Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

IRAN

L'offensive répressive vise les acquis des masses et des travailleurs iraniens

· Inprecor n° 107, 5 août 1981 · p. 13-17 · 5 508 mots

Iran Mexique Économie mondiale

LUS de 250 opposants ont été exécutés en Iran depuis

Plat e rentemi de la onumate le la detion datare.

mier président de la République islamique, Bani Sadr, et après l'attentat commis au siège du Parti républicain islamique

(PRI), le 28 juin 1981, qui a coûté la vie au numéro 2 du régime, l'ayatollah Behechti et à 72 autres dignitaires du parti.

Des milliers de personnes ont été arrêtées. Les perquisitions se multiplient. Les procès, convoqués à la va-vite, méprisent les droits les plus élémentaires de la défense. Parmi les premiers opposants fusillés, figuraient le poète iranien Said Soltempour, membre de la direction des Fedayin (fraction minoritaire). Emprisonné sous le chah, il avait été arrêté plusieurs mois avant les derniers événements sanglants de Téhéran. Parmi les personnes exécutées figurent une grande proportion de femmes et de jeunes filles, militantes ou sympathisantes des

Moudjahidin, des Fedayin (minorité) et du groupe Peykar

(marxiste-léniniste). Figurent aussi des militants kurdes.

L'affrontement qui a opposé le PRI à Bani Sadr était, à l'évidence, un affrontement entre deux fractions bourgeoises pour la mainmise sur l'appareil d'Etat. Mais, ainsi que le montre l'ampleur de la répression et les cibles qu'il choisit, l'objectif du PRI allait bien au-delà : avant même l'attentat contre le siège du PRI, de hauts responsables de ce parti ou du corps des pasdars avaient expliqué à Eric Rouleau,

Michel ROVERE

La faillite de la « Révolution blanche » qui prétendait faire avant la fin du siècle de l'Iran le Japon de l'Asie antérieure, les contradictions économiques et sociales insurmontables provoquées par une industrialisation fondée sur la capitalisation de la rente pétrolière et le renforcement de la dépendance à l'égard des métropoles impérialistes, ont formé la toile de fond du déclenchement de la 3e révolution iranienne. En se lançant dans la rue, face aux balles des soldats de la monarchie Pahlavi, les masses iraniennes voulaient non seulement abattre un régime honni et compromis à leurs yeux avec l'impérialisme, mais également changer les conditions matérielles de leur existence quotidienne.

L'AMPLEUR

DE LA CRISE ECONOMIQUE

L'incapacité de la République islamique, deux ans après son arrivée au pouvoir, à régler tous les grands problé mes posés par le sous-développement et la dépendance du pays, l'exacerbation de la crise économique provoquée par le blocus impérialiste puis par la guerre avec l'Irak, alimentent la désaffection croissante des masses à l'égard d'un régime qui leur apparaît de moins en moins à même de

« changer leur vie ».

qui frappe le pays, du mouvement des la jeunesse. l'envoyé spécial du

L'inflation, selon les chiffres données par la Banque centrale iranienne, aurait été de 56 % au cours des trois dernières années, avec une nette tendace à augmenter. Le Dr Mohsen Nourbaksh, qui a succédé à la tête de la Banque centrale à Ali Reza Nowbari proche de Bani Sadr, reconnaissait que l'inflation pour l'année en cours atteindrait les 30 % (1). En fait, l'inflation frappe surtout les biens alimentaires et les produits de première nécessité. Ceux-ci ont parfois doublé ou triplé au cours des derniers mois (2).

Dans le secteur agricole, malgré un relèvement des prix, la production a diminué depuis le début de la révolution. Les importations de blé sont passées de 426 000 tonnes en 1978-1979 à 2 millions en 1980-1981 (3). Les importations alimentaires représentaient la moitié des 11.4 milliards de dollars d'importations effectuées l'année dernière, selon l'administration iranienne des douanes (4).

