A crise économique qui sévit en Pologne est la plus grave
La un a on ne Dural trois anest peu duel, et
/ ait jamais connue. Durant trois années consécutives, la production matérielle a baissé respectivement de 2% en 1979, de 4 % en 1980 et de pas moins de 14 % en 1981. Les sources officielles indiquent les baisses suivantes pour 1981 : production industrielle nette, 19 % ; production matérielle de l'industrie nationalisée, 12,6 % ; exportations, 14,6 % ; revenu national, 13 %.
Il ne s'agit certes pas d'une crise capitaliste de surproduction de marchandises, qui serait caractérisée par une pléthore de capitaux non investis et de marchandises non vendables, entraînant un chômage massif et la chute des revenus. Il s'agit plutôt d'une crise de sous-production de valeurs d'usage cau-
Les réponses à ces questions sont d'autant plus importantes si l'on considère que des signes de crise analogue - bien que plus limités — se manifestent déjà en
Roumanie, en Hongrie, voire en Tchécoslovaquie et en URSS même. Une crise des proportions de celle de la Pologne ne s'y reproduira sans doute pas. Mais des ralentissements prononcés de la croissance s'y sont déjà manifestés ; une quasi-stagnation pendant une ou plusieurs années est parfaitement possible.
MULTIPLICATION DE TOUTES
LES DISPROPORTIONS
SOUS GIEREK
La racine immédiate de la crise actuelle réside dans le « cours nouveau » de l'économie polonaise entamé dès l'arrivée au pouvoir d'Edward Gierek, c'est- à-dire à partir de 1970. Sous le choc des grèves ouvrières dans les ports de la Baltique en 1970, la nouvelle direction de la bureaucratie polonaise — avec l'appui du
Kremlin - a recherché un consensus social avec la majorité de la population urbaine, ainsi qu'avec une couche (surtout riche) de la paysannerie, sur la base de la modernisation accélérée de la société polonaise et de son adaptation au modèle de consommation et de vie occidental. Cela impliquait une véritable « explosion » des investissements créer une « deuxième industrie polonai-
« deuxième Pologne ».
L'appel massif aux crédits capitalistes devait permettre de financer cet effort gigantesque, sans abaisser le niveau de vie de la population laborieuse, abaissement d'ailleurs irréalisable dans le cadre des nouveaux rapports de force sociaux issus des grèves de 1970. La logique interne du projet d'Edward Gierek était la suivante :
June explication. du marché mondial - « amorcer » la pompe par un recours accentué aux importations de biens de consommation ou de produits intermédiaires occidentaux et la faire marcher durablement grâce au développement de grandes entreprises nouvelles (automobiles, matières plastiques, électro-mécanichimiques, pétrochimie, aluminium, nouvelle sidérurgie ultramoderne, ete.);
- importer de l'Occident la technologie, l'équipement et, au besoin, les produits intermédiaires et pièces de rechange pour ces industries ;
- alimenter durablement et plus largement le marché intérieur grâce à ces industries nouvelles, ce qui était censé stimuler à la fois l'effort des ouvriers et la production des paysans, tout en mainte-
- rembourser tôt ou tard la dette extérieure provoquée par cette politique grâce à un flux croissant d'exportations provenant à la fois de l'agriculture (ainsi que des industries agro-alimentaires) ainsi stimulées, et des industries nouvelles proproduits commercialisables sur le marché mondial.
Le projet en lui-même fou, comme certains le prétendent aujourd'hui (il est significatif que ceux-là mêmes qui le condamnent comme tel maintenant lui avaient accordé un large satisfecit d'« experts », tant dans les milieux du Conseil d'assistance économique mutuelle (COMECON) et de la technocratie de Varsovie, que dans les milieux des banquiers occidentaux). Mais il était gros de dangers : il tendait à accentuer tous les déséquilibres et toutes les disproportions déjà inhérentes à la planification et à la gestion bureaucratique.
Avant tout, il accentuait dangereusement les déséquilibres fondamentaux présents dans l'économie polonaise nationalisée dès le début des années 1950 : déséqui-
ECONOMIE sant des pénuries de marchandises de toutes sortes et désorganisant progressivement toute la machine productive, en présence de revenus relativement abondants de la population.
Mais ce n'est là qu'une description synthétique de la crise, non
Quelles sont donc les racines économiques de cette crise ?
Quels sont les liens existant entre ses racines et la structure particulière de la société postcapitaliste « gelee » par la dictature de la bureaucratie dans sa transition vers le socialisme ?
Dans quelle mesure pareille crise aurait-elle pu être évitée sous un régime de démocratie socialiste, d'autogestion ouvrière planifiée, même si le retard de la victoire de la révolution socialiste dans les principaux pays impérialistes maintient la pression sur un tel régime ?
libre entre les investissements économiques et les investissements sociaux, dont l'impact sur la productivité sociale du travail est gravement et systématiquement sous-estimée par tous les économistes d'origine stalinienne (1); déséquilibre entre l'industrie lourde et l'industrie légère ; déséquilibre entre l'industrie et l'agriculture ;
déséquilibre entre la production et la distribution (le sous-développement des services et du réseau de distribution n'étant qu'un des aspects de la négligence systé.
matique des investissements sociaux),
Mais, comme l'ensemble de l'économie est marquée du sceau de l'intéressement matériel des bureaucrates en tant que seule force motrice pour la réalisation du Plan et de tous les projets économiques — y compris le projet Gierek —, l'absence de démocratie socialiste, c'est-à-dire l'absence de contrôle social sur la vie économique, a eu tendance à aggraver considérablement ces disproportions, par l'apparition de disproportions sectorielles, ce qui a signifié - en clair - la désintégration partielle de la planification.
Chaque « clan » de bureaucrates - il s'agissait surtout de « clans » régionaux et sectoriels (dont l'exemple typique fut le clan charbon-acier de Silésie) - a cherché
1. Dans notre Traité d'économie marxiste
(Julliard.
Paris,
1962, chap. 15), nous avons souligné l'erreur théorique sous-jacente à la prétendue « loi du développement prioritaire de
L'industrie lourde dans la construction du socialisme ». Cette erreur comporte notamment l'élimination de l'analyse économique du fonds de consommation improductive, ainsi que la méconnaissance de l'incidence de la consommation des producteurs sur le rendement des investissements. Selon nous, les services sociaux considérés comme indispensables par les producteurs doivent être classés dans la méme catégorie de
« consommation productive ». A notre connaissance, aucun économiste « officiel » d'un pays de l'Est sans parler des économistes qui font l'apologie de la bureaucratie en Occident - n'a jamais essayé de réfuter cette argumentation.
