Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

POLOGNE

La résistance au coup de force du général Jaruzelski

· Inprecor n° 116, 11 janvier 1982 · p. 6-8 · 2 643 mots

Cyril Smuga était le pseudonyme de Jan Malewski, coéditeur de l'Inprekor polonais (1981-1990) et directeur d'Inprecor à partir de 1998.

Pologne Syndicalisme Stalinisme

Près de trois semaines après le putsch du 13 décembre, la Pologne reste coupée du monde : le téléphone et le télex n'ont pas été rétablis, très peu de voyageurs traversent les frontières. Le courrier est soumis à la censure, les lettres arrivent découpées ou noircies, barrées d'un tampon « Ocenzurowano » (a été censuré). A l'intérieur du pays, les télécommunications n'ont pas non plus été rétablies et il est toujours interdit de se déplacer en dehors des limites du département. Dix jours après la proclamation de l'« état de guerre », Radio-Varsovie annonçait qu'il était dorénavant permis aux citoyens polonais d'envoyer des cartes postales, « à condition qu'il y ait un caractère d'urgence manifeste ». La population reste soumise au couvre-feu. L'armée présentes 24 heures sur 24 dans les rues comme sur les routes.

Il est évident, dans ces conditions, que les informations en provenance de la Pologne sont incomplètes et sujettes à caution. La bureaucratie elle-même cherche à désinformer, laissant se répandre des rumeurs qu'elle dément après avoir passer plusieurs jours. Les rares d'informations convois internationaux d'aide et les voyageurs étrangers revenant de Pologne, se tarissent. A la veille du nouvel an, l'armée a même été jusqu'à réquisitionner un convoi de poids lourds transportant de l'aide en provenance de RFA, ne laissant pénétrer sur le territoire polonais aucun des

Mais, même les informations tronquées diffusées par Radio-Varsovie et par la presse aux ordres laissent transparaître une résistance importante au coup d'Etat. L'ampleur de la répression également ...

PREVU DE LONGUE DATE

Le ler septembre 1939, les armées nazies ont pénétré sur le territoire de la Pologne, sans déclaration de guerre, lit-on dans les manuels d'histoire des écoliers polonais. Dans la nuit du 12 au 13 décembre 1981, la bureaucratie a engagé la guerre contre les travailleurs polonais, sans sommation, pourrait-on écrire, pour paraguerre a été préparée longtemps à l'avance. Dès le printemps 1981, des militaires ont commencé à occuper les fauteuils ministériels, à remplacer certains préfets de voïvodie (régions). En mars-avril, selon du général Jaruzelski les informations de la BBC, un système de télécommunications militaire a été testé, avec l'appui des armées du Pacte de Varsovie. En novembre, il a été remis en pla-

Simultanément, des opérations d'épuration du contingent ont commencé. En septembre, une majorité des appelés devant être incorporés à l'armée ne l'ont pas été : on craignait trop que, ayant vécu durant un an la lutte de Solidarité, militants syndicaux ou étudiants, ils ne soient un frein aux préparatifs du coup de force.

Dans le même temps, la durée du service militaire était prolongée pour ceux qui étaient arrivés au terme de leur service. Fin octobre enfin, des « groupes opérationnels » de l'armée étaient envoyés pour quadriller le pays, recueillir les informations, tester l'attitude de la population, aider à l'établissement des listes de suspects. Quelques semaines plus tard, les mêmes « groupes opérationnels » pénétraient dans les usines, officiellement pour « aider » à leur bon fonctionne-

Premier ministre, premier secrétaire du POUP, chef de l'armée, le général Jaruzelski disposait des pleins pouvoirs. Il les a mis à profit pour tenter de restaurer la domination bureaucratique ébranlée par l'apparition sur la scène politique du syndicat indépendant Solidarité, fort de la léque lui conféraient ses dix millions de membres et le soutien de la majo-

Une coexistence entre la dictature bureaucratique et une telle organisation indépendante de la classe ouvrière n'était pas possible à long terme. Pour rétablir Pentièreté du pouvoir bureaucratique, il fallait briser les liens tissés entre les travailleurs, casser leur organisation, créer un climat de peur et de suspicion : c'est cela qu'est en train de faire l'armée polonaise, aidée par la milice et les commandos de supplétifs, créés ici et là par l'appareil du POUP et des « syndicats de branche » - nouvelle appellation de la très ancienne courroie de transmission « syndicale » du