Dans le secteur industriel, la situation n'est guère plus florissante. Malgré l'effort de guerre, l'industrie ne tourne plus qu'à 40 % au plus de ses capacités productives d'avant la révolution (5). Si la construc tion, en ce qui concerne les petites maisons individuelles essentiellement dans les villes de province, a connu un léger mieux, l'essentiel des grands chantiers qui fournissaient une part importante de l'emploi reste en plan. Au total, le PNB (produit

IRAN

Monde à Téhéran, que leur ennemi principal étaient les organisations comme les Moudjahidin ; et Eric Rouleau, qui ne cache pas ses sympathies pour la direction khomeiniste qu'il assimile aux Jacobins, écrit, dans un article justement intitulé « La

Terreur » : « Cependant, M. Bani Sadr, n'ayant pas à sa disposition un parti qui lui est propre, était jugé moins dangereux dans l'immédiat (pour le PRI) que ses alliés, en particulier les

Moudjahidin du peuple. Mouvement musulman, doté d'un programme radical marxiste, la formation de M. Massoud Rad javi s'affirmait de plus en plus comme l'alternative au Parti républicain islamique au pouvoir. Influents au sein de la jeunesse, parmi les étudiants, les intellectuels, la petite bourgeoisie urbaine et même, dit-on, dans certains secteurs du monde ouvrier, les Moudjahidin ont formé une organisation hautement structurée et se sont dotés de volumineux arsenaux. Rompus à la clandestinité et à la guérilla urbaine sous le chah, ils faisaient peser sur le régime une menace permanente. »

En fait, la crise actuelle vient de loin. Elle est un premier aboutissement autant que le signe de l'usure politique d'un régime nationaliste bourgeois face à la terrible crise économique face à la guerre et face aux revendications ouvriers, des paysans, des nationalités et de national brut) a baissé de 30 % depuis le début de la révolution.

Le chômage, selon les estimations officielles, touche entre 2,5 et 4 millions de personnes non compris les réfugiés - plus d'un million - provoqués par la guerre.

La crise est-elle seulement due au poids de la guerre ? Les dépenses pour la guerre

- qui comprennent les allocations aux réfugiés mais aussi le prix de la guerre au

Kurdistan - représentent environ 1 milliard de dollars par mois dont 400 millions d'achats d'armes et de pièces de rechange (via la Corée du Nord, la Libye mais aussi la RFA). Les importations touchées par les consignes de boycott impérialiste et qui transitent désormais via Dubai et les émirats du Golfe ou d'autres pays tiers ont renchéri de 25 % (6).

Au dire des dirigeants du Parti républicain islamique, la crise économique est largement due à la baisse des revenus pétroliers et à ses conséquences, vu le poids de l'Etat iranien dans l'économie du pays

1. Financial Times, 22 juillet 1981.

2. Le Monde, 22 juillet 1981.

3. « Iran's economy : Between crisis and collapse ». Patrick Clawson, Merip Reports. juillet-août 1981.

4. Afrique Asie, 6 juillet 1981.

5. Merip Reports, art. cit.

6. « Economie sanctions and iranian trade ». Philip Shehadi, Merip Reports, juillet-août

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(7). Juste avant la révolution, l'Etat iranien assurait lui-même directement près de 50% des investissements industriels (8). Aujourd'hui, il a en plus la charge de plusieurs centaines d'entreprises qui ont été nationalisées ou mises sous contrôle de l'Etat après le départ des investisseurs étrangers ou la fuite des taghoutis iraniens (9). Les employés, à un titre ou un autre, du secteur public représentent 1,5 million de personnes sur une population active non agricole de 7,5 millions de travailleurs.

LES MESURES ECONOMIQUES

DU REGIME Mais l'argument est à double tranchant : si l'Etat iranien a une telle importance économique, si en plus il est dirigé par un seul parti qui, à la fois, détient le gouvernement, dispose d'une très large majorité au Parlement et contrôle directement, par les hommes qu'il a placés, aussi bien les grandes fondations — comme la fondation des déshérités - que les banques et les industries nationalisées, alors on peut juger sur pièce quelle est l'orientation de la politique économique. Une chose est de reconnaître les difficultés objectives, nées du passé ou de la situation actuelle. Mais il faut aussi voir le sens général des mesures politiques et économiques qui sont prises, et dont les dirigeants de la République islamique sont seuls responsables. L'examen est tout à fait révélateur.

- Alors que les troubles agraires et les occupations de terres se multiplient depuis un an et demi, le PRI au Parlement et au gouvernement refuse d'appliquer le fameux article 3 de la Loi de la réforme agraire, celui qui prévoit la possibilité de partager les terres.

- Il en est de même pour un décret, prévu depuis janvier 1980, qui prévoit l'instauration d'un monopole du comextérieur. L'opposition farouche du bazar et de ses relais au sein du PRI maintient sous le boisseau le projet qui prévoit d'accorder le monopole à neuf centrales d'achat.

