Le "renouveau" des bureaucrates polonais contre la montée des conseils ouvriers
POLOGNE
Varsovie.- Pour la première fois dans l'histoire des crises à répétition du régime bureaucratique en Pologne, la tenue d'un Congrès extraordinaire du Parti ouvrier unifié polonais (POUP) qui se proposait de ratifier un programme de «réformes » a totalement échoué par rapport à l'objectif de désamorcer l'affrontement grandissant entre les masses et le régime ; il n'est même pas parvenu à en ralentir le processus.
Durant les deux semaines qui ont suivi le IXe Congrès extraordinaire du POUP, qui a eu lieu à la mi-juillet, les militants du mouvement ouvrier antibureaucratique, fort de ses 10 millions d'adhérents, ont couvert le pays d'affiches expliquant : « Le premier résultat du Congrès, c'est la diminution de nos rations alimentaires. » Quand la milice a interdit au cortège de protestation organisé par Solidarité de se rendre au siège du Comité central du POUP à Varsovie le 3 août, le syndicat a immédiatement appelé à une grève des transports dans la capitale. Les transports en commun ont été largement paralysés le jour suivant. Le 5 août, Solidarité lançait un mot d'ordre de grève d'avertissement dans la région de Varsovie et organisait un défilé de plusieurs heures d'autobus, de camions et de trolleybus dans le centre de la capitale.
« Quand les gens ont faim, ils dévorent leur gouvernement » était le mot d'ordre le plus affiché sur les portières et les pare-brise des véhicules. La foule assemblée sur le trottoir des avenues applaudissait tranquillement. La police était présente en force, mais n'intervint pas. Une équipe de télévision occidentale filma des responsables de Solidarité expulsant et raccompagnant fermement un flic qui s'était introduit dans le cortège. Des paniers à salade étaient stationnés face au siège de Solidarité de la capitale. Je demandai à l'une des secrétaires si la pression policière se faisait plus forte : « Non, dit-elle, ils ne peuvent rien faire. »
Au cours des semaines précédentes, les manifestations et les grèves d'avertissement s'étaient développées dans nombre de villes. Elles reflétaient une exaspération croissante provoquée par le manque de nourriture et de presque tous les biens de consommation, ainsi que par la longueur interminable des queues necessaires pour le moindre achat, que ce soit du lait, du pain ou un billet de bus.
Les queues les plus longues étaient celles pour obtenir des sucreries pour les enfants, de l'alcool et des cigarettes pour les adultes. Comme c'est de tradition dans les pays d'Europe de l'Est, l'Etat polonais a traditionnellement encouragé l'alcoolisme. En juillet et en août, pour donner une idée de la pénurie d'alcool, les Polonais expliquaient couramment : « C'est la première fois qu'il n'y a pas de vodka et qu'il n'y a même pas de sucre pour faire de l'alcool de contrebande. » Néanmoins, un nombre non négligeable de personnes a pu se procurer de la boisson au marché noir. De plus en plus, la population doit recourir au marché noir, ne serait-ce que pour assurer le minimum alimentaire. Même au marché libre officiel, les prix s'envolaient. A Varsovie, la radio et la presse officielle répétaient sans cesse qu'il n'y avait pas de pénurie de fruits et de légumes dans la région de la capitale, ce qui était vrai. Varsovie est entourée d'une ceinture de cultures maraîchères très étendue. Ainsi, on trouvait des cerises à 100 zlotys le kilo et des prunes à 80 zlotys contre 8 zlotys l'année dernière. Et le salaire moyen mensuel n'est que de 7 000 zlotys, soit 225 zlotys par jour.
A Lodz, où n'existe pas de ceinture maraîchère et où la distance par rapport aux sources d'approvisionnement est plus grande, le problème de l'approvisionnement devint encore plus aigu. Même le pain, qui reste la nourriture la plus disponible, a commencé à se faire rare. « Un peuple qui a faim dévore son gouvernement ». (DR)
La situation critique qui s'est développée dans ce centre de l'industrie textile polonaise illustrait un autre aspect de la crise de l'économie polonaise. Lodz est ravitaillée par camions et tout le système de transport routier est en train de se disloquer à cause du manque de gas-oil, de pneus et de pièces détachées. besoin d'importer pour assurer la maintenance de son pare de camions et de bus, mais il n'a pas de devises fortes pour financer ces importations. Le résultat, c'est que des pénuries peuvent affecter telle ou telle région du pays. Le danger est donc de voir se multiplier des flambées de
Avant les grèves de 1980 le gouvernement utilisait déjà l'arme de la répartition des ressources alimentaires insuffisantes pour désamorcer les mouvements de protestation locaux. Les travailleurs les plus combatifs obtenaient de la viande tandis que ceux qui ne protestaient qu'à retardement voyaient leurs magasins se vider brusquement.
LES MARCHES DE LA FAIM
L'une des raisons qui a débouché sur la crise à Lodz au mois de juillet — selon certains dirigeants de Solidarité de la ville -, c'est que le gouvernement pensait que le prolétariat de cette ville, qui est composé en majorité de femmes, mettrait
plus de temps à exploser qu'ailleurs. Pourtant la pression est montée très vite et c'est à Lodz que s'est déroulée l'une des toutes premières marches de la faim. Car, de fait, les travailleuses devaient faire face à des conditions de travail encore plus difficiles que les hommes. Les usines textiles tournent en trois équipes, mais les autorités n'ont rien fait pour adapter le système de distribution aux horaires des femmes et des mères de famille qui travaillent. Elles ne se sont pas non plus préoccupées d'assurer des services adéquats de garderies et de crèches pour les enfants.
La bureaucratie était souverainement indifférente aux besoins des femmes travailleuses, comme elle l'est envers les besoins de la classe ouvrière en général. Ayant davantage de besoins et moins de pouvoir, les femmes travailleuses durent subir des conditions toujours plus difficiles, ce qui a porté leur exaspération à son comble. « Maintenant, la situation à Lodz n'est pas pire qu'ailleurs en Pologne, nous explique un dirigeant de Solidarité, ce qui veut dire qu'elle est toujours intolérable. »
Dans les zones des mines de charbon de Silésie, la situation alimentaire s'est dramatiquement dégradée, alors que le seul espoir du pays de voir augmenter ses rentrées de devises fortes repose sur une augmentation de la production de charbon. Au mois de juillet et au début du mois d'août, la presse officielle polonaise a elle-même évoqué, en termes voilés, les particulierement graves qui frappaient la région.
Certains mineurs s'évanouissaient et étaient incapables de continuer leur travail harassant à cause du manque de calories. Même la zupa regeneracyjina, la soupe prétendument regenératrice qui était autrefois donnée aux mineurs faisant un travail de force, n'est plus disponible. C'est dans ces conditions que Solidarité a publié une note télégraphique donnant la liste des menus accordés aux délégués du Congrès du parti... Cela a causé un émoi considérable et a provoqué sans doute quelques troubles de digestion chez les bureaucrates.
Déjà, avant que ne commencent les marches de la faim, les dirigeants locaux de Solidarité expliquaient que les Polonais en avaient assez des manques de nourriture et des longues années de frustration: « Le peuple polonais est gué. » Une tendance au repli individuel et à un certain désintéressement par rapport à la politique se manifestait au fur et à s'aggravaient. Mais cette fatigue était moins de la résignation qu'un mécontentement croissant.
« Est-ce qu'il n'y a pas maintenant des gens qui disent qu'au moins, avant les grèves, on trouvait suffisamment à manger et que les choses allaient mieux ? » J'ai posé cette question aux représentants des comités d'atelier du complexe sidérurgique géant de Nova Huta, près de Cracovie. Ils ont répondu sans la moindre hésitation, à l'unisson : « Non, cela n'existe pas!»
TOUT LE PEUPLE RESISTERA JUSQU'A LA DERNIERE GOUTTE DE SANG Pendant plus de deux décennies, la colère s'est accumulée contre le mépris souverain affiché par le régime stalinien à l'égard des besoins et de l'opinion de la population, mais également contre son arrogance, sa stupidité et son hypocrisie. Maintenant, l'indignation déborde et la rage accumulée continue à monter irrésis-
Les dirigeants de Solidarité et les Polonais du rang avec lesquels j'ai pu m'entretenir avaient le sentiment que les gens étaient prêts à une épreuve de force historique. Cela se reflétait, entre autres choses, par l'identification immédiate et très forte que les gens pouvaient faire avec la lutte des opprimés et des grévistes de la faim irlandais: « Nous comprenons le dilemme auquel le peuple irlandais doit faire face, notre histoire est très similaire. Nous savons ce que c'est que de lutter contre des forces écrasantes. » Un dirigeant de Solidarité m'a déclaré : « Nous sommes comme les Irlandais en ce sens que nous sommes capables des mêmes actions héroïques. Si les Russes interviennent, tout le peuple résistera jusqu'à la dernière goutte de sang. »
La plupart des Polonais avec qui j'ai discuté ne craignaient pas une intervention soviétique dans un futur proche, mais tout le monde avait cette éventualité à l'esprit. Personne ne s'attend à une intervention immédiate parce que l'on reste confiant dans la détermination du peuple polonais à se battre, et l'on est sûr que Moscou hésitera un long moment avant d'engager le combat contre un adversaire aussi formidablement mobilisé.
