérience et d'en recevoir une aide matérielle. Ceux-ci constituent un courant dans le sens qu'ils ont tiré des leçons analogues de la révolution cubaine et qu'ils ont rejeté les conceptions aussi bien de la bureaucratie soviétique et des partis communistes sous son influence que du maoïsme sans pour autant se rallier au marxisme révolutionnaire. Mais ce courant est hétérogène, il n'a jamais élaboré une base théorique et politique l'ensemble commune et durable. Le fait que la plupart de ses composantes ont subi des crises très graves, un certain nombre ont disparu, d'autres ont connu des vicissitudes multiples, d'autres encore ont rompu avec Cuba, en est la vérification pratique. Même le courant qui a maintenu une plus grande continuité et n'a jamais essuyé de défaite majeure, le FSLN nicaraguayen, a connu des péripéties qui ont abouti à une grave rupture avec l'adoption, pendant un certain temps, par des composantes importantes, sinon majoritaires, de conceptions assez différentes de celles des Cubains. Ce n'est que dans la phase finale de la lutte et après la victoire que les conceptions se sont rapprochées avec une homogénéisation croissante. Au Salvador, le processus a été encore plus complexe et il est difficile de dire des maintenant quelles pourront être, sous l'angle de l'homogénéisation d'un courant commun, les implications d'une prolongation de la lutte actuelle ou d'une victoire à court terme. L'existence d'un gouvernement ouvrier et paysan au Nicaragua et, à plus forte raison, une future victoire de la révolution au Salvador poseront inévitablement des problèmes nouveaux découlant aussi bien des spédu développement dans ces deux pays que de l'interaction entre ces développements et le processus cubain.

La victoire de la révolution au Nicaragua et le développement des luttes au Salvador ont, en tout cas, eu comme résultat d'accroître le prestige de la direction cubaine aux yeux des masses et des militants révolutionnaires dans toute une série de pays d'Amérique latine et donc leur réceptivité aux idées et aux perspectives avancées par celle-ci. Dans ce sens, non seulement le courant castriste est une réalité, mais il est suscepible d'exercer une force d'attraction

19 et la collaboration dans la perse. A IVe Internationale a recherché systématiquement l'unité d'action commune contre l'oppression impérialiste et l'exploitaengagés dans des actions révolutionnaires. Dans cet esprit, elle a rejeté et elle rejette toute attitude sectaire à l'égard positions erronées que celle-ci a prises sur des événements aussi cruciaux que Mai 1968 en France, l'intervention soviétique en Tchécoslovaquie et la crise actuelle du régime bureaucratique polonais, de même qu'à l'égard des mouvements se réclamant des conceptions et de la tradition politique castristes. Son orientation à son égard reste celle de la recherche de l'unité d'action.

Les sections de la IVe Internationale, en Amérique latine en premier lieu, seront à l'avant-garde des campagnes de solidarité avec Cuba, le Nicaragua et Grenade contre toutes les menaces et les manœuvres impérialistes. En Europe occidentale, en Amérique du Nord et au Japon, elles prendront les initiatives nécessaires pour sensibiliser le mouvement ouvrier aux problèmes qui se posent aux combattants d'Amérique centrale et organiser des campagnes comme celles menées lors de l'agression contre le Vietnam. Une campagne mondiale contre les agissements impérialistes en Amérique centrale doit être à cette étape une tâche prioritaire de l'Internationale.

Au Nicaragua, les militants marxistes révolutionnaires doivent être partie prenante de tout projet du FSLN de construire le parti révolutionnaire et, dans ce cadre, ils avanceront leurs propositions pour développer et consolider la révolution. Au Salvador, ils s'engageront dans le FMLN et au Guatemala dans les organisations qui combattent la dictature pro-impérialiste. Ils appliqueront cette orientation en militants révolutionnaires loyaux : en même temps qu'ils respecteront les cadres organisationnels où ils travaillent, ils lutteront pour le programme de la IVe Internationale et ils en regrouperont les partisans.

Autant ce serait commettre une erreur sectaire que de prendre prétexte des divergences qui existent pour rejeter toute possibilité de collaboration dans une perspective de lutte révolutionnaire commune, autant ce serait commettre une erreur opportuniste aussi grave que de croire que, pour réaliser cette collaboration, il est préférable d'ignorer ou d'estomper les désaccords, d'idéaliser les positions des autres. Une expérience désormais longue nous apprend que ceux qui commettent ces erreurs symétriques peuvent même passer brusquement d'un extrême à l'autre.

