Entretiens avec des dirigeants
(section antillaise de
ES 23, 24 et 25 octobre en Guadeloupe et les 29, 30 et
31 octobre en Martinique, nos camarades du Groupe Ré-
/volution Socialiste (GRS), section antillaise de la IVe Internationale, organisaient des journées d'études consacrées à la situation politique en Amérique centrale et dans la Caraibe d'une part, à la politique du colonialisme français après l'élection de François Mitterrand d'autre part.
Les camarades avaient invité un représentant du Secrétarait unifié de la IVe Internationale à participer à leurs travaux, qui se sont conclus en Martinique par la tenue d'un meeting public à Fort-de-France le 3 novembre.
Au cours de ce meeting, les camarades Philippe Pierre-
« INPRECOR » : - Quels sont, du point de vue de la situation coloniale en
Martinique, les signes du changement intervenu en France après le 10 mai? Et quelles sont aussi ses limites ?
Philippe PIERRE-CHARLES : - L'élection de François Mitterrand nous a permis de souffler un peu du point de vue de la répression. Les derniers mois du régime de Valéry Giscard d'Estaing ont été en effet marqués par une escalade impressionnante : trois militants, dont deux du
Groupe Révolution Socialiste (GRS), section antillaise de la IVe Internationale, condamnés à deux mois de prison pour avoir occupé les locaux de radio-télévision de FR-3 il y a deux ans; cinq militants du GLA (1) arrêtés et traduits devant la Cour de sûreté de l'Etat ; occupation policière du local du GRS en Guadeloupe et garde à vue de nombreux militants dont deux du GRS ; garde à vue de huit militants anti-colonialistes dont un du GRS en janvier 1981 en Martinique ;
arrestation de deux militants de Combat ouvrier (2) pour protection de malfaiteur
(en réalité hébergement d'un délinquant mineur) ; condamnation d'un maire nationaliste du MIM (3) pour avoir simplement tapé du poing sur la table face à un policier ; multiplication de procès contre la presse anti-colonialiste dans les deux iles ... En outre, on a pu voir l'ancien secrétaire d'Etat aux TOM-DOM Paul Dijoud dénoncer un débarquement de Cubains en Martinique et en prendre prétexte pour envoyer des forces spéciales de répression et 200 gardes mobiles supplémentaires qu'on a pu voir à l'œuvre contre la grève des camionneurs. Les Martiniquais ont découvert à cette occasion l'utilisation de nouveaux gaz lacrymogènes et de bulldozers perfectionnés.
Le secrétaire d'Etat aux TOM-DOM Olivier Stirn, enfin, déclarait que la présence française aux Antilles serait défendue même s'il fallait employer pour cela ia bombe atomique ...
anti-colonialiste!» la IVe Internationale) Voilà qui donne une idée du climat. Le changement s'est donc traduit par la libération des militants du GLA et leur réintégration dans leurs emplois à une exception pres) bien qu'on ne sache toujours pas s'ils seront traduits ou non devant une juridiction ordinaire. Pour l'essentiel, les autres condamnations sont restées lettre morte.
Concernant l'information, on enregistre un progrès, mais un progrès limité qui nous amène du Moyen Age aux Temps modernes plutôt qu'à l'époque contemporaine. Ainsi, FR-3 a organisé ici un débat sur la décentralisation auquel notre d'Ajoupa-Bouillon, a pu participer. FR-3 a également créé une tribune pour la presse, mais en tenant à l'écart tout courant indépendantiste. Le fait que notre meeting du 3 novembre ait été couvert par la télévision constitue aussi une nouveauté.
Mais il y a dans des secteurs non né. gligeables de la population une déception qui s'exprime déjà quant aux limites de la démocratisation de l'information. Le responsable de FR-3 est d'ailleurs un réactionnaire notoire.
enregistre également un change. ment dans le style des visites ministérielles. Plus de simplicité, moins d'arrogance et de suffisance. Lors de son passage, le nouveau ministre des TOM-DOM, Henri Emmanuelli, a reçu tous les syndicats, mais, contrairement à ses promesses, il a refusé de rencontrer les organisations politiques anti-colonialistes.