à développer « son » entreprise modèle, « son » pôle de développement, créant ainsi maints nouveaux emplois de « cadres » bien rémunérés, maintes nouvelles prébendes, maintes nouvelles sources de prestige, de privilèges et de pouvoir, sans tenir compte de l'impact de ces initiatives sur l'économie dans son ensemble.
Les liens étroits entre cette « deuxième industrie polonaise » et les crédits occidentaux ont été en outre une source de corruption évidente. L'accès relativement facile aux crédits étrangers a accentué la tendance à importer plutôt qu'à produire sur place (2). Les pots-de-vin de la part des firmes occidentales ont été une arme de persuasion exquise pour pousser les bureaucrates polonais sur une pente sur laquelle ils étaient déjà de toute façon fort enclins à s'engager. Tout un marché consommation payables en or ou en dollars s'est ainsi
Men Pologne (3). étaient engagés dans des circuits finanavec l'Occident dollars. « L'intéressement matériel » (que seuls des « égalitaristes petits-bourgeois » sont censés remettre en cause comme « principe communiste ») a ainsi infléchi jusqu'au flux et au contenu même des investissements productifs ...
La réforme économique de 1972 a accentué les rivalités et l'autonomie re. lative des différents clans bureaucratiques en permettant un premier mouvement de « décentralisation » prononcée. Lorsque les WOG (grandes organisations économiques sectorielles) ont été constituées dans le but de corriger les excès d'autonomie des entreprises, les clans régiono-industriels bureaucratiques ont été encore renforcés, du fait de l'autonomie majeure des WOG par rapport aux ministères.
La maladie du gigantisme, héritée de Staline, a fait le reste pour que l'économie polonaise bascule vers la disproportion généralisée. Une aciérie géante comme celle de Huta Katowice ne disposait pas d'une base énergétique suffisante. L'usine de tracteurs d'Ursus devait importer des pièces de rechange de l'Occident coûtant plus cher que le produit fini lui-même, alors qu'il y avait production massive des tracteurs Massey-Ferguson ... Des de charbon s'arrêtaient faute de courroies pour les moteurs dont « on » avait oublié de planifier l'importation, d'ailleurs payables avec le charbon non produit et done non exportable, etc.
Disproportions s'aggravant d'année en année, voire de semestre en semestre ; retards de plus en plus prolongés avant l'entrée en production normale des entreprises mises en chantier; de ce fait, charges de plus en plus lourdes - frais fixes et faux-frais non payés par une prosupplémentaire - sur l'économie ; chute dangereuse du taux d'utilisation de la capacité productive existante, faute des quelques valeurs d'usage nécessaires à cette utilisation (le taux d'utilisation actuel de l'industrie est évalué à 75 %), ce fut une course certaine vers l'abîme, dans lequel l'économie devait sombrer tôt ou tard.
Tout cela a été dénoncé par des économistes polonais compétents avant même les grèves de l'été 1980 (4). Tout cela a été dénoncé par les grevistes eux-memes. Loin d'avoir causé la crise, les greves ont été un moyen spontané des travailleurs pour l'arrêter avant qu'il ne soit trop tard. Affirmer le font la bureaucratie soviétique, ses agents et ses avocats, ainsi que les habituels adversaires des grèves en Occident -, c'est mentir grossièrement. L'ensemble des grèves n'a fait « perdre » à l'économie polonaise que l'équivalent de trois ou quatre journées de production globale depuis l'été 1980, c'est-à-dire moins que les seules coupures d'électricité provoquées par l'imprévision et la gabegie bureaucratiques, et sans commune mesure avec la chute globale de la production, qui correspond à l'équivalent de quelque soixante jours de travail par Polonais actif en
IMPACT DE LA CRISE DE
L'ECONOMIE CAPITALISTE
INTERNATIONALE Les conséquences catastrophiques du projet Gierek ont été multipliées par l'impact de la crise de l'économie capitaliste internationale sur l'économie polonaise. Plus précisément, cela peut s'expliquer ainsi : le projet Gierek - tout comme le Programme commun de l'Union de la gauche en France - comme toutes les prévisions « théoriques » de la bureaucratie stalinienne du début des années 1970, de l'hypothèse qu'il n'y aurait pas de crise (ou du moins pas de crise grave) dans l'économie capitaliste internationale ; que celle-ci avancerait en gros à une vitesse de croisière comparable à celle des années 1960. Cette hypothèse avait deux implications qui se sont avérées dérastreuses pour le projet Gierek :
- On croyait qu'il y aurait en Occident un marché pour des marchandises polonaises de qualité moyenne (FIAT-Polski), qui croîtrait au même rythme que celui de la vente de ces marchandises spécifiques au cours des années 1960. Or, il n'y a qu'un seul secteur de l'industrie polonaise qui ait eu un succès dans un do-
2. Selon Josef Kuzmierek (« Ce que je savais », Krytyka numéro 3, hiver 1979-1980), cité dans l'article de Cyril Smuga paru dans le numéro 1, octobre 1981, d'Inprekor en polonais (article qui comporte notamment une critique de la réforme technocratique de l'économie préparée par la bureaucratie), ces initiatives éparses ont conduit à l'achat simultané de 11 marques étrangères de camions pour l'entreprise de transport international PEKAES et les divers autres services de transport lourd, ce qui a produit un gaspillage de devises et des immobilisations fréquentes, faute de pièces de re-
3. La détention de devises étrangères a été légalisée en 1976. Le droit de détenir des comptes en devises étrangères à la banque PKO et à la Bank Handlowy a été établi. A partir de 1977-1978, il y a eu un développement massif du réseau de magasins PEMEX qui vendent des marchandises contre des devises étrangères (magasins dits « d'exportations internes »). Un véritable réseau commercial en vase clos, parallèle, s'est développé. Des paysans vendaient de la viande contre des dollars et achetaient avec ces maine technologique de pointe : les chantiers navals. Dans tous les autres secteurs, la crise aidant, les exportations ont crû beaucoup plus lentement que prévu. De ce fait, la balance commerciale et la balance des paiements avec l'Occident se sont constamment dégradées. Le pays s'est endetté de plus en plus, rien que pour payer ses dettes. Le seul service annuel de la dette extérieure est passé de 15 % des exportations en 1972 à 173 % de ces exportations en 1981.
