Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SUISSE

Les bailleurs de fonds du régime raciste sud-africain

· Inprecor n° 109, 28 septembre 1981 · p. 23-28 · 5 460 mots

Afrique australe

du régime raciste sud-africain dans la crainte de voir leurs profits se per- soutenir l'économie sud-africaine,

« En soi les Bantous sont intelligents et il existe parmi eux quelques rares hommes particulièrement doués, mais ils constituent des exceptions très clairsemées... Les Blancs sud-africains, bien que moins nombreux que les Non-Blancs, constituent cependant les véritables citoyens. » s'exprimaient en mai 1969, dans les Schweizer Monatshefte, un ancien ambassadeur suisse en République d'Afrique du Sud (RSA), M. Kappeler. Propos ahurissants que l'on n'entendrait certes guère dans la bouche de fonctionnaires helvétiques actuels, mais qui reflètent une donnée constante, à savoir les liens étroits entre le régime sud-africain et l'impérialisme 1 est vraie ce, lusite devet des n'occupait que les seconds rangs en Afri-

Sud, en comparaison Grande-Bretagne, les Etats-Unis, la RFA et le Japon. Mais cette position relativement subordonnée n'a pas empêché le patronat et surtout les banques suisses de donner des gages de fidélité et de discrétion tels qu'ils ont pu, littéralement, moissonner de l'or au cours de la dernière décennie. Cette moisson a pu se réaliser grâce au laisser-faire total des autorités helvétiques qui, tout en ne suivant pas officiellement l'ambassadeur Kappeler dans les dédales racistes de sa pensée, fallait pour que l'impérialisme suisse puisse tirer le maximum de profits de ses rapports avec l'Afrique du Sud: abrogation de toutes pressions légales et politiques dissuasives - à l'exception des armes dont l'exportation fut en principe

L'importance actuelle de l'impérialisme helvétique ne réside donc pas tant dans les investissements dans le pays lui-même, bien que ceux-ci ne soient pas négligeables, que dans son rôle de pivot stratégique dans le commerce de l'or et des diamants sud-africains et comme bailleur de fonds de la bourgeoisie sud-africaine et de son Etat. Il est d'ailleurs frappant de constater, et cela n'est pas étranger à la confiance actuelle qui lui est accordée par la bourgeoisie sud-africaine, à quel point l'impérialisme helvétique a pu, à chaque tournant de l'histoire sud-africaine, chaque crise du régime raciste, fournir un appui économique important, voire décisif, alors qu'à l'échelle internationale, d'autres bourgeoisies impérialistes se détournaient momentanément du pays,

Les bailleurs de fonds dre. Cette « fidélité » explique la position enviable des banques suisses par rapport au régime sud-africain, position qui leur a été préparée au cours des années qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale.

LES PREMIERS

INVESTISSEMENTS SUISSES

Avant la Deuxième Guerre mondiale, les investissements suisses en Afrique du Sud étaient limités, seulement deux entreprises importantes étant présentes avec des usines — Nestlé depuis 1928, et le groupe Schmidheiny-Holderbank (matériaux de construction) par le biais de la National Portland Cement Co depuis 1938. Il a fallu attendre la fin de la guerre, et surtout l'arrivée au pouvoir du Parti les investissements prennent un essor réjouissant. Certes, cette période a vu de manière générale une croissance rapide à l'étranger de l'industrie suisse, sortie intacte de la guerre. Il est cependant certain que la venue au pouvoir des nationalistes, avec leur théorie de l'apartheid, permettait d'envisager une longue période de stabilité politique forcée, de répression de la majorité noire, donc de stabilité des profits. On comprend, des lors, pourquoi la chimie baloise s'est rapidement implantée : Geigy en 1946, Hoffmann-Laroche en 1948, et Ciba en 1950. Ces mêmes années virent également l'arrivée d'EscherWyss (métallurgie), Sulzer (métallurgie), Swiss Precision Engineering (métallurgie), Union de Banques Suisses (UBS) et Comde Réassurance Schmidheiny-Holderbank étendait ses intérêts.