Parallèlement, le personnel administratif qui s'était engagé avec zèle en faveur de Valéry Giscard d'Estaing, et dont le recteur Chaudet est le plus clair symbole, reste en place. Le chômage demeure une plaie et il y a eu une nouvelle flambée des prix. Le patronat local y contribue largement, soit pour saboter soit pour prendre les devants par rapport aux difficultés qu'il attend. Ainsi, il n'a pas hésité à multiplier les licenciements. Les patrons de l'usine du Galion, c'est-à-dire
MARTINIQUE du Groupe Révolution Socialiste
Charles et Renée Ravoteur ont présenté les perspectives du
GRS dans la nouvelle situation politique, tandis que le camarade Gilbert Pago - qui venait d'assister aux cérémonies consacrant l'accession à l'Indépendance de l'ile d'Antigua - intervenait sur l'actualité de la solidarité révolutionnaire dans la région face aux menaces croissantes de l'impérialisme américain et sur la perspective de la Fédération socialiste de la
Le camarade Daniel Bensaïd, qui a apporté lors de cette réunion le salut de la IVe Internationale, a rapporté de ce voyage deux entretiens avec les dirigeants du GRS en Martinique et en Guadeloupe que nous publions ci-après.
la société Cointreau, se livrent en ce moment même à un chantage à la fermeture.
Ils ont déjà mis les travailleurs en chômage technique pour protester contre un projet de création d'une société d'économie mixte visant à maintenir la deuxième raffinerie de sucre. Face à manœuvres, le nouveau gouvernement n'a pris aucune mesure radicale.
Il est vrai cependant que, contrairement à l'habitude, certains scandales financiers n'ont pas été étouffés. C'est le cas de l'affaire Ventunolo, un gros patron intouchable de la Martinique et de l'affaire de la SODEG, Société de développement en Guadeloupe, qui était utilisée par des aventuriers pour leur enrichissement per-
Sur le plan institutionnel enfin, le projet de décentralisation fait un certain bruit. La droite fait semblant d'être inquiète, en particulier à propos de la mise en place d'une Assemblée unique au lieu des deux Assemblées actuelles, conseil général et conseil régional, et à propos du possible remplacement du préfet actuel ou du commissaire de la République par un exécutif élu de cette Assemblée. En même temps qu'elle proclame que la dé.
centralisation était nécessaire, la droite pousse des hauts cris sur la clou, c'est le sénateur RPR Valsin qui éclate en sanglots à la tribune du Sénat français comme un enfant abandonné
Il est pourtant évident que la décentralisation n'a rien à voir avec la décolo-
1. GLA : Groupe de libération armé de
Guadeloupe, qui a revendiqué des attentats à la bombe l'an passé, et dont cinq militants avaient été traduits par le gouvernement de Giscard devant la Cour de sûreté de l'Etat.
2. Combat ouvrier : organisation antillaise sœur de l'organisation française Lutte ouvrière.
3. MIM : Mouvement indépendantiste martiniquais : organisation nationaliste qui détient une municipalité relativement importante en
Martinique.
tre l'opposition au gouvernement et l'uti- organisation de masse sur l'information,
- Est-ce que la situation se révèle plus favorable à un développement des
- Le petit climat créé par l'entrebâillement de la porte explique peut-être que certains secteurs ont profité de la nouvelle situation pour exprimer leur volonté de mieux vivre et de vivre dans un climat d'assainissement démocratique. A la Martinique, il y a déjà eu quatre luttes signi-
En septembre, à l'initiative des syndicats et sous la pression de la tendance lutte de classe, les maîtres auxiliaires se sont mobilisés pour imposer des commissions pour l'attribution des postes, commissions que le recteur refusait de mettre en place malgré les circulaires du de l'Education nationale Alain Savary. Il a fallu une occupation du rectorat pour que le ministère donne des ordres permettant de donner suite aux commune de l'ile, Schœlcher, la popula tion d'un quartier qui est le produit d'une squatterisation a déclenché une série d'actions pour obtenir l'adduction d'eau : délégations, manifestations. Cette lutte, qui a été soutenue activement par des militants proches du PC et du GRS, est en train d'aboutir.
Dans la municipalité de Case-Pilote, un groupe anti-colonialiste a commencé une action pour contrôler la gestion municipale UDF. Il a tenu des meetings, occupé la mairie, barré les routes, lement plusieurs militants ont entamé une grève de la fair. Ils exigeaient seulement la constitution d'une commission d'enquête officielle sur la gestion pour tirer au clair de possibles malversations. Le GRS, quoique très critique sur la forme de lutte qui tend à transformer les masses en spectateurs passifs, a pris l'initiative d'impulser une campagne unitaire de soutien. Face à tout cela, l'administration s'est retranchée derrière l'impossibilité juridique de constituer une commission d'enquête, alors qu'à notre connaissance il existe des précédents de contrôle sur la gestion municipale ... Le compromis qui a permis d'arrêter la grève de la faim, c'est l'engagement de la venue de juges spéciaux habilités à vérifier les comptes dans le cadre de la plainte déposée par le comité Case-
La dernière lutte significative est celle de l'usine du Galion, où le PCM et la CGT ont organisé quelques actions sans chercher la moindre initiative unitaire.
