Mobilisations ouvrières et se, les travailleurs, malgré leurs nombreu- une véritable grève générale — du 14 sep-
COLOMBIE
'ANNEE 1982 sera celle de l'élection présidentielle en
_ Colombie. Déia, le Parti libéral, actuellement au pouvoir
/ avec Julio Cesar Turbay Ayala, a désigné son candidat :
ce sera l'ancien président de la République Alfonso Lopez Michelsen. Le Parti conservateur s'apprête à désigner le sien, probablement Belisario Betancour déjà candidat lors de la précédente élection en juin 1978.
Cette apparente continuité au niveau des candidatures ne doit pas faire illusion. Les deux grands partis traditionnels de la bourgeoisie colombienne traversent une crise profonde. Au sein du Parti libéral, le « choix » d'Alfonso Lopez Michelsen a encore aggravé les conflits entre clans et cliques ; à tel point qu'un personnage aussi influent qu'un autre ancien président de la République, Carlos Lleras Restrepo, est virtuellement entré en dissidence. Il a annoncé qu'en aucun cas il ne voterait pour Alfonso Lopez Michelsen et menace d'appuyer un éventuel autre candidat issu du libéralisme.
Cette situation n'est qu'une nouvelle illustration de la décomposition accélérée du système politique colombien, une démocratie bourgeoise formelle, et chaque jour plus formelle.
Le mandat de Turbay Ayala s'achève dans un climat de débâcle totale. Au nom du « combat pour la survie des institutions démocratiques » il a, en pratique, abandonné une grande part de ses prérogatives aux militaires. Ces derniers ont les mains entièrement libres pour mener à leur guise la répression contre les organisations de gauche, les syndicats, les mouvements de masse et, bien évidemment, les organisations de gué.
rilla. Le « statut de sécurité » actuellement en vigueur leur permet de détenir, sans jugement et en toute légalité, à peu près n'importe qui.
Jean-Pierre BEAUVAIS
La caractéristique mouvement ouvrier colombien est qu'il est subordonné à des partis, à des courants et à des personnalités de la bourgeoisie. Privés depuis plusieurs décennies de toute indépendance politique de classes luttes et mobilisations, ont été le plus souvent relégués au rôle de spectateurs combinaisons conflits entre politiciens de la bourgeoisie. Désarmés idéologiquement et politiils sont divisés et atomisés au plan syndical. Ainsi n'y a-t-il pas moins de quatre centrales syndicales. Ce sont la
Confédération des travailleurs colombiens
(CTC) qui a été autrefois la centrale unique du pays et dont nombre de dirigeants sont proches du Parti libéral ; l'Union des travailleurs de Colombie (UTC), d'inspiration confessionnelle, liée à des secteurs de la hiérarchie catholique et au Parti conservateur, et qui revendique actuellement le plus grand nombre d'affiliés ; la
Confédération syndicale des travailleurs de Colombie (CSTC), née à la suite de l'exclusion de la CTC des militants du
Parti communiste colombien (PCC); et enfin la Confédération générale des travailleurs (CGT), démocrate-chrétienne. A ces quatre centrales, il faut ajouter de échéances électorales du monde. que cynisme et désintérêt. la campagne présidentielle. nombreuses fédérations indépendantes, rarement organisées nationalement.
Au milieu des années 1970, alors que la crise du système politique bourgeois s'accélérait, les luttes ouvrières et populaires ont connu un véritable renouveau. Ce processus a eu son point culminant lors du « paro civico nacional » - en fait tembre 1977. Outre la force de la mobilisation, le « paro civico » a révélé une volonté généralisée chez les travailleurs d'en finir avec la division syndicale et d'avan-
Cela a poussé les centrales syndicales à regrouper leurs forces afin de mener, dans un cadre unitaire, la lutte pour les revendications économiques et démocratiques les plus importantes. Elles ont alors adopté un cahier de revendications commun, renforcé le Conseil national syndical (CNS) en tant que structure unitaire de direction et lancé la perspective, à terme, d'un second « paro civico nacional ».
Une nouvelle étape de l'histoire du ouvrier colombien semblait • ouverte, d'autant que ces développements s'articulaient avec la poursuite et même l'extension des luttes et des mobilisations. En 1978, par exemple, c'est par centaines que se sont comptés les conflits sociaux les plus significatifs.
Ultérieurement, FUTC et la CTC,
Dans ce cadre, les organisations menant la lutte armée à la campagne ou dans les centres urbains, les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et le M-19, se sont converties, à partir d'actions militaires ponctuelles d'une audace croissante, en protagonistes importants de la crise.
La tactique à adopter à leur égard - déploiement militaire renforcé pour tenter de les écraser ou tentative de dialogue — est une question d'ores et déjà présente dans les manœuvres pré-électorales. Mais il est évident que, sur ce point comme sur de nombreux autres, rien ne pourra être fait sans l'accord des
Ce sont eux qui décideront ; c'est d'ailleurs la condition même du maintien de la façade démocratique du système.
Une crise grave affecte l'ensemble de l'économie du pays.