En fait, de par sa durée, la crise du régime bureaucratique en Pologne diffère crises précédentes dans ce pays et dans les autres pays de l'Est.
Pour la première fois, et de manière prolongée, ni la bureaucratie locale ni le Kremlin n'ont osé mener une attaque frontale contre le mouvement des masses. C'est pour cela qu'ils doivent recourir à la tactique des pressions économiques et psychologiques. Les dirigeants des bureaucraties polonaise et soviétique expliquent en effet que l'effondrement de l'économie polonaise tient au refus des masses d'accepter la réalité et ajoutent qu'elles ne contribuent qu'à se faire davantage de tort en se rebellant contre l'ordre éta-
Mais, plus la désorganisation de l'ancien système dure, plus la crise s'aggrave. Et, dans ces conditions, la haine accumulée contre le système bureaucratique ne débouche pas sur la passivité, mais sur la rage. Cela ne signifie pas que certaines couches ne soient pas touchées par la démoralisation, comme les personnes âgées ou les plus isolées. L'hebdomadaire national de Solidarité a d'ailleurs publié un article sur cette question, sous le titre « Les insultés et les blessés », du nom d'une nouvelle de Dostoiewski sur la psychologie des petites gens démunies.
Cependant, l'expérience de vingt-cinq années a amplement démontré que le système bureaucratique est fondamentalement incapable de satisfaire les besoins de la population. C'est pourquoi son rejet est un phénomène plus profond et plus fort
Dans les années 1960, les représentants de l'aile la plus militante du mouvement antibureaucratique, Jacek Kuron et Karol Modzelewski décrivaient la période des premiers plans quinquennaux niens comme une phase inévitable et progressiste. Plus personne n'est de cet avis. Il est trop évident que l'absence de démocratie débouche sur une économie déformée de la base au sommet et que l'on est au bord d'une catastrophe absolue dans tous les domaines.
A côté des pénuries matérielles elles-mêmes, un autre facteur, d'ordre psychologique celui-là, joue. Tandis qu'un progrès considérable a été effectué pour satisfaire la demande des biens de consommation, l'approvisionnement des choses les plus simples est imprévisible. Et, même quand elles sont disponibles, il faut un effort hors de proportion pour les obtenir. Et tout le ressentiment que cela provoque se concentre contre la bureaucratie
Un exemple : les livres. Il s'agit là d'un besoin pour lequel la bureaucratie n'a aucune excuse pour ne pas le satisfaire. Les librairies sont pleines d'ouvrages que personne n'achète mais les classiques de la littérature polonaise et les dictionnaires ne sont pas disponibles. A cet égard aussi, les progrès accomplis par l'Etat ouvrier dans le domaine de l'élévation du niveau d'aigreur et de frustration. Le dirigeant d'un comité d'atelier de Nowa Huta me disait : « J'aimerais lire l'œuvre de notre poète national Mickiewicz (1). Mais vous ne pouvez trouver aucun de ses livres dans les librairies. Qu'est-ce que c'est ? Juste une statue sur des socles... »
1. Adam Mickiewicz est sans doute le plus célèbre poète polonais, né en Lituanie (aujourdans les faubourgs de Constantinople en 1855. Animateur d'une société secrète étudiante, les « Philomates », qui propageait les idées patriotiques contre l'oppression tsariste, il s'affirma rapidement comme le chef de file incontesté de la jeune école romantique polonaise dés la publication de ses premiers recueils de poèmes. Arrêté avec la majorité des membres de sa société secrète, il fut condamné à l'exil en Russie où il se lia avec le poète et romancier Alexandre Pouchkine. Après avoir traversé l'Allemagne (où il rencontra Goethe à Weimar), il se rendit en Suisse puis en Italie où il apprit la nouvelle du soulèvement de la Pologne en 1830. Installé à Paris, devenu le chef spirituel des Polonais émigrés, il y écrivit son chef-d'œuvre Pan Tadeusz. Il fut successivement professeur à Lausanne en Suisse, puis au Collège de France à Paris.
Après avoir organisé en Italie une légion polonaise contre l'Autriche (1848), il se rendit en Turquie pour préparer une nouvelle légion contre la Russie lors de la guerre de Crimée. C'est à Pera, sur les rives du Bosphore, qu'il fut
LE COLLECTIVISME
MIS EN CAUSE L'ampleur même de la crise économique et la haine contre la bureaucratie et son grand frère soviétique expliquent que vous puissiez trouver des secteurs de la population et des oppositionnels, avec quelque influence, qui condamnent en bloc le collectivisme et suggèrent qu'ils seraient plutôt partisans d'un système basé sur l'entreprise privée. Mais les problèmes pratiques pressants créés par la crise peuvent également dissiper rapidement ces idées, car elles n'apportent aucune solution aux problèmes fondamentaux. Un important système industriel a été édifié en dehors du marché mondial capitaliste et l'extension des relations de marché au-delà de la sphère de certains biens de consommation limités et de certains secteurs des services ne pourrait déboucher que sur un désastre.
Par certains aspects, il existe davantage que par le passé, une base sociale pour l'individualisme économique, mais il y a également de nouvelles forces à même de faire contrepoids.
Il existe un important secteur privé qui fournit des produits et des services de manière plus efficace que les agences de l'Etat bureaucratisé et qui se trouve choqué par ce qui lui semble des restrictions non justifiées ainsi que par les problèmes plus généraux de la mauvaise gestion bureaucratique de l'économie. De plus, le nombre des petits marchands en tout genre augmente par suite des effets de la crise économique et de la croissance importante, même si elle n'est pas reconnue officiellement, du chômage. Car, comme le système est censé fournir un travail à chacun, il n'y a pas d'assurances chômage...
Mais il existe, face à ces tendances, un important facteur qui fait contrepoids: c'est que toute l'opposition est groupée dans le cadre du mouvement ouvrier et qu'elle est consciente de la nécessité de maintenir l'unité. Ceux qui aspirent à devenir de petits capitalistes tendent à être hostiles à Solidarité et le syndicat est obligé de les contrer.
« Il y a à la fois des gens honnêtes et malhonnêtes dans Solidarité » m'expliquait un chauffeur de taxi de Torun, qui était le type même du petit entrepreneur pro-capitaliste. Il ne voulait pas rejoindre le syndicat des chauffeurs de taxis de Solidarité. Les chauffeurs de taxis sont en mesure de s'assurer des revenus substantiels en Pologne. A Torun, ils touchent en moyenne 25 000 zlotys par mois, ce qui représente plusieurs fois le salaire moyen. Les contacts qu'ils ont avec des touristes étrangers leur permettent d'obtenir des devises fortes qui leur servent à se procurer en dollars certaines denrées rares dans les magasins, ou à préparer leur émigration. Pourtant Solidarité est parvenu à s'assurer le soutien de certains chauffeurs de taxis en luttant pour un meilleur système de distribution du carburant. Se procurer de l'essence est un problème que rencontrent tous les chauffeurs de taxi et qui ne peut être résolu que sur la base d'actions collectives et de négociations.
Manifestation de paysans pour la légalisation de Solidarité rurale. (DR)
La crise du système bureaucratique a également abouti à une revitalisation des organisations d'artisans et à la mise en avant des problèmes de ces couches. Pour l'instant, le principal problème des artisans est de dépasser l'arriération technologique de leur secteur pour satisfaire les demandes des consommateurs ce qui nécessite également des réponses collectives.
Mais le plus important réservoir d'individualisme économique c'est la paysannerie. Pour le moment, l'aspiration à l'enrichissement s'attendre n'est pas aussi évidente que cela. Les paysans polonais ont connu une longue période d'oppression brutale et de spoliation par la bureaucratie. L'économie agricole est exsangue et dans un état d'arriération important. L'agriculture polonaise a besoin maintenant d'une aide massive que seul l'Etat et la planification centrale peuvent assurer. « Nous voulons des machines agricoles, m'a expliqué un dirigeant de Solidarité rurale de la région de Cracovie, regardez mes mains, toutes ces coupures et ces cals. Nous voulons des tracteurs pour ne pas avoir à nous user les doigts jusqu'à l'os ! »
Les machines agricoles que la bureaucratie avait décidé de produire sont généralement trop grandes pour la taille des fermes polonaises, les paysans en sont ré. duits à bricoler des machines à partir de motos qui sont produites en grand nombre, puisque la bureaucratie avait l'ambition de construire une importante industrie moderne de biens de consommation
Solidarité s'est montré sensible à ces problèmes. Dans la région de Cracovie, elle a obligé une entreprise d'aluminium, polluait énormément l'environnement, à se transformer pour produire des produits destinés à l'agriculture. Les mineurs qui avaient accepté de travailler les samedis pour aider à résoudre la crise économique ont demandé qu'une partie de leur production supplémentaire soit destinée à l'agriculture.