Best venue après le massacre Sharpeville en mars 1960 et la déclaration d'Indépendance, marquant le triomphe de l'apartheid, en 1961. A l'époque, les investisseurs étrangers, effrayés par l'ampleur de la répression et des premières résolutions de l'ONU demandant des sanctions contre le régime, marquérent le pas, beaucoup choisissant de quitter le pays. Par contre, et à contre-courant, des entreimportantes Brown-Boveri et Cie (métallurgie), Alusuisse (aluminium), la Société de Banque Suisse, le Crédit Suisse, Sandoz (chimie) et Kuoni (tourisme) s'établiront dans le pays de 1963 à 1970. « On ne peut douter que le gouvernement ait trouvé dans l'empressement des entreprises suisses à

SUISSE - AFRIQUE DU SUD marque de confiance, voire d'approbation, extrêmement précieuse. (1) »

Bien que n'occupant pas les postes de premier plan dans le camp des investisseurs étrangers en Afrique du Sud, les intérêts helvétiques occupent des positions dominantes dans certains secteurs écono-

Nestlé Alimenta SA, la plus grande multinationale helvétique, dispose d'une dizaine d'usines qui produisent toute une gamme de produits laitiers et alimentaires. Nestlé domine ainsi le marché du lait condensé, en contrôlant les deux tiers de la production totale de lait en poudre, où Nestlé n'est confronté qu'à deux autres producteurs. De plus, elle contrôle une partie significative du marché du chocolat, et dispose de fortes positions sur celui des cafés instantanés (2). de matériaux de base pour le secteur du bâtiment et de la construction, détient des positions dominantes dans la production de ciment, du béton, de l'amiante et dans l'exploitation des carrières. En 1972, on estimait que le groupe contrôlait 35 à 40% de la production totale sud-africaine de ciment, proportion qui a sans doute au vu des capacités de production supplémentaires que le goupe a mises en place durant les années 1970. De plus, la filiale Anglo-Alpha détient depuis 1963 le monopole de la production et de l'approvisionnement de la Namibie en ciment. C'est dire que ce groupe industriel, dont 10% environ du chiffre d'affaires à l'échelle internationale se réalise en Afrique du Sud, exerce un contrôle important dans un secteur stratégique non négligeable, étant donné les efforts déployés par le gouvernement sud-africain pour développer les infrastructures du pays, notamment les routes et les barrages hydro-électriques (3).

Alusuisse, multinationale suisse de l'aluminium, est liée au gouvernement sud-africain par une joint venture avec une société d'investissements publique — Industrial Development Corporation -dans un groupe - ALUSAF - qui dispose du monopole de la fourniture d'aluminium à l'Afrique du Sud et qui est en mesure de répondre à la presque totalité des

1. Centre Europe-Tiers-Monde (CETIM), Suisse-Afrique du Sud, relations économiques et politiques, Genève, 1972, p. 37.

2. CETIM, op. cit., p. 337 et s. 3. CETIM, op. cit., p. 231 et s.

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(322 pages) et le récent numéro 105 d'« INPRECOR », du 6 juillet besoins de l'économie sud-africaine, nod'armement qui a connu au cours de la dernière décennie une très forte croissance. Il n'est dès lors pas étonnant que ALUSAF ait pu acheter en 1980 une nouvelle usine devant produire 87000 tonnes supplémentaires d'aluminium par an (4).

La Compagnie Suisse de Réassurances SA, implantée en Afrique du Sud depuis 1950, est de loin le réassureur professionnel le plus important, déjà en 1972 les 40% du marché. La loi sud-africaine impose la participation acdes compagnies d'assurances au financement et à la réalisation de projets gouvernementaux. C'est ainsi que 30% du portefeuille sont placés dans des investissements prescrits. De plus, la clientèle se recrute surtout parmi les plus gros du pays, dont bonne partie est public, et sont importants sur le plan stratégique et militaire (5).

Une estimation de l'importance de la présence industrielle de la Suisse par rapport à celle d'autres pays impérialistes n'est pas aisée, vu l'absence de données. Une estimation approximative, faite sur les entreprises d'une taille raisonnable, aboutit au classement suivant :

TABLEAU I PRESENCE INDUSTRIELLE IMPERIALISTE EN RSA (en nombre d'entreprises) analysis of the rapidly evolving challenge facing companies with invest-

International multi-client study, octobre

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En soi, donc, la présence industrielle suisse est relativement secondaire, ce qui, toutefois, n'implique pas que l'impérialisme suisse soit impliqué de manière secondaire en Afrique du Sud, car l'importance de la Suisse réside plutôt dans ses relations bancaires et commerciales, où elle a acquis un rôle de premier plan. Les entreprises suisses ont pu cependant rôle indirect non négligeable dans le développement des rapports entre les banques et l'Afrique du Sud, à savoir celui d'une collaboration efficace avec le régime raciste dans certains secteurs économiques, sans qu'à aucun moment cette collaboration ne soit troublée par des polémiques ou des pressions politiques en Suisse. Le secret et la discrétion ont des vertus qui dépassent largement les comptes bancaires à numéro !

