Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

Entretiens avec le vice-Premier ministre Rakowski et avec Lech Walesa

· Inprecor n° 110, 12 octobre 1981 · p. 20-21 · 2 299 mots

Pologne Syndicalisme

La question du pouvoir est posée...

Un eurocommuniste britannique interroge le vice-Premier ministre Rakowski et Lech Walesa

ES interviews du vice-Premier ministre polonais Rakowski et de Lech Walesa que nous publions ci-après ont été réalisées par le dirigeant eurocommuniste britannique

Monty Johnstone pour le numéro d'octobre 1981 de la revue théorique du Parti communiste de Grande-Bretagne Marxism

Today.

Monty Johnstone, qui se revendique globalement de l'o rientation du Parti communiste italien, exprime dans ces inter• views — comme en témoignent les questions posées aussi bien à Walesa qu'à Rakowski - son opposition à la mobilisation

Monty JOHNSTONE : - Est-ce que le parti est prêt à laisser le contrôle du peuple s'exercer par le biais d'élections différentes du système d'élections traditionnellement en vigueur, et dans lesquelles les gens pourraient choisir entre différents partis en présence ?

Mieczyslaw F. RAKOWSKI: - C'est là une question très importante. Nous nous trouvons actuellement dans une situation où les passions l'emportent sur le bon sens, des passions entretenus par certains individus bien particuliers, par l'aile

« radicale » de Solidarité. Cette aile est très active en ce moment. Elle est engagée dans une campagne anti-communiste très dure. Il est très facile en ce moment de faire monter la température, vu la situation économique, alors que les gens sont extrêmement

Aujourd'hui, mécontents.

en Pologne, si vous aviez des élections à la Diète, un front anti-communiste emporterait la majorité. C'est pour cela que je pense que des élections ne pourraient avoir lieu avant que la situation ne se soit politiquement... La position de

Solidarité est évidemment cruciale dans cette perspective d'ensemble.

- Dans quelle mesure êtes-vous d'accord avec la déclaration faite à la télévision par Lech Walesa selon laquelle Solldarité veut se mettre au service de la société et non prendre le pouvoir ?

- de ne crois pas Walesa. Je connais assez le sentiment réel des dirigeants de

Solidarité. Il y a au sein de Solidarité une forte tendance qui vise à la prise du pouvoir, cela ne fait aucun doute pour moi.

C'est une tendance qui s'est développée au cours des derniers mois, depuis mars et avril environ.

Au début, c'est vrai, ils voulaient réellement n'être qu'un syndicat et rien de plus. Mais le moteur qu'ils ont mis en marche les a menés sur le chemin sur lequel ils se trouvent maintenant.

polonaise. ce qui nous a incité à la publier. Walesa a expliqué, dans un récent entretien, que Solidarité est maintenant à la croisée des chemins et qu'il va falloir choisir entre la conception syndicale et la conception politique. En fait, il y a de nombreux éléments dans la direction de Solidarité qui ne sont pas intéressés du tout par l'activité proprement syndicale. Ils sont intéressés par l'action politique et trouver un accord de collaboration avec eux est extrêmement difficile. Peutêtre même est-il impossible d'y parvenir d'ambitions politiques que manifestent certains d'entre

- Que pensez-vous des propositions concrètes que Solidarité à faites en ce qui concerne la coopération avec le gouvernement dans le domaine de la réforme économique ? Est-ce que ce n'est pas po-

- Oui, c'est positif. Mais, à mon avis, c'est une position tactique. rappeler aussi que dans Solidarité il y a pas mal de démagogie. J'ai eu l'occasion de leur dire qu'ils étaient un morceau de l'ancien système. Ils ont appris de nous l'intolérance et le goût des slogans. Ils continuent même de parler au nom de l'ensemble de la nation. Moi, cela fait déjà un moment que j'ai arrêté de le faire...

- Mais, si votre jugement sur Solidarité est aussi négatif que vous le dites, quelles sont les perspectives pour cette fameuse collaboration entre le syndicat et le gouvernement dont vous êtes tellement partisan ?

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INTERCONTIMENTAL PRESS indépendante des travailleurs et à la révolution politique. Toutes ses préoccupations se tournent vers la recherche d'un compromis politique entre une aile de Solidarité et la bureaucratie

Dans ses réponses, Rakowski précise les différentes tactiques que la bureaucratie polonaise entend mettre en œuvre pour tenter de diviser Solidarité. A ce titre, son interview constitue un document éclairant de la politique des bureaucrates,

- C'est là une question à 100 000 zlotys... Il semble qu'il existe plusieurs

D'abord, que les éléments modérés prennent le dessus dans Solidarité. C'est possibilité. Ces pourraient accepter un accord de coopé ration qui n'exclue pas la critique, qui n'exclue même pas la possibilité de tensions, mais qui incluerait le principe d'une responsabilité commune devant le pays.

