Riposter aux provocations putschistes
EPUIS le 23 février 1981, rumeurs authentiques et faux l'Etat espagnol : le putschisme est effectivement institutionnalisé (1). Mais la publication, le 6 décembre dernier, d'un manifeste de 100 officiers et sous-officiers de la garnison de
Madrid constitue la plus grave de ces provocations.
Avec l'impunité propre à ceux qui sont convaincus d'exprimer « le sentiment général » des forces armées, ces éléments des nouvelles promotions de l'encadrement (la moyenne d'âge des signataires tourne autour de 30 ans) n'hésitent pas à se revendiquer du franquisme et des putschistes du 23 février ; ils exigent la complète autonomie de la hiérarchie militaire par rapport au pouvoir civil ; ils refusent d'être « professionalisés,
Angel MUNOZ
Entre l'incapacité de la bourgeoisie à résoudre sa crise de direction dans le cadre des institutions actuelle et le refus des directions réformistes de ouvrières se dresser comme une alternative à la droite en s'appuyant sur la mobilisation des masune situation qui tend à favoriser ses, l'instauration d'une « Junte civile et militaire » est en train de mûrir dans l'Etat espagnol. Pourtant, le potentiel de riposte du mouvement ouvrier existe. Une partie des travailleurs est même convaincue de la nécessité d'une action qui pourrait, elle, libérer des forces de résistance plus larges.
LA CRISE DE NOVEMBRE
L'escalade putschiste a commencé dans les premiers jours de novembre. La crise endémique de l'Union du centre démocratique (UCD) et du gouvernement a de nouveau atteint un point critique : la du régime parlementaire et la perspective d'une possible défaite électorale aggravent les tendances centrifuges au sein du parti bourgeois majoritaire. Les conflits de pouvoir entre clans, les discussions sur les alliances à réaliser avant ou après d'éventuelles élections, ne sont que des manifestations secondaires de la crise qui masquent le problème de fond. Le véritable problème est le suivant : malgré le recul considérable du mouvement ouvrier, la bourgeoisie ne peut gouverner en Espagne, même dans ce type de régime parlementaire, que si elle parvient à passer des accords avec la gauche réformiste et le nationalisme bourgeois. Ces accords, bien qu'ils soient toujours plus au désavantage des travailleurs, exigent cependant un minimum de concessions sociales et politiques. Mais ces concessions ne sont pas acceptées par des secteurs très importants du capital ni par la hiérarchie militaire.
Aussi, l'alternative qui reste ouverte est-elle celle de la confrontation, celle de de ces dernières années. lementaire. porter la « contre-réforme » commencée le 23 février 1981 jusqu'à ses ultimes conséquences. Certains groupes du patronat et de la droite centraliste avancent même une formule parlementaire pour mener cette politique : c'est la « grande droite », c'est-à-dire l'alliance gouvernementale entre l'UCD et le parti de Manuel Fraga Iribarne, l'Allianza Popular (AP) (2). Mais, dans cette formule, la contradiction entre les objectifs et les moyens est évidente : car ce sont en réalité des moyens extra-parlementaires qui correspondent aux objectifs de la confrontation. C'est sur cette voie que le putschisme avance, et très rapidement.
C'est pourquoi, le 4 novembre, les « capitaines généraux » de l'armée espagnole, qui sont les vrais chefs de la hié. rarchie militaire (la Junte des chefs d'état-major, qui est formellement l'organe de direction militaire, composé d'éléments relativement loyaux vis-à-vis du gouvernement, est une coquille qui se brisera en putschiste aura achevé sa croissance) ont adressé une nouvelle mise en demeure au roi Juan Carlos. Une fois satisfaites toutes les exigences qu'ils avaient formulées le 23 février, ils ont décidé de passer à la « guerre de mouvement ». Un de leurs membres et aspirant « caudillo », le lieutenant général Gonzalez del Yerro, a été d'exposer l'alternative de l'armée aux partis de la droite parlementaire, aux organisations patronales et, of course, l'ambassade des USA à Madrid.
