Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NORD/SUD

Paradoxes keynésiens sur les rapports Nord-Sud

· Inprecor n° 112, 9 novembre 1981 · p. 14-18 · 6 153 mots

Économie mondiale

ANS son introduction au rapport sur les relations Nord-

ID sud qui porte son nom, Willy Brandt, président de la

Commission (1), met l'accent sur le fait que ce rapport ne se veut pas un rapport technique, mais entend offrir un cadre politique pour des « initiatives audacieuses » d'ampleur.

Jusqu'à présent, la seule initiative audacieuse proposée pour forger des instruments nouveaux dans l'« intérêt mutuel » du

Nord et du Sud sont des mesures techniques pour trouver des solutions aux problèmes financiers à court terme (2).

La Commission estime que les difficultés présentes comme celles prévisibles à moyen terme sont plus sérieuses que les récessions et crises passées et qu'il serait « dangereux et trompeur de suggérer qu'elles pourraient être surmontées avec les

André GUNDER FRANK

Le rapport de la Commission Brandt, dans sa version anglaise: Nord-

Sud : un programme pour contient de nombreux paradoxes. Ce rapport, qui traite de problèmes mondiaux souvent à longue échéance, a reçu une publicité considérable depuis qu'il a été publié au début de l'année 1980.

La publicité a commencé dès que la proposition initiale d'un tel travail a été formulée par le président de la Banque

Mondiale, Robert MeNamara et qu'elle a reçu le patronage et l'appui du secrétaire général des Nations Unies, Kurt Waldheim. Une bonne partie de cette publicité tient bien sûr à l'auguste composition de cette Commission présidée par Willy

Brandt (...) qui est toujours président du

Parti social-démocrate allemand (SPD) et l'une des figures les plus en vue de la politique menée par la lle Internationale. Aujourd'hui, Willy Brandt s'efforce activement de construire une entente Nord-Sud au travers de cette Commission et de l'Internationale socialiste.

La Commission comprenait de nombreuses autres personnalités prestigieuses n'exerçant pour la plupart plus de fonctions officielles, en provenance aussi bien du Nord que du Sud..

Ainsi, l'ancien

Heath, l'ancien Premier ministre socialdémocrate suédois Olof Palme, l'ancien

Malik, qui a joué un rôle si actif aux

Le secrétariat de la Commission était dirigé par l'ancien ministre à la Coopération extérieure des Pays-Bas Jan Pronk et par le Suédois Goran Ohlin. Il comprenait aussi le yougoslave Dragoslav Avramovic, mais aucune autre personnalité des pays de l'Est. Une telle composition était censée assurer un minimum de publicité, au moins à l'Ouest et dans le Sud, aux travaux de la Commission.

Une autre raison qui explique la large attention suscitée par le Rapport Brandt tient sans doute champ d'investigation et à la variété de ses recommandations. (...) La variété des explique aussi débats publies que dans les comptes rendus de presse, le

Paradoxes keynésiens

sur les rapports Nord / Sud

de l'Ouest, ou même au Rapport Brandt a pu signifier tant de choses différentes pour des gens aussi différents. Y compris à ceux qui - à tort -estiment que le Rapport ne contient rien de nouveau, parce que - et c'est vrai -il répète beaucoup de choses qui ont déjà

Les recommandations de la Commission Brandt amènent aussi une autre question : « Pourquoi ses membres disent-ils aujourd'hui ces choses-là maintenant, et pourquoi ne les ont-ils pas dites et faites quand ils étaient à la tête de gouvernements ou ministres dans leurs pays respectifs ? » Evidemment, il est plus facile de dire certaines choses lorsqu'on n'exerce plus de fonction officielle que de les appliquer lorsqu'on est au pouvoir. Mais, comme nous allons le voir plus loin, bien que tous les problèmes et toutes les solutions puissent être considérés comme également importants, parce que reliés les uns aux autres, les membres de la Commission Brandt ont estimé, au moment de rédiger leur rapport, que certains de ces problèmes étaient plus cruciaux et plus immédiatement urgents que d'autres.

Pour apprécier quels sont ces problèmes significatifs et les solutions nouvelles que propose le rapport de la Commission Brandt et les dégager d'autres proclamations - certes importantes mais bien monotones —, il faut faire la distinction entre les différentes parties du

En un sens, le Rapport Brandt de 300 pages contient quatre rapports différents. 100 pages ont été consacrées à quatre chapitres de caractère général sur la manière de poser les problèmes, d'en saisir toute l'ampleur ainsi que le résumé des recommandations faites pour les résoudre. Cette partie est divisée en deux chapitres, l'introduction personnelle de Willy Brandt et l'appel de la Commission, dont le principal message idéologique est d'expliquer que le Nord et le Sud ont des

1. La « Commission indépendante sur les problèmes de développement international » a été constituée, à la suggestion de l'ancien préde la Banque Mondiale, M. d'Allemagne fédérale Willy Brandt, et composée de 21 personnalités du Tiers Monde et des pays

- dont le sénateur socialiste et ex-ministre du général de Gaulle Edgar Pisani pour la France —, elle a remis un rapport (publié en français aux éditions Gallimard dans la collection Idées) qui comprend une analyse des proinstruments traditionnels des décennies précédentes ». Jusqu'à présent, pourtant, le principal remède proposé consiste dans l'application des remedes keynésiens traditionnels.

