Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

NOUVELLE-CALEDONIE

Entretien avec Nidoish Naisseline, dirigeant indépendantiste et grand chef coutumier

· Inprecor n° 115, 21 décembre 1981 · p. 16-18, 18 · 2 772 mots

France Belgique

Un test pour le gouvernement français

Entretien avec Nidoish Naisseline, grand chef coutumier

NOUVELLE CALEDONIE

OLONIE française située à 20 000 km de Paris, la Nouvelle-Calédonie risque fort de devenir rapidement le prin-

/ cipal lieu de mise à l'épreuve des proclamations démocratiques du gouvernement Mitterrand-Mauroy.

En effet, réunies depuis 1979 autour de la revendication d' « Indépendance kanaque et socialiste » au sein du Front indépendantiste (FI) qui recueille environ 80 % des suffrages de la population kanaque, les différentes formations anti-colonialistes attendent du nouveau gouvernement français des mesures importantes pour engager le processus de décolonisation.

De leur côté, les Blanes réactionnaires, fortement implantés dans les institutions locales (police, justice, Assemblée territoriale), grâce à une politique d'immigration sélective, relayés par la droite métropolitaine hurlent au « bradage » du territoire national à la moindre déclaration d'intention du nouveau gouvernement.

Dès lors, impuissant à maîtriser l'évolution de la situation et maintenant ses initiatives dans le cadre du respect des institutions coloniales héritées de son prédécesseur, le gouvernement socialiste s'enfonce dans l'attentisme. Pendant ce temps, les colons blancs, les « caldoches », tentés depuis longtemps par une indépendance à la rhodésienne s'arment (il y a officiel-

L'expropriation de la population d'origine kanaque des meilleures terres au fur et à mesure de l'installation des colons, constitue le noyau historique de l'exploitation coloniale en Nouvelle-Calédonie.

Ce processus, qui s'est combiné avec le parcage des populations kanaques dans des réserves, se heurtera à de multiples formes de résistance et parfois même, comme ce fut le cas en 1878, à de véritables soulèvements populaires.

Comme nous l'a confié Nidoish Naisseline, l'année 1946 marque la charnière entre deux périodes différentes de la colonisation : « En gros, il y a la période antérieure à 1946, avec le régime de l'indigénat. A cette époque, on n'avait pas besoin des Kanaques, nous étions des gêneurs.

C'était une exploitation où l'on prenait la terre et où l'on excluait les Kanaques. Il y a eu une spoliation de terres surtout à la

Grande Terre où les Kanaques ont été refoulés sur des terres non fertiles. L'exploitation coloniale était surtout basée sur une économie de type agricole, agriculture et élevage. Donc, spoliation des terres et parcage des Kanaques dans les réserves avec, bien évidemment, toutes les justifications d'ordre humanitaires et civilisatrices qui furent données à l'époque, du genre : "On les parque dans des réserves pour qu'ils puissent développer euxmèmes leurs cultures ...

" C'est dans ce cadre que s'inscrit le plan de constitution des réserves. »

Le régime de l'indigénat contraignait les Kanaques à effectuer gratuitement des corvées pour les colons ou à travailler sur les routes pour s'acquitter en nature de et dirigeant indépendantiste bloc contre toute velléité de réformes. indépendantiste kanaque. l'impôt de capitation. L'état d'esprit colonial d'alors est très bien illustré par les écrits de l'ancien gouverneur français de la Nouvelle-Calédonie Pierre Feuillet, qui note, en parlant du droit des Kanaques sur leur terre d'origine : « Leur droit sur ces autrefois un droit de souverainete. Et ce droit de souveraineté, il est bien évident qu'il est passé à la France; le nier, ce serait contester la possibilité même d'une colonisation quelconque. »

Avec la fin du régime de l'indigénat, le colonialisme français tente alors une politique d'assimilation des Kanaques. « Après 1946, on a commencé à assouplir le régime de l'indigénat, on a notamment permis aux Kanaques de sortir de leurs réserves sans l'autorisation préalable des gendarmes et des chefs. C'était en fait surtout pour qu'ils aillent remplacer les travietnamiens que l'on commençait à renvoyer parce que les autorités coloniales ne savaient bons colonisés ou de futurs communistes », rappelle le dirigeant du LKS.