- Corollaire de cette décision de ne pas nationaliser le commerce extérieur, la décision de maintenir la parité du rial et du dollar au niveau de 75 rials pour un dollar, alors qu'avec l'inflation qui existe en Iran, un réalignement du rial sur la base 100 pour un dollar aurait été normal. L'Etat iranien, qui est le principal exportateur (notamment parce que le pétrole représentait l'année dernière 95% des ressources en devises) et dont le budget (en rials) dépend pour l'essentiel des rentrées pétrolières (payées en dollars ou sur la base d'un « panier » de devises fortes) s'y retrouverait. La hausse de certains produits importés stimulerait également leur substitution à terme par le développement de l'industrie iranienne.

Mais ce qui apparaîtrait comme raisonnable et de bon sens pour n'importe quel économiste bourgeois « développementiste », apparaît encore trop osé pour les dirigeants actuels de la République islamique. Il est vrai que la dévaluation aurait lésé le grand bazar de l'import-export qui bénéficie largement de ce rial surévalué ! Même l'ingénieur Sahabi, proche du « libéral » Bazargan, a dénoncé les bénéfices exorbitants des bazaris: 1 200 milliards de rials l'année dernière, soit trois fois plus que l'année la plus faste sous le chah. Ces bénéfices représentent un peu moins de la moitié du budget de l'Etat l'année dernière.

Par contre, les récentes mesures économiques que le gouvernement et le Parlement ont prises ont, elles, un sens bien précis et qui n'est ni celui d'une plus l'impérialisme ni de satisfaire les besoins concerne les rapports avec l'impérialisme. Pour relancer l'économie iranienne, gouvernement actuel mise sur une relance de la production pétrolière et tente normaliser ses rapports avec certains des investisseurs étrangers dont les biens avaient été nationalisés. La quantité de pétrole exportée a depuis longtemps été jugée en Iran comme le baromêtre de la dépendance économique du pays par rapport à l'étranger. Aussi, les projets gouvernementaux de passer d'un niveau de 700 000 - 1 000 000 de barils par jour à 2,5 millions de barils par jour, ont-ils suscité une inquiétude légitime sur la poli- conomi de et able plan de el contre la dépendance économique. D'autant plus qu'un certain nombre d'accords ou de négociations commerciales avec les anciens partenaires impérialistes ont été passés ou sont en cours de l'être. Ainsi, le gouvernement iranien a annoncé au mois de juillet 1981 qu'il était prêt à entamer des négociations avec les banques occidentales dont les avoirs avaient été nationalisés en Iran pour les indemniser (10). Il a également effectué une démarche auprès des trusts pharmaceutiques allemands Hoechst, Bayer, etc., qui possédaient en joint venture des entreprises en Iran, pour les indemniser.

Une offensive répressive qui vise les acquis des masses iraniennes (DR)

Cette tentative de normalisation partielle des relations économiques avec certaines puissances impérialistes (la France, la Grande-Bretagne, dont le commerce avec l'Iran a doublé en 1980-1981 par rapport à l'année précédente, la RFA et le Japon) a permis aux « libéraux », et notamment à Bani Sadr, d'attaquer le PRI pour l'inconsistance économique de son « anti-impérialisme ». Le débat sur l'augmentation des exportations pétrolières et la signature des contrats avec les firmes étrangères a été l'une des sources de polémiques les plus vives entre le PRI et Bani Sadr.

UNE OFFENSIVE CONTRE LES ACQUIS OUVRIERS Le deuxième volet de cette politique économique, c'est une vigoureuse offensive d'austérité qui vise en premier lieu les gains des travailleurs iraniens. Aujourd'hui, alors que la répression s'intensifie en Iran, le nouveau gouverneur de la Banque centrale, Mohsen Nourbakhsh, explique au très bourgeois Financial Times, que « bien que n'étant pas un monétariste à tout crin, (...) la lutte contre l'inflation passe par la réduction et le contrôle de la masse monétaire. (11) »

Cela signifie avant tout, dans les conditions actuelles de l'économie iranienne, réduire le déficit budgétaire de manière drastique. Alors que ce déficit a atteint l'année dernière 11,4 milliards de dollars (et les dépenses provoquées par la

7. Interview d'Ali Radjai, Middle East, juillet 1981.

Cf. Behrang : Iran, le maillon faible, coll. CEDETIM, Maspero.