- Comment les différentes forces ouvrières et anti-colonialistes réagi au changement de situation ?
- Toutes les luttes dont nous avons parlé posent le problème de l'attitude des différents partis. Car, dans la nouvelle situation, chaque lutte pose plus que jamais le problème d'un front uni de solidarité et d'une solution politique d'ensemble.
En Martinique, le Parti progressiste martiniquais (PPM) d'Aimé Césaire, qui contrôle la municipalité de Fort-de-France, a soutenu François Mitterrand dès le premier tour, mis une sourdine à son langage nationaliste, et cherche à se faire reconnaître comme l'interlocuteur privilégié du nouveau gouvernement. C'est ce qui le conduit à prendre ses distances par rapport aux luttes les plus élémentaires, comme celles de Schœlcher ou Case-Pilote. Il se présente actuellement comme le plus farouche partisan de la décentralisation et de ses bienfaits, sans pour autant renoncer au mot d'ordre d'autonomie et à la revendication nationale. Cette attitude désoriente les militants et a conduit à plusieurs démissions du Comité directeur du PPM sur la base d'une polémique publique avec la direction.
LES CORROMPUS
Le PC martiniquais (PCM) hésite enlisation du parapluie gouvernemental. Il ne faut pas oublier que le PCM a appelé à l'abstention, au premier comme au cond tour des présidentielles, et a peint sur les murs: « Surtout pas Mitterrand! » Il cherche aujourd'hui à garder un pied hors et un pied dans la nouvelle majorité. Bien qu'il ne propose aucune stratégie de lutte sérieuse, il se félicite bruyamment de ce qu'il y a de positif dans les mesures gouvernementales et se replie sur la tentative de gérer localement quelques luttes.
Les nationalistes du MIM, enfin, sont plutôt silencieux sur le plan politique, tandis qu'ils s'efforcent d'obtenir quelques gains juridiques sur le plan syndical (procès contre des patrons). Quant à la socialiste martiniquaise, elle vient de tenir son Congrès marqué par un affrontement de personnes très violent, ce qui augure mal de sa prétention affirmée à devenir le premier parti politique de Martinique dans les deux ans ...
- Quelles sont les perspectives d'activités du GRS ?
- Le GRS est en train de préparer son Ve Congrès pour avril 1982. Ses militants ont été présents dans toutes les luttes importantes. Il faut en effet participer aux luttes les plus élémentaires qui contribuent à modifier le rapport de forces.
L'UDF locale a bien vu le problème en accusant les indépendantistes de développer une stratégie de déstabilisation des municipalités. C'est vrai que le balayage des municipalités réactionnaires est un objectif raisonnable pour 1983.
Pour l'immédiat, nous allons mettre l'accent sur les hausses de prix, la lutte contre les licenciements et pour l'emploi. Nous avons d'ailleurs commencé un travail d'organisation des chômeurs, mais il ne s'agit que d'un tout début.
Nous allons nous lancer aussi dans les démocratiques indispensables, pour le châtiment des assassins colonialistes de la dernière décennie, pour une ou-
EGNE PILOTE DONT WATE
DEMISION! La mobilisation du comité • Case-Pilote doit viure » à la Martinique. (DR) verture réelle de FR-3 par la relance d'une pour l'épuration et l'expulsion des administrateurs réactionnaires.
Sur le plan de l'avenir politique des iles, les mesures, si timides soient-elles, que le gouvernement envisage au niveau de la décentralisation, peuvent être le point de départ d'une dynamique qui rapproche des masses certains centres décision. Cela devrait contribuer à rendre les cibles de la lutte plus concrètes, visibles et palpables. Nous pourrons proposer sous un jour nouveay le problème de la Constituante et de la lutte pour l'expulsion des troupes françaises.
les élections législatives. le GRS a lancé l'idée vraient regrouper les personnalités, les organisations de masse, les partis, les comités, dans des assemblées dans lesquelles on tirerait le bilan de la Martinique actuelle, non seulement après 23 ans de régime réactionnaire, mais après trois siècles de colonisation. On y discuterait des revendications, des formes de lutte et de l'avenir du pays.
Le GRS a déjà proposé cette perspective dans une réunion unitaire avec le PCM. Il aura prochainement une réunion avec le PPM, sur le même sujet.
Propos recueillis par Daniel BENSAID 31 octobre 1981.