Inprecor 1974–2004

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GUADELOUPE

« Les alizés ne suffiront pas à amener le vrai changement... »

· Inprecor n° 113, 23 novembre 1981 · p. 15-16 · 2 259 mots

Syndicalisme France

« Les alizés ne suffiront pas à amener le vrai changement...» blème, c'est de savoir si les modifications le patron accepte qu'il y ait élection du

« INPRECOR » : - Quel est l'impact des mesures sociales et démocratiques du nouveau gouvernement français ?

Daniel et Marcel MARAGNES : - Depuis l'élection de François Mitterrand, il y a eu une série de mesures sociales visant à une certaine amélioration de la situation des travailleurs : deux augmentations du salaire minimum (SMIC) au ler juillet et au ler septembre, et une nouvelle prévue pour le ler décembre. Il y a eu aussi la loi d'amnistie qui touche notamment les militants anti-colonialistes du GLA. Il y a la revalorisation des allocations familiales depuis juillet. Il y a enfin l'intervention de l'Etat pour maintenir la raffinerie de sucre de Beauport.

Au sujet de toutes ces mesures, faut cependant faire trois remarques :

- D'une part, le SMIC ici n'atteint pas le niveau du SMIC français : 2 722 F mensuels seulement après l'augmentation de septembre. Les allocations prénatales n'existent pas. De sorte que les mesures sociales prises ont davantage un caractère de rattrapage que de réelle amélioration.

- D'autre part, les mesures de nationalisation qui ont été prises par le gouvernement ne touchent guère les grosses so-

- Enfin, les mesures de décentralisation ne remettront pas en cause le lien de tutelle coloniale. Elles peuvent amener cependant un remaniement du personnel politique, notamment en cas de mise en place d'une Assemblée unique qui verrait probablement en Guadeloupe une majori.

Par ailleurs, certains dossiers judiciairest ont été ouverts. C'est notamment le cas pour la SODEG à propos de détournements de fonds qui auraient été purement et simplement étouffés sous l'ancien régime. La présence policière, quoique maintenue, s'est faite plus discrète, en particulier à l'occasion des conflits sociaux, alors que l'intervention répressive était devenue la règle à la fin du régime Giscard.

FR-3 permet désormais une certaine intervention à la radio et à la télé des organisations démocratiques, partis et syndicats. Tu as d'ailleurs pu le constater puisque tu as pu intervenir dans le cadre des actualités télévisées en Martinique comme en Guadeloupe.

Maintenant, d'un point de vue d'une organisation révolutionnaire, le vrai prointervenues à la tête de l'Etat français se traduisent ou non par un changement fondamental dans l'ordre du rapport colonial. Sur ce point, nous pouvons faire trois observations :

- La première, c'est que la plupart des mesures relèvent d'une démocratisation de la vie publique, d'un assainissetion de la vie publique, d'un assainissement des mœurs financières, qu'un Etat démocratique moderne doit pouvoir normalement pratiquer. Si ces éléments importent tant à la population guadeloupéenne, c'est parce qu'ils rompent avec la pratique des gouvernements qui considéraient le Guadeloupéen comme un simple paillasson.

- La deuxième observation, c'est que les mesures sociales prises vont dans le sens d'une intégration des Antilles dans le système capitaliste français : tout se passe comme si François Mitterrand réussir la départementalisation adaptée sur laquelle Giscard a échoué.

La troisième observation, c'est d'une part le manque d'audace des mesures qui sont prises, et d'autre part le maintien des hommes de l'ancien régime, préfets, recteurs, directrice de la Direction des affaires sanitaires et sociales (DASS) ... Ce qui explique la facilité avec laquelle les vieux réflexes réapparaissent, comme ce fut le cas récemment à l'hôpital Saint-Claude, où un command car blindé et des CRS sont venus déloger des grévistes qui ne demandaient que l'application d'une loi d'amnistie déjà votée.

Il ne s'agit donc pas pour nous de des limites actuelles du changement, ni de dire avec un soupçon d'agacement que le vent du changement n'est pas parvenu jusqu'à nous, mais d'affirmer que le vrai changement pour les travailleurs ne peut être porté par les alizés. Il doit être le fait des travailleurs eux-mêmes.

Sans cracher sur ce qui peut être positif, il faut donc dénoncer les illusions que ce dipositif colporte. Bref, maintenir le cap et expliquer ce qu'est aujourd'hui la nouvelle figure du rapport colonial.

- La dynamique des luttes sociales a-t-elle été modifiée ?