9. Cinquante et un complexes industriels ont été expropriés, six cent entreprises nationalisées, une centaine de milliers d'immeubles, de maisons, d'appartements, la plupart des hôtels et des salles ont été confisqués et confiés à la Fondation des déshérités (mostazafin). Monde, 24 juillet 1981.

10. Financial Times, 27 juillet 1981. 11. ibid.

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guerre avec l'Irak n'ont pesé que sur la de l'année fiscale iranienne mars 1980 - mars 1981), le projet de budget voyait l'équilibre. Outre la multiplication par quatre des exportations de pétrole actuelles (puisqu'il ne semble pas qu'une nouvelle hausse importante des cours soit prévisible, vu la récession et le dumping de l'Arabie Saoudite), le gouvernement iranien entendait assurer l'équilibre par des coupes sombres dans les budgets de développement, une augmentation importante des impôts et des taxes (de l'ordre de 30 %) et la rentabilisation du secteur public et nationalisé, avec ce que cela signifie de bloquage des salaires, voire de

La mise en œuvre de ces projets économiques signifierait bien évidemment de nouvelles épreuves de force majeures avec la classe ouvrière iranienne, qui n'a pas encore subi de défaites d'ampleur. Mais cela fait déjà plusieurs mois que les capitalistes iraniens et le gouvernement multiplient les escarmouches et les coups de sonde. Cela a été particulièrement clair depuis le déclenchement de la guerre par l'Irak. L'agression irakienne, que les travailleurs ont assimilée à une tentative de renverser le régime de la République islamique, a suscité une importante mobilisation militante et politique dans les entreprises : dans de nombreuses usines, les travailleurs, pour faire face à la guerre d'agression et aux menaces de contre-révolution, se sont mobilisés, se sont organisés pour contrôler la production, exiger un entraînement militaire sur les lieux de travail, parfois contrôler les prix des denrées rationnées dans les quartiers. Devant cette mobilisation politique, le gouvernement a cédé un peu (sur l'organisation d'entraînements militaires) pour éluder la question essentielle : l'armement massif de la population que demandaient sponta« leur révolution ». Mais, dans le même temps, les patrons et le gouvernement (et il s'agissait-là de la politique menée aussi bien par Bani Sadr que par le PRI) ont mis à profit le climat de patriotisme et d'union nationale créé par la guerre pour tenter de remettre en cause les conquétes économiques des travailleurs. La journée de travail dans certaines usines a été augmentée, passant de 10 à 12 heures. On a souvent supprimé le congé du jeudi après-midi. Non seulement les salaires ont été bloqués, mais on a prélevé d'office sur les salaires des « dons » pour les combattants du front ou pour les réfugiés.

faut dire que, dans un premier temps, la classe ouvrière a accepté de plein gré ces sacrifices économiques.

UNE DESAFFECTION

CROISSANTE Mais très vite les travailleurs se sont compte que c'étaient payaient la guerre et la crise économique : le marché noir, malgré les déclarations officielles, restait florissant. La réforme agraire restait bloquée. Aucun plan national de reconversion industrielle ne venait concrétiser les espoirs qui avaient existé que cette guerre pourrait être le moyen de rompre définitivement avec l'impéria-

Et surtout, le gouvernement refusait de se donner les moyens de mettre fin la guerre. Au contraire, les combats reprenaient avec plus de force au Kurdistan, alors que la résistance kurde avait proposé au régime de Téhéran de combattre à ses côtés l'envahisseur irakien, pour peu que soit reconnu un régime d'autonomie et le droit de conserver ses armes (13). Refusant chacun d'armer massivement les travailleurs, Bani Sadr d'un côté et le PRI de l'autre, cherchaient par tous les moyens à profiter de la guerre pour renforcer leur propre dispositif au sein de l'appareil d'Etat. L'un en s'appuyant sur la hiérarchie militaire de l'ex-armée impé. riale, les autres sur le renforcement du corps des pasdars.

Dès le mois de décembre 1980, cette désaffection croissante à l'égard du régime était évidente. Elle se manifesta, à partir du printemps 1981, par une série de mouvements sociaux, y compris de grèves, notamment lorsque le Parlement décida d'annuler la distribution pour le Nouvel An iranien (21 mars) des primes instituées du temps du chah, sous couvert de participation des ouvriers au bénéfice des entreprises... Ces primes représentent souvent plus d'un mois de salaire. D'autres grèves, pour des augmentations de salaires ou pour faire reconnaître les organismes de représentation ouvrière (shodélégués) eurent lieu (papeterie de Pars, conducteurs de bus d'Ispahan, société d'électricité de Téhéran, usine chaussures Kafch Melli, usine d'automobiles Iran National, etc.).