- On croyait que les termes de l'échange resteraient, en gros, ce qu'ils avaient été en 1970. Or, le renchérissement brusque du pétrole et des autres sources d'énergie à partir de 1972, ainsi que la hausse des prix de certains biens intermédiaires, ont aggravé structurellement le déficit de la balance commerciale, puisque la « deuxième industrie polonaise » dépendait fondamentalement d'un flux accru de ces importations.
La première réaction de la bureaucratie a consisté à détourner une fraction majeure de la production nationale (surtout de charbon et de viande) pour l'orienter vers l'exportation, afin d'éponger le déficit accru de la balance commerciale, puis à avoir recours à des crédits extérieurs supplémentaires, afin d'alléger la charge de la dette sur la production et sur les revenus courants ; enfin, à pousser à des pratiques consistant à sacrifier la substance à la production courante (5). Mais les deux remèdes se sont avérés rapidement pires que le mal.
La réduction de l'approvisionnement en charbon des centrales électriques et des ménages ouvriers et paysans pendant l'hiver 1979-1980 a commencé à faire baisser à la fois la production courante industrielle et agricole. L'endettement exté rieur a fait progresser à une vitesse vertigineuse le poids du service de la dette, qui a fini par éponger presque toutes les devises tirées des exportations courantes.
Pour préciser le sens de cette analyse, il faut insister sur le fait que la crise économique capitaliste n'a pas causé la crise polonaise; l'économie polonaise pouvait continuer à croître alors que la production diminuait en Occident (cela a d'ailleurs été le cas au cours des années mêmes dollars des produits industriels aux magasins PEMEX, alimentés par une fraction croissante de la production industrielle polonaise ainsi que par des importations
La banque d'Etat polonaise a frappé des pièces d'or et les a mises en vente privée au moins à deux reprises, en 1976 et en juillet 1980, au prix de 3 000 zlotys par pièce de 8 g, c'est-à-dire en-dessous du prix du marché de l'or (Kurier Polski, 1er février 1981).
4. Voir notamment les déclarations déja célèbres du cercle DiP (« Expérience et Avenir ») de mai 1979 et mai 1980 ; l'article de Rakowsky cité dans Polityka du 5 juillet 1980 et l'article de Josef Kuzmierek cité plus haut (note 2).
5. Deux exemples de cette perte de substance : l'accroissement de la production charbonnière aux dépens des travaux d'entretien systématiquement dénoncé par les mineurs au cours des grèves de l'été 1980 ; la vente de navires à PURSS en roubles, alors que la production de ces navires nécessite d'énormes importations payables en devises occidentales.
Marche de la faim à Lodz en juillet 1981 à laquelle ont participé 30 000 femmes et enfants. (DR)
6 LAT 1974-1975). Dans la mesure où l'économie polonaise n'est pas régie par la loi de la valeur, elle peut échapper aux crises de peut connaître un volume d'investissement et de croissance plus ou moins stable d'année en année. Dans la mesure où l'économie polonaise n'est pas soustraite à l'influence de la loi de la valeur (transmise à la fois par le commerce avec les pays capitalistes et par l'échange avec le secteur privé en Pologne), elle ne peut évidemment pas échap per à certains des effets négatifs de la crise du capitalisme, par exemple la baisse des exportations par rapport aux prévisions. Mais ces effets ne prennent l'ampleur catastrophique qu'ils ont prise en Pologne qu'en fonction d'une politique économique erronée, d'une dépendance excessive par rapport au commerce avec les pays capitalistes, et d'une imbrication de ces facteurs avec les conséquences générales et structurelles de la gestion bureaucratique.
CONSEQUENCES A LONG
TERME D'UNE FAIBLESSE STRUCTURELLE Au cours de l'« ère Gierek » (1970-1980), une faiblesse structurelle de l'économie polonaise, héritée de l'« ère Gomulka » (1956-1970), a commencé à se répercuter de manière de plus en plus grave sur l'ampleur des disproportions et en tant que source, d'abord potentielle puis réelle, d'une crise de sous-production : la persistance en Pologne du plus vaste secteur d'agriculture privée de toutes les sociétés postcapitalistes, y compris la Yougoslavie, signifiant que terres polonaises sont dans les mains des paysans privés depuis l'époque de la « contre-réforme » de Wladislaw Gomul-
En elle-même, cette « contre-réforme » était inévitable, dans la mesure où la collectivisation de l'agriculture s'était effectuée auparavant contre la volonté manifeste des paysans, sous l'« ère Bierut » (6). Toute la tradition marxiste - depuis
DOBRO BYTU
DZIECKO POLSKE
A.D. 1981 Friedrich Engels dans ses articles de 1894 sur la paysannerie française et italienne jusqu'aux thèses de l'Opposition de gauche soviétique - s'inserit en faux contre toute collectivisation massive de l'agriculture sans une adhésion consciente des paysans. Quant à la collectivisation forcée de l'agriculture menée par Staline — - par le feu et le sang - en 1930-1933, elle a provoqué un désastre économique, social, politique et moral d'une telle ampleur que les conséquences n'en ont pas été surmontées en URSS qu'aujourd'hui, un demi-siècle plus tard. Face à cette catastrophe, même la crise économique polonaise actuelle apparaît comme un « moindre mal ».
Il n'est cependant nul besoin de choisir entre ces deux maux, le « grand » désastre ou la catastrophe limitée dans le temps. Il s'agit de comprendre la dynamique des contradictions économiques et sociales sous-jacentes au problème de l'interconnexion entre le taux de croissance de l'industrie nationalisée, le niveau des ouvriers, celui des paysans, la dynamique de croissance de l'agriculture coopérative et collective et la dynamique de croissance de l'agriculture privée. Ces cinq variables font partie d'équations ayant des solutions, à condition de comprendre que les. contradictions sont des contradictions réelles, qu'il faut chercher à les résoudre et non pas à les occulter par souci de quiétisme ou de « sécurisation »
Or, loin de s'engager dans une politique de solution graduelle de toutes ces contradictions, Gierek et leurs conséquences ont fini par les aggraver considérablement.
