Inprecor 1974–2004

Archives de la revue d'information et d'analyse de la IVe Internationale

SAINT-DOMINGUE

Des milliers de travailleurs haïtiens sont vendus chaque année aux planteurs de Saint-Domingue

· Inprecor n° 117, 25 janvier 1982 · p. 23-24 · 1 379 mots

Des milliers de Haïtiens sont vendus chaque année aux Livio MAITAN

Un certain nombre de Haitiens fuient leur pays sur des embarcations de fortune dans l'espoir de gagner la côte toute proche des Etats-Unis (1), pour y trouver un hypothétique travail. Le chômage, le sous-emploi chronique, la faim au sens strict du terme, ont poussé et poussent un nombre beaucoup plus grand de Haitiens à émigrer vers l'autre partie de l'ile, en République Dominicaine, où ils constituent une partie très importante du prolétariat agricole.

Il existe, tout d'abord, une couche de travailleurs plus ou moins stabilisée qui vit en République Dominicaine depuis des années, voire des décennies. Le plus souvent, leurs enfants n'ont jamais vu leur pays d'origine. Selon des calculs officieux, ces travailleurs seraient au nombre de 250 000 au moins, ce qui représente environ 10 % du total de la population active. Ils travaillent pour la plupart dans les plantations de canne sucre, secteur fondamental de l'économie dominicaine.

Des témoignages sur les conditions de vie et de travail de ces Haïtiens commencent à être connus. Le plus significatif et le plus complet est sans doute celui fourni par Maurice Lemoine dans un remarquable reportage (2).

A l'occasion d'une visite dans un batey (campement) et de diseussions avec des gens qui y travaillent, on ne peut que confirmer le bien-fondé du récit de Maurice Lemoine. En parcourant les rue du batey, la misère se manifeste sous tous ses aspects. Les « maisons » sont en réalité des baraques délabrée où, sur de superficies de 10-15 m2, vivent 6, 8, voire 10 Travailleurs haïtiens à Saint-Domingue. (DR)

L'enfer des "bateys"

planteurs de Saint-Domingue personnes. Dans ces bateys règne une sinistre division du travail dont le but est le dans ne ton ra et de ro d'opposer des exploités à d'autres exploiDans les plantations travaillent des hommes épuisés et ravagés par la malnutrition. Certains d'entre eux semblent avoir 35-40 ans alors qu'ils n'en ont qu'une vingtaine.

Ce que ces travailleurs peuvent gagner varie sensiblement selon les tâches qu'ils accomplissent, l'efficacité de l'organisation du travail et d'autres facteurs plus conjoncturels, comme les saisons. Dans la mesure où il est possible de faire une moyenne, pendant la saison de la zafra (récolte), le salaire mensuel oscille entre 30 et 50 pesos (3). Pour donner une idée du pouvoir d'achat d'un tel salaire, il suffit d'indiquer qu'une livre de riz — l'aliment de base - coûte dans les magasins des bateys de 40 à 42 centavos. Par ailleurs, une loi du 25 mai 1979 a fixé le salaire minimum pour un ouvrier agricole à 3,50 pesos par jour. Selon des calculs faits en 1978, une famille de six membres aurait besoin pour vivre de 205 pesos par mois. Les services sociaux sont tout simplement inexistants et l'assistance médicale n'intervient que dans des cas extrêmes.

Normalement, ces travailleurs ne sont pas organisés dans des syndicats. Pourtant, il y a une retenue d'un peso par mois pour le syndicat qui, en échange, fournit les vêtements de travail ... La plupart de ces émigrés n'ont aucun permis de séjour : ils sont donc à la merci des autorités dominicaines qui, dès qu'elles en considèrent un comme indiscipliné ou « suspect », l'expulsent sans problêmes. Si l'expulsé est livré à la milice des ton-

REPUBLIQUE DOMINICAINE tons macoutes haitiens, il est jeté en prison ou tout simplement assassiné.

Bien que cela puisse paraitre absurde, « vieux » — jouissent d'une situation relativement privilégiée par rapport à la main-d'œuvre saisonnière qui ne reste en République Dominicaine que pendant la période de la zafra qui dure environ six mois. Officiellement, il ne s'agit que de 15 Q00 personnes, mais en fait ils sont beaucoup plus nombreux car il faut y ajouter les émigrants illégaux. Cette émigration a lieu d'un accord signé entre les gouvernements des deux pays concernés et dont l'application dépend essentiellement du Conseil d'Etat du sucre (CEA), entreprise nationalisée qui possède 12 ingenios (raffineries de sucre) sur 100 000 (transport, logement, etc.) ne sont presque jamais respectées.