Mais ces mouvements revendicatifs au sein de la classe ouvrière sont restés partiels, limités. Outre le poids de la guerre — « On ne peut pas faire grève sans risquer d'affaiblir le front », argument particulièrement ressenti au niveau du prolétariat du pétrole qui travaille à quelques kilomètres des canons irakiens — et les manœuvres d'intimidation du régime, ce qui a pesé, c'est le retard dans la construction national unique, la faiblesse des traditions de luttes économiques du prolétariat iranien et l'absence d'une alternative politi-

Pour leur part, le gouvernement et les patrons ont utilisé tout un éventail de méthodes pour contenir, limiter ou étouffer ouvrière renaissante: licenciements voire arrestations sélectives des travailleurs avancés les plus en vue, utilisation de la guerre et du chômage comme moyen de pression, élargissement des prérogatives données aux Anjomeh Eslami (Associations islamiques) dans les entreprises aux dépens des shoras, politique systématique de division des shoras des criteres ideologiques et partois, utilisation des bandes de nervis (hezbol lahs ou pasdars) pour interdire les grèves.

Tout cela explique comment la désaffection croissante à l'égard du régime n'a pas encore débouché sur des luttes sociales de très grande ampleur et a été en partie capitalisée par les Moudjahidin, quand elle n'a pas été détournée à son profit par Bani Sadr.

LA FORCE DES MOUDJAHIDIN

Au mois de décembre, puis jusqu'en mars 1981, Bani Sadr a pu rassembler des centaines de milliers de personnes dans ses meetings, à Téhéran comme en province. Et sa popularité venait moins du rôle contestable et contesté qu'il a pu jouer pendant la guerre, que du fait qu'il a critiqué de plus en plus ouvertement l'inconsistance de la politique économique du régime et surtout les atteintes aux démocratiques (interdiction des partis, rétablissement de la loi dite du « talion », interdiction de la presse, monopole du PRI sur les médias, etc.).

Mais c'est surtout l'organisation « islamo-progressiste » des Moudjahidin peuple qui a capitalisé à son profit le mé contentement croissant, notamment dans la jeunesse. Déjà en 1980, les meetings de la campagne présidentielle de Massoud Madjavi avaient permis de tester l'impact de cette organisation qui jouit d'un important soutien en raison de son passé héroïque de résistance face au chah et de son affirmation islamique. Les Moudjahidin capitalisèrent également à leur profit le soutien sans faille apporté au régime par les staliniens du parti Toudeh ainsi que l'éclatement, puis le ralliement de la majorité des Fedayin derrière les dirigeants du PRI. Leurs rapports avec le régime ont contradictoires. Disposant d'impor tants relais, quoique minoritaires, au sein chiite (l'ayatollah Taleghani, le cheikh Ali Tehrani), ils ont pourtant refusé - après l'insurrection de février 1979 - de rendre les énormes quantités d'armes dont ils disposaient. S'ils ont appuyé l'occupation de l'ambassade américaine, le soutien qu'ils ont apporté alors au mouvement des nationalités, notamment aux Kurdes, a été déterminant pour leur éviction de la course à la présidence, puis des attaques dont ils ont été l'objet, notamment lors de la fermeture des universités. Au moment de la guerre contre l'Irak, ils ont participé ment à l'organisation de la défense dans les cités du Khouzestan au moment de l'avance irakienne. Ces derniers temps, leur journal Modjahed, qui n'est pas légal, était diffusé à 200 000 exemplaires. Depuis le début de l'année 1981, ils ont conclu un accord d'unité d'action avec le Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI). La popularité des Moudjahidin tient aussi au fait que, mis à part le mouvement des nationalités, ils sont depuis un an, et notamment depuis la fermeture des puisque l'Etat pourrait désormais refuser de « nationaliser » des entreprises déclarées en faillite par leurs patrons, comme cela s'est produit

13. cf. interview de Ghassemlou, Merip Reports, juillet-août 1981, qui reprend les termes de ses entretiens accordés en janvier à Mare Kravetz de Libération.

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universités, la cible principale de la répression.