LES BANQUES SUISSES

ET LE MARCHE DE L'OR L'or a, de tout temps, été un secteur déterminant de l'économie capitaliste sud-africaine, tout en jouant un rôle politique important dans le pays. C'est la découverte de l'or à Johannesburg à la fin du siècle dernier qui a provoqué la guerre des Boers, opposant les descendants des colons hollandais à l'armée et aux grands financiers britanniques. C'est le patronat minier qui, en 1922, a provoqué l'unique insurrection des mineurs blancs, déclenchée sous le mot d'ordre de « République des soviets des travailleurs blanes d'Afrique du Sud »!

Malgré le fait que l'économie sud-africaine a connu, surtout depuis les années 1950, un processus accéléré de développement industriel, diminuant le poids écrasant du secteur minier, celui-ci reste, malgré tout, la clé de voûte du capitalisme sud-africain. En effet, l'industrie minière non seulement contribue directement au produit national brut (PNB) et à au travers de la hausse du prix de l'or, mais elle constitue également l'épine dorsale de toute une série de sous-traitants dans les secteurs de l'agriculture, AUX LECTEURS D'INPRECOR « INPRECOR » propose à ses lecteurs l'ensemble des documents IVe Internationale, de mai 1981 port) au lieu de 45 FF port non Virements à « PEC », BNP, agence Robes pierre, 153, rue de Paris, 93108 Montreuil, France, compte numéro 230179/90.

de la chimie, des machines, de la construction et de l'énergie. « Il a été estimé que chaque fois que 1000 rands (monnaie sud-africaine) d'or sont produits, aboutit en définitive à une croissance de 1843 rands du PNB. (6) » Les revenus directs et indirects créés par l'industrie minière correspondaient, durant les années 1950, à environ 30% du PNB, pour atteindre 43% en 1978 et, peut-être, 50% en 1980, grâce à l'augmentation fulgurante du prix de l'or et des autres minéraux.

Sur le plan des exportations, l'or a représenté, dans les années d'après-guerre, entre 35 et 40% du total des exportations de marchandises, ce chiffre atteignant 41% en 1979. Si l'on ajoute toutefois les exportations d'autres produits miniers, l'industrie minière doit pourvoir à environ 70% des revenus en devises étran-

Egalement significative est l'infludu prix de l'or sur les termes de l'échange entre l'Afrique du Sud et l'étranger. L'indice du prix moyen des biens exportés a augmenté plus rapidement, depuis les années 1960, que l'indice du prix moyen des biens importés, grâce à l'or En effet, en faisant abstraction de celuici, les termes de l'échange ont en fait reau détriment de l'Afrique du Sud, de 15% durant les années 1970

Enfin, il faut souligner que, depuis 1974, les revenus provenant de l'imposition des activités minières ont représenté,

35% du total des revenus fiscaux de l'Etat sud-africain. Ces revenus provenant de l'imposition des mines ont augmenté de 332% de 1970 à 1978, passant de 238 millions de rands à 1028 millions de rands. Pour la seule année 1979, ces revenus sont passés à 1703 millions de rands, et il est estimé qu'ils vont atteindre 2,9 milliards de rands en 1980 (7)! Cela malgré le fait que le systeme fiscal lisme sud-africain de la production et de l'exportation des produits primaires, particulier de l'or, du diamant, bon, du platine et de l'uranium, reste écrasante. Or, ces biens sont précisément ceux dont la production est fortement conditionnée par l'existence d'une main-d'œuvre noire bon marché et abondante.

Les conditions géologiques lesquelles l'or doit être extrait impliquent, pour garantir le taux des super-profits des l'exploitation d'une main-d'œuvre taillable et corvéable à merci. Les gisements sont, en effet, caractérisés par une grande profondeur (2000 m) et par une faible concentration de l'or, ce qui nécessite l'excavation et le traitement de quantités gigantesques de sol et de rocher. Les grandes compagnies minières ont donc mis sur pied un système de travail migratoire qui ne doit pas

4. CETIM, op. cit., p. 137 et s.; Financial Mail, 22 août 1980.

5. CETIM, op. cit., p. 195 et s. 6. Vella Pillay, The Role of Gold in the Economy of Apartheid, Center Against Apartheid. Organisation des Nations-Unies (ONU). mars 1981. p. 5.