ZADAM
La conscience du mouvement paysan ressemble curieusement à celle d'une caste ou d'une nationalité opprimée. Les paysans identifient l'oppression stalinienne à l'oppression qu'ont subie leurs ancêtres quand ils étaient exploités, exclus de la vie nationale de la Pologne des magnats et des aristocrates, ou lorsque les Prussiens puis les nazis tentèrent de les expulser de leurs terres. En fait, dans la partie de la Pologne qui échut à la Prusse, la lutte opiniâtre des paysans pour récupérer la terre a constitué une part importante de la lutte nationale polonaise. Elle est glorifiée dans une petite nouvelle classique de l'écrivain du XIXe siècle, Broleslav Prus (2), appelée Placowka, qui signifie à la fois une ferme et un avant-poste dans la bataille.
Peu avant le Congrès du parti, l'une des plus importantes manifestations paysannes a été la commémoration de la vic naire (3) était le premier des dirigeants polonais à mobiliser les paysans. Et les fermiers armés de leurs seules faux sont réputés avoir remporté la victoire. Le
2. Alexander Glowacki, dit Boleslaw Prus, l'un des plus importants écrivains polonais de la seconde moitié du XIXe siècle (1847-1912). Après avoir pris part à l'insurrection polonaise de 1863, il se consacra au journalisme puis à la littérature, abordant tour à tour l'oppression subie par les travailleurs, la résistance paysanne à la colonisation germanique, l'émancipation des femmes et l'oppression autocratique.
3. Tadeusz Andrzej Bonawentura Koscius ko, officier et patriote polonais (1746-1817). combattant volontaire lors de la guerre d'Indépendance américaine (1776-1783), il rejoignit à son retour en Pologne les troupes polonaises en lutte contre les Russes. Commandant militaire de l'insurrection de Cracovie en 1794, il remporta dans un premier temps de brillants succès. chassa les Prussiens et les Russes de Varsovie avant d'étre battu et fait prisonnier. A sa libération, il s'installera à Paris puis en Suisse d'ou il continuera en vain à lutter pour la restauration de son pays jusqu'à sa mort, à Soleure.
tract distribué à cette occasion par Solidarité rurale soulignait combien la victoire de Raclawice avait montré la valeur des paysans, comme êtres humains et comme Polonais...
« La gloire nationale qui a rejailli de l'action militaire des paysans est symbolisée par la bannière des faucheurs conservée au Musée militaire polonais de Varsovie. On peut y lire le slogan "Vivre et comle vieux mot d'ordre des forces paysannes qui avait convaincre le peuple de la terre qu'il pouvait etre libre, estimé et l'ardent défenseur de la patrie. »
Le tract concluait ainsi : « A cet endroit fameux, nous voulons organiser un rassemblement des membres et sympathisants de Solidarité rurale pour leur enseigner l'histoire des actions héroïques de la paysannerie ainsi que de notre programme d'unité d'action pour améliorer le statut économique et social des paysans indi-
Au cours d'un rassemblement organisé dans une église de Lublin, maines avant les cérémonies de Raclawice, le dirigeant de Solidarité rurale, nusz Rozek, expliquait : « Nous autres, paysans polonais, avons été condamnés au servage et à l'esclavage pendant un millénaire, d'abord par les chevaliers teutoniques ensuite par l'aristocratie et la bourgeoisie blanche. Nous avons eu quelques lueurs d'espoir quand Witos, le dirigeant du parti paysan de l'entre-deux guerres est arrivé au pouvoir. Et, au cours des trente-cinq dernières années, nous avons été tenus en soumission par la bourgeoisie rouge qui nous a volé notre liberté parce qu'elle voulait nous opprimer, nous prendre notre terre et faire de nous les serfs suis particulièrement ému par cette cérémonie. C'est ici, dans cette église, que j'ai contacté le père Ludwik quand j'ai découvert qu'il appartenait au mouvement des Droits de l'Homme. C'est à ce moment que j'ai commencé à lutter pour les droits des paysans, que j'ai commencé à organiser des meetings, a diffuser la presse indépendante. Le résultat a été la création du premier comité d'autodéfense paysan de Pologne.
Vinrent alors les jours difficiles. La police politique commença à nous persécuter, à mener diverses actions de harcèlement, des interrogatoires, des tabassages. Plusieurs d'entre nous furent ainsi brisés. Je suis venu souvent ici voir le père Ludwik qui me réconforta moralement et c'est ainsi que j'ai tenu. Quatre années se sont écoulées. Cela semble pourtant c'est peu. Aujourd'hui, nous les paysans, nous pouvons nous rencontrer sans avoir peur. Nous pouvons nous organiser. Nous pouvons lutter pour nos
Mais la tâche reste rude. Les paysans polonais ne croient pas dans leurs capacités, ils n'ont pas confiance en leur force. Ils pensent qu'ils sont faibles. Aussi, Notre Père qui êtes aux cieux, je vous implore qu'ils sortent de leur léthargie, qu'ils aient confiance en leur force, qu'ils obtiennent l'égalité et puissent travailler et produire pour leur bien et celui de la
Une indication sur ce qu'est encore le statut des paysans, c'est que le pourcentage des étudiants d'université issus de milieux ruraux n'est pas plus élevé qu'avant-guerre...
explosions de masses contre le régime bureaucratique, les paysans sont parvenus à obliger l'Etat à abandonner la pratique qui consistait à les obliger à lui donner la part du lion de leurs récoltes à des prix constituant une véritable spoliation. Mais il continue d'utiliser des méthodes indirectes pour obtenir un effet similaire. Les paysans peuvent certes vendre leurs produits sur le marché et obl'Etat, ils obtiennent des coupons seuls leur permettent d'acheter du charbon et d'autres produits industriels.
Dans le sud de la Pologne, le mouvement paysan ressemble par un autre aspect au mouvement d'une nationalité opprimée. Le secteur le plus fort, le mieux organisé et le plus confiant dans ses forces du mouvement est composé des mongagnards, qui constituent une formation sociale et culturelle distinete. Ils ne se considèrent pas, et ne sont pas considérés par les autres Polonais comme une nationalité séparée. Leur rapport au reste du peuple polonais ressemble plutôt à celui qui existe en Irlande entre la minorité de langue gaélique et la majorité de langue anglaise. Ils sont considérés comme un réservoir inviolé de « polonitude » et comme le cœur spirituel de la nation. La montagne polonaise a été le centre d'où sont issus nombre des intellectuels et des artistes polonais qui ont exercé une influence na-
En même temps, les montagnards ont été soumis à des mesures de discrimination dans les autres régions du pays du fait de leur origine rurale et de leur dialecte. Ils ont subi également toutes sortes de pressions du fait que leur région était, au cours de la dernière guerre, le bastion des mouvements clandestins nationalistes. La liquidation de ces organisations par les Soviétiques et les staliniens polonais a été effectuée par le biais d'une terreur massive. Encore aujourd'hui, il est difficile pour les montagnards d'avoir le droit d'acheter un fusil, à moins d'appartenir à cette petite minorité qui est inscrite dans des clubs de chasse... De plus, l'afflux des touristes vers ces régions accroît encore la pression sur les ressources et les approvisionnements alimentaires. On n'importe pas de nourriture dans cette région pour satisfaire les besoins des touristes et l'agriculture de montagne, très arriérée, ne produit pas beaucoup plus que ce qui est nécessaire pour satisfaire les besoins personnels des paysans locaux.
Depuis 1904, il existait un fort mouvement régionaliste dans la zone des montagnes. Il a été anéanti lors de la mise en place du régime totalitaire en Pologne. Mais les révoltes de 1956 ont rouvert la voie pour qu'ils recommence à fonctionner. Aujourd'hui, il s'est développé au point de devenir une forte organisation qui forme la base de Solidarité rurale dans toute la région. Solidarité utilise souvent les ressources du Syndicat de montagne et les dirigeants des deux organisations sont parfois les mêmes. Dans un récent numéro de la revue du Syndicat de montagne, qui a été reconstitué, se trouve un article écrit par le président de Solidarité rurale de Zakopane sur les caractéristiques des danses montagnardes. Il est en effet aussi des animateurs du mouvement Avec la pénurie alimentaire croissante qui existe en Pologne et la croissance du marché noir, il existe évidemment la possibilité qu'une division ne se développe entre les ouvriers et les paysans. Tous les dirigeants de Solidarité avec lesquels je me suis entretenu ont reconnu que le danger était bien réel. Mais tous ont nié que le problème soit d'actualité. L'hostilité de l'ensemble de la société contre le gouvernement et la bureaucratie est si forte qu'elle dépasse - pour le moment - les divisions potentielles entre les divers secteurs de la population. Je n'ai même pas pu remarquer d'hostilité contre les profiteurs du marché noir.