A l'étape actuelle, les questions qui doivent être débattues dans le mouvement ouvrier et révolutionnaire latino-américain sont les suivantes :

- les leçons qui, dès maintenant, peuvent être tirées de la révolution en Amérique centrale et leur validité pour d'autres pays d'Amérique latine ;

le contenu de la politique de front unique contre l'impérialisme et les dictatures ; la politique d'unité des organisations révolutionnaires ; l'attitude à de l'indépendance de classe, face à des personnalités ou des groupes bourgeois qui s'opposent aux régimes en place ;

- les tâches spécifiques des organisations syndicales ; la lutte pour leur indépendance par rapport à rapports entre les partis politiques et les organisations de masse ;

- les rapports avec les forces qui luttent dans d'autres secteurs de la révolution mondiale : la classe ouvrière des pays industrialisés et les masses qui se mobilisent dans les luttes antibureaucratiques dans les Etats ouvriers, et la nécessité d'une organisation internationale de masse synthétisant les acquis essentiels des luttes révolutionnaires dans le monde entier ;

la différenciation nécessaire entre le rôle de l'Etat ouvrier et celui du parti.

Les marxistes révolutionnaires avanceront dans ce débat les réponses suivantes:

- l'expérience du Nicaragua, après celle de Cuba, a confirmé que le renversement des régimes pro-impérialistes n'est possible que par une lutte révolutionnaire qui brise l'appareil d'Etat bourgeois et culmine dans une insurrection dont sont protagonistes les larges

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masses exploitées, organisées dans des organes démocratiques révolutionnaires. La participation active et organisée des masses est une condition sine qua non pour que la route soit barrée à toute tentative de restauration d'un régime néocolonial ;

- il serait toutefois erroné de croire que les leçons des révolutions cubaine et nicaraguayenne sont automatiquement applicables à des pays latino-américains de structure socioéconomique et d'histoire politique différentes et, en particulier, que dans de tels pays on doive adopter les mêmes formules d'alliances politiques ;

- la conquête de l'indépendance politique de la classe ouvrière face à toutes les forces bourgeoises et petites-bourgeoises doit représenter l'axe central de la lutte des révolutionnaires ;

- il serait puéril de ne pas jouer sur les contradictions de la bourgeoisie ; il serait absurde de refuser l'unité dans l'action avec des personnalités ou des groupes bourgeois et de ne pas réaliser des accords tactiques avec eux. Mais aucompromis programmatique stratégique n'est possible avec des forces bourgeoises. De tels compromis remettraient inévitablement en cause l'indé. pendance et le rôle de direction du prolétariat, soutenu par les autres couches exploitées, et ne pourraient que freiner ou dévoyer leurs mobilisations :

- les organisations syndicales doivent étre indépendantes par rapport à FIdel Castro. (DR)

l'Etat et aux gouvernements en place, ce qui implique une lutte acharnée contre les bureaucraties corrompues et traîtres, pour la démocratie syndicale, pour le caractère unitaire du syndicat qui doit admettre dans ses rangs tous les travailleurs indépendamment de leurs opinions politiques, philosophiques ou religieuses, pour son indépendance face aux partis politiques ;

— l'impérialisme ne sera de plus en plus affaibli, dans l'impossibilité de landes contre-attaques et finalement renversé, que si progressent tous les secteurs de la révolution mondiale. Les révolutionnaires d'Amérique latine, comme ceux de tous les autres pays coloniaux ou néocoloniaux, ont done inté. rêt à ce que la lutte des ouvriers des pays capitalistes industrialisés se développe avec succès. Dans ces pays aussi, la victoire ne sera pas possible par des stratégies réformistes, par la voie électorale ; elle ne sera remportée que par la voie révolutionnaire. Enfin, les révolutionnaires du monde entier ont le devoir de soutenir les luttes que les masses des Etats ouvriers chent pour la défense de leurs intérêts et droits élémentaires contre la caste bureaucratique privilégiée qui les opprime.

C'est l'expérience commune des marxistes révolutionnaires et des autres courants révolutionnaires latino-américains dans toutes les luttes qui se développent qui permettra de clarifier ces questions, de vérifier les positions respectives et la portée des divergences et de tester les possibilités de rapprochement entre différents courants du mouvement ouvrier.

La IVe Internationale jouera son rôle non seulement par des débats politiques et théoriques, mais surtout dans la mesure où elle sera capable de faire la preuve, en pratique, de la validité de son programme et de sa capacité à diriger des luttes des masses par ses forces organisées.

Comité exécutif international (CEI) de la IVe INTERNATIONALE 12 mai 1981.

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Lech Waiesa : l'heure de la pause ? (DR)

Pologne

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