Une dictature pétrie de contradictions
Washington renforce son appui à "Baby Doc"
ES dernières informations concernant une tentative d'attentat contre le « président à vie » Jean-Claude Duva-
/lier (« Baby Doc ») et un débarcuement d'émigrés sur l'ile de la Tortue ont posé de nouveau la question des perspectives de la situation haitienne (1).
L'interview d'un dirigeant du Parti des travailleurs haitiens (PTH), que nous publions dans ce même numéro d'Inprecor, donne les éléments d'information utiles sur les événements de la période allant de 1977 à 1980. C'est justement parce que les conflits étaient en train de devenir de plus en plus explosifs et que le mouvement des masses était en train de connaître une recomposition et une relance importante, que Jean-Claude Duvalier a mis fin à sa « libéralisation » contrôlée par une nouvelle vague de répression en novembre 1980. Il l'a fait d'autant plus brutalement que, dans le contexte international actuel, il ne pouvait pas escompter une amélioration de la situation économique à court terme, lui permettant d'atténuer un tant soit peu la misère de l'écrasante majorité du peuple haïtien.
La question se pose done de savoir si les classes dominantes haitiennes et l'impérialisme — ou du moins certains secteurs de l'impérialisme —, conscients du danger que pourrait représenter l'éclatement d'une nouvelle crise politique majeure dans une région du monde déjà profondément bouleversée, ont la possibilité d'aller dans le sens de solutions de rechange permettant de remplacer le régime duvaliériste par un régime moins discrédité, et capable de reprendre et d'élargir l'opération que Jean-Claude Duvalier lui-même avait dû amorcer à partir de 1977. De tels projets existent incontestablement ou sont en train d'être élaborés. Mais pourront-ils se concrétiser ?
Tout d'abord, il y a le conflit entre deux secteurs fondamentaux de la classe dominante, à savoir entre bourgeois industriels et bourgeois compradores, d'un côté, et grands propriétaires terriens, de l'autre. Il ne faut pas oublier, toutefois, que c'est ce dernier secteur qui a vu sa situation se détériorer dans le cadre du duvaliérisme, comme l'indique l'interview du dirigeant du PTH que nous publions ci-après. Peut-on sérieusement envisager que ce secteur se lance dans une opération visant à renverser le régime, alors que c'est lui qui est le plus directement confronté à la paysannerie exploitée qui représente de loin la majorité de la population active du pays et que, dans son conflit avec Jean-Claude Duvalier, ces grands propriétaires terriens se placent d'un point de vue diamétralement opposé à celui des grandes masses exploitées ? Qui peut croire que ces grands propriétaires terriens pourraient sérieusement envisager une « libéralisation » un tant soit peu effective ?
DES PROJETS
POUR UNE SOLUTION DE RECHANGE ? Des projets sont discutés, par ailleurs, dans les milieux de l'émigration aux Etats-Unis et parmi les « spécialistes » de Washington. Fin 1980, un document rédigé par Philip Abbott Luce, connu comme très proche du secrétaire d'Etat US Alexander Haig, a circulé. Ce texte envisageait la possibilité d'un « coup d'Etat indigène » que pourraient organiser des réfugiés «partisans du capitalisme ». Ceux-ci, d'après Abbott Luce, croient en la « liberté, égalité, fraternité » et en même temps en ... Milton Friedman, l'inspirateur de la politique économique du général Augusto Pinochet et d'autres dictatures de son genre.
DOSSIER HAITI
En l'absence d'alternative bourgeoise,
Parmi tous ces personnages, il y aurait le vieux colonel Paul Magloire (75 ans), renversé en décembre 1956 par le père de Jean-Claude Duvalier, François Duvalier (« Papa Doc »), et, comme candidat à la présidence, Clémard Joseph Charles, ancien ministre de Duvalier et fondateur de la première banque privée haitienne, mis en prison ultérieurement par le dictateur puis exilé aux Etats-Unis depuis 1977. On ne sait pas encore si de tels personnages posent effectivement leur candidature au « changement ». On peut néanmoins douter qu'ils puissent obtenir un soutien réel parmi les masses haitiennes et mener à bien leurs projets éventuels.
Pendant la période de la « libéralisation » (1977-1980), deux partis ont pu développer une activité légale ou semi-légale : il s'agit du Parti démocrate-chrétien (PDC) dirigé par Sylvie Claude et du Parti social-chrétien (PSC) dirigé par Grégoire Eugène. Ils ont été frappés par la répression et leurs dirigeants ont été emprisonnés ou obligés à s'exiler. Il ne fait cependant pas de doute qu'il existe aujourd'hui à Haiti, dans la résistance, un fort courant chrétien. Mais ce courant est animé surtout par un secteur du clergé qui, notamment au cours de ces derniers mois, a pris une attitude combative en dénonçant, y compris dans les sermons du dimanche, la misère du peuple et la suppression de tout droit démocratique.