NOMBREUSES GREVES

MALGRE LA REPRESSION

Dès la nuit du samedi 12 au dimanche 13 décembre, la plupart des dirigeants connus de Solidarité - tant au niveau narégional et d'entreprise -étaient emprisonnés. Conduits dans les prisons et des camps d'internement sommairement aménagés, ils subissaient un traitement digne des pires excès des coups

« Dans la cour, nous étions des dizaines rassemblés », raconte une des personnes arrêtées, dans un témoignage diffusé par l'AFP. « Beaucoup en pyjama et en comme moi, arrachés de leur lit. Nous sommes restés ainsi 14 heures d'affilée, obligés à rester debout, dans un froid terrible. Il faisait - 15 degrés. Ils nous avaient mis des menottes, les mains attachées derrière le dos pour certains. (...) Nous n'avions pas le droit de parler, il y avait des femmes qui pleuraient, on leur avait pris leurs enfants pour les conduire à l'orphelinat. (...) Au beau milieu de la de nouveaux prisonniers sont arrivés. Je les ai vus: plusieurs avaient été sauvagement battus, certains étaient transportés sans connaissance ...»

Malgré la répression et le traumatisme du coup d'Etat, le lundi 14 au matin, nombre d'usines ont fait grève. Les informations manquent pour déterminer avec précision l'étendue de cette première vague de résistance. Mais l'on sait que la plupart des grands bastions ouvriers — les chantiers navals de Gdansk, Gdynia, Szczecin, Cegielski de Poznan, PolskiFIAT FSO, l'aciérie Huta Warszawa, la fabrique de tracteurs Ursus de Varsovie, le complexe sidérurgique Huta Lenina Cracovie, celui de Huta Katowice, l'aciérie « Baildon », les mines de Silésie, l'usine d'avions WSK de Swidnik, Pafawag, l'usine de wagons de Wroclaw, etc.

Radio-Varsovie a annoncé également la condamnation à des peines de trois ans à trois ans et demi de prison, pour « avoir poursuivi, le lundi 14 décembre, leurs activités syndicales, organisé et dirigé une grève », de syndicalistes de toutes petites unités périphériques, telles l'Institut d'arboriculture de Kornik, le Centre de réhabilitation et d'orthopédie infantile de Nowy Sacz, etc. Cela permet de penser que le mouvement de greve était trés largement suivi les premiers jours après le

Les structures de Solidarité, détruites, ont fait place à des réseaux de résistance, centrés sur les entreprises les plus importantes, tant que celles-ci étaient en grève, puis clandestins.

Deux dirigeants de Solidarité de la région de Varsovie, Z. Janas, président de d'entreprise d'Ursus et W. Kulerski, vice-président de Solidarité de Varsovie, qui avaient échappé aux rafles, écrivaient, le mercredi 16 : « Faut-il répondre par un silence approbateur, qui

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12s chantiers navals « Lénine » de Gdansk occupés par les travailleurs au lendemain du putsch. (DR)

NE MA EURUPY SPRAWT

BEZ POLSKI NIEPODLEG

fera de nous des esclaves, des bêtes de trait, ou bien faut-il signifier notre refus ? Répondre à cette question, c'est tester notre solidarité. » Et ils proposaient de refuser partout le travail, de ne céder que devant la contrainte physique, pour reprendre la greve passive des que la pres sion se relâcherait. Ils appelaient à la création de caisses d'entraide, pour rétablir les liens de confiance et réagir devant le traumatisme du coup d'Etat.

Un Comité national de grève a été fondé par les quelques dirigeants nationaux de Solidarité qui ont échappé à la rafle de la Commission nationale (KK) réunie à Gdansk. Il a appelé à la grève générale pour le samedi 19 décembre. Peu d'informations ont filtré sur la réalité de ce mouvement.

UN MOUVEMENT

PLEIN DE DETERMINATION

L'agence soviétique Tass parlait seulement d'un cinquième de travailleurs polonais en grève, deux jours plus tard, mais l'information ne peut être considérée comme fiable. Dans la journée du samedi 19, Radio-Varsovie annonçait par contre la réquisition des travailleurs des usines, les unes après les autres, rappelant que « la loi martiale s'appliquera avec toute sa rigueur » à ceux qui ne répondraient pas à l'ordre de réquisition. Il s'agissait - bien sûr — de lutter contre la ... neige, et non contre la grève ...