- Il n'y a pas eu de changement fondamental quant à la nature des luttes au niveau des entreprises. La plupart de ces luttes, comme par le passé, portent sur le respect de la propre légalité bourgeoise : luttes pour le respect des conventions collectives signées par le patronat, pour le respect d'accords paritaires signés, contre l'arrogance patronale (injures, licenciements de délégués du personnel, etc.), pour le respect du Code du travail ... Il faut parfois en effet faire grève pour que comité d'entreprise et des délégués du personnel, même dans les entreprises im-

Tout cela n'a pas changé et les travailleurs sont également obligés de continuer à se battre pour la défense de l'emploi, contre les licenciements collectifs et

GUADELOUPE les licenciements des éléments les plus combatifs dans les entreprises.

Concernant la raffinerie Beauport, le gouvernement s'est donc opposé à sa fermeture, mais il a autorisé les mises en pré-retraite décidées et choisies par le patronat.

L'idée d'une trève sociale dans ces conditions apparaîtrait comme une bonne blague pour les travailleurs. Quant à la demande récente du ministre du Plan et de l'Aménagement du territoire Michel Rosur l'existence d'un patronat plus puissant et mieux organisé, il ne aucun doute que devant une assemblée de travailleurs de Basse-Terre ou de Pointe-à-Pitre, il serait obligé de battre le record du 200 m ... Car il faut savoir ce qu'est un patron dans un pays colonial. C'est quelau cul, la mémoire de l'esclavagiste, l'irrespect congénital de l'ouvrier. Il est toujours surprenant pour nous d'entendre baptiser ce patronat « partenaire social ».

Il y a donc une combativité intacte qu'alimente le problème de l'impasse économique et l'émigration massive.

Mais le problème est le suivant : ces luttes peuvent-elles aboutir sérieusement, compte tenu des objectifs premiers (respect de la législation sociale avant tout) qui essoufflent la combativité ? Quand on a lutté pour une chose aussi élémentaire que le simple respect de la loi, reste-t-il de l'énergie suffisante pour risquer de se mettre en grève quelques jours après sur une revendication sociale plus fondamentale ? Quelle peut être l'issue de ces luttes quand les directions syndicales majoritaires sont divisées, et plus exercées à signer des pactes sans contrôle des travailleurs qu'à concevoir un projet de mobilisation et construire une lutte ? Quelles sont les perspectives enfin, quand les traditions d'organisation, si elles ont donné aux travailleurs un esprit rebelle, ne leur ont pas donné pour autant une tradition d'indépendance de classe et d'organisation au-

Les militants ouvriers révolutionnaires sont donc dans cette situation : il y a des raisons de se battre pour les travailleurs combatifs, mais il faut surmonter le double frein du patronat et des bureaucraties syndicales.

- L'ensemble des organisations ouvrières sont-elles obligées, sinon à redéfinir, du moins à adapter leur ligne ?

- L'ensemble des syndicats (CGTG, UGTG (4), CFDT, MASU) proposent des revendications qui peuvent parfaitement être obtenues dans le cadre du système,

4. UGTG : Union génétale des travailleurs guadeloupéens, syndicat lié au courant nationaliste de l'UPLG, principalement implanté chez les travailleurs agricoles de la canne à sucre.

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comme la création d'une société d'écono- toraliste critiquée par le courant indépenmie mixte pour l'industrie sucrière, qui existe d'ailleurs déjà à Marie-Galante, l'application des lois d'amnistie pour les travailleurs de la santé jadis licenciés, l'application des décisions du tribunal de commerce pour la survie des sociétés touchées par le scandale de la SODEG .

En fait, de nouvelles divergences entre les organisations sont apparues après les élections françaises. L'UGTG a toujours continué sur sa ligne populiste avec des positions maximalistes sur l'indépendance nationale, qui lui permettent de refuser des actions unitaires sur des revendications immédiates correctes, d'une part, et d'autre part d'accepter n'importe quel au rabais dans les secteurs qu'elle contrôle sans partage. L'UGTG essentielles de vouloir intégrer les travailleurs guadeloupéens à l'espace social français.

Ce courant montre par là son lien avec le courant politique populiste qui est à l'origine de sa création et se retrouve aujourd'hui sous la forme de l'UPLG (Union populaire pour la libération de la Guadeloupe). L'UPLG exprime un projet démocratique bourgeois sur la base d'un programme interclassiste. Tout en voulant apparaître comme le seul interlocuteur de poids face à l'Etat colonial (cette organisation est en effet coutumière des appels à l'Etat français), elle développe un discours public sectaire et ultra-gauche. Après l'arrivée au pouvoir de Mitterrand, son mot d'ordre le plus étalé sur les murs est : « Dijoud - Emmanuelli - colonialiste! »

Mais ce courant, qui se veut donc le champion incontesté de l'indépendance nationale, a la partie dure. Car, sur le terrain de la tradition stalinienne, il est en compétition avec le PC guadeloupéen, qui influence le syndicat majoritaire, la CGTG.