La politique agricole de l'« ère Gierek » a été caractérisée par la combinaison d'une collectivisation sournoise et d'un « cours vers le koulak ».
Collectivisation sournoise : il n'y avait pas d'attaque ouverte contre le secteur privé mais des manœuvres pour amener les paysans âgés (la majorité absolue) à céder leurs terres contre la promesse de retraites, qui ont déçu cependant les intéressés dans la mesure où elles sont restées en-dessous du minimum vital.
« Cours vers le koulak » : des paysans riches ont été encouragés à passer des accords de spécialisation avec des entreprises agro-alimentaires, accords leur garantissant des revenus élevés. Selon Trybuna Ludu du 19 novembre 1981, 60 000 à 70 000 paysans riches ont un chiffre d'af faires d'un million de zlotys par mois ou plus (un zloty valait 0,14 FF en 1981).
En accentuant la disproportion entre les investissements industriels et investissements agricoles, le « cours Gierek » a accentué le retard de la production agricole par rapport à celle de l'industrie, mettant ainsi en danger les plans d'exportation et d'approvisionnement de la population urbaine. Une politique irrationnelle de sous-investissement dans l'agriculture privée (qui, répétons-le, détient pourtant 80 % des terres) a encore aggravé la tendance à la stagnation de la production agricole. Les réactions de la bureaucratie devant la flambée des luttes ouvrières ont de même aggravé l'effet de des prix. Pour empêcher de nouvelles explosions de colère ouvrière, on a pratiquement bloqué les prix d'achat des produits agricoles, alors que les coûts de production des agriculteurs augmentaient, notamment sous l'effet de l'augmentation du coût de l'énergie. Plus que jamais, les matériaux de construction et les biens de consommation industriels ont été détournés des villages. L'engrenage est devenu infernal : cette politique a littéralement poussé à l'autoconsommation paysanne accrue, au ralentissement de la croissance de la production et à une crise de l'approvisionnement des villes.
Comme le secteur coopératif d'Etat dans l'agriculture était en outre d'une productivité insuffisante, il ne pouvait guere compenser cette faiblesse structurelle de l'économie polonaise. Ce secteur a rapidement créé les premiers goulots d'étranglement du projet Gierek. Avec la stagnation relative de la production agricole, on a constamment frôlé, à partir de 1976, la crise de ravitaillement, la menace de mécontentement et la baisse de l'effort au travail de la classe ouvrière. Tout le calcul du pour éviter le mûrissement de la crise de la dictature bureaucratique. Il a même fini par accélérer cette crise à partir de après l'avoir freinée en seulement pendant quatre ans.
Mais toute nouvelle tentative tendant à contourner encore une fois la paysannerie par un développement accéléré du secteur coopératif d'Etat s'est heurtée au réveil politique et social de la paysannerie, qui a accompagné, fût-ce avec retard, celui de la classe ouvrière après 1976, ainqu'à la naissance d'une sympathie
6. On peut découper l'histoire de la « Pologne populaire » en quatre grandes périodes, les chefs du parti régnant : l'« ère Bierut », allant de 1949 à 1956 : 1'« ère Gomul-
1956 1970: occupant la décennie 1970-1980, et l'ère post-Gierek, qui commence avec
spontanée, voire d'une alliance ouvrière et paysanne contre la bureaucratie. Edward Gierek - pas plus d'ailleurs que Stanislaw Kania ou que le général Jaruzelski — n'a osé frapper la paysannerie comme l'avaient fait Boleslaw Bierut ou Matyas Rakosy en Hongrie, pour ne pas parler de Staline. Ils savaient bien qu'ils risquaient une explosion sociale généralisée. La crise agricole s'est donc accentuée à partir de 1976 (7), aggravant à son tour la crise endémique de toute l'économie et finissant par deve. nir un des facteurs qui devait déclencher la catastrophe économique de 1980-1981.
EFFETS CUMULATIFS
DE LA GESTION BUREAUCRATIQUE Mais la cause dernière de la crise économique polonaise réside dans la nature même du système de gestion bureaucratique qui régit l'économie nationalisée depuis le début de la République populaire en Pologne. Ceux qui — partisans du « socialisme de marché » ou de l'identification de l'autogestion avec l'autonomie financière des entreprises et le recours généralisé aux mécanismes du marché - réduisent cette gestion aux seuls méfaits de l'hypercentralisation, évidemment incontestables, commettent une grave erreur de simplification. Une analyse aussi partielle, et donc erronée, ne débouche sur aucune proposition de solution valable, ni du point de vue des intérêts de la classe ouvrière ni de celui d'une véritable rationalité de l'économie planifiée.
Du point de vue des phénomènes de disproportion et de crise qu'il engendre, le système de gestion bureaucratique apparaît comme un mélange grossier de centralisation et de décentralisation excessives, l'une déterminant l'autre. En l'absence de démocratie socialiste, c'est-à-dire de contrôle et de vérification généralisés par en bas, tout excès de centralisation, loin de renforcer le Plan, renforce la tendance à l'« économie grise », aux décisions parallèles des directeurs d'entreprises, et rend la planification de plus en plus irréelle, au sens littéral du terme, La réalité échappe à la bureaucratie. Elle planifie dans le vide. Ce dont l'économie polonaise a besoin, ce n'est pas de moins de planification, c'est-à-dire de moins de coordination, mais de plus de coordination, dans le sens qu'à la place d'une planification tatillonne, inefficace, en partie irréelle, il faut instaurer une véritable coordination. Cela ne peut être qu'une planification, qu'une coordination portées par l'engagement, les décisions, les préférences consciemment exprimés par les travailleurs eux-mêmes. Seule l'autogestion ouvrière planifiée, coordonnée et démocratiquement centralisée peut fonder une vé ritable planification de l'économie socialisée. L'alternative, c'est l'arbitraire, la gabegie, l'incompétence et l'échec assurés.
Les experts économiques comme les syndicalistes de Solidarité ont attaché une énorme importance à la question de la transparence des prix. Ils ont insisté sur le fait que le système des subventions incontrôlables rendait tout le système économique opaque. On ne sait pas, on ne peut pas savoir si telle ou telle entreprise couvre réellement ses coûts de production les couvre. Ils ont raison. Aucune planification sérieuse n'est possible sans un système de prix transparent et sans un étalon monétaire stable.
