Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

CATALOGNE

Le PSUC au bord de l'éclatement

· Inprecor n° 114, 7 décembre 1981 · p. 15-16 · 2 207 mots

État espagnol

La rupture attendra-t-elle le Congrès de février 1982 ?

Joan FONT

Par son origine et son histoire, le Parti socialiste unifié de Catalogne (PSUC) constitue un cas particulier au sein de la grande famille des partis communistes d'Europe occidentale. Soumis à un processus de « bolchevisation » tardif - la décennie des années 1940 était déjà bien entamée —, son développement tout au long de la période du franquisme a fait du PSUC une espèce de microcosme de toutes les tendances qui traversent le courant communiste « officiel » en Europe.

Secoué par l'affaire Comorera (1) puis par la lutte contre le « titisme », le « polycentrisme » de Palmiro Togliatti fera bientôt fureur dans les rangs de ses dirigeants, amenant le PSUC à formuler une espèce d'eurocommunisme avant la lettre, qui lui permettra, dans les années 1960, de se constituer une puissante aire d'influence au sein de l'intelligentsia catalane. L'élargissement de cette influence n'a pas été séparé d'un travail d'élaboration sur le problème national catalan - qui constitue encore aujourd'hui une des données les plus positives du PSUC, en dépit de son orientation réformiste —, ce qui a permis une certaine participation de la classe ouvrière (y compris de ses secteurs provenant de l'immigration d'autres nationalités et régions de l'Etat espagnol) à la lutte politique pour la reconnaissance des droits nationaux du peuple de Catalogne.

Cependant, tout n'est pas, loin de là, aussi rose. L'orientation politique fondamentale du PSUC depuis sa création en 1936 est fondée sur la recherche de la collaboration politique avec la bourgeoisie. Ce n'est pas par hasard que l'ancienne Union socialiste de Catalogne (USC), une des composantes essentielles de la formation du PSUC, a toujours été très attachée à la collaboration avec l'historique « Esquerra Republicana » de Catalogne, majoritaire dans la Generalitat (Généralité) de l'époque. L'orientation du PSUC durant les premières années de l'après-guerre était fondée sur cette même recherche de l'Unité nationale, pour passer, au début des années 1960, à la défense de la politique de « réconciliation nationale » élaborée par le Parti communiste espagnol (PCE).

Cependant, le PSUC a disposé - comme le signale le dirigeant communiste catalan Leopoldo Espuny dans l'interview que nous publions ci-après — d'une réelle Implantation dans l'ensemble de la société catalane, réussissant à peser de façon décisive sur la reconstruction du mouvement ouvrier en Catalogne.

D'une certaine manière, ainsi que le font remarquer certaines figures de proue de l'eurocommunisme catalan comme Jordi Borja (2), le PSUC se trouve confronté à une double identité, produit de son influence dans deux secteurs sociaux largement distincts : la classe ouvrière catalane, fortement mélangée à l'immigration provenant d'autres nationalités et régions de l'Etat espagnol, et d'un autre côté l'intelligentsia et les secteurs des professions libérales, au caractère nationaliste beaucoup plus marqué. De fait donc, le PSUC est parvenu, jusqu'au début de la « transition » politique en 1976, à maintenir dans ses rangs la base ouvrière « classique » d'un parti de masse de matrice staliconjointement avec des secteurs qui traditionnellement sont plus proches des formations social-démocrates. Les raisons de cela doivent être cherchées non seulement dans la tradition de la résistance anti-franquiste, au sein de laquelle le PSUC a joué un rôle de premier plan, mais aussi dans l'influence de la lutte nationale en Catalogne et dans la capacité du PSUC à offrir des réponses politiques sur ce terrain, même si elles sont bien loin d'être des solutions radicales.

Avec la « transition » politique, les réalités se sont transformées. La recherche systématique du consensus et des pactes sociaux, le cours droitier emprunté par la direction du PCE et du PSUC, leur participation - dans le cas du PSUC - à une sorte de gouvernement d'Unité nationale comme cela a été le cas avec celui de la Généralité provisoire (3) et, par-dessus tout, la responsabilité dans les municipalités acquises depuis les premières élections municipales d'avril 1979, aux côtés des socialistes dans tout l'Etat espagnol mais en Catalogne avec « Convergencia i Unio » (4), tout cela a entraîné une usure rapide.

1. Comorera, venant de l'USC, a été pendant longtemps le secrétaire général du PSUC. « Purgé » par Santiago Carrillo et expulsé du parti pour son « nationalisme titiste », il y a réadhéré au milieu des années 1950. Détenu sous le franquisme, il est mort à la prison de Burgos.

du PSUC se revendique aujourd'hui ouvertement de lui.