7. Vella Pillay, op. cit., p. 12.

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avoir son pareil au monde. Il s'agit, pour les mines, de prévenir toute concurrence avec les secteurs industriels sur le marché du travail, et d'empêcher la formation d'une classe ouvrière sédentarisée et semipermanente, habitant avec ses dans les villes, afin d'éviter d'avoir à faire face aux coûts sociaux de reproduction de la force de travail, et à la formation d'un mouvement syndical stable qui en recrutement - quasi forcé -des futurs mineurs s'étendait jusqu'il y a peu à tout le sous-continent d'Afrique australe. Afin d'assurer leurs besoins en main-d'œuvre au prix le plus bas, les trusts miniers ont créé un seul bureau central de recrutement pour toute l'industrie et l'organisme maître du secteur, la Chamber of Mines, fixe le montant des salaires pour toute l'industrie au travers de la moyenne maximum admissible (« maximum permissible average ») pour salaires des mineurs africains. recrutement se fait directement dans les régions de brousse pour des contrats à durée déterminée, généralement de douze à dix-huit mois. Logés dans des dortoirs sur l'emplacement des mines, interdits de sortie, les 414 000 mineurs migrants noirs (chiffre de 1980) sont les esclaves des temps modernes, livrés pieds et poings liés aux magnats des mines, travaillant dans des conditions très dangereuses. Inutile de dire que toute tentative de révolte est sévèrement réprimée et que les syndicats

Il n'est dès lors pas étonconstater que les mines d'or sud-africaines sont parmi les entreprises les plus profitables ayant existé sous le capitalisme, « peu d'industrie au monde pouvant se vanter d'un pouvoir aussi dans l'économie dans le degré de concentration du capital et dans le contrôle de la force de tra-

De 1911 à 1970, les salaires des mineurs noirs n'ont pas connu d'augmentation en termes réels. Depuis, le tarissement de la main-d'œuvre en provenance des pays africains indépendants, notamment du Malawi et du Mozambique, ainsi que l'industrialisation, ont eu pour conséquence un relèvement des salaires des mitoutefois dérisoires. En 1979, les mines d'or ont employé 33 359 mineurs blancs, ce qui représente un coût salarial total de 415 490 000 rands, soit une moyenne annuelle de 12 455 rands par mineur, tandis qu'environ 400 000 mineurs noirs ont été employés pour un coût salarial total de 560 799 000 rands soit une moyenne de 1 402 rands (9) par travailleur...

Les profits, pour leur part, ont continué à croître. Le tableau qui suit compare le montant des profits nets avant impôts aux coûts salariaux pour toute l'industrie minière de l'or. Il permet de constater que les profits ont systématiquement dépassé le total des salaires versés. En 1975, les profits ont représenté 194%

Get en 1978, « Peu d'industries au monde peuvent se vanter de réaliser des profits qui dépassent le montant total des salaires.

Il est même douteux qu'aucune industrie qui est intensive en travail (labourintensive) dans ses opérations puisse jamais atteindre un tel résultat. Et pourtant, l'industrie minière de l'or sud-africaine a réussi au travers de toute son his-

TABLEAU II PROFITS NETS AVANT IMPOTS ET TOTAL DES COUTS SALARIAUX DANS L'INDUSTRIE DE L'OR SUD-AFRICAIN (en millions de rands) Profits nets *

* Bénéfices bruts avant impôts, aprés paiement de tous les coûts de production.

Source : South African Reserve Bank and Cette digression pour montrer le prix qu'attache le gouvernement sud-africain à l'or et à tout ce qui y a trait, notamment sa commercialisation. Le gouvernement sud-africain dispose d'un monopole sur la vente l'échelle internationale de l'or, car les mines vendent leur production à la Banque centrale (Reserve Bank) qui, ensuite, la place sur les marchés internationaux. C'est ici que les grandes banques suisses -Société de Banque Suisse (SBS), Union de Banques Suisses (UBS), Crédit Suisse interviennent de manière déciDe tout temps, les banques suisses ont acheté des quantités importantes d'or. Le 17 mars 1978, toutefois, un tournant décisif fut donné quand les banques centrales européennes décidèrent de ne plus soutenir le cours officiel de l'or et de tolérer la création de