Le même jour, la radio annonçait que 7 mineurs avaient été tués et 39 autres blessés deux jours auparavant, dans la mine « Wujek » de Katowice, lorsque les forces de l'ordre avaient évacué les grévistes. Les mineurs auraient « attaqué » les forces de l'ordre « par des jets de pierres, à coups de pic et de hache ».

A Gdansk et à Varsovie, des manifestations ont été dispersées par la police, le jeudi 17. A Gdansk, toujours de source officielle, 164 « civils » et 160 miliciens

TRY UNAL NARODOWY

JLIWE

Après l'annonce de l'intervention armée contre les mineurs en grève de « Wujek », les grèves se sont durcies. Dans les

« Piast » et à « Zimowit » - toujours selon l'agence Tass —, les grévistes se sont retranchés au fond, menaçant de faire sauter la mine. Selon Wiadomosci, le bulletin de Solidarité de la région de Varsovie, il en était de même dans

«Manifest Lipcowy ». complexe sidérurgique « Huta Katowice » était également occupé, bien que la radio polonaise y ait annoncé par deux fois l'arrêt de la grève. Le mercredi 23 décembre, selon Radio-Varsovie, l'armée a « utilisé le matériel lourd » pour déloger les oceupants. 300 travailleurs auraient été arrêtés à la suite de cette intervention. Les ouvriers avaient utilisé des camions et des wagons de chemin de fer pour se barricader. Ils publiaient régulièrement un journal de grève, Wolny Zwiazkowiec (le Syndicaliste libre, bulletin qui avait été suspendu par la censure en octobre). Six jours après, Radio-Varsovie annonçait, citant le directeur de « Huta Katowice », que 70% des ouvriers étaient au tra-

Le lundi 28 décembre, Radio-Varsovie indiquait que « la dernière grève », celle de la mine « Piast » de Tychy, était terminée. Les mineurs auraient annoncé par téléphone, depuis le fond de la mine, que le comité de protestation s'était dissous et qu'ils étaient prêts à remonter. maient : c'est le premier jour sans grève depuis quinze mois ...

Cependant, nombre d'entreprises ont été fermées après que l'armée et la milice aient délogé les travailleurs qui les occupaient. C'est en particulier le cas des chantiers navals « Lénine » de Gdansk, « Commune de Paris » de Gdynia, « Warski » et « Parnica » de Szczecin. Les travailleurs y avaient repris la grève — passive, sans occupation — dès qu'on les avait rappelés au travail. Et cela plusieurs fois de suite. Face à la détermination des ou-

ARANCOA ARONU VOMIS TORONS vriers, les bureaucrates ont eu recours au lock-out. Le travail dans ces entreprises ne devait reprendre que le lundi 4 janvier. - loin de là - l'arrêt de la résistance. Si Radio-Varsovie s'est vantée de tion des membres du Comité national de d'autres structures clandestines se mettent en place. A Varsovie, a publié et diffusé largement au moins quatre communiqués depuis la nuit du coup d'Etat, contenant des informations de la résistance dans plusieurs régions du pays. De plus, Zbigniew Bujak, président de Solidarité de la région de Varsovie, a réussi à s'échapper lors d'un transport de prisonniers, et est passé dans la clandestinité. En Silésie également, une « Organisation de résistance Solidarité-Silésie » a

« les quinze commandements de la resistance passive ». Fait important, deux jours plus tard, ce tract etait diffuse

Varsovie, distant de quelque 350 kilomètres.

« En cas de grève, ne crée pas de comité de grève ; il ne faut pas qu'il y ait de leader », y lit-on. « Travaille lentement, critique le désordre et l'inefficacité des chefs, laisse toutes les décisions aux commissaires militaires et aux collabos. (...) Crée le vide autour des salauds. (...) Suis à la lettre les instructions les plus idiotes. (...) La stupidité des reglements est ton alliée la plus sûre. Souviens-toi en même temps d'aider dans chaque situation ton camarade de travail ou ton voisin sans te soucier des reglements. (...) Prends le plus souvent possible des congés-maladie. Boy cotte ouvertement les collabos. (...) Aide les familles des arrêtés et de toutes les

Crée dans ton entreprise caisses d'aide sociale. Peins des slogans sur les murs, colle les affiches, distribue les tracts et les écrits indépendants. »

Le texte caractérise enfin la lutte de libération nationale, pour les libertés civiles et syndicales.