« Les Kanaques ont donc fait leur entrée dans le monde occidental. Politiquement, cela a signifié la naissance de l'Union calédonienne (UC) en 1951. Pasteurs protestants et curés se sont entendus pour former un parti pour défendre et organiser les Kanaques. C'est un mouvement qui, à l'époque, passait pour très contestataire, car il s'opposait à un mouvement raciste qui voulait notre retour dans les réserves. Mais l'UC était un mouvement très assimilationniste et intégrationniste. Cela a donné des ministres lement deux armes recensées par Blanc sur le territoire) et font

Le 19 septembre 1981, le dirigeant progressiste blanc de l'Union calédonienne (UC), Pierre Declercq, était assassiné par un jeune « caldoche » dont on n'a toujours pas prouvé qu'il n'avait pas agi sur commande. Les dirigeants indépendantistes et les progressistes blancs sont régulierement dénonces par des tracts anonymes ou même ouvertement dans la presse réactionnaire locale. Ces appels au meurtre sont restés jusqu'à ce jour impunis, tandis que les Kanaques qui ont occupé les terres de propriétaires blancs se sont vus confrontés - comme par le passé - aux forces coloniales de répression.

Pour comprendre les fondements du caractère profondément explosif de la situation actuelle en Nouvelle-Calédonie,

Inprecor a interrogé Nidoish Naisseline, un des élus indépendantistes de l'Assemblée territoriale, grand chef coutumier de l'ile de Maré et dirigeant du parti de Libération kanaque socialiste (LKS), organisation partie prenante du Front indépendantiste, héritière de la tradition du groupe des Foulards rouges (FR) et du Parti de libération kanaque (PALIKA), qui constitue aujourd'hui l'aile la plus radicale du mouvement kanaques sous la loi cadre de 1956 et des avantages sociaux (le droit aux allocations familiales, etc.). A partir de 1954-1956, on avait aussi accès à l'enseignement secondaire, on pouvait aller travailler dans les mines sans l'autorisation des gendarmes. »

L'ECHEC DE L'ASSIMILATION

La génération d'après 1946 se trouve alors confrontée au monde occidental.

C'est elle qui symbolisera le mieux l'échec de la politique d'assimilation entreprise par le pouvoir colonial français. Le détonateur en seront les événements de 1969 au cours desquels Nidoish Naisseline et d'autres militants seront arrêtés pour avoir dénoncé la présence coloniale. « En

1969, rapporte notre interlocuteur, on s'est aperçu que l'on restait kanaque, que l'on ait des diplômes ou que l'on soitfonctionnaire. Cela a été à l'origine de la constitution des Foulards rouges (FR), qui contestaient à la fois la mainmise et la pénétration occidentale, qu'elle soit raciste ou assimilationniste. »

Tangible au niveau politique, l'échec de l'assimilation l'est aussi au niveau économique et social : « Par exemple, à l'usine de nickel de Dionambo, qui dépend du trust Imétal, il n'y a que 7 % d'ouvriers kanaques alors que nous représentons 42 % de la population. Il n'y a que deux professeurs kanaques, pas de chauffeurs de taxi ni de commerçants kanaques à Nouméa. Donc, malgré la perspective de sortir des réserves sans autorisa-

Page 17

Calédonie est une colonie française située dans le sud-ouest de l'océan Pacifique, à 1 500 km de l'Australie et à 20 000 km de Paris. Elle est composée d'une île principale dénommée Grande Terre et de l'archipel des iles Loyauté

(TOM). Un haut-commissaire français nommé par Paris concentre tous les pouvoirs et chapeaute les institutions territoriales composées d'un Conseil de gou-

17 600 Wallisiens et 11 800 autres immigrés (Indonésiens ... ). C'est cette structure de population et le problème de l'accaparement des terres par les colons qui constituent les fondements du caractère profondément explosif de la situatimait à 2 295 le nombre de propriétés individuelles non kanaques sur une sudans l'économie locale sont allés en majorité — pour l'équivalent de 18 milliards — au traitement des fonctionnaires blancs installés en Nouvelle-Calédotion préalable, les Kanaques sont restes marginalisés.

« L'économie du territoire est aujourd'hui axée sur l'exploitation du nickel. Au niveau de la consommation, il y a une mainmise des établissements Ballande, un Français de Bordeaux, sur l'importation des produits alimentaires et vestimentaires. La publicité aidant, tout est fait pour que les produits locaux soient marginalisés. Nous avons, par exemple, des poulets que l'on peut élever pour rien, avec des restes de maïs et des noix de coco, mais il y a un système de prix qui fait que ces poulets sont plus chers lorsqu'on les vend à 5 km de leur lieu d'élevages que ceux importés de Hollande. Il y a aussi toute une propagande qui incite à acheter dans des magasins. Il y a derrière cela toute une aliénation nouvelle, une nouvelle idéologie de la consommation. Cela est d'ailleurs conforté par toute une juridiction. »

La marginalisation économique des Kanaques est entérinée par des dispositins légales qui avantagent les représentants des sociétés commerciales françaises. Ainsi, « les lois relatives aux coopératives ne sont pas appliquées au territoire ». Aussi, lorsque des Kanaques veulent s'organiser sur le plan économique pour la circulation et la vente de leurs produits, ils se trouvent rejetés à la limite de la légalité.

