Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

ALGERIE

Le président Chadli veut un pouvoir fort pour briser le mouvement de masse

· Inprecor n° 110, 12 octobre 1981 · p. 28-30 · 2 702 mots

Syndicalisme Maghreb Économie mondiale

A crise économique internationale a exacerbé les contradictions sociales développées par le projet économique

/ de Boumediene et accéléré l'apparition de ses premiers signes d'essoufflement. Déjà, en 1975, le Fonds monétaire international (FMI) préconisait comme moyens de sortir de la crise une rentabilisation de l'industrie étatique, une révision de la politique agricole, une baisse des salaires réels et un retour à la « vérité des prix ».

Ces conseils du capital financier international venaient renforcer les partisans d'une politique d'Infitah (1) au sein de la bourgeoisie et de la bureaucratie d'Etat.

Certes, près de trois ans après la mort de Boumediene, les pressions du mouvement de masse, les contradictions entre les secteurs de la bourgeoisie sur les rythmes et formes de l'Infitah, le répit donné par l'augmentation de la rente pétrolière et deux récoltes relativement bonnes, ont fait qu'aucune mesure décisive n'a été prise pour le moment.

processus de « libéralisation » économique s'est révélé beaucoup plus lent que prévu. Mais la volonté de le faire aboutir demeure et les tentatives en ce sens n'ont pas changé. Ainsi, en mai

1980, plusieurs propositions de politique agricole sont faites au Comité central du

Front de libération nationale (FLN), dont celle du ministère de l'Agriculture inspirée par la Banque interrégionale pour le développement (BIRD) et celle

Commission économique du FLN, préconisant une dynamique de privatisation de la terre et une remise en question des coopératives agricoles et des domaines « autogérés ». Les mobilisations populaires de

Kabylie vont relativiser ce débat et amènent le pouvoir à maintenir le statu quo sur cette question. Mais, moins de deux mois plus tard, le ministre de l'Agriculture ne se gêne pas pour officialiser le retour des mandataires (gros intermédiaires)

éliminés en 1974, sur le marché des fruits et légumes. De la même façon, les débats sur la crise du système de santé n'ont ou aboutir à une remise en question formelle de la « médecine gratuite ». Mais les ambiguités introduites par les décisions du FLN ont été vite saisies par les patrons des hôpitaux d'Alger pour affirmer par une grève, en avril 1981, leur droit à ouvrir des cabinets privés. Le ministère de la Santé, pour sa part, n'avait attendu cette grève pour autoriser l'ouverture ou la réouverture de centaines

Si sur ces deux questions, le statu quo est formellement maintenu, le pouvoir a été plus audacieux dans les secteurs vrière à venir. Boumediene n'aura « continuité ». du tourisme et du logement. Le feu vert a été donné aux entrepreneurs privés pour investir librement dans les infrastructures touristiques. Les complexes touristiques étatiques seraient sur le point d'être vendus ou donnés en gérance à des personnes privées, et le Club Méditerranée ne tarderait pas à prendre pied en Algérie. Quant à la crise du logement, elle a atteint un niveau tel - 9 personnes par piêce en moyenne - que l'Etat ne cache plus son incapacité à la résoudre tout seul. Il fait tout pour encourager l'initiative privée dans ce domaine et a engagé la mise en vente des « biens vacants » (2).

UNE INVERSION

DES PRIORITES ECONOMIQUES

Consacrée au secteur privé et à la place qu'il doit occuper dans l'économie nationale, la prochaine session du Comité central du FLN éclaircira probablement les débats existant au sein du pouvoir sur la question de l'Infitah. Mais, malgré cette de mesure formelle qui aurait donné une accélération décisive au processus de « libéralisation », une réorientation économique est déjà nettement a-

Le niveau atteint par la dette extérieure - 110 milliards de dinars à la fin de 1979, soit l'équivalent du produit intérieur brut (PIB) - auxquels viendraient s'ajouter, d'après les prévisions officielles, 25 milliards de dinars par an durant la période 1980-1984, et le recours de plus en plus important à la rente pétrolière pour couvrir le déficit de l'appareil industriel et le déficit alimentaire croissant, poussent le pouvoir dans le sens d'une inversion de ses priorités économiques. Les ambitions du régime Boumediene, qui mettait en avant le développement de l'industrie lourde comme base de l'indépendance économique, sont abandonnées.