En ce qui concerne les propositions de la Commission pour le long terme, et plus spécifiquement pour ce qui est des armements, les intérêts mutuels du Nord et du Sud, de l'Est et sein de l'Ouest (ou du Sud ou de l'Est), vont à l'encontre de leur prise en compte, avec tout ce que cela implique. Dès lors, avec rien de mieux qu'un programme idéologique de survie, Keynes avait probablement raison lorsqu'il affirmait : « A long terme, nous sommes tous

« intérêts mutuels » à trouver une solution aux problèmes Nord-Sud ... De ces chapitres, on pourrait dire qu'ils expriment l'« idéologie » de la Commission.

Les 200 pages suivantes, qui forment le corps central du rapport, analysent des problèmes spécifiques et recommandent des solutions concrètes dont l'adoption est censée se faire dans l'intérêt mutuel de

Cette partie programmatique porte sur des sujets aussi fondamentaux que les problèmes de démographie, des ventes d'armes et de la faim, qui ne peuvent être l'objet que de solutions à long terme.

Il y a ensuite trois autres chapitres, totalisant 60 pages, sur les problèmes financiers internationaux et leurs solutions.

L'un de ces chapitres s'intitule : « Une nouvelle approche pour le financement du développement », qui porte sur le

Pour finir, il y a encore 40 pages, divisées en deux chapitres, consacrées presqu'exclusivement aux problèmes financiers mondiaux urgents et aux recommandations de la Commission pour des solutions à court terme, c'est-à-dire pour la période 1980-1985.

L'importance de l'attention consacrée aux divers problèmes dans le Rapport Brandt ne doit pas être une mesure de leur réelle importance respective. Mais le nombre de pages consacré à dix problèmes différents à long terme et aux recommandations pour leurs solutions (13 pages chacun), à un problème à moyen terme et à la « nouvelle approche » nécessaire à sa solution (20 pages) et à un problème à court terme et à sa solution d'urgence

(40 pages), semble une assez claire indication de la signification relative que la

Commission a attaché - et que nous devons dès lors attacher - aux différentes parties du Rapport, si on laisse de côté le message idéologique plus général qui l'accompagne.

blèmes du développement des pays pauvres et des relations Nord-Sud, ainsi que de nombreuses recommandations. Son titre est Programme

2. Cet article d'André Gunder Frank est la traduction légèrement abrégée de celui qui a été publié en langue anglaise par la revue indienne

Economic and Political Weekly du 2 août 1980.

Les références contenues dans cet article sont la base de l'édition anglaise du

Page 15

I. - LES PROBLEMES A LONG TERME ET LES RECOMMANDATIONS PROGRAMMATIQUES

Dix chapitres (4 à 12 et le chapitre 16) de 13 pages en moyenne chacun, sont consacrés au problème du développement à long terme des pays les plus pau-

Il aurait été vraiment surprenant que la Commission Brandt ait pu offrir d'un seul coup de nouvelles analyses et apporter de nouvelles recommandations significatives sur l'ensemble ou même sur l'un de ces problèmes sérieux, qui existent depuis longtemps et dont la solution ne peut se faire que sur le long terme. Certains de ces problèmes avaient déjà été traités par le rapport de la Commission Pearson sur les partenaires du développement, dans le courant des années 1960, et tous ont déjà fait l'objet d'analyses et de propositions de la part du Club de Rome (Redéfinir l'ordre international, sous la direction de l'économiste Jan Tinbergen), des Nations Unies (L'avenir de l'économie mondiale, sous la direction du Prix Nobel Vassili Leontief), de la Fondation Dag Hammarskjöld (Que faire maintenant ? avec la participation du Prix Nobel d'économie Gunnar Myrdal de l'équipe Interfuture de l'Organisation de coopération et de développement (OCDE) (Faire face à l'avenir) et de nombreuses autres études plus récentes sur « L'ordre mondial » (résumées comparées par D. A. Leurdijk pour la Fondation RIO) ainsi que le rapport pour la Conférence de 1976 du Bureau international du travail (BIT) (lEmploi, la croissance et les besoins fondamentaux: un problème mondial unique) et dans le rapport désormais annuel de la Banque Mondiale : Rapport sur le développement du monde. (...)