SYMBOLES D'IDENTITE
Ce sentiment d'unité se concentre autour des symboles de l'honneur national polonais et de la défense de la dignité humaine, qui s'identifient aux yeux de la plupart des Polonais à l'Eglise, puisqu'elle a été la seule institution à défendre les valeurs humaines contre une dictature totalitaire et déshumanisante.
Le drapeau polonais et les couleurs nationales sont devenus le symbole de Solidarité et de tout le mouvement d'opposition. Ainsi, à Cracovie, tout le local de Solidarité, y compris les bureaux et les couloirs, est peint aux couleurs nationales, blanc et rouge. Les aigles polonais sont également présents en force, de même que le crucifix et les images pieuses, en particulier dans les locaux de Solidarité rurale... Ces symboles religieux peuvent d'ailleurs poser problème. A Byalistock par exemple, où la majorité de la population est de rite orthodoxe grec, Solidarité a dû se montrer prudent sur l'utilisation de ces symboles.
Le best-seller des kiosques de publications indépendantes installés dans les locaux de Solidarité est une brochure sur la guerre russo-polonaise de 1920 qui défend les positions du gouvernement polonais d'alors. En fait, le général Pilsudski, le dictateur d'avant-guerre est devenu une sorte de héros national. Mais il n'y a pas de continuité entre le culte de Pilsudski et la base nationaliste sur laquelle s'était appuyé le bonaparte polonais avant la Deuxième Guerre mondiale. Les intellectuels de l'opposition antibureaucratique qui luttent contre la censure et les persécutions politiques bannissent de leur esprit la répression exercée par le gouvernement Pilsudski en expliquant : « Ce qui est important, c'est qu'il aimait la Pologne comme un père, même s'il était strict. » Et la réponse vient également invariablement que la répression de Pilsudski n'est rien en comparaison de l'expérience du totalita-
Le président de Solidarité rurale, Jan Kulaj au moment de la légalisation du syndicat paysan. (DR)
risme. Mais les raisons de cette répression et la nature du régime Pilsudski sont à peine prises en considération. Ce culte a surtout un caractère mythique. Un fait le prouve : c'est que si Pilsudski est le héros de tout un chacun et si Witos est devenu, lui, le héros de la paysannerie, personne ne pose la question de savoir pourquoi le premier a renversé le second par un coup d'Etat militaire qui était tout sauf frater-
DIGNITE ET SOLIDARITE En passant devant une église de Zakopane, j'ai pu entendre le sermon d'un prêtre qui s'adressait à la foule agenouillée des fideles. Il expliquait que la foi catholique était le fondement de la dignité humaine et nationale du peuple polonais. Que c'était grâce à leur foi qu'ils avaient pu préserver leur dignité pendant la période de terreur totalitaire. C'était leur foi qui les avait unis et renforcés comme peuple. Et, grâce à leur foi, ils ne laisseraient pas les privations, les longues queues d'attente et les aggravations constantes des conditions de vie en Pologne détruire leur solidarité et leur dignité humaine. Le prêtre n'a parlé que rarement des chrétiens, mais surtout du « vrai Polonais », qui ne pouvait être, bien sûr, que
De fait, il est impressionnant de voir la politesse et la courtoisie que chaque Polonais maintient envers les autres dans les circonstances que connaît le pays. Les conditions pourraient monter les gens les uns contre les autres à l'occasion de l'attente dans les queues, avec toutes les difficultés et les bizarreries de l'approvisionnement. Des querelles éclatent de plus en plus souvent dans les queues. Mais, face à ces pressions, la plupart des Polonais s'astreignent à rester calmes et prévenants. En fait, il existe une nouvelle ambiance en Pologne. peuple polonais était le plus démoralisé et le plus désorienté de tous les peuples d'Europe de l'Est. Toutes les formes d'idéaux étaient discriditées, que ce soit le combat avant-guerre du parti communiste qui avait été dissous et liquidé physiquement sous l'accusation calomniatrice d'être infiltré par les fascistes et l'héroisme de la résistance polonaise qui avait été identifiée purement et simplement à la réaction et à l'anticommunisme.
Dans un tel climat de démoralisation et de désorientation, les Polonais se tournèrent vers les solutions individuelles. La pratique des petits larcins se répandit es 150r le tronent dans l'économie. Le document caractéritique des années 1950 et 1960 en Pologne est le film Eva veut dormir. L'héroïne est une jeune ingénue qui n'a pas de place pour s'allonger à cause de la pénurie de logements et qui se déplace dans un paysage social fantastique de corruption, à la recherche d'un coin libre où elle puisse s'allonger. La caractéristique de beaucoup de films que l'on peut voir aujourd'hui est de s'attaquer à la bureaucratie, de montrer ceux qui la combattent et les scènes de leur lutte. J'ai vu un court-métrage dans un cinéma de Varsovie, il montrait un passage de la lutte de Solidarité pour sa reconnaissance légale. Le Tribunal suprême de Varsovie était encerclé par une foule disciplinée qui criait avec calme, mais détermination : « Le peuple attend ! »
Les Polonais n'ont pas encore formulé la façon dont ils entendent construire la société qu'ils désirent, mais ils ont acquis une puissante détermination de ne plus se laisser briser à nouveau et de conquérir une dignité humaine totale, ce qui signifie la démocratie dans toutes les sphères de la vie sociale. Cela a été exprimé le plus clairement par un dirigeant d'atelier de Nowa Huta : « Nous autres Polonais, nous n'avons jamais capitulé, nous n'avons jamais fait de compromis. Nous sommes le seul pays qui ne se soit pas déshonoré au moment de la Deuxième Guerre mondiale. Nous avons lutté jusqu'à la dernière goutte de notre sang contre des forces supérieures en nombre. Ce n'est que parce que le pays avait été détruit et saigné à blanc que nous avons accepté la tyrannie. Maintenant, la Pologne est redevenue elle-même. »
Ce dirigeant ouvrier était également clair sur la voie à suivre. Je lui demandai quelle était, à son avis, la solution à la crise économique : « Est-ce que c'est la réforme du système des prix ? » Il répondit : « Tu sais, nous ne voulons pas revenir au capitalisme. Les travailleurs ne veulent pas faire les frais de la remise en ordre de l'économie. Nous voulons la diriger nous-mêmes. »
Mais le niveau de conscience du mouvement d'opposition en reste toujours à des sentiments généraux de révolte morale contre le système bureaucratique, contre ses fausses valeurs et son hypocrisie. Cela laisse le champ libre pour la coexistence de toutes sortes d'idées contradictoires. Même les dirigeants ouvriers les plus actifs, qui sont convaincus que seul un système géré par les ouvriers peut satisfaire les aspirations des travailleurs, expriment cette aspiration de cette façon un peu moralisante : « Peu nous importe quelle sorte de système ce sera, pourvu qu'il soit bon pour les ouvriers. »
Dans cette situation, le critère politique décisif, c'est de voir comment les diverses prises de positions, les divers symboles s'adaptent au combat des masses contre la dictature de la bureaucratie, qui est l'obstacle immédiat qui les empeche d'assumer la tâche de réorganiser la société en accord avec leurs intérêts et leurs aspiration
LES « NATIONALISMES » POLONAIS Par exemple il y a plusieurs formes de nationalisme. Celui de la fraction Grunwald, qui représente la forme la plus agressive et la plus réactionnaire de nationalisme que l'on puisse trouver aujourd'hui en Pologne. Mais il s'agit-là de l'idéologie d'un groupe qui se situe dans l'aile dure, stalinienne, du POUP ; celle qui veut écraser Solidarité et reconsolider le régime totalitaire.
Il y a aussi le nationalisme de Rzeczywistosc, qui est politiquement plus viable et done plus dangereux. Il tente de faire appel aux sentiments d'opposition et aux aspirations à des réformes. Mais, fondamentalement, il représente un secteur de la bureaucratie qui cherche une solution de remplacement à la version du marxisme discréditée par le stalinisme. Son développement se situe en parallèle à un courant de la bureaucratie soviétique. Le nationalisme stalinien de la direction du PC roumain est une autre version de ce genre de courants. Rzeczywistose perpétue la tradition de l'aile Moczar du POUP. En 1968, ce secteur était le plus ferme partisan de l'utilisation de ce nationalisme réactionnaire contre les manifestations étudiantes.
Tout cela montre quels peuvent être les cas extrêmes et opposés de nationalisme en présence.
Les manifestations étudiantes de 1968 ont commencé par une protestation contre l'interdiction d'une pièce de théâtre de Mickiewicz qui racontait la haine des nationalistes polonais contre le tsarisme. Mickiewicz n'était pas un écrivain anti-russe, mais sa pièce a toujours été considérée comme anti-russe par les autorités, depuis que les bureaucrates du Kremlin reconnaissent dans la tradition de l'Etat despotique russe une part de leur tradi-
Afin de briser les manifestations de protestations étudiantes contre diction d'un classique du nationalisme polonais révolutionnaire, l'aile « nationaliste » de la bureaucratie lança une chasse sorcières massive contre les prétendus éléments « non polonais », tels que les survivants de la communauté juive...