De tels courants sont susceptibles d'établir beaucoup plus de liens avec l'opposition se réclamant du mouvement ouvrier qu'avec des partis liés au jeu interne des classes dominantes. Des groupes comme celui du colonel Paul Magloire ou celui de Daniel Fignelé, candidat aux élections de 1957, ou celui des Démocrates nationaux haitiens (DNH), ne semblent pas être en très bonne position.
A la conférence régionale de l'Internationale socialiste qui s'est tenue à Saint-Domingue en mars 1980, deux organisations haitiennes figuraient dans la liste des participants comme « organisations fraternelles » : le MRTN, représenté par Jean-Claude Bajeux et le Mouvement démocratique de libération haitien (MODELH), représenté par son leader le plus connu, Louis Eugène Athis, et par Salvador Pineyro Roque. La première de ces organisations est absolument fantomatique. La seconde a développé une certaine activité parmi les Haitiens vivant en République Dominicaine, grâce à la protection du gouvernement « frere » du Parti révolutionnaire dominicain (PRD) - membre de l'Internationale socialiste =, mais sans aller au-delà d'activités de petit groupe de pression s'efforçant d'assurer de petites faveurs à ses membres ou sympathisants. Il ne jouit d'aucune influence de masse un tant soit peu consis-
Par contre, l'opposition de gauche, en très grande majorité sous l'influence d'organisations se réclamant du communisme, a développé dans le passé et continue à développer un travail important au niveau des masses exploitées, en premier lieu de la paysannerie. Elle a développé son activité, sous des formes et sous des dénominations différentes, depuis plusieurs dizaines d'années ; et elle peut renouer avec une grande et longue tradition de luttes et de révoltes paysannes, ainsi qu'avec les luttes ouvrières et estudiantines de la période 1977-1980.
1. C'est la chaine de télévision française Antenne 2 qui annoncait, le 8 janvier, la tentative d'attentat contre Jean-Claude Duvalier. Le samedi 11 janvier, un commando armé de partisans de Bernard Sansaricq, réfugié Haitien résidant aux USA, leader du Parti populaire (PP), débarquait dans l'ilot de la Tortue, au large de Haiti.
Il ne faut pas oublier qu'au début des années 1960, la ré. volution cubaine a exercé une grande influence en Haiti aussi. Cela avait débouché sur des tentatives de déclenchement de lutte armée rapidement écrasées. Mais des débats importants ont eu lieu depuis, notamment sur le problème des rapports entre lutte armée et luttes de masse (ultérieurement on a pu noter une certaine influence des idées maoïstes). Toutes ces expériences — de même qu'une série d'expériences faites au niveau du mouvement ouvrier international - ont eu une influence sur l'évolution d'une aile du mouvement communiste, notamment sur le PTH qui, après avoir rompu avec les PC pro-soviétiques, a aussi pris une position critique par rapport à Pékin et à Tirana.
PAS DE RELEVE BOURGEOISE Les thèmes qui sont débattus dans le mouvement ouvrier haitien sont, en tout cas, d'une importance cruciale : ils concernent aussi bien la nature de la révolution, le problème des alliances, que le rapport entre lutte armée et luttes de masse. La clarté est loin d'être faite. Par exemple, le programme de l'Union des forces patriotiques et démocratiques haitiennes (IFODAPA) à laquelle participe le PTH s'engage à donner des garanties et des avantages fiscaux aux capitalistes haitiens et à « rationaliser » l'activité des sociétés étrangères. Mais le débat se développe sur la base des multiples expériences faites au cours de plus de deux décennies, et aussi en liaison directe avec une activité réelle menée à un niveau de masse, bien que sous les formes strictement clandestines imposées par la répression.
La possibilité d'une éventuelle relève bourgeoise du régime duvaliériste doit être évaluée surtout sur la base de l'analyse des forces sociales en présence et de leur dynamique dans le contexte de Haïti. Or, la bourgeoisie dite nationale est sensiblement pius faible en Haiti que, par exemple, en République Dominicaine et même dans d'autres pays d'Amérique centrale. Elle est liée très directement, en tant que classe sociale et dans sa quasi-totalité, au régime duvaliériste. Un mouvement de masse contre ce régime ne pourra que se heurter à elle assez rapidement, aussi bien politiquement que socialement.