On pourrait presque dire que ces problèmes mondiaux du développement ont été étudiés et discutés jusqu'à plus soif. Alors pourquoi un nouveau rapport de si haut niveau ? L'examen de chacun des chapitres consacrés aux divers problèmes et le détail des recommandations programmatiques du Rapport Brandt montre que, point par point, il réitère les demandes spécifiques faites par le Sud en faveur d'un Nouvel ordre économique international (NOEI) qui ont formellement été présentées aux Nations Unies en 1974 (résumées par l'Institut des Nations Unies pour l'éducation et la recherche dans les Objectifs du Nouvel ordre économique international et d'autres études publiées par Erwin Lazlo). Il est également aisé d'observer que chacune de ces demandes faites par le Sud en faveur d'un NOEI a été pour l'instant rejetée par le Nord autour de la table de négociations au cours des conférences apparemment sans fin organisées par la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (UNCTAD), dans ses réunions de Nairobi en 1976 et de Manille en 1979, par les Conférences de l'Organisation pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) de Rome en 1974 et en 1979 et par les Conférences de l'ONU de Lima en 1974 et de

Dans aucune de ces rencontres, le Nord (y compris l'Est) n'a semblé prêt à accepter les demandes du Sud Commission Brandt fait désormais siennes en les reprenant dans ses recomman-

Au contraire, même si cela a été peu clair pour l'opinion publique, monde réel éloigné des salles de conférence, la tendance, tout au long des années 1970, est allée dans la direction opposée aux demandes formulées par le Sud et reprises par les recommandations de Commission Brandt. Ainsi, les pays les plus pauvres ont-ils été moins à même d'absorber l'inflation mondiale et la hausse des prix des tarifs pétroliers en particulier, et n'ont cesse de s'appauvrir toujours plus. La production de biens alimentaires par tête d'habitant dans le Tiers pas progressé comme par le passé et a même souvent baissé, et la faim plus pauvres a encore plutôt qu'elle n'a décrû. La population a continué d'augmenter et l'environnement a continué de se dégrader toujours plus vite. Les dépenses d'armements à l'échelle mondiale, comme les importations et la fabrication d'armes par les pays du Sud, ont continué de progresser, malgré tous les appels lancés en faveur du désarmement. Les prix des matières premières ont continué de fluctuer de façon importante, tandis que les termes de l'échange n'ont cessé de se dégrader depuis 1974 pour les pays non pétroliers de la zone Sud. Le néo-protectionnisme des pays du Nord contre les produits manufacturés et semi-finis en provenance de la zone Sud s'est accentué en dépit des diverses demandes et des conseils avisés qui ont été prodigués. Et ainsi de suite pour toutes les demandes d'un Nouvel ordre économique international ou des recommandations de la Commission Brandt ...

Bien plus, le Rapport Brandt lui-même observe cette détérioration de la réalité et y trouve une justification pour ses recommandations, au paradoxe près qu'il fait comme si une recommandation supplémentaire était en mesure de produire un changement significatif. De cela découle - peut-être pour cette même raison paradoxale — que cette partie du Rapport sur les problèmes à long terme et les recommandations pour leur porter remède n'est pas, et ne se veut d'ailleurs pas être la contribution la plus importante de la

Ces recommandations fondamentales pour les problèmes du long terme apportent d'ailleurs quelques paradoxes supplémentaires ou quelques contradictions que la Commission se révèle elle-même incapable de maîtriser et qu'un systême capitaliste, quelles que soient ses réformes, semble peu à même de résoudre. Comme toutes les revendications en faveur d'un Nouvel ordre économique international, les propositions de la Commission Brandt impliqueraient et nécessiteraient une intégration plus large et plus profonde du Sud et de l'ensemble de ses populations dans le marché capitaliste.

Or, c'est précisément le fonctionnement même de ce marché et l'organisation de la production - qui ont entraîné cette polarisation internationale entre le Nord et le Sud et ont abouti à ces polarisations régionales ou intérieures dans les pays de la zone Sud — que la Commission déplore. Même si la mise en œuvre recommandations Commission, telles que le relèvement et la des revenus que tire le Sud exportations de matières premières certains produits manufacturés, pouvait atténuer la polarisation internationale Nord-Sud, la mise en œuvre de ces mêmes mesures ne pourrait que déboucher sur de nouvelles polarisations entre les différents pays de la zone Sud eux-