A la différe-ce du PC martiniquais, le PC guadeloupéen (dont il ne faut pas oublier qu'il contrôle un nombre respectable de municipalités, à commencer par les deux premières, Pointe-à-Pitre et Basse-Terre), a appelé à voter Marchais, puis Mitterrand aux présidentielles. cautionnant la politique du nouveau goutend à se démarquer sur quelques points, en particulier sur la question des nationalisations. Mais, ce qui est essentiel, c'est qu'en maintenant son discours anti-colonialiste, il considère la situation actuelle comme une étape vers l'autonomie et la libération nationale.

Cette nouvelle position risque de poser problème aux militants indépendantistes qui, avant la victoire de Mitterrand, et alors même que le PCG était en train de perdre une partie de son influence électorale, avaient cru pouvoir le redresser et le rajeunir pour en faire un authentique parti révolutionnaire. Avant le 10 mai, l'électoralisme a été refoulé au second plan au profit d'un radicalisme verbal. L'élection d'un député communiste donne aujourd'hui à la direction du PCG un atout supplémentaire pour revenir à une ligne élecdantiste désormais actif en son sein.

Il faut peut être expliquer davantage ces différenciations dans le PCG, d'autant plus qu'en cas d'élection d'une Assemblée unique, il s'y retrouverait probablement le premier parti de l'ile. Avant les élections, il était traversé grosso modo par trois courants : un courant électoraliste pour une autonomie octroyée, un courant plus radicalisé considérant l'autonomie comme une étape vers l'indépendance, et un courant présent surtout dans les Une prise de parole de Gilbert Pago du GRS. (DR) jeunesses qui s'est battu pour que le parti adopte le mot d'ordre d'indépendance. C'est le courant intermédiaire qui est resté majoritaire. Aujourd'hui il y a donc un regain de crédibilité du courant électoraliste qui serait encore renforcé probablement par la mise en place de l'Assemblée unique.

L'UIG-CFDT (5) réaffirme son objectif général pour un socialisme autogestionnaire, mais le vague de la formule lui permet de faire l'impasse sur la nature de l'Etat. Ce syndicat est traversé de débats importants sur son organisation interne et ses rapports avec les autres syndicats : quels sont ses rapports exacts CFDT française ? Quelles sont les raisons de l'échec de sa tentative de fusion avec le MASU ? Un autre problème pour la CFDT, à la différence de la CGT ou de rUGTG, c'est l'absence d'interlocuteur politique privilégié. Il existe en son sein un courant nationaliste minoritaire.

Quant au Parti socialiste, il est trop faible pour jouer un rôle sérieux dans le dialogue avec le pouvoir. Avant le 10 mai, la Fédération socialiste de Guadeloupe n'existait pas comme parti véritable. Elle avait des élus, des notables, mais pas de de ligne réelle. Depuis les elle s'efforce chant des assises dans le cadre des institutions nouvelles promises par le gouverne-

- Quelles sont la place et la perspective d'un courant luttant à la fois pour l'indépendance nationale et pour le socia-

- Entre les deux grands courants, stalinien et nationaliste, qui polarisent la vie politique, il est nécessaire qu'existe un courant exprimant des positions d'indépendance nationale et de lutte de classe.

Au niveau syndical, ce camp est apparu il y a quelques années autour de deux syndicats : le syndicat du bâtiment (FTG) et celui du commerce (SPECOB). Conscients du mal que la division syndicale fait aux travailleurs de ce pays, des militants ouvriers ont pris l'initiative de fusionner ces deux syndicats pour donner naissance au Mouvement d'action syndicale unifiée (MASU), qui constitue un pas sur la voie de la Centrale unique des travailleurs pour laquelle il se bat.

Cette fusion correspond aux intérêts des travailleurs, d'autant plus que le nouveau syndicat s'est doté d'un corps de re vendications où figurent en bonne place les principales revendications transitoires. Par ailleurs, il est aux Antilles le seul syndicat à réfléchir sérieusement sur les questions de démocratie ouvrière, non seulement dans ses prises de décision internes, mais aussi dans les méthodes d'action et les formes de lutte syndicales. L'existence de ce pôle syndical, bien que numériquement inférieur à la CGT rUGTG, nous paraît riche de promesses. Il a connu de nouveaux développements dans le port autonome et dans une société d'outillage.

Le GRS voit dans l'existence de ce type de syndicat un instrument de lutte qui permet le développement de la conscience nationale et de classe. Sans délaisser les autres syndicats, nous y militons activement.

Dire que le vent souffle du bon côté et qu'il nous suffit d'ouvrir les voiles serait triomphaliste. Mais le GRS, organisation trotskyste, voit dans son développement sur les deux iles des signes qui permettent d'envisager non seulement propre construction, mais, ce qui est fondamental, celle du parti ouvrier de masse travailleurs ont besoin pour conduire leur émancipation nationale et sociale dans la perspective d'une Fédération socialiste de la Caraibe.

Propos recueillis par Daniel BENSAID

25 octobre 1981. 5. UIG-CFDT : Union interprofessionnelle tion syndicale formellement indépendante de la

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