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Cette résistance passive organisée semble porter des fruits : durant une semaine, les 15 000 travailleurs de la fabrique de tracteurs d'Ursus n'ont produit ... qu'un seul tracteur. A Poznan, selon Solidarité Varsovie, les ouvriers de Cegielski sabotent la production. Enfin, les autorités ont dû reconnaître que le niveau de la production était — alors que, « pour la première fois depuis quinze mois, il n'y a pas de grève » — plus bas qu'à la veille du putsch ... PAS DE COMPROMIS POSSIBLE

Dans cette situation, la bureaucratie agit sur deux fronts :

d'une part, la répression s'abat lourdement sur les militants syndicaux emprisonnés - le procureur a fait appel de toutes les peines prononcées qui étaient inférieures à trois ans !

- de l'autre, il affirme sa volonté d'ouverture et de démocratie, remplaçant les proclamations « socialistes » par un discours de plus en plus ouvertement nationaliste. C'était jeudi, le 31 décembre encore, la tonalité du discours du président du Conseil d'Etat, Henryk Jablonski (officiellement la plus haute autorité ...), diffusé largement à la radio et à la télévision.

La bureaucratie cherche ainsi à semer POLOGNE le doute et la confusion, tout en intimidant ceux qui voudraient résister. Dans ces manœuvres, elle utilise largement les tergiversations de la hiérarchie catholique. Celle-ci, soucieuse de préserver le degré de disposait avant 1980, lorsque les associations, revues et maisons d'édition catholiques étaient les seuls lieux d'activité indépendants de la bureaucratie. Cela a constitué un acquis et une force pour l'épiscopat polonais, lui permettant de regrouper autour de l'Eglise non seulement les croyants, mais encore nombre de laïcs qui y ont vu un espace échappant au strict contrôle de la bureaucratie.

Aujourd'hui, la hiérarchie catholique cherche, en parlant d'un compromis possible et en posant en même temps des conditions inacceptables pour la bureause préserver de tous les côtés. D'une part, elle espère sauvegarder sa place dans le jeu institutionnel, de l'autre, son influence sur les masses.

ces tentatives de compromis sont illusoires : la bureaucratie se doit, pour mener à bien son putsch, de briser les travailleurs et leur résistance. Pour cela, elle est amenée à aller de plus en plus loin dans la répression. L'annonce des procès, le chiffre sans cesse plus élevé des emprisonnés qu'elle reconnaît (d'abord 1000, puis 3500 et maintenant 5 500), les menaces de réquisition chez les paysans, en témoignent. Mais, ce faisant, elle accroît le rejet massif du nouvel ordre par la population, refus qui se retourne contre tous ceux qui tentent de pactiser avec lui.

Les récentes mesures économiques annoncées - autofinancement des entreprises, réduction des rations alimentaires, hausse faramineuse des prix industriels (1) - démasquent le projet de la bureaucratie de s'en prendre au niveau de vie des travailleurs. Ces mesures signifieront en effet une réduction radicale des salaires, si elles sont pleinement appliquées. De plus, une libération des prix de détail — on pré. voit des hausses de l'ordre de 300 à 400 % - a été introduite.

En février 1971, apres avoir « pacifié » les grèves de la Baltique, Edward Gierek a dû reculer devant les grèves de femmes qui protestaient contre la baisse du niveau de vie. A l'époque déjà, le général Jaruzelski était un des principaux personnages de la bureaucratie.

Cyril SMUGA Samedi 2 janvier 1982. 1. Il s'agit des prix de gros auxquels les entreprises achètent les matières premières et produits intermédiaires indispensables à la production. Par exemple. le pétrole brut passe 2 000 zlotys la tonne à 13 400 ; le charbon, de 467 zlotys la tonne à 1 870 ... La hausse touche la plupart des produits dérivés du gaz, du pétrole. du charbon, les métaux, le bois, les matériaux de construction, etc. Ces hausses sont entrées en vigueur le ler janvier.

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