En effet, la nouvelle promotion des ¡exportations et d'une croissance fondée sur ces exportations dans certaines zones du Sud, en particulier dans les « nouveaux pays en voie d'industrialisation », accentue leur différenciation par rapport aux autres pays, notamment par rapport aux pays les plus pauvres qui sont toujours davantage marginalisés et sur lesquels la Commission exprime son inquiétude dans un chapitre spécial. D'ailleurs, le même processus accentue également la polarisation et les phénomènes de marginalisation au sein même de ces « nouveaux pays en voie d'industrialisation ». Le développement de la mortalité infantile et de la paupérisation massive au Brésil durant son « miracle » économique, le dévelop pement du chômage et de l'émigration clandestine vers les Etats-Unis au Mexique, la répression politique et le soulèvement de Kwangju en Corée du Sud, pour ne citer que quelques exemples, témoignent de façon éloquente de ce phénomène parmi les trois « nouveaux pays en voie d'industrialisation » les plus impor-

Les revendications du Sud pour un Nouvel ordre économique international récemment complétées par les propositions du BIT et de la Banque Mondiale pour assurer les « besoins élémentaires » du Sud en nourriture, logement, santé, éducation, etc. Le Rapport Brandt se fait l'écho du débat entre ceux qui expliquent que le NOBI et les « besoins élémentaires » sont contradictoires et ceux qui assurent tout au contraire qu'ils sont complémentaires. Certains expliquent que le NOEI et la satisfaction des « besoins élémentaires » sont alternatifs l'un par rapport à l'autre et même concurrents, parce que les revendications pour le NOEI sont fondées sur la perspective de changements dans les rapports Nord-Sud, changements auxquels le Nord est opposé Tandis que les recommandations du Nord en faveur de réformes et pour assurer les « besoins élémentaires » dans le Sud ne comprennent souvent pas de perspectives d'industrialisation telle qu'elle est récla mée par le Sud. D'autres expliquent que le NOEI et les « besoins élémentaires » ne

Page 16

A la Conférence de Cancun, le prix d'une nuit d'hôtel équivalait à deux ans de revenus

II. — LES PROBLEMES DU MOYEN TERME ET LES RECOMMANDATIONS POUR LES RESOUDRE sont pas antagonistes parce que la polarisation qui existe à l'échelle internationale ne peut être atténuée sans que soient réduites les polarisations qui existent aussi à l'intérieur de ces deux pôles. Ainsi, les revendications mises en avant pour un Nouvel ordre économique international et les mesures pour assurer les « besoins élémentaires » seraient-elles complémentaires et n'exclueraient-elles donc pas l'industrialisation du Sud.

C'est sans surprise que le Rapport Brandt adopte ce second point de vue, mais il explique que toutes les mesures sont bonnes. Plus il y en aura, mieux cela sera. Aucune priorité n'est assignée pour certaines — alors que le Rapport fait explicitement allusion aux réformes inté. rieures - avant d'entamer d'autres mesures. Cependant, l'importance qu'attache le Rapport à la question des services sociaux pour assurer les besoins élémentaires est minime, alors que la satisfaction de ces besoins élémentaires a été l'un des points forts de pays comme la Chine et Cuba qui ont fait des révolutions socia-

Les membres de la Commission Brandt - qui sont des sociaux-démocrates et des hommes d'Etat capitalistes - ne recommandent bien évidemment pas des révolutions politiques ou le socialisme, dans la mesure où nombre d'entre eux ont bâti leurs carrières politiques sur la

Les innovations principales et la signification, pour autant que cela existe, de la Commission Brandt, ont lieu sur le terrain technique de l'économie et de la finance auquel le rapport consacre 60 pages ... (...) Dans le chapitre 16, intitulé « Une nouvelle approche pour le financement du développement », la Commission

June importante recommandation pour le moyen terme. Le principal problème qui a retenu son attention ne se situe pas tant dans le Sud, mais dans le Nord et dans les deux réunis. Ainsi que le note le Rapport, dans un sous-titre : « L'économie mondiale est en train de se ralentir », et entre dans une crise économique mondiale. Pour la Commission, ce problème semble avoir commencé avec la récession et l'augmentation du prix du pétrole de 1973. Mais la crise serait en train de s'aggraver en ce moment avec la perspecde la nouvelle récession à partir de 1980 et de possibles nouvelles hausses du prix du pétrole. Ce problème apparaît suffisamment sérieux et suffisamment nouveau pour que la Commission y accorde une place particulière et fasse une mention spéciale des 18 millions de chômeurs enregistrés dans les pays capitalistes développés du Nord (et deux fois plus si l'on inclut le chômage partiel et le sous-emploi) alors que le chômage permanent touche environ 300 millions de personnes dans le Sud. Les taux de croissance ont chuté d'une moyenne dépassant 4% au cours des années 1950 et au début des années 1960, de 2 % au cours de ces dernières années et peut-être de moins pour le début des années 1980. Depuis plumoyens d'un habitant du Bangladesh. (DR) lutte contre de telles révolutions. Mais le rapport n'explique jamais comment il est possible d'éliminer autrement les paradoxes contenus dans le fourre-tout des mesures préconisées par la Commission et sieurs années, dans plusieurs pays, les sieurs années, taux de « croissance » ont été négatifs et la menace existe qu'ils ne baissent encore davantage à l'avenir. Quelle est la raison de ce tournant et quels remèdes peuvent y être apportés ?