Ses effets sont dramatiques sur de larges secteurs de la population, réduite à la misère la plus extrême. Deux chiffres l'attestent : 700 000 enfants de moins de cinq ans souffrant de malnutrition grave ont été recensés et le taux de mortalité infantile est remonté à 64 pour 1 000 naissances, l'un des plus élevés
On comprend, dans ces conditions, que les manifestations quotidiennes de la décomposition du système n'engendrent
Le second « paro civico nacional » (grève civique nationale)
qui s'est déroulé le 21 octobre dernier a révélé — malgré une répression massive et brutale - une évidente remontée des mobilisations et de la combativité ouvrière. La question qui est posée est de savoir si les travailleurs colombiens pourront faire entendre leur voix et défendre eux-mêmes leurs revendications lors des prochaines échéances politiques, et y compris lors de dont les dirigeants sont pourtant le plus souvent liés aux deux grands partis de la bourgeoisie, ont lancé une campagne de propagande en faveur de la formation d'un parti ouvrier basé sur les syndicats.
Mais ils en sont resté là, ne prenant aucune mesure concrète allant dans ce sens.
Quelques syndicats affiliés à l'une ou l'autre de ces deux centrales ont néanmoins adopté une attitude plus consé quente : ils ont mis systématiquement en revendication concrètement aux luttes et mobilisations en cours. Tel fut, notamment, le cas de des travailleurs
(UTRASAN), affiliée à l'UTC, et de la
Fédération des travailleurs de Cundinamarca (FETRACUN) affiliée, elle, à la
Les pas en avant réalisés en direction de l'unité syndicale à partir de l'acquis du premier « paro civico nacional » se sont évidemment heurtés aux manœuvres des politiciens bourgeois et de leurs alliés au sein des appareils bureaucratiques dicaux qui se sont attachés à profiter au maximum des conditions rendues chaque fois plus difficiles pour le combat des travailleurs. Crise économique, intransigeance patronale et surtout accentuation de la politique répressive du gouvernement ont, en se combinant, conduit le mouvement ouvrier à des reculs partiels.
C'est dans ce contexte que, par exemple, la direction de la CGT, bafouant l'exigence exprimée par de nombreux militants de base de voir enfin convoqué un second « paro civico », renouait, cours des premiers mois de 1981, avec les aspects les plus réactionnaires de sa tradition démocrate-chrétienne. Elle se liait à un secteur droitier ayant rompu avec l'UTC (l'Union des travailleurs de Cundinamarca - UTRACUN), appuyait la Junte militaire et démocrate-chrétienne du Salvador et rompait pratiquement l'unité syndicale. Ses manœuvres ultérieures avec le gouvernement, dans le cadre d'un prétendu dialogue entre patrons et ouvriers, l'ont rejetée à l'extrême droite du mouvement syndical.
Les 28, 29 et 30 août derniers était organisé un Forum syndical national. Ce rassemblement unitaire de syndicalistes venus de tout le pays devait débattre, notamment, de la convocation du second « paro civico ». C'est dans le cadre de la préparation de ce Forum, et parce qu'elle craignait qu'il ne soit un facteur de relance des pressions unitaires, que l'UTC a commencé à prendre ses distances avec le Conseil national syndical (CNS) et à répondre, elle aussi, de plus en plus positivement aux appels démagogiques à la « concertation » lancés avec une insistance accrue par le patronat et le gouverne.
Le Forum réalisé, l'appel au second « paro civico » lancé, ce sera au tour de la direction de la CTC de s'engager dans la voie de la division et de la trahison. Elle renoncera, face aux pressions gouvernementales, à appeler à la grève générale.
Malgré le retour aux vieilles divisions, ce Forum syndical national a été un événement de toute première importance. En particulier, le syndicalisme dit « indépendant » s'y est manifesté comme une force combative et de poids croissant. Jusqu'alors opposé au combat pour l'unité syndicale, défenseur de revendications souvent maximalistes et ultra-radicales, il a connu dans la dernière période une profonde mutation. En fait, il s'est libéré de son essentiel: l'intluence exerçait de longue date le MOIR (Mouvement ouvrier indépendant révolutionnaire), la principale organisation maoïste colombienne. Cette dernière, se faisant plus que jamais le porte-parole empressé des positions de la bureaucratie chinoise, épousant ses virages et ses retournements, a connu une importante scission qui l'a beaucoup affaiblie. Et l'organisation née de cette scission, le Parti du travail de Colombie (PTC), a des positions généralement beaucoup plus avancées que celles du MOIR.
Rappelons que ce syndicalisme « indépendant » inclut les 200 000 enseignants de la Fédération colombienne des éducateurs (FECODE) et les 5 000 travailleurs du pétrole regroupés dans le syndicat ECOPETROL dont le rôle a été important pour impulser l'appel au second « paro civico ».
Confronté à cet appel au second « paro civico nacional » pour le 21 octobre, le président Turbay Ayala a multiplié les manœuvres. Il a cherché à approfondir la division syndicale et à démobiliser les travailleurs en invitant, le 10 octobre, organisations patronales et syndicats à organiser des commissions de travail et de concertation « afin d'étudier les problèmes du pays ». Mais ni la CSTC ni le syndicalisme « indépendant », qui appelaient à la grève générale, ne se sont laissés séduire par ces chants de sirene.