Seconde possibilité, c'est que la bataille continue, comme en ce moment, entre l'aile radicale et l'aile modérée. Le résultat de cette lutte sera le départ des éléments radicaux du syndicat parce que, de façon générale, les gens n'adhèrent à des positions extrêmes que durant de courts laps de temps, seulement pendant le cours des révolutions, au cours de changements majeurs.

Ainsi, il peut arriver que l'aile radicale quitte Solidarité et se transforme en un petit parti politique provocateur. Elle peut en arriver à former un parti politique, un parti politique d'opposition, et alors un affrontement se produira entre nous et les organisateurs d'une telle opposition. Le résultat de cette confrontation ne fait pas de doute. Tout le monde sait qui en sortirait vainqueur.

Mais, en tout cas, mon sentiment est que les radicaux n'ont pas le soutien de la des membres de Solidarité. La patience des gens n'est pas seulement mise à l'épreuve par la situation économique, mais aussi par Solidarité. Et cela, les dirigeants de Solidarité ne s'en sont pas rendus compte. Il y a une limite très délicate à ne pas franchir et ils l'ont déjà franchie. C'est là leur erreur.

En plus, il ne faut pas oublier que les

Polonais sont guidés par leurs émotions.

Et de l'admiration à la réprobation, il n'y a qu'un pas...

Propos recueillis par Monty JOHNSTONE pour la revue « Marxism Today »

Juillet 1981.

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Monty JOHNSTONE: - Le vice-Premier ministre Mieczyslaw F. Rakowski ne vous croît pas quand vous dites que vous ne voulez pas prendre le pouvoir. Il pense que c'est là une position tactique que vous prenez pour dissimuler vos objectifs à long terme. Qu'en pensez-vous ?

Lech WALESA : - Nous ne voulons pas prendre directement le pouvoir, mais nous voudrions - comme les autorités -être au service de la société. Et si Rakowski parlait de cette sorte de pouvoir, je suis d'accord avec lui. Mais nous ne voulons pas prendre le pouvoir pour nous. Si les autorités sont soumises à la nation, c'est une forme de prise de pouvoir, parce que le pouvoir servira alors les intérêts de

- Est-ce que Solidarité se satisfait à long terme de la perspective de laisser le pouvoir entre les mains du parti ?

- Solidarité n'est pas organisé partout en Pologne. Solidarité n'existe pas dans l'armée ou la police par exemple. Il faut qu'il y ait quelqu'un qui dirige l'ensemble du pays.C'est pour cela que nous reconnaissons le rôle dirigeant du parti dans l'Etat, mais pas dans le syndicat. Notre puissant syndicat s'autoadministre, il est indépendant et il ne passera aucune alliance. Bien sûr, le syndicat apportera des corrections dans la politique du pays, mais il ne va pas être aveugle ni égoïste. Il prendra en compte l'existence d'autres forces. Il ne peut pas y avoir deux Etats dans l'Etat, et là-dessus nous sommes d'accord entre nous. Mais nous dirons toujours que nous voulons - en échange — une amélioration de la situation économique, du niveau de vie et la liberté

— Jusqu'à quel point voulez-vous que Solidarité s'occupe de questions politiques ? Dans la mesure où vous décrivez Solidarité non pas comme un simple syndicat, mais comme un mouvement social, est-ce que cela n'implique pas l'intervention dans les questions politiques ?

- Il n'existe pas de catalogue qui classe ce qui est politique et ce qui ne l'est pas. J'ai été autrefois traîné devant un tribunal pour avoir ri politiquement, avoir marché politiquement. C'est pour cela que vous ne pouvez pas diviser les choses aussi facilement entre ce qui est politique et ce qui ne l'est pas. Cela dépend de votre opinion personnelle. Nous pensons que nous ne sommes pas un parti politique pour la bonne raison que nous ne voulons pas prendre le pouvoir...

- En juin dernier, vous expliquiez que Solidarité devait concentrer ses activités sur son action syndicale et devait laisser de côté les activités non syndicales. Avez-vous aujourd'hui changé d'avis ?

- Je voudrais que Solidarité soit un ouvement syndical. Mais la vie impo des correctifs. Si le problème des prisonniers politiques surgit tout-à-coup, si les queues de ravitaillement s'allongent sans cesse, si les gens sont mécontents, je ne peux pas rester dans mon usine, limiter mon action à l'entreprise et oublier tous ces autres problèmes. Je ne peux pas attendre que l'Etat fournisse les gants de protection ou réduise les niveaux de pollution dans l'entreprise. En tant que syndicaliste, je pourrais attendre, mais comme Polonais j'en mourrais...