L'analyse économique keynésienne, à laquelle la Commission Brandt a recours de façon souvent implicite - et quelquefois explicite — explique que la source du problème réside dans l'insuffisance, au niveau global, du volume de la demande, c'est-à-dire, dans la terminologie marxiste qui est ignorée par la Commission, qu'elle se situe au niveau de la réalisation. En conséquence, la solution proposée par la Commission est d'assurer ou de stimuler une nouvelle demande supplémentaire grâce à des mesures keynésiennes qui permettraient de réamorcer la pompe à l'échelle du système mondial. Là, la Comsemble combiner l'orthodoxie keynésienne, estimant qu'une redistribution du pouvoir d'achat peut stimuler une augmentation de la demande, avec les craintes post-keynésiennes selon lesquelles une hausse généralisée du pouvoir d'achat aurait un effet inflationnniste. C'est pourquoi le sous-titre suivant, celui concernant le ralentissement de l'économie mondiale, parle de « Nécessité de transferts massifs de pouvoir d'achat du

Get lord Beveridge avaient recommandé (3) des redistributions massives de l'épargne des hauts revenus à la couche des bas revenus et la mise en œuvre de services sociaux en faveur des plus démunis. Voilà les propodont les contradictions n'ont été jusqu'à présent résolues dans la zone Sud - même si ce n'est que partiellement — que par les efforts de développement qui ont suivi des révolutions socialistes. sitions faites en 1930 et 1940, pour la Grande-Bretagne et les autres pays du Nord. Aujourd'hui, la « Nouvelle approche pour le financement et le développement »- élaborée par la Commission Brandt propose de faire la même chose, de façon plus globale, du Nord au Sud. A cette fin, le Rapport recommande « la création d'une nouvelle institution qui pourrait se dénommer Fonds mondial du développement ». Cet organisme devrait fonctionner en l'absence d'un Etat de bien-être (Welfare State) supra-national afin de redistribuer les revenus, de fixer des impôts internationaux sur les dépenses d'armement et les exportations, créer d'autres institutions et prendre d'autres mesures visant à redistribuer le pouvoir d'achat du Nord vers le Sud.

La Commission pense que « Nouvelle approche » permettrait d'augmenter la demande globale, ce qui serait « dans l'intérêt mutuel » de chacun au Nord comme au Sud, parce que cela augmenterait la demande au Sud et permettrait ainsi de stimuler la demande des produits fabriqués par le Nord. Ce dernier pourrait utiliser de façon plus productive et plus profitable ses capacités de production excédentaires (sous-utilisées) et sa force de travail inemployée. L'économie mondiale emprunterait alors le chemin qui lui permettrait, à moyen ter-

3. Lord John Meynard Keynes (1883-1946), Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (1936) : lord William Henry Beveridge (1879-1963), Du travail pour tous dans une société libre (1944).

Page 17

me, de vaincre la récession et la crise ac-

Cette nouvelle approche keynésienne et globale de la Commission Brandt (qui s'évertue de compléter, voire de remplacer les approches keynésiennes effectuées pays par pays) est d'une valeur et d'une efficacité douteuses, parce qu'elle repose sur plusieurs analyses sans importance et sur plusieurs affirmations importantes qui sont des plus contestables. Par exemple, du point de vue des membres de la Commission - représentant les élites de leurs pays respectifs -, il est relativement secondaire de savoir que le « transfert massif » qui est proposé sera un transfert vers les Etats. Il se fera donc, par leur intermédiaire, en direction des couches sociales privilégiées des pays de la zone Sud. Il ne touchera donc pas massivement les populations les plus démunies. S'il s'agit d'une de consommation globale, un tel transfert financier aux Etats et aux riches du Sud pourrait par contre augmenter la demande réelle des couches à hauts revenus du Sud pour les biens que le Nord veut exporter, ce qui lui permettrait d'utiliser une partie de son capital et de sa main-d'œuvre sous-utilisée.

Le rapport souligne lui-même comment, dans une proportion croissante, la demande d'importations du Sud a servi à maintenir à flot l'industrie du Nord tout au long des années 1970. Sans cette nouvelle demande en provenance des pays de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) comme des pays riches du Sud et — ce n'est pas un accident — de l'Est, la production et l'emploi dans le Nord auraient décliné plus vite et plus profondément au cours de la crise actuelle. La Commission Brandt veut institutionnaliser un ensemble de mesures keynésiennes pour assurer que cette opération de sauvetage du Nord par le Sud puisse continuer et se développer. C'est là assurément un projet significatif.