Les attaques perpétrées par les hezbollahs organisés par le PRI, souvent avec la complicité directe et le concours des pasdars, contre leurs locaux ou leurs réunions, les attentats individuels contre leurs militants et sympathisants connus, se sont soldés en une année, avant les affrontements de juin 1981, par plus d'une cinquantaine de morts et plusieurs centaines de blessés dans les rangs des Moudjahidin. Dans une lettre adressée à Khomeiny le 2 mai 1981, les Moudjahidin, pour protester contre le sort qui leur était fait, expliquaient « Nous nous permettons de faire remarquer que nos malheurs sont fondamentalement les mêmes que ceux de très vastes couches de la "Nation". Une nation qui, chaque jour davantage, sent qu'elle manque des choses les plus élémentaires, ainsi que des principes et des idées dont elle attendait au moins de la révolution qu'ils fussent réalisés. Le peuple se rend compte que les terres, de même que les richesses et les privilèges, subsistent tels quels, non partagés. Les libertés sont inexistantes et quant à la lutte contre l'impérialisme, [ Etat, pour autant qu'il soit concerné, n'a pas accompli sa tâche. Cette situation découle d'abord et avant tout de cette vérité amère : tandis que selon vos propres paro-

"tout le monde" a fait la révolution, ses fruits ont été recueillis par un seul groupe qui s'efforce de contrôler la presque totalité des médias et des moyens de communication pour justifier son action à coup de propagande... »

Et de mentionner la cherté de la vie, le chômage, les attaques contre les libertés démocratiques, les 1 200 milliards de rials de bénéfice du bazar, les milliards de dollars « qui reviennent aux déshérités et qui échoient à de prétendus créanciers, corrompus de l'ancien régime, ou à des Américains », avant de demander une entrevue à Khomeiny pour « faire naître des solutions, engendrer la compréhension nationale, ressusciter l'espoir d'une entente pacifique et par conséquent supprimer les troubles intérieurs (14) ».

Voilà le contexte général de la lutte de fraction qui a été entamée dans les sommets de la République islamique.

On peut, certes, à bon droit critiquer l'appui que les Moudjahidin ont apporté à des groupements ou à des personnalités bourgeoises, en premier lieu Bani Sadr, présentés comme un « moindre mal ». On peut craindre aussi que leurs références idéologiques et surtout leur orientation populiste, comme leur tradition d'intervention, après les avoir menés à sous-estimer les tâches spécifiques de reconstruction d'un mouvement ouvrier organisé unitaire et centralisé, les poussent à des formes substitutistes d'affrontements armés avec le pouvoir. Tout cela obère évidemment l'avenir de la révolution iranienne. C'est ce qu'expliquait la résolution adoptée par le Secrétariat unifié (SU) de la IVe Internationale de juillet 1980 : « Au cours des combats à venir, sur des questions touchant leurs intérêts directs, les masses laborieuses déborderont à

Un militant des Moudjahidin frappé par des hezbollahs (DR) maintes reprises la direction Khomeiny, s'y opposant plus ou moins directement, se doteront de leurs propres instruments de combat (shora, comités, milices). C'est au cours de tels débordements et à cause du mécontentement populaire croissant que des forces telles que les Moudjahidin et les Fedayin ont renforcé leur audience et leur implantation. Cependant, sans l'existence d'une direction prolétarienne alternative, les masses resteront malgré tout prisonnières, sur le plan politique, des solutions qui ne rompent pas, en dernière instance, avec la collaboration de classe. (15) » LA TRAHISON DES STALINIENS

Mais l'analyse que font les staliniens du Parti Toudeh et leurs compères Fedayin « majoritaires » sur les affrontements actuels comme étant la simple op position d'une aile « anti-impérialiste », « radicale » (le PRI et Khomeiny) aux secteurs « libéraux », pro-impérialistes de la bourgeoisie iranienne, incarnés par Bani Sadr, relève de la falsification pure et simple. Fidèle à la conception stalino-menchevique de la révolution par étapes et de la théorie boukharinienne du « Bloc des

Toudeh et les Fedayin « majoritaires » expliquent qu'en Iran la lutte contre l'impérialisme est la priorité de l'heure, et que tout le reste (oppression des nationalités, atteintes aux libertés, bloquage de la réforme agraire, répression anti-ouvrière) n'est que « contradictions secondaires ». Ce n'est pas un hasard si, en janvier dernier, pour critiquer l'action des Moudjahidin, le journal du Toudeh, Mardom, écrivait que leur action était similaire à celle des gauchistes chiliens, « qui ont contribué ainsi à renverser le régime populaire d'Allende (16) ».