Il existe également un courant nationaliste spécifique au sein de l'opposition actuelle et maintenant au sein de Solidarité, même s'il exerce peu d'influence sur le mouvement ouvrier : il s'agit de la Confédération pour une Pologne indépendante (KPN) et du Mouvement de la jeune Pologne (Ruch Mlodej Polski). Les dirigeants de ce mouvement expriment des points de vue qui sont conservateurs, voire réactionnaires. Par exemple, dans le numéro de mars de Bratniak, leur revue, Jacek Bartyzel défend la doctrine catholique selon laquelle la propriété privée est un droit naturel et identifie le collectivisme au despotisme asiatique.
L'antisémitisme fait également, ici et là, des apparitions dans les publications de ce courant, même s'il s'exprime sous la forme d'une condamnation des membres juifs du Parti communiste qui seraient rentrés de Russie après la guerre et qui auraient joué un rôle important dans la police secrète.
Le dommage que peut créer un tel antisémitisme a été démontré au cours même de la lutte contre la bureaucratie. En 1968, la bureaucratie a exploité pour son propre compte l'antisémitisme à cause des réactions xénophobes aveugles provoquées en réaction contre le système répressif stalinien construit avec l'aide du
Mais, d'un autre côté, la KPN et Ruch Mlodej Polski se présentent comme l'opposition la plus ouvertement déclarée et la plus déterminée à la dictature de la bureaucratie, le seul groupe qui ose avancer le mot d'ordre d'élections libres et de renversement de la domination soviétique.
Le principal dirigeant de ce courant, Robert Moczulski, est un personnage dont la force de conviction morale et le courage ont fait de lui, en juin et juillet dernier, un symbole de la résistance à la bureaucratie. Lui et plusieurs de ses amis ont été arrêtés et ont commencé à être jugés pour avoir prêché le renversement du gouvernement et la fin du « rôle diri-
La KPN a été le premier groupe à tenter de monter une organisation spécifiquement politique. Si elle reste toujours une force marginale, elle a de toute évidence gonflé, notamment en recrutant parmi les jeunes qui ont grandi après 1970. Pour cette génération, le principal obstacle à la démocratisation et au progrès économique semble être le pouvoir du Kremlin. Depuis 1970, la bureaucratie polonaise elle-même est sur la défensive. Son pouvoir ne repose plus que sur la peur de l'intervention soviétique. « S'il n'y avait pas les Russes et la peur des chars soviétiques, ce gouvernement ne durerait pas cinq jours ! », explique l'un des éditeurs d'un groupe de publication libres. Et tous les gens avec qui j'ai pu discuter partageaient ce sentiment.
Ce qui attire les jeunes à la KPN, c'est qu'ils pensent que ce courant ira jusqu'au bout dans sa lutte contre la bureaucratie et qu'il ne s'arrêtera pas à mi-chemin par peur du pouvoir du Kremlin. Ainsi, le principal ouvrage théorique de ce mouvement, le livre de Robert Moczulski qui s'intitule Révolution sans révolution, s'il exprime de nombreux points de vue conservateurs, est surtout dirigé contre les positions de Jacek Kuron et des autres dirigeants du KOR qui expliquent qu'il existe des limites au-delà desquelles le mouvement d'opposition ne peut et ne doit pas aller.
Ironiquement, Robert Moczulski, le nationaliste catholique, accuse Jacek Kuron - qu'il désigne comme un représentant de la gauche laïque - d'appeler à une sorte d'union nationale des opprimés et des oppresseurs derrière la meilleure direction de la bureaucratie polonaise que les soviétiques puissent tolérer. positions de Jacek Kuron et du KOR pourraient être interprêtées de deux façons. L'une, c'est que la toute première tâche consiste à construire un mouvement de masse sur la base des revendications immédiates et concrètes sans soulever des questions que les masses ne sont pas en mesure d'assumer. C'est en réalité ce qui s'est passé. C'est le KOR et ce genre d'approche qui ont ouvert la voie à l'émergence de Solidarité et à la victoire des grèves de 1980 qui, en retour, ont ouvert le chemin pour le combat contre la dictature de la bureaucratie en tant que
C'est seulement après la victoire d'août 1980 que l'on peut vérifier si Jacek Kuron, et les dirigeants de Solidarité et du KOR qui sont sur cette continuent de penser qu'il existe une limite que le mouvement ne doit pas franchir pour toute une période historique. Or, l'année qui vient de s'écouler montre que c'est ce que pense Jacek Kuron et qu'il agit en fonction de ce présupposé. Il apparaît de plus en plus comme un centriste classique. Robert Miczulski dirige son attaque la plus vive contre la formule le Jacek Kuron selon laquelle, puisque le ays est en crise et que seule l'oppositior a l'autorité politique suffisante, le gouvernement sera obligé d'accepter son aide pour prévenir une catastrophe. En juillet dernier, Jacek Kuron expliquait que le gouvernement voulait sincèrement ger le pays en collaboration avec Solidarité et il expliquait que le régime en tant que tel n'était pas un problème. Robert Moczulski critiquait dans son livre cette position en ces termes : « Si des noyaux d'opposition sont jusqu'a point capables de diriger la société dans sa lutte contre le régime totalitaire, la tâche numéro 1 du POUP sera de les convaincre de l'aider à préserver la paix sociale.
La patrie est en danger, tel sera le slogan de tous ceux qui sont en train de vendre la Pologne, qui servent de laquais de l'Union soviétique, qui ont conduit le pays à la ruine. Cet appel sera adressé aux naifs qui, avec ou sans les meilleures intentions, vont se précipiter au secours de la direction du POUP pour la défendre de la colère du peuple polonais. »
Il a publié un vibrant appel moral : « Est-ce que l'indépendance sera dure à conquérir ? Oui, très dure. Nous n'avons aucune raison d'avoir honte de ce pour nous combattons. Est-ce qu'il est hors de notre possibilité aujourd'hui de renverser le POUP ? Oui, mais notre force va augmenter et nous renverserons le gouvernement totalitaire. Nous ne devons pas être effrayés de le dire. Nous devons dédaigner le misérable réalisme des esclaves qui non seulement courbent la tête devant leur maître, mais ferment les yeux pour ne pas voir la haine qui y brille. Si nous voulons être des hommes qui puissent se respecter eux-mêmes et une nation qui puisse déterminer son propre destin, nous ne devons pas avoir peur de regarder nos maîtres droit dans les yeux. » La critique acerbe — et par certains aspects juste - de la mollesse de la politique du KOR et de Jacek Kuron par la KPN n'a pour l'instant qu'un faible impact. Elle n'a pas de programme qui corresponde aux besoins réels de la lutte et
Le mouvement étudiant, en première ligne pour la défense des prisonniers politiques. (DR)
ses déclarations restent suspendues en l'air. Le langage de ses militants tend à
DES PRISONNIERS POLITIQUES Cependant, dans la situation marquée par les victoires de Solidarité, ce qui aurait pu sembler une provocation pour la plupart des Polonais avant, comme l'appel au renversement du régime, semble devenir plus naturel. Il y a eu la crise galopante que le gouvernement n'a pas pu ou n'a pas voulu résoudre. Il y a la contradiction explosive entre le développement d'un mouvement d'opposition qui embrasse la majorité de la population et le maintien d'un régime totalitaire dans lequel plus personne, ou presque, ne croit. Et dans ce nouveau climat, la plupart des Polonais pensent que les gens ont le droit de dire qu'ils veulent renverser le gouvernement. N'était-ce pas l'un des points des accords de Gdansk que personne ne pourrait être poursuivi pour ses opinions politiques, quelles qu'elles soient ?
Par ailleurs, l'un des autres effet des victoires de Solidarité, c'est qu'il existe maintenant un puissant mouvement national étudiant prêt à prendre en charge une campagne de masse de défense des prisonniers politiques, Robert Moczulski et de ses amis. Le syndicat étudiant indépendant a obtenu sa légalisation. Il a conquis un poids considérable dans les universités puisque c'est là que la revendication de Solidarité, sur le droit d'élire les directeurs et de les remplacer, a été obtenu. Entreprendre une campagne politique comme la défense des prisonniers était en toute logique le pas suivant. Le mouvement a jeté tout son poids dans cette bataille. En retour, le développement des comités de défense a donné à la KPN un milieu dans lequel elle peut prospérer, alors que son défi au régime en faisait auparavant une cible prioritaire pour le régime et la répression. Au contraire, les comités de défense sont plus difficiles à attaquer. Pourtant la pression policière a été considérable.
paraître provocateur, ce qu'il est d'ailleurs dans une certaine mesure. LE MOUVEMENT POUR LA LIBERATION
Le centre du mouvement de défense est l'Ecole principale d'économie agricole de Varsovie qui se trouvait sous une étroite surveillance policiere. Les gens qui venaient aux réunions des comités de defense étaient susceptibles d'être arrêtés. Les organisateurs étaient obligés de convoyer en groupe les gens qui entraient ou sortaient pour éviter que la police ne procède à des arrestations de personnes isolées. Une fois, je suis sorti de l'école avec un groupe de gens et suis monté dans un bus avec eux. Une femme a remarqué un policier en civil et lui a montré le poing. Il est devenu nerveux et est descendu à Si les étudiants avaient poussé plus loin leur plan d'organiser des marches de protestation au départ de plusieurs villes en direction de Varsovie entre le 17 et le 24 août, cela aurait pu être l'étincelle qui débouche sur une crise politique ma-
Le gouvernement a répondu par une escalade de menaces pour bloquer ces manifestations et, s'il avait tenté de les réprimer ou de les harceler, cela aurait pu déboucher sur l'explosion... Les étudiants le savaient et s'y étaient préparés. S'ils ont annulé leurs marches, ce n'est pas par peur des conséquences, mais parce qu'un affrontement plus large et plus profond commençait à se développer qui reléguait l'affaire Moczulski au second plan. Il s'agissait de la lutte entre Solidarité et le gouvernement sur les moyens d'empêcher le désastre économique.