Cependant, paradoxalement, dans un passé récent ou plus lointain, cette demande d'importations dans les pays de la zone Sud s'est faite au détriment de la satisfaction des besoins fondamentaux des masses paupérisées du Sud. Ces masses n'ont toujours pas reçu, même au compteles prétendus bénéfice: mutuels de cet accord. Il est prévisible que la mise en œuvre de la nouvelle approcle keynéglobale de la Commission Brandt ne dispensera pas davantage de bénéfices aux pauvres que par le passé. Au contraire, elle signifiera sans doute un accroissement de leur exploitation et de leur op comme d'ailleurs une éventuelle mise en œuvre des demandes formulées par le Sud en faveur d'un Nouvel ordre économique international.

De surcroît, une lecture attentive du Rapport Brandt révèle que ces mesures keynésiennes ne sont pas à même d'être transposées au niveau des biens de pre-

Get des services concernent essentiellement les couches à hauts revenus. De façon intentionnelle ou non, les recommandations de la Commission Brandt reposent sur quelques analyses économiques judicieuses à cet s'il y avait réellement une augmentation massive des revenus masses les plus pauvres, leur demande se porterait sur des biens alimentaires de prenécessité, sur le logement, sur les vêtements et les services. L'appareil productif existant dans le Sud n'est pas en mesure de fournir actuellement ces biens dans des quantités capables d'augmenter rapidement. C'est ce que le gouvernement chilien de Salvador Allende a découvert, avec regret, après avoir augmenté de 50% les revenus des pauvres en 1971. En outre, l'appareil productif du Nord, tous comptes faits, ne veut pas non plus les satisfaire. La raison en est simple. La solution de la crise ne réside pas dans l'abaissement de la technologie du Nord, que ce soit pour produire des biens de consommation destinés à des bas revenus, ou pour construire des machines destinées à les fabriquer dans le Sud. Elle réside, par contre, dans l'élévation du niveau technobiens de production les plus sophistiqués et des industries de pointe.

Ainsi, paradoxalement, même si une demande accrue de biens de première né. cessité apparaissait dans le Sud, cette demance rencontrerait des limites au niveau de l'offre. Et, plus, cette demande serait incapable de résoudre le probleme apparent de la demande en rapport avec la sur-capacité ou la sous-utilisation des forces productives. La Commission Brandt semble échapper à ce paradoxe en ne proaccroissement de la demande des pauvres. Mais, en ne prenant cette question à bras-le-corps, elle s'avoue incapable de donner une solution aux problèmes qu'elle soulève dans les chapitres qui ne sont pas directement consacrés aux questions d'ordre financier.

Il a été suggéré que la théorie keynésienne était faite par et pour une écono-

« impériale », comme celle de la Grande-Bretagne, c'est-à-dire une économie qui pouvait se permettre une certaine redistribution des revenus chez elle pour autant qu'elle continue de bénéficier de transferts massifs en provenance des colonies. N'est-ce pas la fin de l'empire britannique qui a marqué le déclin de la réussite keynésienne en Grande-Bretagne ? Aux Etats-Unis, le keynésianisme du New Deal de Roosevelt (1933) n'a pas produit des résultats éblouissants 1940, il y avait encore 10 millions de chômeurs) jusqu'à l'arrivée de la Seconde Guerre mondiale. Les succès ultérieurs du keynésianisme aux Etats-Unis - contrairement à une opinion répandue - n'ont pas été tellement une cause mais une conséquence de la période de guerre et de l'expansion qui lui a fait suite. Et cette réussite aux Etats-Unis repose, elle aussi, sur le pillage néocolonial de la période d'expansion et sur la Pax Americana qui a pris fin avec la fin de la guerre et la défaite au Vietnam. Si tel est le cas, il y a quelque ironie à voir la Commission Brandt proposer un keynésianisme universel qui canaliserait un flux financier en direction des ex-colonies et des néocolonies du Sud qui ont apporté leur concours, si ce n'est directement financé, les succès pasés du keynésianisme Tout cela met pour le moins en question le réalisme des propositions de la Commission Brandt.