Le même jour, les trois plus grandes banques de Zürich: SBS, UBS et CS - créent le pool de l'or. Aujourd'hui, ce pool vend toujours 55 à 60% de tout l'or sur le marché mondial (11). Il existe des accords entre le pool suisse et les autorités sud-africaines compétentes portant sur l'or. Les clauses de cet accord ne sont pas connues, mais il est certain que le gouvernement sud-africain a dû assurances assez précises sur labsence de pressions politiques de la part des autorités helvétiques. Un exem ple caractéristique de la volonté des autorités helvétiques de préserver ce commerce des regards indiscrets du public, et donc de pressions politiques, est venu à suisses. En 1980, le Financial Times a commencé à publier les statistiques des autorités douanières suisses sur les im-

Get exportations d'or. Après que les trois grandes banques se soient plaintes de ce que cela effrayait les vendeurs d'or, en particulier les Sud-Afritoire à réaliser des profits nets avant impôts supérieurs aux coûts salariaux. De plus, le total des dividendes versés aux actionnaires des compagnies minières a représenté, de manière constante, 30 à 40% du total des coûts salariaux. (10) » salariaux (B) Chamber of Mines Year Book.

les douanes ont tout simplement contrepartie de leur quasi-monopole, les banques suisses sont prêtes à rendre des services utiles aux Sud-Africains. C'est ainsi qu'une société financière de la SBS, Thesaurus Continental Securities Corporation, a été étroitement mêlée aux utilisations illégales de fonds sud-africains par le tristement célèbre département de l'Information qui s'était engagé dans des opérations d'envergure à l'échelle internationale pour acheter des jourdes chaînes de télévision, des journalistes et des parlementaires afin de tenter de dégager un courant de propagande en faveur de l'apartheid. La plupart de ces fonds illégaux sont passés par les comptes de la Thesaurus Continental Securities

Récemment, un rapport sur le commerce illégal des armes avec l'Afrique du Sud a révélé qu'une somme de 2 milliards de dollars avait été avancée par une firme

ARMSCOR, publique sud-africaine pour la production d'armes, et déposée sur un compte de l'UBS, qui agissait à titre fiduciaire pour la Reserve Bank (12).

Deux autres banques, trois grands qui contrôlent le pool, sont actives dans des transactions sur l'or : la Banque Leu et la Trade Development Bank à Genève. Le commerce de l'or atteint des milliards de francs suisses par année. En 1978, la Suisse a importé de l'or pour une valeur de 13 milliards de

9. Vella Pillay, op. cit., p. 18-19. 10. Vella Pillay, op. cit., p. 20. 11. Mascha Mädorin et Laurence Baysan, Swiss South African Banking Relations, document présenté au Séminaire international sur les prêts accordés à l'Afrique du Sud, Zürich, mars

12. Beate Klein, An Update on Foreign Bank Involument in South Africa, World Council of Churches, PCR, mars 1981, p. 18.

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francs suisses. Il n'est dès lors pas étonnant que, grâce à leur position dominante sur le marché, les trois grands puissent, comme ils le disent, « ajuster » les prix sur les marchés (13), c'est-à-dire procéder à de juteuses opérations spéculatives.

LA SUISSE - PLAQUE

TOURNANTE DU DIAMANT

Le bon déroulement des opérations sur l'or a incité Anglo-American, le plus grand trust minier sud-africain, a transférer les opérations commerciales de sa fi-

Beers, à Lucerne en Suisse. De 85% de la production de diamants bruts, tandis que son organisme de commercialisation, Central Selling Organisation (CSO) domine toute la structure du marché du diamant. Sa filiale à Lucerne, la Diamond Trading Ltd., a indiqué les raisons de sa venue en Suisse : « Nous souhaitons le moins de publicité possible. Le moins on nous connaît, le plus nous nous sentons en sécurité. (14) » Chez De Beers, on indique officiellement que le transfert des activités en Suisse est dû à la stabilité du pays, à ses capacités de transport et à la neutralité politique. Ces avantages sont appréciés par d'autres, notamment les tailleurs de diamants israéliens, qui reçoivent 60% de leurs pierres de l'Afrique du Sud, via Londres et Lucerne. Le propriétaire d'un atelier de taille à indique à ce propos: «S'il s'agit de dissimuler le lieu d'origine, et dans la mesure où tant le nom de l'acheteur que celui du vendeur ne doivent pas être communiqués, alors la voie discrète passe la plupart du temps par Genève ou

Le développement du commerce du diamant et de l'or avec la Suisse a eu pour conséquence que la Suisse est devenue en 1979 le principal partenaire commercial de l'Afrique du Sud, ainsi que cela ressort du tableau suivant, dont les chiffres ne comprennent pas l'exportation des lingots d'or, à la différence des pièces d'or, ni celle de l'uranium ou du platine (16).