Mais il n'en découle nullement que le redressement économique passe obligatoirement par la « vérité des prix de vente », c'est-à-dire par un système dans lequel les consommateurs d'aujourd'hui et de deques d'hier. Il en découle encore moins que le redressement économique passe nécessairement par la « rationalisation de l'emploi » (l'« excédent de main-d'œudes entreprises étant considéré comme une des causes majeures de leur « manque de rentabilité »).
Ce qui est jeu, ce n'est pas une question technique (à quel niveau faut-il rétablir l'équilibre et éliminer les disproportions : au niveau de chaque entreprise, de chaque branche productive prise séparément, ou au niveau de l'économie et de la société prises dans leur ensemble ?). C'est une question sociale : qui doit payer le prix de la gabegie bureaucratique ? La classe ouvrière, par une réduction de son
Get d'emploi? La petite bourgeoisie, par une réduction de ses re. venus ? La bureaucratie, par une réduction radicale de ses prébendes et privilé-
Quel fonds faut-il réduire ? Celui de la consommation productive (consommation des ouvriers et paysans producteurs) ?
investissements ? Celui de la consommation improductive (frais d'administration, d'Etat, de bureaucratie) ? S'il faut réduire les trois fonds à la fois, dans quelle proportion et avec quel coût social et politique ? La menace de réintroduire le chômage — les chiffres de 1,5 milion, volre de 2 millions de licenciements apres l'introduction de F« autonomie financière totale des entreprises » ont déjà été lancés — constitue une mesure d'affaiblissement et de démoralisation de la classe ouvrière, dont l'impact social et économique est facile à prévoir.
La gestion bureaucratique n'est pas seulement nuisible et inopérante qu'elle sape la planification et provoque des disproportions et des incohérences démultipliées. Elle est aussi la cause fondamentale de la faible productivité du tra-
7. Il faut signaler les graves inondations de 1978 et leurs effets sur la production agricole. Mais ces inondations ont été à leur tour au moins facilitées par la négligence dans les travaux d'entretien des digues, qui découlait de la disproportion entre les investissements dans l'industrie lourde d'une part, et ceux dans l'agriculture et les travaux d'infrastructure d'autre part.
8. Il n'y a pas moins de 40 services différents s'occupant du « contrôle social » et du dépistage des « crimes économiques », avec des effets dérisoires : seulement 5 % des crimes économiques seraient découverts (Damita Frey. « Les contrôleurs et les contrôlés ». Tygodnik vail et du rendement de plus en plus déficient des investissements. La gestion bureaucratique, tout en proclamant le principe de l'« intéressement matériel », c'est en réalité l'irresponsabilité généralisée au niveau de principe, l'incitation généralisée au moindre effort et à l'absence de toute initiative créatrice.
Il en est ainsi déjà du seul fait de la multiplicité des instances bureaucratiques elles-mêmes, qui se neutralisent les unes les autres et causent de constants embouteillages administratifs au niveau de l'exécution des décisions (ou plutôt de leur non-exécution) (8). Mais, ici, il faut faire intervenir un facteur encore plus important, qui résulte de la nature particulière, en économie nationalisée, des rapports entre la superstructure et la base sociale.
Dans une telle économie, le rendement des investissements est moins fonction de leur ampleur absolue et de leur contenu « technique » que de deux facteurs socio-économiques exogènes : d'une part, le taux de croissance du bien-être des travailleurs, c'est-à-dire le conscience, entre leur effort productif et l'effet mesurable et visible de cet effort sur leur propre vie quotidienne (9), et, d'autre part, le « taux de moralité sociale » (ou de justice sociale), c'est-à-dire le lien qui s'établit, à leurs yeux et dans leur conscience, entre ce même productif et l'effet de cet effort sur le degré d'inégalité, sur l'ampleur des privilèges et de l'arbitraire dans la société.
baissent ou stagnent à un niveau relatif bas, et plus réduit sera l'effort productif du travailleur, plus bas sera le rendement investissements, plus amples devront être les investissements pour obtenir un accroissement même infime du revenu national. Les travailleurs peuvent être atomisés, démoralisés, dépolitisés, personne ne les obligera à faire un effort désintéressé, façon continue et prolongée, pour le roi de Prusse ou pour le préfet de la voïvodie de Konin ... C'est là le talon d'Achille de la dictature bureaucratique dans tous les Etats ouvriers bureaucratisés. Et lorsque les travailleurs ne sont plus atomisés, le géant bureaucratique apparemment tout-puissant est paralysé. Or, la dictature bureaucratique a été caractérisée dès ses débuts par une inégalité sociale et cynisme social qui ont crû rapidement. Un peu freinés sous Wladislaw Gomulka, Demokratyczny, 11 mai 1980). Par contre, de petits lareins sont punis plus sévèrement que dans pratiquement tous les pays d'Europe. Un « récidiviste » qui, à deux reprises, avait volé deux bouteilles de lait, a été condamné à dix mois de prison (ITD, hebdomadaire illustré de l'Association des étudiants, novembre 1981).
9. Cet effet ne se mesure pas tellement en revenu monétaire, mais plutôt en satisfaction des besoins réels, tant par l'achat de marchandises désirées et par l'accês à des services sociaux de qualité : logement, laveries et restaurants publics, santé, crèches, enseignement, culture, loisirs, voyages, sans oublier les transports en commun urbains.
NIEZALEZNE SAMORZABNE
ZWIAZKI ZAWODOWE
Manifestation à Gdansk pour la légalisation de Solidarité. (DR) du moins pendant le début de son « ère » (10), ces phénomènes se sont considérablement accentués sous l'« ère Gierek ». La corruption, le marché noir, l'hypocrisie, le carriérisme se sont alors étalés impudemment.
Les privilèges bureaucratiques se sont considérablement (11), notamment du fait de leur imbrication avec les phénomènes amplifiés du « marché libre » et « parallèle », du commerce et de commerce avec l'Ouest.