Du reste, la Commission Brandt et sa nouvelle approche du financement du développement doit faire face à une autre contradiction fondamentale et un paradoxe, auxquels elle n'offre qu'une solution spécieuse. Le principal problème dont la Commission se saisit, et la principale faiblesse de ses recommandations dans cette partie du Rapport, c'est tout simplement que la crise à moyen terme de l'économie capitaliste mondiale n'est qu'apparemment une crise liée à une insuffisance de la demande. En fait, c'est une crise de suraccumulation, une crise de capacité productive excédentaire. Cela est particulièrement le cas pour les industries et les branches telles que le textile ou l'habillement, utilisant une main-d'œuvre importante ou des branches très capitalistiques telles l'automobile, l'acier, la construction navale ou la pétrochimie dans le Nord. Ces industries doivent être fortement redimensionnées et remplacées par des industries de pointe utilisant technologie beaucoup plus avancée. Les profits sont bas et les nouveaux investissements ne sont pas intéressants, car il existe à la fois des surcapacités productives dans les industries existantes, tandis que les taux de profits sont insuffisants dans les nouvelles industries potentielles. A moyen terme, les besoins du capital et de son investissement rentable ne sont pas tant favorisés par une nouvelle expansion de la demande que par des coupes sombres et d'autres mesures qui permettent réduire les coûts de production. Et cela, avant qu'un nouvel accroissement de la demande ne devienne utile et de nouveaux investissements possibles. Contrairement à la conviction, au moins apparente, des membres sociaux-démocrates de la Commission, la crise actuelle n'est pas

Page 18

une crise de sous-consommation keynésienne liée à une faiblesse de la demande, mais une crise classique de surproduction, une crise du système d'accumulation.

Ce n'est pas par pure débilité idéologique ou par accident politique que l'un des successeurs de Edward Heath au poste de Premier ministre britannique, le travailliste Jim Callaghan, a abandonné la politique keynésienne gne, ou que Mme Margaret Thatcher, la conservatrice, se montre une adepte du monétarisme. Il en va de même pour Hel-

Schmidt, le successeur de Willy Brandt au poste de chancelier d'Allemagne fédérale, qui désigne des partisans du monétarisme à la tête des instances économiques de la RFA, ou encore que le populiste Jimmy Carter qui a été élu aux USA sur une plate-forme du type « Du beurre et pas de canons ! » et qui a fait des canons et non du beurre. Tous les dirigeants politiques et leurs ministres, de même que les têtes pensantes de l'industrie qui se trouvent derrière eux, ne se font pas actuellement les défenseurs d'un d'une politique keynésienne d'accroissement de la demande, mais font le choix des restructurations industrielles pour déminuer les coûts et accroître la productivité. Cette réalité ne peut trouver une explication par le seul fait d'une conception économique erronée ou d'une idéologie politique particulièrement obtuse. Ces politiques répondent besoins capitalistes, à moyen terme, dans le Nord. Les pays impérialistes les uns après les autres (et même dans les pays scandinaves à tradition social-démocrate, comme la Suède d'Olof Palme, membre de la Commission), abandonnent le keynésianisme et le remplacent par le moné-

One serait-ce que par absence d'une meilleure alternative. (...)

Malgré tout, la Commission Brandt s'agrippe aux analyses et remèdes keynésiens qui sont universellement considérés comme inadéquats pour répondre à la crise actuelle dans chaque pays particulier. Mais la Commission propose qu'ils soient appliqués au travers d'une politique keynésienne mondiale. Pourtant, il n'y a aucune preuve effective avancée - et la Commission ne tente même pas de le faire - pour appuyer la thèse selon laquelle une politique keynésienne appliquée universellement serait plus appropriée et plus efficace que celle appliquée à l'échelon national.

En fait, il y a plus d'une bonne raison pour affirmer que, sur le moyen les analyses et médications keynésiennes appliquées au Sud, et plus encore appliquées conjointement au Sud et au Nord, sont et seront moins adaptées aux besoins qu'elles ne le sont actuellement dans le Nord. Le simple fait que le Nord ne soit plus prêt à utiliser ces remèdes pour se soigner lui-même devrait indiquer qu'il ne trouvera aucun « intérêt mutuel » à les à l'échelle universelle. Pourquoi voudrait-il dépenser dans le Sud ce qu'il n'est pas prêt à dépenser chez lui ? Le talon d'Achille d'une telle politique keynéune économie monopolistique comme celle du Nord, où se développent simultanément chômage et capacités de production excédentaires ainsi que l'inflation, plus particulièrement dans les secteurs fortement dominés par les monopoles. Dès lors, a fortiori, le keynésianisme est impraticable dans le Sud, où les monopoles impérialistes et locaux, le chômage structurel et l'inflation sont endémiques et sont partout accentués, à l'heure actuelle, par la crise mondiale.