Le gouvernement a alors recouru à son arme traditionnelle : la répression. 2 500 personnes ont été arrêtées préventivement dans tout le pays, en majorité des militants syndicaux et de gauche (cf. Inprecor, numéro 112 du 9 novembre 1981). Les villes ont été placées sous contrôle militaire et quadrillées par la troupe, tandis que les universités étaient fermées. Avec la complicité active des mass media, un climat de panique a volontairement été créé : on a même parlé d'actions spectaculaires planifiées par la guérilla et devant se dérouler le jour de la grève.
Un décret gouvernemental a été promulgué en toute hâte : il prévoyait de lourdes peines pour toute personne appelant ou incitant à l'arrêt du travail et autorisait le licenciement sur le champ de tous ceux qui ne se présenteraient pas à leur travail le jour du « paro ». En outre, tout syndicat appelant à la grève était menacé d'être déclaré hors-la-loi.
Malgré tout, la grève générale a eu lieu. Dans tout le pays, les transports ont été à peu près totalement paralysés. Les activités commerciales ont été réduites de 50 %, tandis que 30 % environ des usines et ateliers étaient totalement arrêtés. Ce fut une journée au cours de laquelle s'est exprimé un rejet massif du gouvernement Turbay Ayala et de sa politique. Même dans les entreprises où les travailleurs étaient présents, de peur d'être licenciés, l'activité a souvent été perturbée, voire même significativement réduite. Les exemples sont nombreux.
Les affrontements avec la police ont été fréquents. Ils ont souvent été le fait d'étudiants mobilisés, comme a Medellin et à Baranquilla, où deux d'entre eux ont été tués. Dans ces conditions, et quoi qu'en disent les communiqués officiels, cette journée de « paro » a été un succès pour le mouvement ouvrier colombien. Ses répercussions n'ont pas fini de se faire sentir. NOUVELLE SITUATION AU SEIN
DU MOUVEMENT SYNDICAL
Il est apparu clairement, et aux yeux de tous, que Turbay Ayala et son gouvernement avaient perdu tout appui significatif dans la population. La puissance du mouvement revendicatif et de la grève, malgré une répression des plus brutales, a redonné confiance aux secteurs les plus combatifs du mouvement ouvrier. Enfin, de nombreux syndicats affiliés à l'UTC et à la CTC, en premier lieu l'UTRASAN et la FETRACUN, ont joué un rôle important dans la mobilisation, refusant de s'en tenir aux prises de position hostiles au « paro » de leurs centrales respectives. De fait, le 21 octobre a grandement contricristalliser une nouvelle situation dans le syndicalisme colombien. Celui-ci compte maintenant deux pôles bien définis. D'un côté, les appareils de la CTC, de l'UTC et de la CGT, s'appuyant sur des secteurs qui leur restent directement soumis, organisent ouvertement la trahison et montrent disposés à se vendre bourgeoisie chaque fois que l'occasion se présente. De l'autre, un mouvement massif incluant des fédérations ayant rompu dans la pratique avec ces centrales lors de ce second « paro », les militants de la
Get du syndicalisme dant » : un mouvement qui a fait la preuve de sa volonté et de sa capacité à s'affronter au gouvernement malgré la répression des militaires et les menaces de licenciements massifs.
Le 21 octobre a été le révélateur de deux phénomènes essentiels au sein du mouvement ouvrier :
- En premier lieu, une évidente remontée de la combativité et de la mobilisation de nombreux secteurs, par-delà les inégalités régionales et sectorielles. Ce qui signifie que le mouvement ouvrier organisé est en train de réoccuper la place centrale dans la lutte contre le gouvernement et le régime ; place occupée ces dernières années par les organisations menant des actions armées dans les campagnes comme dans les centres urbains.
- En second lieu, la perspective de voir émerger de nouvelles directions du mouvement de masse est, dans ce contexte, plus concrète que jamais.
Dans ces conditions, tous les obstacles doivent etre levés pour que cette noumouvement ouvrier colombien puisse réellement et directement s'exprimer lors de la campagne électorale de 1982. Tout doit être fait pour qu'elle ne soit pas réduite au silence et ignorée comme lors des précédentes élections. Telle est la préoccupation centrale de nos camarades du Parti socialiste révolutionnaire (PSR), la section colombienne de la IVe Internationale, face à cette échéance.
La possibilité d'une candidature présidentielle qui défendrait les revendications avancées par les travailleurs lors du civico », exigerait le ment des libertés démocratiques et la libération des milliers de prisonniers politiques, d'une candidature indépendante des appareils politiques de la bourgeoisie et opposée aux politiciens usés de corrompus que seront les candidats libéraux et conservateurs, serait d'une grande signification et serait susceptible de rencontrer un large écho. Elle contribuerait à accélérer l'actuelle remontée de la combativité et de la mobilisation. Elle serait un important pas en avant dans la réalisation de cette tâche historique trop longtemps différée : la conquête par les travailleurs colombiens de leur indépendance politique de classe.
Jean-Pierre BEAUVAIS