L'Etat haitien perçoit une somme de 1 250 000 dollars du CEA pour 15 000 travailleurs qu'il augmente par des abus de toutes sortes et dont il ne dépense qu'une partie insignifiante pour eux. En fait, on peut dire que les 15 000 Haitiens sont littéralement vendus par leur gouvernement. Par ailleurs, le secrétaire du Parti unifié des communistes haitiens (PUCH) a expliqué, dans une interview, que le gouvernement touchait 14 pesos par tête de Haitien livré aux exploiteurs dominicains. Si l'on considère que ces immigrés n'ont pas le droit de sortir de leur batey qui est surveillé par des gardes armés, organisés dans un corps paramilitaire, et qu'ils ne jouissent d'aucun droit civil, on voit que le terme « esclavage » correspond strictement à la réalité (4).

Le recrutement de ces travailleurs se fait dans des conditions qui les exposent à toutes sortes de tracasseries et d'escroqueries. Leur transport par camions sur des routes à peine carrossables est rendu d'autant plus pénible qu'ils doivent le plus souvent attendre des jours et des

1. Cf. Vincent Kermel, « Des "boat people's" qui n'intéressent pas Washington ». Inprecor numéro 114, du 7 décembre 1981.

2. Maurice Lemoine, Sucre amer, Editions Encre, Paris, 1981.

3. Au cours officiel, 1 peso - soit 100 centavos — vaut 1 dollar ; au marché libre, 1 dollar se négocie à 1,25/1,30 peso.

4. Il est significatif à cet égard que ces travailleurs soient appelés couramment les « Kongos ». Les derniers esclaves arrivés à Saint-Domingue au XIXe siécle provenaient justement du Congo.

Page 24

jours à la frontière sans abris ni nourriture. Lorsqu'ils arrivent au batey — où ils sont logés dans des baracones (baraquements) à côté desquels les « maisons » des « vieux » sont luxueuses —, ils peuvent rester 5, 10 et même 15 jours sans travailler et done sans être payés, condamnés à endurer la faim et à s'endetter auprès des usuriers du camp pour survivre. Même lorsqu'ils commencent à travailler, ils ne sont payés qu'après que la canne ait été pesée (ce sont surtout des coupeurs et des ramasseurs), ce qui demande parfois plusieurs jours; entretemps, la canne a perdu de son humidité, donc de son poids, et leur salaire s'en trouve réduit d'autant, car ils sont payés à la tonne.

De plus, ces travailleurs surexploités sont les victimes toutes désignées du racisme anti-haitien qui ne cesse de sévir en République Dominicaine où le Haitien est considéré comme un être inférieur, qui accepte des travaux que même les Domi.' nicains les plus misérables ne font pas, et qui est capable de commettre n'importe quel crime. Des mères vont jusqu'à menacer leurs enfants d'appeler « le Haitien » s'ils ne sont pas sages ... En réalité, c'est justement contre les Haitiens qu'on peut tout se permettre dans les bateys, même en dehors. Le fait de tuer un Haïtien n'entraîne condamnation : dans la plupart des cas, les assassins restent en liberté ou sont acquittés par des juges complaisants.

Ainsi se survit une tradition qui remonte très loin. L'épisode le plus dramatique reste celui du massacre froidement ordonné par le dictateur Rafael Trujillo en 1937, lors d'une très grave crise économique. Les Haïtiens ont été à cette occasion voués à la haine des Dominicains comme « nègres étrangers au pays, méprisables, voleurs de bétail », ete. Entre 30 000 et 40 000 d'entre eux ont été assassinés en un peu moins de deux semaines. Des Noirs dominicains ont aussi été tués au cours de ce massacre, car les critères de « sélection » n'étaient pas très « rigoureux ». Les bandes de tueurs du gouvernement interpellaient tout Noir qu'elles rencontraient en lui intimant : « Diga Usted perejil ! » (Dites «persil »). Les Haitiens ayant beaucoup de difficulté à prononcer correctement le mot espagnol « perejil », toute personne n'ayant pas une prononciation espagnole correcte, était condamnée ...

Le fait qu'à l'occasion du dernier recensement les enquêteurs devaient préciser - entre autres - si la personne interrogée avait ou non un accent « haitien » ou « étranger », indique que les « autorités » dominicaines, tout en se réclamant du « socialisme démocratique » depuis la victoire électorale de la social-démocratie en 1978, ont encore des réflexes in-

Livio MAITAN Décembre 1981.

Une erreur sur cette page ?