Dès lors, si les recettes keynésiennes ne sont plus utiles dans le Nord et de plus en plus impraticables dans le Sud pour chaque pays pris séparément (4), quelles sont les raisons objectives qui feraient

Les recommandations pratiques les plus significatives de la Commission Brandt se trouvent dans les chapitres 13 et 14 consacrés à « L'ordre monétaire mondial ». La signification réelle de cette partie du Rapport, c'est qu'elle est la plus susceptible d'aboutir à un accord et à une application. Et cela, tout simplement parce qu'il en va de l'intérêt de toutes les

Le problème financier plus particulier qui intéresse la Commission dans ces deux chapitres est liée à la nouvelle récession - qui a commencé en 1979-1980 -et à la nouvelle augmentation du prix du pétrole. Un nouvel accroissement du déficit de la balance des paiements va en découler pour le Sud. Il devra donc emprunter plus d'argent pour le service de sa dette actuelle et pour couvrir ses nouveaux

Le problème est le suivant : les institutions et les mécanismes qui assuraient la couverture du déficit du Sud, en recyclant les pétrodollars et les autres surplus, par le biais des banques européennes et nord-américaines, en direction du Sud (et de l'Est), ne sont plus disponibles ou ne fonetionnent plus avec la même efficacité face au nouveau déséquilibre des balances des paiements et à la nouvelle crise financière qui se profile. Le malheur, c'est que le Sud devra effectuer de nouveaux emprunts pour rembourser ses anciens emprunts. Or, le problème est qu'il n'y a pas beaucoup d'argent susceptible de se transformer en nouveaux crédits pour le Sud. Un ou plusieurs pays endettés peuvent se trouver dans l'impossibilité de faire face à leurs créances et, immédiatement, préteurs et emprunteurs se trouveraient au bord de la faillite. (...) Evidemment, il y a un intérêt mutuel des débiteurs et créditeurs et - l'idéologie mise à part - de tous ceux qui sont sérieusement concernés par la recherche et l'application des mesures d'urgence pour empêcher que ne survienne un tel désastre.

Le rapport Brandt exprime quelques réticences à recommander un accroissement significatif de la masse monétaire mondiale. Comme les gouvernements monétaristes et les banquiers centraux, il considère qu'une croissance de la masse monétaire a des effets inflationnistes. Evidemment, cette masse monétaire a fortement gonflé depuis 1971, du simple fait qu'elles soient efficaces à l'échelle mondiale, comme le laisse entendre la Commission Brandt? Cela, d'autant plus que la structure monopolistique est bien plus forte et la structure du pouvoir (d'Etat) bien plus faible qu'à l'échelle de chaque économie ou Etat national, dans le Sud ou dans le Nord. D'ailleurs, la Commission Brandt ne s'efforce d'apporter aucune preuve convaincante pour appuyer sa thèse. Si l'idéologie de l'« intérêt mutuel » qu'elle véhicule peut convaincre quelques personnes, il est difficilement crédible de persuader un quelconque pouvoir effectif d'agir à partir de telles premisses. (...) III. - LES MESURES DE SAUVEGARDE A COURT TERME que les gouvernements ont imprimé de la monnaie pour couvrir les déficits budgétaires, par le développement de l'euromarché avec ses crédits incontrôlés, et, finalement, étant donné la montée du prix de l'or. L'or a en effet résisté à toutes les tentatives de « démonétisation » et, au contraire, il a multiplié la valeur réelle ou potentielle des réserves or des banques centrales et autres. La presque totalité de ce nouvel argent a été créée pour et dans le Nord, et seule une petite partie a été prêtée au Sud à des taux de plus en plus

Les recommandations les plus significatives et les plus pratiques de la Commission Brandt sont que, sur la base de mesures d'urgence, toute nouvelle création de monnaie devrait être « liée » à des transferts de fonds vers le Sud grâce à toute une série de mesures financières et de réformes institutionnelles. (...)

Paradoxalement, ce sont quelques-unes de ces mesures d'ordre technique qui ont le plus de chance de se concrétiser, parce qu'elles sont - de toute évidence — celles que les gouvernements et les financiers ont tout intérêt à voir appli-

Ainsi, les recommandations les plus concrètes de la Commission se situentelles dans le champ des accords d'ordre financier, qui sont sous le contrôle d'un cercle restreint de « décideurs » à l'échelle mondiale. La Commission a interrogé plus d'un de ces illustres « décideurs » (selon l'annexe 2 du Rapport). Mais les allusions idéologiques ne sont pas très susceptibles de faire agir ce type de personnages qui connaissent parfaitement où se trouve leur intérêt. En fait, il ne serait pas exagéré de suspecter quelques-uns de ces éminents financiers d'avoir donné quelques idées à la Commission afin de pouvoir, sous le couvert de l'autorité et de l'idéologie de Willy Brandt et de sa Commission, faire avancer leurs propres inté-

André GUNDER FRANK 2 août 1980. 4. Un autre talon d'Achille du keynésianisme réside dans le simple fait que son efficacité est limitée par l'autonomie restreinte de chaque économie et Etat national dans le cadre de l'économie mondiale actuelle.

Une erreur sur cette page ?