Parallèlement à la croissance fulgurante des ventes d'or et de diamants sud-africains en Suisse, une activité intense des banques suisses s'est développée qui a dépenses

TABLEAU II LES DIX PREMIERS PARTENAIRES COMMERCIAUX DE L'AFRIQUE DU SUD EN 1979 (en millions de rands)

Importations Exportations

France 471 RFA

Italie 250 France

Suisse 182 Italie

Pays-Bas 158 Belgique

Belgique 131 Pays-Bas

Suède 102 Hong-Kong

Source : Financial Mail, 4 juillet 1980.

fait d'elles parmi les plus importants de prêts et de crédits pour l'Afrique du Sud.

LES PRETS A L'AFRIQUE « Nous existons déjà dans des circonstances politiques, économiques, idéologiques et militaires habituellement associées à un état de guerre » (major-général des forces armées sud-africaines, Durant la décennie qui vient de s'écouler, l'Afrique du Sud a recouru de façon systématique à l'emprunt sur les internationaux des devises. - de réaliser un programme gouvernemental d'investissements dans des infrastructures et des projets stratégiques impulsant une croissance économique et réduisant la vulnérabilité de l'Afrique du Sud aux sanctions internationales;

-d'accroître les dépenses militai- de pouvoir payer le prix des importations de pétrole, particulièrement depuis le boycott des livraisons par la Ligue arabe en 1973. La montée vertigineuse du prix de l'or aurait pu faire penser que l'Afrique du Sud, avec les devises ainsi acquises, pouvait se passer du recours aux prêts et crédits internationaux. Ce n'est pas le cas. Le gouvernement et les entreprises ont profité du boom créé par le prix de l'or pour s'engager dans des investissements lourds très importants, notamment dans le secteur de l'énergie, particulièrement sensible à un boycott. C'est ainsi que la corporation publique de l'électricité ESCOM - prévoit d'investir 11 milliards de rands durant les dix prochaines années (17), tandis que la corporation publique chargée du programme de transformation du charbon en pétrole - SAprévoit de dépenser 5 780 millions de rands ces prochaines années (18). Une partie significative de ces investissements doit être couverte par des emprunts

Le développement des dépenses militaires a été fulgurant. Le budget militaire correspond actuellement à 18% des budgétaires, tandis que Commerce bilatéral 910 Suisse 1 724 351 France 822 341 Italie 592 328 Belgique 460 212 Pays-Bas 370 185 Canada 268

ARMSCOR dépense des montants qui atteignent les milliards de rands chaque année, en 1980, 2 milliards de rands, ce qui draîne des capitaux du marché intérieur qui pourraient être utilisés par d'autres secteurs économiques.

Les importations de pétrole resteront une dépense importante devant être couverte par des devises, car même lorsque les combinats auront été réalisés, SASOL ne couvrira toujours que moins de la moitié des besoins en pétrole du pays. Enfin, le gouvernement devra maîtriser la croissance du chômage parmi la population noire s'il veut tenter d'éviter des explosions sociales. On estime à 25% le taux de chômage parmi les travailleurs noirs urbains, pourcentage qui doit être plus élevé dans les bantoustans, et à 360 000 le nombre de nouveaux travailleurs arrivant sur le marché du travail chaque année. Maîtriser ce chômage implique, selon Beate Klein, des dépenses « de 2,5 milliards de rands par an... sur les vingt prochaines années afin de financer la création des 6,2 millions d'emplois nécessaires (19) ». Les crédits étrangers sont indispensables pour cet effort. Il n'est dès lors pas étonnant que, déjà à la fin de 1979, la dette extérieure estimée de l'Afrique du Sud était de 9,86 milliards de rands (soit 11,8 milliards de dollars) et qu'un déficit de la balance des paiements est prévu pour 1981.