L'APARTHEID

A LA FRANÇAISE La mainmise des Blancs sur les rouages économiques et politiques locaux est donc totale. A ce sujet, Nidoish Naisseline fait la distinction entre plusieurs sortes de Blanes. Il y a les Européens qui résident depuis plusieurs générations en Nouvelle-Calédonie. Mais « il y a aussi eu une immigration politiquement sélective, voulue par le gouvernement, de fonctionnaires métropolitains très conservateurs, de nostalgiques de l'Indochine ou de l'OAS qui n'ont pas pu viure en France et qui ne veulent pas être "refaits" une seconde ou une troisième fois. Ils sont très organisés et très dangereux. Ce sont surtout eux que l'on retrouve au sein de la police et des services des Renseignements généraux (RG) locaux. »

Les forces répressives maintenues en place par la France sont considérables en Nouvelle-Calédonie. D'après Nidoish Naisseline, « il y a en gros 7 000 militaires armés et armables. Il y a notamment des militaires, des gendarmes en retraite qui touchent des pensions surévaluées 75 % ; alors ceux-là aiment bien la Fran-

L'immigration européenne sélective a été une politique concertée pour contrebalancer le poids des indépendantistes kanaques. Le maire réactionnaire de Nouméa, Roger Laroque, membre du RPCR (Rassemblement pour la Calédonie dans la République) lié au RPR de Jacques Chirac, ne se gênait pas pour déclarer en 1970 : « Il faut faire du Blanc ...»

« Depuis 1969-1970, Naisseline, il y a une immigration calculée

→-Balade Oubatche 1550 A -- Hiện chène + NOU ELLE-CALÉDONIE Voh - Poindimié:

OCEAN

Plaine Galace Poya, 700 km

(Maré, Lifou et Ouvéa) situé à 100 km environ à l'est de la Grande Terre.

vernement et d'une Assemblée territoriale à majorité réactionnaire.

tion dans cette colonie de la France.

perficie de 332 797 ha, surtout sur les terres les plus fertiles. pour marginaliser les Kanaques. Il y a un an, on pouvait s'installer en Nouvelle-Calédonie en payant la moitié du prix de son voyage. Au niveau des fonctionnaires, il y a une loi dite des six ans qui contraint les fonctionnaires à repartir en métropole après six ans d'exercice. On voit pourtant des gens qui restent 10 ou 15 ans, alors que ceux qui se sont fait remarquer pour leurs opinions libérales ou socialisantes sont rentrés. Seuls restent donc les plus réactionnaires. Ensuite, il y a l'immigration des Wallisiens (originaires du territoire français de Wallis). On aurait pu faire venir des Tahitiens, mais le gouvernement a choisi les Wallisiens parce qu'ils votent à 99 % a droite. Il y a aussi les refugiés du Vanuatu apres laccession a Independance en 1980, et ceux qui ont fui le Vietnam. Tous ceux-là sont pro-français. »

Il n'est donc pas étonnant, dès lors, que la situation se soit aggravée après la victoire électorale de François Mitterrand. « Il y a une ambiance fasciste en Nouvelle-Calédonie, estime Nidoish on décide de criminaliser tous les opposants politiques en exagérant beaucoup. Par exemple, Pierre Declereq - qui a été assassiné en septembre 1981 - était un militant catholique, un ancien de la JOC

LA NOUVELLE-CALEDONIE EN CHIFFRES

SOuvea

- Baie :

OUVÉA:

d'Ouvean

31. LIFOU=

6l. Tiga

LOVA-UI MARE Y la Foa

NOUMÉA

-1. Que

I. des Pins

Depuis la prise de possession officielle du 24 septembre 1853, la Nouvelle-

La Nouvelle-Calédonie dispose du statut des Territoires d'outre-mer

Au ler janvier 1980, on recensait : 65 000 Kanaques, 49 700 Blanes,

En 1979, le peuple kanaque était parqué sur 374 058 ha, alors que l'on es-

Les 20 milliards de centimes qu'en 1979 le colonialisme français a injectés

Les discours des Européens de à propos des

Nouvelle-Calédonie

Kanaques constituent la plupart du temps des petits morceaux d'anthologie réactionnaire et raciste.