Le nouveau plan reflète le point de maturation politique du putschisme : sur la base du plus grand respect au roi, à la Constitution, etc., la hiérarchie militaire considère nécessaire de constituer un gouvernement présidé par le lieutenant général Gonzalez del Yerro en personne, ou en tout cas avec une représentation décisive de l'armée. Cette « Junte civile et militaire » aurait un programme en trois points :
ETAT ESPAGNOL démocratisés et épurés » et, sous le prétexte de défendre l'armée, ils s'attaquent aux droits démocratiques conquis au cours
Ce fait très grave a été présenté par le gouvernement comme un « incident localisé ». 14 jours d'arrêts à domicile ont été imposés aux signataires du manifeste et, bien évidemment, une enquête a été ouverte. Le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) a réagi avec sa traditionnelle et exquise prudence : il n'a rien dit, 24 heures après les faits. Le Parti communiste espagnol (PCE), lui, a pris position. Santiago Carrillo s'est disposé à affronter ce problème par le biais d'un
« projet de loi ». Cela n'est rien d'autre que du crétinisme parpremièrement, la réforme de la Constitution, spécialement sur la question des autonomies et de la loi électorale ; deuxièmement, sur cette base, la convocation immédiate des élections ; et, enfin, l'annulation de la tenue du procès des putschistes du 23 février ... C'est là le genre de coup d'Etat qui menace et que l'on doit arrêter. Il serait plus que dès le dur, premier jour, pour l'avant-garde du mouvement ouvrier et le nationalisme révolutionnaire, avant de l'être un peu plus tard pour le gros des travailleurs.
UNE RIPOSTE INITIALE
AUX PROVOCATIONS
La hiérarchie militaire n'a pas obtenu l'approbation de ses plans. Et, comme par hasard, l'extrême droite civile et militaire est alors entrée en action.
Le « Manifeste des 100 » est, pour le moment, le dernier maillon d'une chaîne qui avait été précédée par la manifestation de 200 000 fascistes le 22 novembre, commémorant la mort du dictateur aux cris de « Le roi est un traître ! » ; la farce judiciaire de la condamnation à un mois du fils du général Milans del
Bosch, après qu'il ait reconnu au milieu des sourires des juges qu'il ne se rappelait pas bien s'il avait qualifié de roi de « porc inutile » ou de « traître imbécile » ; par l'hommage rendu à un avocat fasciste, défenseur des inculpés du coup d'Etat du
23 février par des magistrats du Tribunal suprême et des dizaines de juges et procureurs ; par l'intervention de la police militaire à La Coruna contre une manifestation anti-OTAN parfaitement légale ; par l'attaque menée par un groupe de militai-
1. Angel Munoz. « Une contre-réforme a commencé », Inprecor numéro 107, du 5 août
2. Manuel Fraga Iribarne, ancien ministre de l'Information du général Franco, est le dirigeant du parti de droite réactionnaire Allianza
res contre une salle des fêtes de Vicalvaro une grève dans toute la métallurgie d'Eus-
LOR GONERA TEL GOLPISMO
DEPURACION
Manifestation de la LCR et du MCE contre le putsch du 23 février dernier. (DR) à Madrid pour y tenir un meeting fasciste, et obliger les gens présents à chanter leurs hymnes; par les attaques de locaux des organisations de gauche ...
La situation était sur le point d'éclater dans les premiers jours de décembre, mais elle n'était pas une situation désespérée pour le mouvement ouvrier. Il existait, comme il existe encore, des moyens pour y faire face.
période qui a suivi le 23 février, seule la gauche révolutionnaire a attitude de lutte et de mobilisation. Sans elle, sans la démarche unitaire qui l'a animée, on ne peut comprendre le réveil des luttes auquel nous assistons maintenant. Le facteur qui a sans doute le plus contribué à modifier la situation au sein du mouvement ouvrier, c'est la crise du PCE et le déve. loppement d'un secteur de gauche dans ce parti et dans les Commissions ouvrières (CCOO) (3). Situation modifiée au point que l'initiative de la manifestation de Madrid du 15 novembre est revenue à un parti aussi paralytique que le PSOE. Avec le soutien de toute la gauche, 500 000 personnes se sont rassemblées, poussées concrètes que les slogans abstraits et géné. raux « Pour la paix, la liberté et la démocratie ! » décidés par le PSOE. Bien évidemment, pour Felipe Gonzalez, secrétaire général du PSOE, cette manifestation s'est réduite à une « démonstration »: il n'a donné aucune consigne, aucun objectif pour poursuivre la mobilisation.
Mais, la semaine suivante, il y a eu la Getafe (Madrid) en solidarité avec les 127 travailleurs licenciés de l'entreprise John Deere. « Comme au bon vieux temps ! », titrait très justement le journal de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), Combate. Le 23, c'était
EINTERCONTINENTAL PRESS
DOVENION Y kadi, à l'exception de la Navarre, à la suite d'une décision absurde des Commissions ouvrières et de l'Union générale des travailleurs (UGT).