Dans ce cadre, les appuis fournis par les banques étrangères dans l'émission des prêts et la mise à disposition de crédits sont décisifs, en particulier pour la capacité du régime raciste de résister à la mobilisations des masses Bien qu'actives en Afrique du Sud depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les banques suisses ont réellement commencé à jouer un rôle important, voire prééminent, dans le financement des besoins en capitaux des Sud-Africains à partir de la fin des années 1960.

De 1974 à 1979, les engagements des banques sud-africaines vis-à-vis des banques suisses ont crû de 9 à 15%, par rapport à l'ensemble des engagements vis-à-vis des banques étrangères

Plus intéressant encore, « presque la moitié de l'accroissement de la dette des banques sud-africaines à l'égard de pays étrangers de fin 1974 à fin 1979 a été couverte par des banques suisses (20)». Cette activité, assez extraordinaire si l'on se rappelle les émeutes qui secouaient, dans un contexte de crise economique, toute l'Afrique australe à l'époque, s'ex plique par les intérêts des grandes banques suisses dans le commerce de l'or qui les ont amenées, par exemple, à accorder

13. W. Frey, PDG de l'UBS, interview au Weltwoche, 30 juin 1980. 15. Ibid. 16. Sunday Post, 13 juillet 1980. 17. Beate Klein, op. cit., p. 12. 18. Martin Bayley, Sasol-Financing of South Africa's Oil from Coal Programme, Centre against Apartheid, Organisation des Nations Unies (ONU), février 1981, p. 1.

19. Beate Klein, op. cit., P. 15. 20. Mascha Mädorin et Laurence Baysan, op. cit., p. 8.

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Nations Centre Agains Apartheid, mai 1979 ; Corporate Data Exchange, US Bank Loans to des crédits importants à court terme garantis par les réserves d'or sud-africaines.

Il s'agit en particulier d'un crédit de

500 millions de dollars à 4% accordé pour trois mois en 1976, et d'un crédit de

390 millions de dollars accordé en mai

1977. Ces crédits ont été décisifs pour permettre à l'Etat sud-africain de surmonter la crise financière qu 'il a subi de

1975à 1977.

TABLEAU IV

PRETS BANCAIRES A L'AFRIQUE DU SUD IDENTIFIES COMME TELS

(en millions de dollars US)

Nombre de prêts

Année

21

1972

1973

16

1974

19

1975

31

1976

28

1977

2

1978

31

1979

13

17

1980

TOTAL

388

* 1978 : chiffres corrigés.

South Africa, 1978, Chart. 1. Appendix.

L'activité intensifiée des banques suisses apparaît également si l'on examine la répartition des prêts consentis à l'Afri-

- one 192 190-2 .

que du Sud. Le tableau qui suit montre le total identifiable des prêts accordés à l'Afrique du Sud de 1972à 1980. Les emprunts ont atteint le point culminant de 1,8 million de dollars en 1976 pour redescendre jusqu'en 1980, qui a connu une reprise des emprunts.

Montant total des prêts

543,00

624,30

850,50

1083,50

1 786,60

297,50

625,00 *

295,70

853,60

6 959,70

Source: Corporate Data exchange, Bank Loans to South Africa, 1972-1978, United

BREAK

SALL TIES WITH

APARTHEID

Voici comment l'étude de Mascha Mädorin et de Laurence Baysan résume la place des banques suisses : « Les banques suisses ont participé à 25% des prêts bancaires connus de 1972 à juin 1980. Depuis 1978, leur participation est plus élevée en moyenne, à savoir presque 40%. » Ce sont essentiellement les trois grandes banques que l'on retrouve régulièrement dans les syndicats d'émission ou comme direction de ceux-ci. « Alors que, de 1972à 1977, la part des prêts accordés en francs suisses s'élevait à 10% ou moins, elle s'est élevée de 1978 à 1980à 22%. En 1978, 14% de la dette étrangère sud-africaine était en francs suisses. Aujourd'hui ce montant doit être plus élevé. On parle même d'un montant trois fois plus élevé (environ 4 milliards de franes suisses). »

De 1972à 1980, « 41% des prêts auxquels les banques suisses ont participé sont allés au governement sud-africain », ce qui confirme le fait que, durant les années 1970, l'Etat sud-africain est devenu un débiteur fidèle et important des banques suisses.