Le maire de Nouméa,

Roger

Laroque, un des tenants de l'apartheid néo-calédonien, répondait ainsi l'envoyé du Monde (20 juillet

1979) au sujet de la timide réforme foncière envisagée par le gouvernement Giscard-Barre : « Les Mélanésiens savent tout ce que la France a fait pour eux ... Ils sont soignés gravont à l'école et au tuitement, collège sans débourser un sou. On a tracé des routes sur des iles où il n'y avait rien, construit des aéroports, payé radio et télé. Ce sont de gros efforts, tout de même. Malheureusement, les Canaques ne participent guère au développement du pays. Et que veut-on aujourd'hui dans certains cercles parisiens ? Leur rendre la terre ? Mais c'est impensable ! Celle qu'ils ont, ils n'en font rien, et il faudrait leur en donner plus. A quel prix ? Et pour produire quoi? »

Page 18

(Jeunesse ouvriere chrétienne), un non-violent, qui était là-bas taxé de communiste. Dans le journal Corail, certains militants indépendantistes sont désignés comme étant les responsables du futur bain de sang que la Nouvelle-Calédonie devrait connaître. Et, en juillet dernier, un journal se demandait pourquoi Declercq était encore vivant ... La droite est très gonflée. Elle n'a pas du tout peur du super-policier récemment envoyé par le gouvernement Mitterrand pour enquêter sur l'assassinat de Pierre Declerg. La meilleure preuve, c'est qu'un tract signé Légitime Défense et dénonçant les dirigeants indépendantistes a été distribué en pleine manifestation de la prétendue "majorité silencieuse" du 11 novembre dernier. » LES INDEPENDANTISTES FACE AU NOUVEAU GOUVERNEMENT

Si la victoire électorale de François Mitterrand a provoqué de nombreux espoirs dans la population kanaque, « les colons se sont sentis menacés dans leurs privilèges ». C'est d'ailleurs comme cela que Nidoish Naisseline explique la « nervosité des groupes d'extrême droite ».

Dans ce climat général, une des premières revendications du mouvement indépendantiste, et plus précisément du parti LKS, adressée au nouveau gouvernement français, est de « désarmer les groupes d'extrême droite ». A ce propos, Nidoish Naisseline nous a précisé que les autorités gouvernementales « savent qui sont ces gens-là. Il y a des inspecteurs de police qui font partie de ces mouvements, et ils le savent ».

Puis, « dans la limite de ce qu'ils peuvent faire », le représentant du LKS réclame que les gouvernants français « s'engagent dans un processus de décolonisation. A l'extérieur, en arrêtant de nous bloquer au niveau des instances internationales, et notamment d'empêcher comme le faisait Valéry Giscard d'Estaing, que le problème de la Nouvelle-Calédonie ne soit posé au

Quatrième

Internationale

SOMMAIRE

EDITORIAL: Révolution et contre-révolution en Amérique centrale . Livio Maitan - L'eurocommunisme dans l'impasse Ernest Mandel - L'idéologie de la bureaucratie soviétique dans le miroir de la Révolution polonaise .. S. Jaber - Onze thèses sur la résurgence actuelle de l'intégrisme islamique ... Sandew Hira - Structure sociale et lutte de classes au Surinam Antonio Moscato - Togliatti, dirigeant du Komintern, d'après un historien du P.C.I. .... Juan Andrade (1897 - 1981) Juan Posadas ..

Page 18

sein du Comité de décolonisation des 24 de l'ONU... En Nouvelle-Calédonie même, il faut créer les conditions pour que les Kanaques puissent s'exprimer... Car on ne peut pas parler de réformes sans créer auparavant les conditions d'une véritable démocratie ».

Le dirigeant du LKS reconnaît que le gouvernement français est « bloqué ». Notamment par ses principes sur la décentralisation qui vise à « donner plus de pouvoir aux élus locaux surtout en matiere de gestion des mines ». Or, la majorité de ces élus sont réactionnaires du fait justement du rééquilibrage arithmétique oroctobre-novembre-décembre 1981

3 17 37 61 73 87 99 101 ganisé ces dernières années par la politique d'immigration sélective.

Coincé entre les timides promesses faites aux indépendantistes kanaques par le Parti communiste (PCF) et le Parti socialiste (PS) lorsqu'ils étaient dans l'opposition, Paris mène une politique attentiste qui ne peut satisfaire les Kanaques, tout en laissant aux colons réactionnaires le temps de parfaire leur organisation. La situation en Nouvelle-Calédonie demeure donc plus que jamais explosive.

Propos recueillis par Vincent KERMEL

26 novembre 1981

ABONNEMENTS: 1 AN.

4 NUMEROS

AUTRES PAYS

500 francs belges

Ab. ordinaire

1 000 francs belges

Ab. soutien

600 francs belges

Par avion

Mandats, virements, chèques pour le compte CGER n° 001-1020473-12 de

Quatrième Internationale

12, rue de la Buanderie

1000 BRUXELLES

BELGIQUE

FRANCE

70 francs français

Ab. ordinaire

140 francs français

Ab. soutien

Chèques à l'ordre de :

P.E.C.

2, rue Richard Lenoir

93100 MONTREUIL

FRANCE

Une erreur sur cette page ?