2. Jordi Borja est un des dirigeants du courant eurocommuniste, de tonalité plutôt socialdémocrate, aussi connu comme « Bandera Blanca » (Drapeau blanc, en rapport avec l'organisation « Bandera Roja » - Drapeau rouge intégré le PCE Il y a quelques années). Jordi Borja est très proche du courant « rénovateur »

CATALOGNE D'un modèle de « parti eurocommuniste », de pointe avancée du soutien aux propositions de la direction du PCE autour de Santiago Carrillo, le PSUC s'est converti en fer de lance d'une révolte de la base ouvrière qui combat pour ouvrir la voie à la gauche.

LE Ve CONGRES DU PSUC C'est tout cela qui a explosé lors du Ve Congrès du PSUC. Réuni au début de janvier 1981, le Congrès s'est terminé par une véritable rebellion de la base et de bon nombre de cadres ouvriers du PSUC contre les orientations de leur direction eurocommuniste.

Sans aucune sorte de concertation préalable, sans la moindre coordination, la majorité des délégués ont entrepris de régler son compte à l'orientation politique de leur direction, imposant des modifications substantielles aux projets de ré. solution, bien que ces modifications aient eu, dans la grande majorité des cas, une formulation en négatif, et qu'elles n'aient pas offert une alternative politique, chose d'autre part impossible étant donné le cloisonnement du débat.

L'erreur du courant de gauche sorti vainqueur du Congrès — erreur significative de son manque de maturité politique — a été d'offrir la direction aux dirigeants du courant intermédiaire, connu sous l'appellation de « léniniste », dans le cadre d'une tentative de construire une espèce d'« eurocommunisme de la crise ». Ce courant intermédiaire assumera assez rapidement les critères politiques de l'eurocommunisme, sans aucun adjectif...

Le courant qui se réclame des résolutions du Ve Congrès, que les eurocommunistes et les mass media s'obstinent à qualifier de « pro-soviétique » ou d'« afghan », est hétérogène. Son processus de ré. flexion part d'une évaluation négative de la politique développée par le PSUC pen-

3. La Généralité provisoire a été constituée par décret à la suite des élections de 1977. Présidée par Joseph Tarradellas, sa composition, comparable à celle d'un gouvernement d'Union nationale, avec la participation de toutes les forces parlementaires. supposait une perte de la majorité électorale détenue en Catalogne par les socialistes et les communistes.

4. « Convergencia / Unio » (Convergence et Union) est la coalition électorale du nationalisme bourgeois catalan, majoritaire aujourd'hui dans la Généralité. Elle est dirigée par Jordi Pujol, son secrétaire général. Au niveau de l'Etat espagnol, sa politique est d'appuyer le gouvernement de Calvo Sotelo.

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Santiago Carrillo lors du meeting de clôture du Congrès du PCE le 23 avril 1978 à Madrid. (DR)

dant la période précédant immédiatement le Congrès, spécialement d'une évaluation très négative des Pactes de la Moncloa et de la politique de « concentration nationale ». Ce courant réunit en son sein la majorité des militants de la ceinture industrielle de Barcelone, des zones industrielles de Tarragone et dispose aussi d'une certaine force à Lleida. Son poids dans les Commissions ouvrières de Catalogne (CONC) est déterminant et c'est là une des raisons qui explique la forte opposition syndicale à la signature de l'ANE (5).

faiblesses apparaissent veaux : le nombre restreint de cadres politiques dont il dispose, ce qui sans aucun doute est le produit de la faible préoccupation de la direction du PSUC sur ce terrain ; et son faible poids à l'intérieur des grandes entreprises comme SEAT, Pegaso, ete., à l'exception de Siemens et de Roca.

L'hétérogénéité de ce courant trouve son fondement dans les difficultés qu'il éprouve pour formuler une politique alternative dans le cadre d'un débat interne de caractère fractionnel, très dur, émaillé de sanctions disciplinaires auxquelles il faut répondre. Malgré tout, le processus de maturation politique de ce courant ne fait que commencer, et en ce sens les déclarations de Leopoldo Espuny sont représentatives du niveau atteint par l'ensemble du courant quant aux problèmes de la crise économique et de certaines questions de politique générale, et, par dessus tout, de l'orientation de ce processus de maturation politique vers la recherche, très souvent instinctive, d'une politique d'indépendance de classe.