LES OUVRIERS DOIVENT
PRENDRE EN CHARGE L'ECONOMIE La pression qu'exerce l'aggravation de la crise économique et les revendications concrètes et urgentes qu'elle met à l'ordre du jour ont commencé à opérer une clarification entre les options réelles en présence. Au mois de mai, la direction nationale de Solidarité a publié un programme qui était centré autour de l'exde l'aire du secteur privé incluait la « liberté » pour les entreprises d'opérer dans le cadre du marché, de fixer les prix, de faire des échanges internationaux et même de se faire concurrence entre elles. La discussion sur la réforme économique au sein de la direction nationale de Solidarité reflétait à ce moment-là des illusions considérables sur l'efficacité des effets du marché et des pratiques économiques capitalistes. Cela résultait de deux facteurs : l'un est la répulsion provoquée par la faillite de la planification de type stalinien ; l'autre est l'influence au sein de Solidarité des experts et des dirigeants qui partagent la conception d'ensemble de l'aile technocratique de la bureaucratie.
En juin et juillet, le centre de gravité des discussions sur le programme de réforme économique avait changé de façon si-
L'autogestion ouvrière était devenue le thème central de toutes les conversations et de toutes les contributions écrites.
A cela, il y avait une raison pratique tout à fait impérative. Le problème était que l'économie était en train de s'effondrer. Le gouvernement ne pouvait, ou ne voulait plus la maintenir en état de marche. Comment continuer à faire tourner la machine ? Certainement pas en jetant d'un coup l'économie dans les bras du marché mondial. Il fallait que les travailleurs prennent les choses en mains eux-mêmes. C'était le gouvernement qui parlait désormais de « vérité des prix », mais dans le cadre d'une attaque contre les acquis des travailleurs.
La discussion s'est développée de façon lente et souvent confuse à cause de l'absence d'une tendance à l'échelle nationale qui ait une claire perspective et un programme d'autogestion. Il n'existait pas au sein de Solidarité de groupe qui puisse dénoncer de façon systématique confusions des éléments qui se situent dans le cadre de pensée de la bureaucratie, alors que ceux-ci, par contre, se sont constitués en courant cohérent du fait du fonctionnement même de la société bureaucratique.
La polarisation était très forte. Très souvent, les présidents des sections d'usines de Solidarité avec lesquels je me suis entretenu étaient partisans d'une réforme bureaucratique libérale, alors que les travailleurs et la couche des dirigeants qui en étaient les plus proches penchaient pour l'autogestion. Quelquefois, le terme était utilisé pour désigner une réforme technocratique. Le président de Huta Warszawa, qui est membre du parti, expliquait qu'en ce qui le concernait, l'autogestion signifiait seulement donner le droit à l'entreprise de commercer librement sur le marché international...
A Nowa Huta, le président de l'entreprise m'expliqua que « la seule solution dans l'immédiat, c'est la politique de vérité alors que l'autogestion n'est qu'un
L'intox dans la presse gouvernementale apparaft de plus en plus intolérable aux 10 millions de membres de Solidarité. (DR)
projet à long terme pour améliorer la société ».
LES TRAVAILLEURS
SAVENT CE QU'ILS VEULENT
J'ai demandé aussi aux dirigeants de plusieurs comités d'atelier ce qu'ils pensaient de la réforme des prix. L'un d'eux répondit : « Nous ne voulons pas revenir en arrière vers le capitalisme. Nous ne pensons pas que les travailleurs doivent payer pour résoudre la crise. Nous sommes contre toute augmentation des prix sans compensation. La seule façon de résoudre la crise, c'est que les travailleurs dirigent l'économie au mieux de leurs intérêts. » Et les autres d'approuver.
Ce que les travailleurs attendent de l'autogestion est assez clair. Par exemple, lors de la première conférence sur l'autogestion qui s'est tenue le 7 août à Varsovie, l'un des délégués a répondu aux accusations du gouvernement, selon lesquelles les partisans de l'autogestion voulaient démanteler l'économie planifiée au profit de la « propriété coopérative », en expliquant qu'ils voulaient « changer radicalement le système, mais vers plus de socia-
Cependant, en l'absence d'un combat politique engagé autour de l'autogestion pour servir de base à une alternative au régime de la bureaucratie à tous les niveaux, la discussion a tendance à être ramenée au niveau de questions purement techniques ou légales. C'est là une chose inévitable si la question de l'autogestion ouvrière est séparée de la question du transfert aux mains des travailleurs du
Trobama Ludu
Plenuro KC pot
pouvoir politique, c'est-à-dire de la direction en tant que telle de la société. Nombre des experts et des dirigeants de Solidarité impliqués dans le mouvement pour l'autogestion n'y voient qu'un schéma général pour la réforme, ou une expérience, plutôt que l'axe d'une lutte pour le pouvoir. Par ailleurs, une perspective claire de changement décisif est nécessaire pour mobiliser les travailleurs, notamment parce que le souvenir est encore vivace de l'échec des Commissions de travailleurs mises en place après 1956 et qui se vidèrent de leur contenu parce que le système bureaucratique était demeuré intact.
Aucune lutte politique n'a eu lieu lors du Congrès extraordinaire du POUP en juillet, alors que des courants se sont développés au sein du parti depuis plusieurs mois sous l'impact du développement de Solidarité, qui proposaient des mesures radicales pour démocratiser le parti et la société. Les structures dites horizontales, qui étaient en fait l'amorce de tendances, ont été bloquées dans les différentes conférences locales. Dans les semaines qui ont précédé le Congrès national, il était évident que l'opposition — pour l'essentiel - avait été brisée. Nombre de ses dirigeants avaient abandonné le travail au sein du parti et tourné leur attention vers le travail dans Solidarité.
De nombreuses raisons ont été invoquées pour expliquer l'échec des courants d'opposition. Mais il est clair que la principale est le fait que la puissance du mouvement de masse des travailleurs n'a pas été amenée à peser sur la lutte en cours au sein du parti. Il semble aussi que les groupes d'opposition n'ont pas essayé de mobiliser une base d'appui autour de la perspective de changements décisifs. En juillet, la plupart des dirigeants de Solidarité avec lesquels je me suis entretenu manifestaient peu d'intérêt pour le Congrès du parti : « Ce n'est pas notre affaire. Nous ne sommes pas communistes » ; ou bien « Nous sommes un syndicat, ce genre de choses ne nous regarde
Mais la défaite de l'opposition au sein du parti a représenté objectivement un revers pour Solidarité. Cela a également constitué une défaite subjective car, pendant la période de développement des structures horizontales, il existait dans Solidarité un énorme intérêt pour ce qui se passait dans le parti et l'espoir que quelque chose pourrait en résulter
En fait, le parti communiste est énormément discrédité. « Le parti a été foutu après 1968 », expliquent souvent les gens de Solidarité : « La seule raison pour laquelle les gens vont au parti, c'est l'argent ». Mais, par ailleurs, comme le parti reste le réel centre de décision dans le l'équivalent d'un pour un pays capitaliste, l'attention des masses s'est concentrée sur le Congrès du parti. Il y avait foule autour des postes de télévision lorsque les sessions étaient re-
Cela ne veut pas dire qu'il y ait eu d'espoirs, mais les gens espéraient ouvertement que cela apporterait quelques changements positifs qui leur permettraient d'aller plus facilement de l'avant. Leur attente fut décue.
KANIA RECONSOLIDE LE PARTI
Le Congrès ne se déroula pas sur le mode habituel. La bureaucratie polonaise a été trop secouée pour cela. Il y eut de fait plus que des discours habituels d'autocritique. Mais aucun défi sérieux n'a été lancé à la direction sur aucun point important. L'apogée du mouvement d'opposition a été le vote minoritaire de 100 des 2 000 délégués demandant que toutes les sessions soient retransmises par télévision. Les staliniens les plus hauts en couleurs ont été éliminés de la haute direction, ce qui était nécessaire si Stanislaw Kania ne voulait pas provoquer ouvertement le mouvement de masse. Mais les plus libéraux ont également été éliminés y compris un responsable bien bureaucratique des questions économiques comme Mieczyslaw Rakowski, qui avait le tort de parler un peu trop franchement. L'effet a été de consolider la direction autour de la terne figure de Stanislaw Kania. Nombre de chevaux de retour ont été éliminés du Comité central et remplacés par de jeunes gens prometteurs. L'élimination du bois mort est toujours quelque chose de populaire, mais on ne peut pas dire que l'arrivée des nouveaux a suscité de l'enthousiasme dans la population.