Ces deux dernières années (19801981), la presse polonaise a publié tant de faits concrets et d'exemples précis à ce propos qu'il est inutile d'insister sur ce point. Le salaire des hauts fonctionnaires représente trois fois le salaire moyen et huit fois le minimum vital par personne (respectivement : 20 000 zlotys, 6 000 à zlotys et 2500 zlotys, début 1981) (12). Mais, avec les énormes avantages en nature, les magasins spéciaux, les chambres d'hôpital médicaux spéciaux, les villas et les « résidences secondaires » spéciales, les posside voyager à l'étranger et de se au trafic des devises et chandises étrangères, hauts bureaucrates peuvent être facilement multipliés par deux ou trois (les méchantes langues disent par quatre). Cela fait un écart de niveau de vie de sept à un pour le salaire moyen et de vingt à un par rapport au salaire minimum. Il ne faut pas s'étonner, dans ces conditions, du manque de respect et de la haine généralisés des travailleurs polonais pour la bande corrompue et incompétente qui les gouverne. Il ne faut pas s'étonner du mépris généralisé envers une prétendue « doctrine » qui couvre ce scandale par la formule du « rôle dirigeant du parti dans la construction du socialisme ». Beau « parti » et beau « socialisme » en vérité.
La bureaucratie aux abois a cherché des excuses en dénonçant certains directeurs de coopératives, des artisans, des petits « entrepreneurs libres » et des paysans riches qui gagneraient 100 000 zlotys par mois. Mis à part le fait que ces cas sont beaucoup plus rares que ceux des bureaucrates haut placés, la référence est elle-même révélatrice. Ainsi, pour la « morale communiste » récusant l'« égalitarisme petit-bourgeois », on mesure « ses » revenus et « son » niveau de vie non pas à celui des travailleurs mais à celui de la petite bourgeoisie cossue. Ce n'est pas pour rien que Lénine avait prédit que les hauts traitements des spécialistes bourgeois seraient source de démoralisation pour le
Get qu'il fallait les interdire strictement à tout membre du parti.
Aussi longtemps que ce climat ne sera pas balayé, il est illusoire de croire qu'on aura arraché les racines les plus profondes de la crise. Tout recours excessif aux mécanismes du marché — même si un conditions de pénurie - accentuera la démoralisation, la corruption et le cynisme au lieu de les effacer, car il accentuera l'inégalité et provoquera le chômage.
10. Ainsi, les « magasins spéciaux » pour bureaucrates ont-ils été fermés après l'arrivée au pouvoir de Wladislaw Gomulka en 1956, puis notamment sous forme de « magasins réservés au sein des magasins », comme le 3e étage du Centrum, le plus important grand novembre et 9 décembre 1980).
11. Un des plus grands scandales a été l'apparition de véritables quartiers de villas de luxe, baptisés par les masses Bermuda (prês de Wyszkow), Hilton (près de Bielsko-Biala), Ponderosa (près de Wroclaw), etc. A Przybrodzin, le lotissement consiste en 71 villas coûtant de 800 000 à 1,5 million de zlotys chacune (le salaire annuel moyen d'un ouvrier d'industrie est de 85 000 zlotys) (Slowo Powszechne, 1981). Le Premier ministre d'Edward Gierek, Piotr Jaroszewicz, s'est approprié pour son usage privé un château prés de Cracovie, pourtant classé officiellement monument national ...
12. Déclaration du vice-ministre Piotr Karpiuk à Dziennik Polski, 16 février 1981. Le salaire mensuel moyen est tiré de Trybuna Ludu, 22772 sont encore accessibles qu'à une petite minorité, des millions de bureaucrates grands et petits tendent à mettre le pouvoir à profit, avant tout pour assurer leur propre bien-être. De là L'immense égoïsme de cette
L'inégalité et le chômage sont des coups portés à la cohésion et à la conscience de classe du prolétariat, stimulant le « chacun pour soi », sapant la solidarité, allant à l'encontre de tous les mécanismes nécessaires au fonctionnement d'une économie socialisée. Ce système généralisé d'irresponsabilité, d'hypocrisie, de cynisme (13) et de manque de transparence des coûts sociaux réels, peut être consolidé par l'« économie de marché » comme il l'est par la gestion bureaucratique directe.
Seul le contrôle ouvrier publie le plus large, le plus intransigeant, disposant du libre accès à tous les mass media, peut im-
Get efficacement dévoiler tous les abus, dénoncer tous les privilèges, révéler tous les stocks détournés ou cachés, éviter tous les doubles emplois et gaspillages, peut permettre de mesurer efficacement l'effet de l'effort productif sur le niveau de vie des masses dans leur ensemble, pour toute la nation. Mais cela veut dire : démocratie socialiste, pouvoir couche sociale, sa forte cohésion, sa peur du sans bornes dans la répression de toute criti-
Les jeunes poumons bien portants trouvent irrespirable l'atmosphère d'hypocrisie inséparable de Thermidor, c'est-à-dire la réaction encore contrainte de se vêtir du manteau de la révolution » (Léon Trotsky, la Révolution trahie, 1937). Le professeur polonais Jan Szczepanski, membre du Conseil d'Etat, c'est-à-dire de la présidence collégiale de la République populaire de Pologne, tout en identifiant abusivement « socialisme » et dictature bureaucratique, n'hésite pas à écrire : « L'économie socialiste a été jusqu ici incapable de trouver (...) des efficaces pour convaincre les ouuriers de travailler de manière intensive et producti-
Society, Random House, New York, 1979). Là où nous voyons l'absence de corrélation entre l'effort productif et le niveau de vie (c'est-à-dire, en dernière analyse, entre l'effort productif de l'ouvrier et le pouvoir de contrôle et de décision sur la disposition des résultats), le technocrate ne voit que l'absence de corrélation entre l'effort productif et le salaire. Il plaide donc en faveur de l'austérité et de la suppression du droit garanti au travail (c'est-à-dire l'abolition du plein emploi). Le journaliste Marek Rymuszko décrit (Prawo i Wycie, 7 décembre 1980) la corruption et les pots-de-vin comme une « lèpre qui, partant de l'administration (c'est-à-dire de la bureaucratie) a envahi la société dans son ensemble».
politique des travailleurs, autogestion démocratiquement centralisée. Ni le règne des bureaucrates, ni le diktat du marché, mais la prise en main consciente et délibérée de toute la vie économique et sociale par les producteurs et les citoyens eux-
DES « MINI-REFORMES » DÉSASTREUSES Aux facteurs structurels qui ont causé la crise économique polonaise il faut ajouter un facteur conjoncturel : les effets désastreux des « mini-réformes », de l'absence de gestion cohérente de l'économie, depuis l'été 1980. Ces « mini-réformes » ont été le résultat combiné de l'enchaînement d'événements sur lesquels la bureaucratie avait perdu tout contrôle, de ses hésitations à mettre en place un « nouveau système de gestion » et de sa volonté de briser la montée révolutionnaire du prolétariat polonais par la pénurie et la faim, c'est-à-dire par le sabotage économique.