Avec l'achèvement, après révision en baisse, des projets des deux plans quadriennaux 1970-1973 et 1974-1977 et la réorientation des investissements vers les pas eu le temps d'appliquer ouvertement cette politique. Mais dès 1978, avec l'adoption du « Statut général du travailleur », il met en œuvre la couverture juridique de l'offensive anti-ou-

Le spectre de l'Infitah a plané en permanence sur les luttes autour de la succession de Boumediene avec, en particulier, les mises en garde répétées de la direction syndicale de l'Union générale des travailleurs algériens (UGTA). Conscient de la fragilité du consensus sur lequel il reposait, le président Chadli Benjedid se fera alors, pour un temps au moins, le chantre de la secteurs délaissés du temps de Boumedie-

(agriculture, durables), la rentabilisation de l'appareil de production existant quinquennal 1980-1984. Cette politique de rentabilisation capitaliste combine à la fois une offensive anti-ouvrière à tous les niveaux et une restructuration des entreprises étatiques qui, sous une apparence purement technique (éclatement en treprises aux dimensions plus maitrisables), implique en fait un affaiblissement du secteur d'Etat face au capital privé et aux entreprises impérialistes.

S'appuyant sur le « Statut général du travailleur », la plupart des ont déjà étudié des plans de compression d'effectifs (SMS, ONP) qu'elles n'osent pas encore mettre en application. La « bataille de la production et de la productivité » demeure un thème central de la bureaucratie syndicale et, depuis un an et demi, T'Etat-patron essaie de mettre pratique ses décrets liant les salaires à la production. Les salaires sont officiellement bloqués et la hausse régulière du coût de la vie (transport, électricité, gaz, viande, alimentation générale) sert pour le moment de palliatif à un retour brutal à la « vérité des prix ».

politique de rentabilisation capitaliste ne peut être menée à bien sans une remise au pas préalable de la classe ouvrière. Il en est de même pour la œuvre ouverte d'une politique d'Infitah. Le régime, affaibli par le retour à la collégialité depuis la mort de Boumediene, n'a pas eu les moyens d'engager cette épreuve de force, seul un pouvoir fort pouvant permettre à la bourgeoisie de réaliser ses projets économiques.

1. A l'exemple de l'Egypte post-nassérienne, l'infitah désigne une politique de réformes et d'ouverture dans le domaine économique.

2. Des logements abandonnés à l'Indépendance par les colons français ont été occupés par la population algérienne. En proclamant la propriété d'Etat sur les « biens vacants », l'Etat algérien a légalisé cette situation.

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te pas à une mobilisation générale de tou- métallurgie, de la santé, des transports,

Une nouvelle période politique s'est ouverte en Algérie avec la tournure prise par les débats populaires autour de la « Charte nationale » en 1976, puis la vague de grèves ouvrières du printemps et de l'été 1977. La mort de Boumediene est intervenue dans cette période. Elle a fait disparaître un frein important à l'expression des contradictions de classes et accéléré l'ouverture du champ politique et social. La centralisation étouffante du bonapartisme a fait place à la collégialité du Bureau politique du FLN, offrant à la fois plus d'espace à chacune des cliques au pouvoir et l'illusion plus largement répandue d'une démocratisation du régime.

LA MARCHE

VERS UN POUVOIR FORT

Mais, si cette collégialité a permis d'éviter l'éclatement du pouvoir, elle l'a considérablement affaibli tout en favorisant le développement du mouvement des masses. Point culminant de ce développement, l'explosion populaire de Kabylie a constitué le choc décisif qui a poussé le pouvoir dans la voie de sa recentralisation politique (3). Quelques jours après la répression de lizi-Ouzou, sous la pression de sa fraction militaire, le Comité central du FLN suspendait le Bureau politique et votait les pleins pouvoirs à Chadli Benjedid. C'en était fini de la collégialité tant vantée. Encore une fois, la bourgeoisie démontrait sa capacité à sacrifier la démocratie, même en son sein, sur l'autel de ses intérêts fondamentaux. Réuni pour légitimer cette réorientation politique et plébisciter le nouvel homme providentiel, le Congrès extraordinaire du FLN réclamera la remise au pas du mouvement de