Les nouveaux promus au Comité central sont inconnus et n'ont aucune autorité politique. Le premier effet a sans doute été de renforcer le contrôle monolithique du sommet de la hiérarchie vu l'inexpé. rience des nouveaux.
La direction Kania a visiblement essayé à toute force de faire du Congrès un show politique visant à démontrer la force de la direction d'un côté, et de l'autre sa sensibilité aux revendications de changements des masses. La démonstration n'a pas été concluante.
Il y a eu beaucoup de discours durs. Les représentants des partis soviétique, hongrois et tehèque ont déclaré en termes assez vifs que, si les choses continuaient d'échapper à tout contrôle en Pologne, l'intervention serait nécessaire et absolument bienvenue. Les deux derniers intervenants ont rappelé combien ils avaient appris de l'intervention militaire fraternelle qui avait eu lieu dans leur pays... Quel que soit l'effet de ces menaces sur ceux qui ont misé leur avenir sur leur ascension dans le parti, elles ne semblent pas avoir impressionné la population ou les militants ouvriers qui sont en train de quitter
L'un des mots d'ordre du Congrès était « Défendre le socialisme et l'indépendance de la Pologne ! » Les Polonais que j'ai vus regarder les retransmissions à la télévision lâchaient, chaque fois qu'ils entendaient le mot indépendance : « Bi-
Dans les principaux rapports et discours, les dirigeants du POUP font un effort pour apparaître sensibles aux revendications et aux espoirs de changement des masses. Il est intéressant, par exemple, de noter le nombre de références faites par Stanislaw Kania dans son rapport
POUR ATTAQUER SOLIDARITE sur la nécessité de défendre l'environne-
Mais la direction n'a pas offert de perspective véritablement nouvelle. Les réformes promises restent dans le cadre du système actuel et les Polonais ont une expérience historique considérable de la manière dont la bureaucratie peut faire marche arrière et dénaturer les réformes, une fois qu'elle a repris les choses en mains. Le programme économique fondamental de la bureaucratie reste le même : augmenter les prix.
La direction du parti a simplement dit qu'elle avait commis des erreurs et « s'était coupée de la population » et qu'il s'agissait maintenant de « corriger les erreurs et d'asseoir la direction ». Les « partis frères » ont répété la même chose et ont appuyé de tout leur poids la direction Kania. Le Congrès était de toute évidence destiné à paver le chemin pour une nouvelle offensive contre le mouvement ouvrier. Et les sommets de la bureaucratie sont parvenus à consolider le parti, fût-ce au prix d'un discrédit croissant aux yeux des masses.
VERS L'AFFRONTEMENT
Un affrontement était inévitable après le Congrès, quel que soit le cas de figure, vu l'effondrement rapide de l'économie. Le gouvernement n'a pas fourni assez de viande pour honorer les coupons de rationnement. Il a au contraire proposé de réduire encore plus les rations. Les protestations comme les pénuries. Au début du mois d'août, il n'y avait parfois plus de viande, même dans les restaurants de luxe de Varsovie où elle était remplacée par des champignons frits.
Il y eut une explosion de mécontentement. La direction nationale de Solidarité n'avait pas d'autre choix que de prendre des mesures pour prendre la tête de cette révolte qui, sinon, se serait développée de façon incontrôlée, comme le montre le cours suivi à l'échelon local par les actions de protestation. Le gouvernement a tenté de mettre sur pieds une campagne de presse contre Solidarité en lui reprochant d'être responsable du chaos croissant. Solidarité a répliqué en faisant pression pour une plus grande objectivité dans les médias, ce qui a abouti à la grève nationale des travailleurs des im-
Il y a une contradiction criante entre l'existence d'un mouvement de masse indépendant qui regroupe la majorité de la population adulte du pays et le contrôle exercé sur la presse, l'édition et les mé. dias par un gouvernement qui ne jouit du soutien que d'une infime fraction de la population.
Dans presque toutes les usines, Solidarité publie des journaux et dans nombre d'entre elles, a droit à une place réservée dans le journal publié officiellement par l'entreprise. Les journaux d'usine de Solidarité ne sont pas censurés, mais limités par leurs moyens et leur tirage.
A l'usine de tracteurs d'Ursus, un conflit a surgi peu avant le Congrès du POUP. Un article proposé par Solidarité pour le journal d'usine avait été refusé par les censeurs. Il ne comportait que des citations de Lénine. Le porte-parole local de Solidarité pense que c'est la citation de Lénine expliquant qu'un Etat policier c'est un Etat où les flies gagnent plus que les enseignants qui a sonné l'alarme chez les censeurs. « Vous savez, dit-il, Lénine marche pour nous, pas pour eux ! »
L'extension de la presse nationale et régionale de Solidarité a été limitée par la pénurie de papier, mais aussi par l'absence d'une perspective de campagne. L'hebdomadaire national est bien écrit d'un point de vue littéraire, mais confus. Il ne semble pas refléter ou s'adresser aux préoceupations des travailleurs des grandes entreprises, qui constituent la force décisive au sein de Solidarité et dans le pays. Ce n'est pas l'organe d'un mouvement militant mais plus le journal politico-littéraire des intellectuels formés dans les vieux cercles de dissidents. En fait, cela ressemble à la version agrandie des vieilles publications dissidentes intellectuelles.
Ce qui reflète un autre problème. Toute l'opposition appartient désormais à Solidarité et l'organisation a tendance encore à penser et à agir comme le vieux reconfusion croissante et débouche sur la paralysie lorsqu'il faut passer à l'action. Certes, il y a des divisions et des luttes internes au sein de Solidarité, mais l'absence de programmes politiques cohérents et de regroupements organisés autour de ces programmes tend à centrer les discussions sur des questions de personnes ou sur des sujets confus, secondaires, ce qui ajoute au caractère démoralisant de ces débats.
LA NECESSITE D'UN PARTI
La logique voudrait que les gens qui partagent le même point de vue général sur des questions importantes se regroupent, clarifient leurs idées et les présentent de façon cohérente dans l'organisation et prennent la responsabilité de les assumer. De plus en plus de gens dans Solidarité pensent qu'il faudra en passer par là. Au cours des derniers mois, des appels ont été lancés pour la formation de tendances au sein de Solidarité ou la création de nouveaux partis.En fait, il faut un parti politique pour développer et mettre en œuvre un programme de changement de toute la société. Mais beaucoup de réidée, à cause de l'expérience du totalitarisme. La tendance existe de ne voir dans les groupements politiques que des for-
A Lodz, la tentative de créer une tenautogestionnaire révolutionnaire, dirigée par Zbigniew Kowalewski a, entre autres, commencé. La question de la formation des tendances et des partis est indissolublement liée au fait de reconnaître qu'un affrontement décisif avec le gou-
vernement et la bureaucratie est à terme inévitable.
Les termes de la discussion ont été posés de manière assez claire dans le numéro de juin de NTO, le principal organe théorique publié dans le cadre de Solidarité.
LA PRISE DU PALAIS D'HIVER
Henryk Szlajfer, qui est conseiller de Solidarité à l'usine automobile Fiat-FSO, critiquait un article de Barbara Markiewicz. Celle-ci écrivait que l'originalité de la révolution polonaise était que, contrairement aux précédentes, elle ne cherchait pas à conquérir le pouvoir. En Pologne, écrivait-elle, il n'y aura pas de prise du Palais d'Hiver... Szlajfer répondit en ces termes : « Mais il ne s'agit que du début de la révolution. Cette révolution n'est pas encore consciente de son objectif final. Cette révolution n'a pas encore les formes fondamentales d'organisation qui lui permettraient d'exercer le pouvoir depuis le d'Hiver. » Szlajfer poursuivait : « Quand 10 millions de personnes disent non, leur poids par rapport au chaos du système existant devient évident. Il est difficile d'y voir simplement un trait original de la revolution polonaise. Telle est la phase de la révolution dans laquelle nous nous trouvons. Toute la structure organisationnelle de la révolution est subordonnée à un seul but : s'assurer que ce NON soit crié assez fort. Face à l'appareil de l'Etat totalitaire, un autre pouvoir tout aussi global, a surgi spontanément.