Cela ne signifie pas que les marxistes révolutionnaires en Catalogne n'aient pas, avec ce courant, des désaccords très importants, particulièrement évidents sur les problèmes internationaux, où la volonté de résistance de ce courant dérive jusqu'à une position « campiste » - pas très éloignée de celle de la direction cubaine —;

I VIVA EL PARTIDE

ces divergences existent également sur la générale de construction du Parti révolutionnaire. Mais la position ouverte de ce courant à la collaboration pratique, et plus encore à la recherche d'un processus de convergence, avec les forces révolutionnaires extérieures comme le Mouvement communiste de Catalogne (MCC) et la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), est très positive.

LA SITUATION ACTUELLE:

VERS LA RUPTURE ? Depuis la clôture du Ve Congrès, la direction du PSUC s'est engagée dans un processus de « normalisation » qui tend à liquider purement et simplement les aspects les plus positifs du Congrès et, en même temps, à laminer le courant devenu majoritaire. Au niveau pratique, la tentative de putsch du 23 février a été la première occasion pour en revenir à la vieille politique d'unité nationale, et partant de là, pour préparer une Conférence du parti qui, sous prétexte de « résoudre les contradictions du Congrès », soit l'occasion de renouer avec l'eurocommunisme rejeté lors du Ve Congrès. Au niveau organisationnel, Pere Ardieca a été destitué de la présidence du PSUC et un processus de normalisation a été entamé contre les comités régionaux et les instances de base dans le but d'affaiblir le courant de gauche.

Cependant, les contradictions se sont maintenues et ce processus de « normalisation » n'a pas eu d'autre effet que d'exacerber la polarisation des positions politiques au sein du PSUC et de provoquer une véritable hémorragie de militants, ce qui a conduit à affaiblir les « léninistes » de la direction et à obliger à la formation d'une espèce de nouvelle majorité « euro-léniniste » chargée de mener, maintenant sans plus de concessions, le processus de normalisation.

POR LA DEMOCRACIA, PRESTA BE

Le Comité central, réuni les 7 et 8 novembre derniers, est l'expression la plus manifeste de cette alliance. Il a décidé de convoquer un Congrès extraordinaire du PSUC dans le but explicite de renouer officiellement avec la cohérence eurocommuniste, et il a adopté des critères de représentation des délégués au Congrès clairement distincts de la norme — de caractère plus démocratique - qui avait prévalu à l'occasion du Ve Congrès. Les 24 membres du Comité central appartenant au courant critique se sont vus obligés de voter contre cette résolution, soient favorables à un Congrès extraordinaire ayant pour but de résoudre la contradiction existant entre la politique adoptée par le Ve Congrès et la pratique de la direction actuelle. Ce même Comité central a donné un délai de 15 jours à deux des plus importants comités régionaux du PSUC, celui de Baix Llobregat et celui de Valles Occidental, conformer aux instructions de la direction, sous peine de se voir menacer de dissolution. Muniz et Ramos, tous deux membres de la direction du PSUC, sont pareillement menacés de destitution de leurs responsabilités de la direction, en tant que dirigeants de Baix Llobregat, l'un des bastions du courant critique.

Pour la majorité de la direction du PSUC, le Congrès extraordinaire (prévu pour février 1982) apparaît comme l'instrument le plus adéquat pour opérer une rupture ouverte avec le courant critique. Mais les événements peuvent précipiter cette rupture, dans la mesure où le courant critique se trouve placé dans une position intenable du fait de la multiplication des destitutions, dissolutions et expulsions de ses membres les plus en vue.

Ainsi, la crise du PSUC - qui n'est qu'un aspect spécifique de la crise plus globale qui secoue le PCE - est en train de créer une nouvelle situation au sein de l'avant-garde catalane. Sans elle, il serait difficile de comprendre l'ampleur de la contestation de l'ANE et le poids de la campagne contre l'OTAN.

La question qui se pose maintenant est de savoir si l'issue de cette crise va impliquer un affaiblissement du mouvement ouvrier et une augmentation de la démoralisation parmi les secteurs d'avant-garde, peut ouvrir la voie à un processus de recomposition aboutisse à un renforcement des révolutionnaires et de l'avant-garde communiste.

Le débat politique et la collaboration pratique déjà entamés entre ce courant du PSUC et les forces révolutionnaires organisées à l'extérieur du PSUC en Catalogne constituent aujourd'hui la meilleure facon de répondre positivement à cette

Joan FONT Barcelone, 15 novembre 1981. 5. ANE (Accord national sur l'emploi) : nom du pacte social signé entre les deux grandes centrales syndicales — les Commissions ouvrières (CCOO) et l'Union générale des travailleurs (UGT) - l'organisation patronale (CEOE) et le gouvernement.

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