Dès lors, la tendance au démantèlement des institutions centralisées du bonapartisme s'est inversée. La marche vers un nouveau pouvoir fort s'est ouverte. Conscient de sa faiblesse, le régime Chadli ne passe pas immédiatement à l'offensive. Au moment même où cette volonté de fermeté est affirmée, le « programme anti-pénurie » inonde le marché national biens de consommation importés. L'affrontement direct avec le mouvement de masse est évité et la mise en place des jalons de l'offensive anti-populaire progresse. Ainsi, malgré le recul du mouvement étudiant après la libération des 24 militants emprisonnés et l'attentisme des masses kabyles suscité par l'ouverture d'un débat national sur la culture, le pouvoir fait preuve d'une relative tolérance à l'égard des prolongements du printemps 1980. C'est seulement après les événements du 19 mai 1981 qu'il commence à réprimer. Pour éviter une riposte aux affrontements provoqués par les étudiants du FLN le 19 mai (4), il décide d'arrêter les principaux animateurs du mouvement étudiant algérois et installe ses flics à l'université. Cette présence policière permanente et l'ouverture de la période des examens rendront le mouvement étudiant incapable de riposter au niveau nécessaire.

De la même façon, la répression des manifestations populaires de Béjaia le 19 mai (près de 200 arrestations) ne se heurte la Kabylie comme l'année précédente. L'attentisme des masses kabyles et les efforts modérateurs du FFS (Front des forces socialiste de Hocine Aid mobilisations du printemps constituent dès lors un encouragement pour le pouvoir qui ne se gêne plus pour interdire l'université d'été (préalablement autorisée) et installer ses flics sur le campus de Tizi-Ouzou également.

Même si la répression anti-ouvrière a également atteint sa vitesse de croisière en mai-juin, la fermeté du pouvoir face aux luttes des travailleurs s'est par contre affirmée beaucoup plus tôt. Les grèves ouvrières, en nombre important, se sont heurtées à l'intransigeance dans sa politique de blocage des salaires et d'interdiction durant les heures de travail. Mais l'opération de normalisation de l'UGTA, décidée lors du Congrès extraordinaire du FLN, a été mise en œuvre progressivement. C'est seulement en décembre 1980 que le Comité central a décidé des modalités d'application de l'article 120 des statuts du FLN, imposant à tous les responsables syndicaux l'appartenance au parti unique. Et, après une première offensive, en particulier contre la direction de la FTEC (Fédération des travailleurs de l'enseignement et de la culture), les échéances d'application de l'article 120 sont reportées

La bataille se déroule néanmoins autour du renouvellement des conseils syndicaux, et la politique capitularde de la direction syndicale va encourager le pouvoir à passer à la vitesse supérieure. Dès l'expiration du délai fixé, les secrétaires fédéraux non-membres du FLN sont suspendus de leurs fonctions, malgré le soutien de leur base. La menace de Congrès extraordinaire plane en permanence les fédérations qui échappent le

Manifestation officielle du ler novembre 1979 a Alger. (DR) contrôle du pouvoir (Fédérations de la FTEC, etc.). Et le contrôle total du Congrès de l'UTAC (Union territoriale d'Alger-Centre), bastion traditionnel du PAGS (Parti de l'avant-garde socialiste le PC algérien), par les hommes de main du FLN au mois de juin, donne une idée des méthodes à l'ordre du jour.

Porté par ce succès, le régime Chadli s'est nettement renforcé. Certes, encore loin d'un régime à la Boumediene. Mais l'apparition de plus en plus évidente de Chadli Benjedid comme l'unique centre de pouvoir, et l'élimination des principaux « barons » du régime et de leurs cliques, accentuent les tendances bonapartistes du pouvoir. L'apprenti-bonaparte Chadli se présente dès lors comme l'homme de l'assainissement politique, celui qui va guérir l'Etat de la corruption, et il essaie de se forger une popularité de masse sur le dos de ses adversaires déchus.

VERS LA NORMALISATION

DE L'UGTA Même si ce sont les mobilisations de Tizi-Ouzou qui ont ouvert la marche vers un pouvoir fort, le régime perçoit très clairement les luttes ouvrières et le nouveau cours syndical comme les principaux dangers politiques. Certes, les mobilisa-

3. C'est au printemps 1980 qu'ont eu lieu, à partir d'une mobilisation autour de revendications culturelles sur la langue berbère, de véritables émeutes dans toute la région berbérophone de Kabylie (cf. * Déclaration du Groupe communiste révolutionnaire (GCR), section sympathisante de la IVe Internationale en Algérie ». dans Inprecor numéro 80, du 26 juin 1980).