Les mesures prises par le pouvoir à partir des grèves de l'été 1980 ont fait la preuve d'une incohérence économique totale. D'une part, les revenus tant des ouvriers que des paysans ont été augmentés. D'autre part, les importations de matières premières, de pièces de rechange et de produits intermédiaires ont été quement réduites, par suite de la chute des exportations (surtout de charbon), du manque de devises qui en est résulté et des atermoiements des créditeurs occidentaux à accorder des crédits supplémentaires (14). La réduction des importations a abouti à une chute de la production. Il s'en est suivi un déséquilibre inflationniste des plus prononcés entre l'offre et la demande de marchandises, aboutissant à une véritable désintégration du marché. On a évalué le « découvert monétaire » inflationniste à 1 000 milliards de zlotys. La spéculation et l'agiotage ont fait leur apparition sur une grande échelle (des sources officieuses font état de 30 % de la production de viande qui passeraient par le marché « parallèle »), sapant en partie même la possibilité d'un rationnement égalitaire. Comme le gouvernement avait annoncé une « véritable » réforme économique, avec de « réelles » hausses de prix pour le 2 janvier 1982, aussi bien les fermes privées que les entreprises d'Etat ont eu intérêt à constituer des stocks « occultes » et à ne pas verser leur production courante sur le marché, pour pouvoir profiter de ces hausses annoncées. Le désir d'affaiblir le syndicat Solidarité par des queues interminables devant les magasins n'a certainement pas été étranger à ce calcul des bureaucrates, qui n'a pas été simplement économique.
L'aggravation de la dépendance technologique et de l'endettement à l'égard des pays capitalistes a manifesté son ampleur tout au long de l'année 1981, quand le gouvernement polonais a dû négocier sans cesse le renouvellement des emprunts venus à échéance par de nouveaux emprunts à des taux d'intérêt de plus en plus élevés. On connaît le chiffre de 27 milliards de la dette extérieure totale de la Pologne (dont selon le International Herald Tribune du 29 janvier 1982, plus de 16 milliards à 460 banques occidentales et 10 milliards à des gouvernements). La
Source : Neue Zürcher Zeitung, 24 décembre 1981. Etant donné que pratiquement rien n'a été remboursé en 1981 et que les intérêts doivent être ajoutés, ce sont près de 10 milliards de dollars qui sont dus pour la seule année 1982. Il n'est dès lors pas étonnant que les banques occidentales, un milliard de fois plus inquiètes pour leurs sous que pour les « droits de l'homme »,
- après le coup de force du 13 décembre - de la nécessité d'accorder un « plan Marshall » à la Pologne pour assurer sa « solvabilité » (le Monde, 3-4 janvier 1982). Et cela d'autant plus que le général Jaruzelski s'est empressé de payer 400 des 700 millions de dollars d'intérêts dus, et que c'est lui (et non le syndicat Solidarité) qui a demandé l'adhésion de la Pologne au Fonds monétaire international
Par ailleurs, l'absence d'approvisionnement en pièces de rechange, quelquefois de faible valeur (15), a suffi pour provoquer des chutes de production brutales dans quelques secteurs clefs (charbonnages, centrales électriques) qui se répercutent sur l'ensemble de l'économie et dont les effets, à eux seuls, expliquent en bonne partie la grave chute de la production en 1981.
Dans Trybuna Ludu du 19 novembre 1981, le ministre de l'Agriculture a admis qu'à partir de l'automne 1981 (sans parler de la phase antérieure), les ventes des paysans aux services de distribution étatiques avaient considérablement baissé L'Etat a cherché à arrêter ce mouvement en établissant, le ler novembre 1981, un nouveau système d'échange avec la campagne. Mais les termes de l'échange ainsi légalisés traduisaient de manière saisissante les ciseaux des prix : 1 zloty de biens industriels contre 5 zlotys d'animaux abattus. Selon la même interview du ministre de l'Agriculture, il faudra plusieurs années avant qu'il y ait suffisam-
14. Les banques occidentales, même en négociant - avec beaucoup de lenteur - l'étalelement des dettes polonaises échues en 1981 et 1982, ont insisté pour récupérer jusqu'au moindre centime dû en tant qu'intérêt sur la dette. Elles ont accru le taux d'intérét des préts reconduits et ont même saisi des avoirs polonais à l'étranger pour être sürs d'être payés, empêchant ainsi des importations vitales en Pologne, faute de devises disponibles (cf. notamment Winfried Wolf, Der lange Sommer der Solidarität, ISP-
1981, t. 2, p. 339-342 ; la revue Fortune, 7 septembre 1981; la dette la plus lourde est celle due aux banques ouest-allemandes et françaises, mais la Pologne doit aussi 1,5 milliard de dollars à des banques brésiliennes. Plus important est l'échéancier suivant: DETTES POLONAISES VENANT A ECHEANCE AU PROFIT DE PAYS IMPERIALISTES
Non garantis par l'Etat 1,9 milliard de dollars 2,3 milliards de dollars 1,3 milliard de dollars ment de produits industriels à vendre aux
Selon une dépêche de l'agence de presse polonaise PAP, reproduite par la Neue Zürcher Zeitung du 31 décembre 1981, malgré une bonne récolte de 20 millions de tonnes de céréales, les paysans privés n'auraient livré à l'Etat en 1981 que 50% des quantités de blé prévues par le Plan. Le déficit de pommes de terre par rapport aux besoins s'élèverait à 300 000
Les effets des « mini-réformes » incohérentes de la période 1980-1981 sont ajoutés aux effets de la crise structurelle pour provoquer le désastre économique qui frappe actuellement la Pologne. Mais l'arrière-fond de ce désastre -toute façon temporaire - ne doit jamais être perdu de vue. La Pologne d'aujourd'hui est devenue une grande nation industrielle, sans doute la dixième du monde, qui dispose d'une infrastructure industrielle développée, d'une agriculture potentiellement parmi les plus riches d'Europe, d'une classe ouvrière beaucoup plus nombreuse, beaucoup plus cultivée beaucoup plus qualifiée que celle de l'avant-guerre ou de l'immédiat après-guerre. Ce sont là des atouts qui restent disponibles pour avancer dans la solution de la crise et en direction du socialisme, à condition que la société soient libérées du carcan bureaucratique.