On ne voit done pas par quelles médiations ni par quels instruments il serait possible, pour une partie des classes dominantes ou pour l'impérialisme, d'imposer une alternative bourgeoise conservatrice au duvaliérisme, une « démocratie » même extrêmement timorée. Ce qui ne veut pas dire que des tentatives ne seront pas faites dans ce sens — sur le terrain aussi bien national qu'international (le gouvernement Mitterrand-Mauroy pourrait, éventuellement, dire son mot en la matière) -, mais elles ont bien des chances d'être vouées à l'échec.
Cela n'exclut pas la possibilité que des groupes politiques bourgeois s'opposent à Jean-Claude Duvalier et soient prêts à collaborer avec l'opposition ouvrière et pavsanne. Il serait ab. surde de ne pas exploiter de telles possibilités dans la lutte anti-dictatoriale et anti-impérialiste. Mais, fondamentalement, en Haïti encore plus qu'ailleurs, la dynamique de la révolution sera une dynamique de révolution permanente, où la lutte anticapitaliste sera nécessairement combinée, dès ses premières phases, à la lutte anti-coloniale et anti-impérialiste. D'où la nécessité d'une stratégie claire des organisations ouvrières qui FLORIDE
EOCÉANE EATLANTIQUE la Havane
3 RÉPUBLIQUE D'HAÏTI Grandes CUBA REPUBLIQUE
DOMINICAINE San-Juan
JAMAÏQUES
Kingston Antilles PORTOHONDURAS
EMer des Caraïbes ERICO ne devront sous aucune condition renoncer à leur rôle de direction ni subordonner l'exigence primordiale de la mobilisation des masses aux besoins d'accords tactiques éventuels avec des groupes bourgeois.
Pour les marxistes révolutionnaires, la question qui se pose n'est pas de savoir s'il y aura ou non des luttes de masses et des conflits explosifs en Haiti, mais si ces luttes et ces explosions, inscrites dans les potentialités objectives, seront exploitées à temps avec succès, grâce à l'intervention d'une direction révolutionnaire. Il va de soi que le sort de la lutte en Haiti est lié, dans une très large mesure, au développement des luttes révolutionnaires en cours en Amérique centrale et dans d'autres pays de la Caraibe.
Les classes dominantes autochtones et les impérialistes sont parfaitement conscients de cette vérité première. C'est pourquoi ils prennent leurs dispositions (cf. encadré) pour renforcer la collaboration Haiti-USA-République Dominicaine.
C'est pourquoi ils hésiteront encore à lâcher Jean-Claude
Duvalier, malgré la faiblesse de son régime, de même qu'ils ont hésité jusqu'à la dernière minute à lâcher un Anastasio Somoza aux abois. Il ne s'agit pas de leur part de « comprendre » ou
« ne pas comprendre », il s'agit de choisir entre ce qui existe
- et qui garantit, bien qu'à court terme, leurs intérêts économiques et stratégiques — et un « changement » dont personne ne peut assurer qu'il sera « contrôlé ».
Livio MAITAN
15 janvier 1981.
L'ARMEE DOMINICAINE
PRETE A INTERVENIR EN HAITI
Au mois de janvier 1980, l'envoyé du président
Jimmy Carter, Robert L. Schweitzer, a signé à
Port-au-Prince un accord avec le président Jean-Claude Duvalier. Selon Haïti Information, publication du PUCH, le général Mario Imbert MeGregor, commandant en chef des forces armées de la République
Dominicaine, a annoncé trois mois après la signature de cet accord l'établissement de 12 nouveaux camps militaires dominicains à la frontière avec Haïti.
Nous reproduisons ci-dessous le texte de l'accord de Port-au-Prince, dans la version donnée par Haïti Information:
ACCORD DE JANVIER 1980
Considérant la difficulté actuelle de toute intervention des forces armées américaines en Amérique latine et en particulier en Haiti où, à tout moment, peut surgir un foyer de tension politique et militaire ;
Considérant la faiblesse numérique, matérielle, technique, tactique et combative des forces armées haitiennes, lesquelles n'ont ni marine de guerre, ni aviation, ni artillerie ;
Les gouvernements haitien et nord-américain proposent au gouvernement et aux forces armées dominicains d'intervenir directement en Haiti au cas où l'on verrait apparaître un véritable front guérillero dans ce pays, pour devenir la principale force de combat contre les guérilleros haitiens.
En conséquence, le gouvernement nord-américain déclare fermement être disposé à fournir une aide dans tous les domaines (politique, militaire, économique) au gouvernement et aux forces dominicains pour qu'ils puissent jouer pleinement leur rôle le cas échéant.
Jean-Claude DUVALIER
Robert L. SCHWEITZER
Port-au-Prince, janvier 1980.