4. A l'occasion du 19 mai 1981 (commémoration de la Journée de l'étudiant), de nombreux meetings se sont tenus dans les facultés algériennes. Sous couvert d'une action des Frères musulmans, des étudiants du FLN en ont profité pour attaquer les étudiants à Alger et à Annaba. Cette provocation fournira un prétexte pour une nouvelle vague de répression.

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tions populaires de Tizi-Ouzou ont atteint un niveau d'auto-organisation et d'affrontement avec le pouvoir jamais vu depuis 1965. Mais, après la répression du 20 avril 1980, le pouvoir a fait un certain nombre de concessions qui se sont révélées payantes (libération des prisonniers, ouverture d'un débat national sur la culture, inondation de la willaya de Tizi-Ouzou en biens de consommation).

Avec l'aide des efforts modérateurs du FFS et des illusions qu'il sème sur les intentions du pouvoir, cette politique de concessions mineures a réussi à susciter une attitude attentiste des masses kabyles tout au long de l'année. Bien sûr, la douche froide que constitue pour elles le contenu de la « Charte culturelle » adoptée par le Comité central du FLN en juillet 1981, centrée sur la référence à l'arabo-islamisme et ne faisant pas la moindre concession aux revendications culturelles berbères, et les provocations policières de cet été, alimenteront certainement de nouvelles explosions en Kabylie. Mais, dans son intransigeance, le pouvoir dispose d'un atout considérable : le chauvinisme anti-kabyle du reste de l'Algérie. Il est conscient qu'en agitant l'épouvantail de la division nationale pour attiser ce chauvinisme, il peut isoler la Kabylie et contenir ses mobilisations par la répression.

Par contre, le processus dans lequel s'est engagée la classe ouvrière et son organisation syndicale depuis 1977, malgré ses expressions contradictoires et moins spectaculaires, est porteur d'une dynamique beaucoup plus dangereuse. Au lendemain des grèves ouvrières de 1977, Boumediene a tiré la conclusion qu'une direction syndicale ne lui était utile que dans la mesure où elle avait suffisamment de crédibilité auprès des travailleurs pour être à même de canaliser leur combativité dans les impasses de la collaboration de

Faisant preuve d'une plus grande souplesse vis-à-vis des aspirations et des luttes ouvrières, la direction Debbih de l'UGTA a relativement bien rempli cette mission. Au moment où le niveau d'organisation syndicale progresse, où les aspirations démocratiques ment, elle a réussi à gagner une certaine crédibilité au sein de la classe ouvrière. Forte de ce capital de confiance, elle a profité de la mort de Boumediene pour s'affirmer sur la scène politique et s'engad'autonomisation marqué par ses mises en gardes répétées contre l'Infitah. Tout en restant dans le cadre de la collaboration de classes et de l'intégration à l'Etat bourgeois, sa démarche systématique, depuis la mort de Boumediene, est de faire pression sur les débats internes du pouvoir par des campagnes politiques. Parallèlement, elle n'hésite pas à reprendre, même de façon déformée, certaines revendications des travailleurs, en particulier la défense du pouvoir d'achat et, dans ses luttes interbureaucratiques, elle n'hésite pas à s'appuyer sur les aspirations démocratiques des travailleurs, favorisant ainsi une relative démocratisation de la vie syndicale qui facilite l'affirmation des secteurs radicaux nourris par la renaissance de la combativi-

De ce fait, elle apparaît de plus en plus comme la principale force politique en face du pouvoir. Et, même si elle continue à s'affirmer partie intégrante du pouvoir, ce dernier n'est pas convaincu de ses capacités à contrôler totalement le processus dans lequel elle s'est engagée. L'exemple tunisien d'une direction syndicale intégrée au plus haut niveau du pouvoir bourgeois (Habib Achour était membre du Bureau politique du Parti socialiste destourien) qui s'est trouvée portée par le mécontentement populaire d'une grève générale, est encore frais dans toutes les mémoires. Au moment où les antagonismes de classes sont de plus en plus évidents, le pouvoir craint que ce dé veloppement de l'organisation syndicale - avec ses velléités d'autonomie politique - n'accélère le processus de forma-

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