La pression des travailleurs a littéralement contraint les directions des CCOO et de l'UGT à passer à l'action, par l'appel pour le 18 décembre à une journée nationale de lutte « en défense de l'Accord national pour l'emploi (ANE) et de la démocratie ».
Les termes mêmes de cet appel doivent nous éviter tout triomphalisme face à la situation et nous faire comprendre ses contradictions. Depuis qu'a été signé l'ANE, le 5 juin dernier, 100.000 postes de travail ont été supprimes en Espagne ; Felipe Gonzalez lui-même n'a pas peur d'affirmer que cet accord fait que le patronat espagnol est envié « par tout le patronat européen ».
Il est criminel et diviseur d'appeler les travailleurs à défendre l'ANE, comme s'il pouvait être une condition pour la défense des libertés. Mais, le 18 décembre, les révolutionnaires seront en première ligne des luttes, comprenant que c'est la mobilisation large et unitaire des travailleurs qui, en définitive, importe
C'est elle qui crée les meilleures putschisme et aussi, quelle que soit l'inorganisateurs, DEPASSER LA VEULERIE DES DIRECTIONS REFORMISTES
La crise tend à s'aggraver. Personne, pas même le Premier ministre, Leopoldo Calvo Sotelo, ne croit plus que le nouveau gouvernement, ridiculisé quatre jours après son entrée en fonction par le « Manifeste des 100 » tiendra jusqu'en
ABONNEZ-VOUS, REABONNEZ-VOUS A « INPRECOR»|
1983. Aux raisons politiques s'ajoutent les raisons économiques : à la fin de l'année, 16 % de la population active sera au chômage (dans un pays où le secteur actif ne représente que 35 % du total). La croissance du produit intérieur brut (PIB) sera probablement négative ; la sécheresse est sur le point de provoquer une des plus grandes catastrophes naturelles du siècle dans les campagnes espagnoles. Qu'arrivera-t-il cet hiver dans les campagnes d'Andalousie, quand à Séville il n'y a que seulement sept heures d'eau courante par jour et des réserves d'eau pour jusqu'en février seulement ?
Le projet de Leopoldo Calvo Sotelo est sans doute de chercher un nouvel accord avec les militaires, sur la base de l'acceptation de leurs principales exigences. Les directions ouvrieres réformistes continuent comme si de rien n'était, à apporter leur appui à Leopoldo Calvo Sotelo « jusqu'aux élections de 1983 ». C'est le meilleur moyen pour que le projet putschiste de « Junte civile et militaire » gagne du terrain et puisse se présenter un jour comme l'unique possibilité de « retour à l'ordre » dans le pays.
Les directions ouvrières réformistes ne veulent pas exiger des élections libres et immédiates parce qu'elles ont peur que le PSOE ne les remporte. Leur programme contre le coup d'Etat est l'impuissance et la peur. Elles appellent les travailleurs à crier: « Vive la Constitution ! » dans le même esprit et la même efficacité avec lesquels les curés prient Dieu, ces derniers temps, pour qu'il pleuve. Ce n'est pas avec des exorcismes, mais par la mobilisation et la lutte que l'on peut gagner la bataille contre le putschisme.
Cette bataille peut encore être gnée. La gauche révolutionnaire et les secteurs les plus combatifs du mouvement ouvrier et populaire doivent abandonner toute tentation de considérer la bataille comme perdue d'avance, de confondre le légitime rejet de la désastreuse politique menée par les réformistes avec l'abandon de la lutte pour la mobilisation unitaire, quels que soient les mots d'ordre que veulent faire passer les directions réforputschisme n'a cessé de progresser. Il faut l'arrêter, le repousser, mettre en mouvement la force nécessaire pour le battre. «Un pas en avant du mouvement réel », unitaire et généralisé, c'est là la première
Et la solidarité internationale doit venir en aide aux travailleurs espagnols sans plus attendre. Sans faire le moins du monde confiance aux «gouvernements démocratiques » pour qu'ils s'opposent à un éventuel coup d'Etat.
Angel MUNOZ 11 décembre 1981. 3. Jaime Pastor, « Le Xe Congrés du Parti communiste espagnol, une victoire à la Pyrrhus pour Santiago Carrillo », Inprecor numéro 108, du 14 septembre 1981 ; et « Où va le Parti communiste espagnol ? », Inprecor numéro 109, du 28 septembre 1981.