Ce qui l'unit est le besoin de solidarité. Ce ciment est le produit du consensus dans la protestation. Mais il s'agit d'un consensus concret qui ne peut pas être comparé avec la force destructrice des révoltes d'esclaves ou avec le désespoir des ouvriers des manufactures brisant les machines au début de l'ère industrielle, ou à l'explosion de rage de la paysannerie russe en 1905 eten 1917. C'est un consensus de négation qui, au moment de son apparition, était essentiellement constructif. Comment rendre compte autrement de toutes les actions auxquelles nous avons assisté depuis août 1980, la modération dans les revendications salariales, l'accord pour travailler durant les samedis libres, comités mis en place pour lutter contre le gaspillage, le travail volontaire effectué au profit de l'agriculture. Cette révolution qui a dit NON porte en elle-même le potentiel pour construire.
La mise en œuvre de ces potentialités n'est pas possible dans le seul cadre d'un consensus fondé sur la protestation. Ce qu'il faut, c'est un consensus pour transformer la société et la compréhension que le conflit avec le régime est rapidement en train d'atteindre un point décisif. Nous ne savons pas quand ce point sera atteint. Nous savons seulement que le gouvernement tentera de reprendre l'initiative et tentera de briser le consensus fondé sur la protestation, en s'appuyant sur la passivité intellectuelle et programmatique de la révolution. »
Jacek Kuron. (DR)
EST CELLE DU RETOUR A LENINE Barbara Markiewicz répondit : « Pour Szlajfer, il n'y a pas de révolution sans prise du Palais d'Hiver. Je ne sais pas où il a pris cette idée. Certainement pas du liure de Hanna Arendt De la révolution qu'il recommande à juste titre. Je le soupçonne de lire des livres bien différents. La réduction de la révolution à la question de la prise du pouvoir, c'est-à-dire à la conquête d'un rapport de forces supérieur indique que le principal modèle de Szlajfer est Lénine. » Et de proposer, à l'inverse, « la négociation avec le ment » et la réforme du système d'élec-
Plus la crise s'aggrave, plus se renforce la tendance instinctive des travailleurs à essayer de prendre le contrôle du système économique et à commencer à modifier ses priorités. Ainsi, lorsque les ouvriers imprimeurs ont stoppé la publication des journaux de la bureaucratie, ils ont continué d'imprimer les livres scolaires qui font si cruellement défaut. Quand les mineurs ont accepté de travailler le samedi, ils ont demandé que cette production de charbon supplémentaire soit répartie selon leurs propres priorités. Mais, pour atteindre ces objectifs, il faudrait un changement décisif dans la manière dont toute l'économie est contrôlée, sinon le chaos ne ferait qu'augmenter et le marché serait appelé à jouer un rôle de plus en plus important, au détriment des objectifs que se sont fixés les travailleurs.
Certains des dirigeants les plus sensibles de l'opposition, comme Jacek Kuron, comprennent la logique de la situation, mais seulement pour tenter d'argumenter contre. Lors de la réunion des 24-25 et 26 juillet de la direction nationale de Sonous nous considérons comme un syndicat, ce que le gouvernement attend de alors nous devons réfléchir à ce que Zbigniew Bujak (président de Solidarité pour la région de Varsovie) a expliqué à la conférence de Varsovie. Il a dit : "Si nous sommes un syndicat, alors nous sommes un syndicat de marins sur un navire qui est en train de couler. Et que devrait faire un syndicat de marins sur un navire
LA VOIE POUR METTRE A BAS LA BUREAUCRATIE qui coule? Est-ce qu'il devrait lutter pour la réduction des horaires de travail ? Devrait-il lutter pour des négociations collectives avec le capitaine ?" Il existe un fort sentiment, et qui va croissant, expliqua Jacek Kuron, qu'il faut s'emparer de la société pour la réorganiser. »
DE PARTOUT L'APPEL A UN PARTI « De partout, l'on entend l'appel pour la création d'un nouveau parti. A plusieurs reprises, j'ai entendu des gens dans cette salle avancer cette revendication : nous devons former un parti. Quelle est la cause de cette revendication ? Elle surgit de la compréhension que Solidarité ne peut pas accomplir la tâche qui consiste à réorganiser un nouveau système. Il n'y a personne qui puisse le faire et c'est pour cela que nous devons construire un parti pour prendre en charge cette tâche. Cette question est la plus importante pour nous si nous ne voulons pas voir couler le bateau où nous sommes. »
Ensuite Jacek Kuron poursuivit en expliquant que, quels que soient les changements opérés en Pologne, ils ne pourraient pas aller au-delà de ce qu'on pouvait penser que le Kremlin allait tolérer. Il expliqua aussi qu'il était contre la constitution d'un parti, car cela signifierait la continuité du totalitarisme sous un autre drapeau. Il était également contre le mot d'ordre d'élections libres au Parlement.
« Le temps travaille en notre faveur » et les conditions pour des élections libres seront meilleures en 1984, date prévue de Cette approche donne une claire indication du fondement de l'approche centriste de Jacek Kuron. Un affrontement décisif est en marche. Si les masses ne disposent pas d'une direction qui puisse proposer une réponse décisive, elles iront à la démoralisation et à la défaite. Dans ce genre de crise, le temps joue en faveur des autorités établies, car il faut que quelqu'un fasse tourner la société. En l'absence d'alternative, c'est à ceux qui la font déjà tourner que revient l'initiative.
L'approche de Jacek Kuron est fondée sur la réaction contre le totalitarisme. Il explique que le fait que Solidarité n'ait pas pris le pouvoir est en fait sa plus grande réussite : « Dans toutes les révolutions passées qui ont abouti à la prise du pouvoir par des organisations révolutionnaires, les gens ont perdu leur organisation lorsque celle-ci s'est transformée en pouvoir d'Etat et les a abandonnés sans défense. » Mais les gens - aujourd'hui en Pologne — sont désarmés par l'incapacité de Solidarité de prendre le pouvoir, par l'absence de réponse face à l'effondrement de l'économie. Ce qu'il faut, selon Kuron, c'est un mouvement autogestionnaire qui touche l'ensemble de la société. La formation d'un mouvement autogestionnaire séparé est en cours et sera un pas en avant. Un tel mouvement devra les questions comment l'économie et la société doivent être dirigées. Mais ce mouvement va également développer l'opposition entre les points de vue contradictoires et les qui paralysent aujourd'hui Solidarité. La formation de ce mouve ment en tant que telle ne résoudra pas le problème de l'élaboration d'un programme et de la construction d'une direction qui puisse faire face au formidable défi de tendances opposées étaient présentes à la Conférence des représentants des groupes d'autogestion qui s'est tenue à Varsovie le 7 août. Le but de la Conférence était de lutter contre le projet de Loi sur l'autogestion proposé par la direction du parti communiste au Parlement. Certains dirigeants de Solidarité ont pris très fermement position contre le projet. Ainsi Zbigniew Kowaleswski, membre du présidium de Solidarité de la région de Lodz, a expliqué à un journaliste suédois : « La véritable autogestion signifie que le pouvoir est aux mains des
Le projet gouvernemental signifie que les travailleurs ne pourront prendre que des décisions très limitées, c'est pour cela que nous sommes contre et que nous luttons pour une modification en profondeur de la loi. »
La Conférence a adopté à l'unanimité une résolution contre le projet gouver-
Get appelant le Parlement à adopter une loi qui ouvrirait la voie à une véritable autogestion. Cependant, plusieurs des dirigeants présents à la Conférence n'envisageaient, de toute évidence, l'autogestion que comme une forme d'expérimentation sociale qui devrait être mise en œuvre sur une petite échelle, et non pas comme une transformation rapide et décisive de l'économie.
Plusieurs formes légales ont été suggérées pour assurer la centralisation de la campagne du mouvement pour l'autogestion, y compris de faire pression pour la constitution d'une Chambre représentative fondée sur les organismes d'autogestion. C'est une proposition qui a une certaine légitimité historique, puisqu'elle avait été proposée en 1956.
Dans le même temps, l'impatience croît. Le représentant d'un groupe d'usine déclarait : « Si l'une des Chambres du Parlement représente les organisations ouqu'est-ce que représente l'autre Chambre ? » Cette impatience va se développer sous la pression de la crise. Quelle que soit la formulation défensive utilisée, il faut offrir aux masses une claire perspective de combat. Et cela ne nécessite pas seulement un mouvement syndical de masse et un mouvement pour l'autogestion, mais aussi un parti révolutionnaire qui puisse rassembler de façon cohérente l'expérience et les aspirations des travailleurs polonais, faire peser tout leur pouvoir contre celui de la bureaucratie et ouvrir la voie pour prendre en mains le contrôle total de l'économie, de la société
Il serait particulièrement tragique en ce moment que la haine du totalitarisme puisse servir à désarmer les travailleurs confrontés à la dictature totalitaire. Comme l'écrivait Henryk Szlajfer, un pouvoir a surgi contre l'Etat, qui est aussi global que l'autre : le pouvoir des travailleurs polonais. Ce dont ce pouvoir a besoin, c'est de la clarté et d'une détermination totales, c'est d'une direction révolutionnaire, d'un parti révolutionnaire. S'il obtient cela, ce pouvoir des travailleurs pourra mettre un point final à l'ère des dictatures to-
Sean CONOLLY Varsovie, juillet-août 1981.