Ces chiffres ne donnent, toutefois, qu'une vue partielle de la réalité car — secret des affaires oblige - bien des opérations bancaires, notamment dans le financement des échanges commerciaux (crédits documentaires, etc.), restent dans l'ombre. Ce n'est pas du côté des autorités helvétiques, qui font un véritable culte de statistiques déficientes dans les domaines sensibles, qu'il faudra rechercher des informations plus précises.

Un petit incident concernant l'or permet d'illustrer cette attitude. Voici comment, par exemple, Berne a répondu à un journaliste qui demandait pourquoi l'or ne figurait pas dans les statistiques sur le commerce suisse avec l'Afrique du Sud: « La Suisse est la plaque tournante mondiale de l'or. Le métal précieux arrive en masse dans notre pays et le quitte presque aussi vite. S'il figurait dans les statistiques de nos échanges, l'or ferait subir d'énormes variations à notre balance commerciale et à notre produit national brut. (21) » Donc, plus c'est gros, moins on en parle !

Un examen plus détaillé des emprunts négociés par l'intermédiaire des banques suisses en 1979 et 1980 montre qu'il s'agit, pour une bonne partie d'entre eux, d'emprunts destinés aux corporations publiques ESCOM et SASOL.

En 1982, ESCOM aura terminé la construction d'une centrale nucléaire à Koeberg, dans la province du Cap, dont le coût total s'élève à un milliard de rands, soit 2,5 milliards de franes suisses. Cette centrale est un pas supplémentaire dans le développement de l'arme atomique sud-africaine, qui nécessite pour sa fabrication une infrastructure technologique avancée,

21. Tribune de Lausanne, 22 juillet 1979: le Matin, 22 juillet 1979.

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des experts hautement qualifiés et un équipement complexe. Le contrat pour la construction de cette centrale a été négocié pour le compte d'un consortium français par une entreprise suisse International Machinery Supplies Ltd. (22). Or, une partie importante des capitaux d'ESCOM - 47% en 1978 - sont couverts par l'étranger, étant précisé que ces capitaux, de l'aveu même d'ESCOM, sont destinés en premier lieu à la centrale de Koeberg (23). Or, rien que durant l'année 1980, ce ne sont pas moins de 575 millions de francs qui ont été empruntés par l'intermédiaire des grandes banques suisses, ce qui couvre plus du cin quième du coût de la centrale (24)!

SASOL est né de la nécessité pour le régime raciste de pouvoir assurer son indépendance énergétique en cas de boycott total ou de guerre. Ne disposant pas de gisements de pétrole sur son territoire, mais par contre de réserves importantes de charbon, le plus simple était de PEROU développer une industrie de transformation du charbon en pétrole.

L'importance stratégique et militaire du pétrole est reflétée dans un avis de droit que Mobil a reçu de juristes sud-africains qui indique : « Puisque le pétrole est absolument vital aux mouvements de l'armée, à la navigation de la marine, aux vols de l'armée de l'air, il est probable qu'un tribunal sud-africain considérerait qu'il tombe (...) sous la définition de munition de guerre. (25) » Or, en 1979, un consortium formé par les trois grandes banques suisses - UBS, SBS, CS - a prêté à SASOL 60 millions de franes suisses tandis que le Crédit Suisse (CS) accordait quelques mois plus tard un nouveau crédit de 50 millions de francs suisses (26).

En conclusion, l'impérialisme suisse a su, dans une décennie marquée par la remontée des luttes en Afrique australe, offrir au régime raciste ses services et ses fonds qui, grâce au contrôle qu'il exerce sur la commercialisation de l'or et du diamant ne présentent que peu de risques de défaillances du débiteur.

Tant que le mouvement ouvrier en Suisse - ne fera pas sien le combat contre le soutien accordé par les banques et la bourgeoisie helvétique, M. Botha, Premier ministre sud-africain, et ses acolytes pourront s'endormir tranquillement le soir, en sachant que leurs richesses sont en de bonnes mains, discrètes et consciencieuses...

André MEYLAN 20 juin 1981. 22. Sunday Times, 5 novembre 1978. 23. Terry Shott, The Bank and the Military, document présenté au Séminaire international sur les prêts accordés à l'Afrique du Sud, avril 1981, p. 19.

24. Urs Haymoz, Recent Loans and Trade Financing to South Africa, document présenté au Séminaire sur les prêts accordés à l'Afrique du Sud, avril 1981.

25. Martin Bailey, op. cit., P. 5. 26. Martin Bailey, op. cit., p. 10.

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