Et le secrétaire général du Parti Toudeh, Noureddine Kianouri, expliquait déjà, après l'interdiction récente de Mardom, jusqu'où les staliniens iraniens étaient prêts à pousser leur politique : « Même si l'on devait mettre hors-la-loi notre formation et persécuter nos militants, nous continuerions à défendre la ligne de l'imam Khomeiny qui consiste à combattre l'impérialisme et ses agents locaux, les raux" et les "maoistes". Notre position à cet égard n'est fondée ni sur des considérations partisanes ni sur des manœuvres tactiques. Notre soutien à la révolution est d'ordre stratégique. (17) »

Cette déclaration mérite de figurer dans une anthologie de la trahison stalinienne, à côté des déclarations similaires qu'ont développées en leur temps les PC irakien, égyptien ou soudanais. Et gageons que le « soutien d'ordre stratégique » a quelque chose à voir avec les intérêts de la diplomatie soviétique dans la ré-

Noureddine Kianouri a encore haussé la barre depuis les exécutions en série. Dans une déclaration faite à l'AFP, le dirigeant du parti stalinien, après avoir enregistré avec satisfaction « les progres (accomplis par le régime) d'une tendance à normaliser les relations avec les pays socialistes », a expliqué (lapsus bureaucratique ?) que Bani Sadr et le dirigeant des Moudjahidin, Massoud Radjavi vraient être « enfermés ensemble dans un hôpital psychiatrique ». Approuvant les exécutions, il déclare : « Les dirigeants des groupes contre-révolutionnaires sont des meurtriers et ils méritent la peine de mort. » Quant aux « jeunes, perturbés par la propagande des Moudjahidin, (...) ils devraient être rééduqués dans des camps de travail... »

Les marxistes révolutionnaires font la distinction entre la bourgeoisie d'un pays opprimé et celle d'un pays oppresseur, même lorsque la première s'engage plus concrètement dans la voie de la contre-révolution. Aujourd'hui encore, nous n'aurions pas d'attitude neutraliste, pacifiste

14. Modjahed, édition en français, mai-juin 1981.

15. Inprecor, numéro 87-88, 30 octobre 1980.

16. Cité par Eric Rouleau, Le Monde, 23 juillet 1981.

17. ibid.

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L'IMPERIALISME, LA BOURGEOISIE ET LA CONTRE-REVOLUTION

Comme l'expliquait la résolution du avec le mouvement révolutionnaire interou défaitiste en cas d'agression de quelque puissance impérialiste que contre le régime de la République islamique. Mais nous n'en tirons conséquence que la bourgeoisie nationale, ou une de ses ailes, serait plus progressiste et plus révolutionnaire que la bourgeoisie Secrétariat unifié (SU) de la IVe Internationale déjà citée, sur la situation iranienne : « Quelles que soient les luttes menées contre le chah et ses positions actuelles dans les heurts avec l'impérialisme américain, quels que soient les affrontements de fractions de la hiérarchie chiite avec des secteurs de la bourgeoisie, la direction Khomeiny, par les liens qu'elle maintient avec des fractions du capital national (le grand bazar), par les ressources économiques de la hiérarchie chite, entre autres les biens immobiliers (vagf), par le contenu économique, social et politique de son programme, par les liaisons qu'elle maintient avec tel ou tel secteur de l'impérialisme (Europe, Japon) et par son rôle dans le maintien de l'appareil d'Etat, remplit la fonction d'une direction bour-

La leçon de toutes les révolutions à commencer par les révolutions coloniales victorieuses (Chine, Vietnam, Cuba), c'est qu'aucune bourgeoisie nationale n'est placée à « équidistance » entre l'impérialisme et les masses exploitées et opprimées de son propre pays, ou a plus forte raison, se trouve plus près de « ses » travailleurs et de ses paysans pauvres que des puissances impérialistes. Car, comme Trotsky l'a expliqué : « La question de la nature et de la politique de la bourgeoisie est tranchée par toute la structure interne des classes dans la nation qui conduit la lutte révolutionnaire, par l'époque historique où se déroule cette lutte, par le degré de dépendance économique, politique et militaire qui lie la mondial dans son ensemble, ou à une partie de celui-ci, et — c'est là le principal — par le degré d'activité de classe du prolétariat indigène et par le degré de liaison Bani Sadr. L'appui apporté par Khomeiny au PRI lui a été fatal (DR)

d'un pays non colonial en période de révolution démocratique. Le joug néocolonial n'assigne pas un caractère révolutionnaire à la bourgeoisie nationale, à l'une de ses composantes ou à ses représentants politiques.