C'est ainsi que la vie introduit plusieurs changements et que je dois résouexemple, ou aider à résoudre la question des prisonniers politiques. Je ne sais pas si faire cela, c'est faire du syndicalisme pur, mais je préférerais n'avoir à faire que du travail syndical. Cela nous conviendrait mieux. Et je pense même qu'un schéma d'autogestion présente un inconvénient pour un syndicat car - tôt ou tard -nous aurons à lutter contre les organes d'autogestion. Mais, en tant que Polonais, je me dois de soutenir et de promouvoir l'autogestion, car c'est la seule solution pour remettre le pays sur pieds.

- On raconte que l'intérêt que Solidarité porte à ces questions va amener Solidarité soit à devenir un parti politique, soit à favoriser la constitution d'un parti politique séparé, d'un parti du travail. Que pouvez-vous dire à ce propos ?

- C'est réellement ce qui est en train de se produire. Si les membres du syndicat voient que Solidarité existe, mais que les queues sont de plus en plus longues, s'ils voient que nous signons un tas d'accords qui ne sont pas appliques, la société va chercher d'autres solutions, d'autres organisations pour changer la situation existante. Il existe une tendance à la constitution de partis politiques parce que l'Etat essaie de se défendre. Mais si nous sommes en mesure de régler les autres problèmes, nous n'aurons pas à traiter celui-là...

- Que pensez-vous de l'opinion selon laquelle il y a un danger d'intervention sovietique si un tel bouleversement intervenait dans le système politique ?

- Il n'y aura pas de bouleversement politique si on nous laisse avoir accès aux médias, si j'ai la possibilité d'expliquer aux gens chaque problème. Les gens connaissent les problèmes, mais ils ne sont pas expliqués sur une large échelle.

- Est-ce que le gouvernement n'a pas déjà montré en fait qu'il était prêt au compromis en vous accordant un temps d'antenne à la télévision ? Est-ce qu'il n'y a pas des concessions que Solidarité pourrait accepter pour faire - lui aussi - la moitié du chemin et trouver un accord avec le gouvernement ?

- C'est vrai, mais tout cela a été de la responsabilité du gouvernement. Si j'avais accès régulièrement à la télévision, je pourrais planifier mes activités et expliquer chaque problème au bon moment.

- Vous avez expliqué récemment que, si vous aviez accès aux médias, vous n'attaqueriez pas le gouvernement ni les dirigeants du parti. Mais, au cours de la même conférence de presse, votre collégue Jurezyk a attaqué Rakowski et expliqué qu'il devait quitter le gouvernement. Comment conciliez-vous ceci et cela ?

- Je ne suis pas d'accord avec Jurezyk. Il faut connaître beaucoup de choses avant de parler en bien ou en mal du gouvernement. S'il avait su comment Rakowski a été attaqué par d'autres gens, il n'aurait pas dit cela. Mais cela tient au fait que nous ignorons un tas de choses. Moi, parle pas des gens à moins de connaître tous les faits. Je le lui ai dit après. Il est allé trop vite. Je pars du principe : ne juge pas si tu ne veux pas être jugé ! J'ai un point de vue différent sur Rakowski. Je ne l'aurais pas critiqué si durement. Je sais qu'il subit des pressions de l'autre côté.. Rakowski n'avait pas mérité cela malgré les critiques que j'ai a;

- Waliszewski, ce travailleur de Silésie qui est passé en même temps que vous à la télévision, a expliqué que le plus grand succès de Solidarité c'était d'avoir existé un an sous un régime totalitaire. Est-ce que l'on peut définir la Pologne d'aujourd'hui comme un système totalitaire, quand de telles déclarations peuvent être faites en toute impunité à la télévision?

- Il y a des jeunes gens qui ont le cœur et l'esprit prompts à s'enflammer. En même temps, nous ne pouvons pas nous nourrir seulement de slogans. Nous devons faire plus et parler moins. La Pologne qui existe aujourd'hui est assez différente de celle qui existait avant août 1980, comme tout le monde peut le constater.

- Mais n'existe-t-il pas le danger que des jeunes comme celui-là, et d'autres - les éléments « radicaux » au sein de Solidarité —, puissent en fait bloquer la perspective de collaboration avec le gouvernement et n'y substituent une politique d'affrontement avec ce dernier ?

- Il y a des malentendus. Je vais devoir me battre pour que les autorités me garantissent l'accès régulier à la télévision. Je peux comprendre les problèmes, tous les divers aspects d'une situation et je peux les expliquer à la télévision. Je suis un homme radical, mais je sais voir ce qui est raisonnable. Je veux que nous gagnions, mais je veux payer le plus faible prix possible. Je peux prendre part a une lutte ouverte, mais de façon raisonnée et réfléchie... Propos recueillis par Monty JOHNSTONE pour la revue « Marxism Today » Juillet 1981.

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