« Une révolution démocratique ou la libération nationale peuvent permettre à la bourgeoisie d'étendre d'exploitation. L'intervention autonome du prolétariat sur l'arène révolutionnaire menace de les lui ôter toutes. (18) »

Ce n'est pas pour mieux lutter contre l'impérialisme (nous avons vu en détail ce qu'était sa politique économique) que le PRI a engagé la bataille contre Bani Sadr. Ce n'est pas non plus par pur souci « idéologique » de concrétiser un Etat théocratique (même si l'Islam est l'argument moral dont il couvre son action et la législation répressive), les affrontements interbourgeois qui se sont développés en Iran réfractent de façon déformée le choc des intérêts des classes fondamentales en

«Il existe dans les pays opprimés, écrivait Lénine dans les thèses sur la question nationale et coloniale adoptées au lle Congrès de l'Internationale communiste chaque jour se séparent de plus en plus : le premier est le mouvement bourgeois démocratique et nationaliste, qui a un programme d'indépendance politique et d'ordre bourgeois; l'autre est celui des. paysans et des ouvriers, ignorants et pauvres, qui luttent pour se libérer de toute d'exploitation. Le premier tente de diriger le second et y a souvent réussi dans une certaine mesure. Mais l'Internationale communiste et les partis qui y adhèrent doivent combattre cette tendance et chercher à développer le sentiment d'appartenance à une classe indépendante dans les masses ouvrières des colonies. »

C'est pour apporter une solution capitaliste à la crise économique et relancer l'accumulation, liquider le mouvement des nationalités opprimées, contenir et briser la poussée des ouvriers, des paysans pauvres et des jeunes, que le PRI s'est lancé avec cette brutalité aussi bien contre Bani Sadr que contre ses opposants de gauche. Au fur et à mesure que la défiance populaire à son égard s'accroissait, il devenait de plus en plus vital pour le PRI de contrôler tout l'appareil d'Etat. Cela n'exclut pas non plus de nouveaux « virages » tactiques, face à l'Irak ou à l'impérialisme. Mais, ce qu'il faut comprendre, c'est que la marge de manœuvre générale des dirigeants de la République islamique, et partant peuvent tenter, s'est rétrécie.

L'ENGAGEMENT PERSONNEL

DE KHOMEINY Deux faits le souligrent : le « consenbénéficié les dirigeants de la République islamique, après la guerre avec l'Irak, a été de très courte durée finalement, par rapport à ce qui s'est passé après l'occupation de l'ambassade américaine de Téhé-

Cela explique aussi comment, pour gagner sa partie de bras de fer contre Bani Sadr, le PRI, contrairement à ce qui s'était passé au moment de l'interdiction du Front national démocratique de Matine Daftary en août 1979 ou de l'élimination de Bazargan en novembre 1979, a eu besoin de l'engagement direct et personnel de Khomeiny. C'est le prestige dont Khomeiny jouit encore dans de larges couches populaires, ou l'arme de dissuasion qu'il constitue par rapport à certains secteurs de la bourgeoisie et de l'appareil d'Etat, qui a fait définitivement pencher la balance du côté du PRI. Cela n'est pas sans conséquence pour l'avenir, car cela marque un changement dans la capacité de Khomeiny de jouer un rôle bonapartiste analogue à celui qu'il a tenu entre les différentes ailes du clergé, entre les diver ses fractions bourgeoises ou même, en partie, par-dessus les classes fondamentales de la société iranienne. D'autant que le du pouvoir, au sein du PRI, s'est déplacé en direction des tendances les plus « intégristes », symbolisées par des hommes comme Ghaffari, Hassan Ayat (organisateurs de l'attaque contre les universités l'année dernière) ou Nabavi, proche des Moudjahidin e Islam, un groupe paramilitaire comparable aux Frères musulmans.

Quels que soient les écrans de fumée que constituent les soutiens dont disposent les uns ou les alliances que passent les autres, les derniers événements rapprochent l'échéance d'un choc frontal, ouvert et dans les formes les plus brutales, entre la révolution et la contre-révolution en Iran.

Michel ROVERE Paris, 27 juillet 1981. 18. Léon Trotsky, L'Internationale communiste après Lénine, PUF, p. 293,294.

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