LA BOUCLE EST BOUCLEE
Au mois de novembre 1981, on a brusquement disposé des indications sur la réforme économique d'ensemble que la bureaucratie avait décidé de substituer aux « mini-réformes », après des mois de tergiversations, d'hésitations, de négociations et de marchandages. Alors qu'on s'en est formellement tenu aux projets Neue Zürcher Zeitung, 5-6 décembre 1981).
15. Selon le quotidien de Varsovie Zycie Warszawy du 4 novembre 1981, la production de machines à laver automatiques à l'usine Predom-Polar de Wroclaw a dû être arrêtée le 3 novembre. Perte : 1 400 machines pour une valeur de 16 millions de zlotys, par manque de cellules de préprogrammation, généralement fournies par l'usine Predom-Termet à Swiebodzice. Cette dernière aurait dû en arrêter la livraison, faute de rubans bimétalliques qui doivent être importés ... au prix de quelques milliers de dollars seulement.
coup de force du 13 décembre 1981 : moitié des marchandises et services achetés d'« autogestion », ceux-ci sont pour une bonne partie vidés de tout contenu, du fait que les matières premières et les produits intermédiaires continueront à être répartis et distribués centralement, à des prix fixés par les instances centrales.
En annonçant ces mesures, le professous-secrétaire chargé de la Réforme économique, a affirmé que la pénurie de devises convertibles empêcherait toute réforme de nature différente, et qu'il faudrait « des années » avant d'en arriver à la « vérité des prix »
Ces déclarations ont fait l'effet d'une douche froide sur les syndicalistes de Solidarité autant que sur les technocrates « libéraux ».
Elles impliquent manifestement le maintien d'un système de centralisation bureaucratique extrême, la possibilité de l'autogestion ouvrière démocratiquement centralisée étant farouchement rejetée par la bureaucratie dans son ensemble.
Mais le contexte social de cette réforme est précisé par les mesures annoncées par le gouvernement au début de janvier 1982, quelques semaines après le Manifestation du syndicat Solidarité rurale. (DR)
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NOWE DZE
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annonce d'augmentations de prix de 300 à 400 % des produits et des services de base, dévaluation radicale du zloty, avec une augmentation modeste des salaires de allocations familiales, ainsi que des primes accordées aux travailleurs effectuant des travaux pénibles (17). II s'agit de supprimer le marché noir en alignant sur lui les prix officiels. Loin de supprimer l'inflation, ces mesures ne font que l'officialiser. Elles seront sans doutes suivies, après un intervalle plus ou moins long, d'une réforme monétaire tendant à éponger le pouvoir d'achat « excé-
La portée de l'augmentation des prix entrée en vigueur n'en est pas moins terrible pour la classe ouvrière. Les prix du kilo de sucre et de viande, ainsi que celui de la tonne de charbon, ont quadrupé ; celui du beurre a augmenté de 350 % ; ceux du jambon et du hareng, ainsi que le tarif du gaz, ont triplé (18). Le prix d'un pull-over a été relevé à l'équivalent de la moitié du salaire moyen mensuel. Même en tenant compte des compensations (qui ne dépassent pas 20 % salaire moyen, sauf pour les mineurs), et même dans l'hypothèse où la
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par les travailleurs ne subissent que des hausses modestes ou pas de hausses du tout, l'abaissement du salaire réel est brutal. Ce salaire se situe maintenant aux environs de celui du mineur noir d'Afrique du Sud (pouvoir d'achat de 200 dollars ou de 1 200 francs français par mois).
D'après des sources officielles, rappar le quotidien Libération (30-31 janvier 1982), les hausses de prix (en moyenne 241 % pour les produits alimentaires) représenteraient l'équivalent de 391,5 milliards de zlotys. Or, la masse salariale est d'environ 1 100 milliards de zlotys. Les hausses représentent donc une réduction du pouvoir d'achat de l'ordre
Cela ne signifie pas que le niveau de vie soit tombé si bas. Car celui-ci est fonction non seulement du salaire réel, mais encore des versements de la Sécurité sociale et des autres dépenses sociales de l'Etat, ainsi que des biens de consommation accumulés (80 % des ménages polonais ont une télévision et un réfrigérateur) et des conditions de logement qui sont bien supérieures à celles de pays capitalistes à salaires équivalents. Il n'en reste pas moins vrai que l'« austérité » vient de frapper le prolétariat polonais avec une brutalité à la mesure même de la crise économique.
Du même fait, le sens social et économique du coup de force du 13 décembre 1981 s'éclaire singulièrement. Il ne faut certes pas tomber dans l'économisme vulgaire ni sous-estimer l'importance — absolument décisive - des échéances politiques auxquelles la bureaucratie était confrontée tout au long de l'année 1981 (19). Mais il est évident qu'il était impossible pour cette bureaucratie d'imposer une réforme économique (et des hausses de prix) dans son propre intérêt, aussi longtemps qu'existait un mouvement syndical totalement indépendant de l'Etat et capable d'organiser la défense du niveau de vie des travailleurs. Il fallait.done le désagréger et mettre la classe ouvrière dans l'impossibilité de se défendre de manière collective. C'est ce qui a été fait, en supprimant l'essentiel des conquêtes de l'été 1980, à la veille de la hausse des prix.
Plus que jamais, le dilemme reste clair et entier : ou bien blocage politique et économique de la marche en avant de la société polonaise vers le socialisme, par suite de la dictature bureaucratique ; ou bien déblocage et solution de la crise par le pouvoir des travailleurs.
Ernest MANDEL 2 février 1982. 16. Zycie Warszawy, 9 novembre 1981. 17. Le Monde, 3-4 janvier 1982 : Christian Science Monitor, 11 janvier 1982
18. Le Figaro, 29 janvier 1982. 19. Cf. l'éditorial « La contre-révolution bureaucratique », Inprecor numéro 115, du 21 décembre 1981 ; la déclaration du Secrétariat unifié (SU) de la IVe Internationale du 17 décembre 1981, « Solidarité avec les travailleurs polonais ! », Inprecor numéro 116, du 11 janvier 1982; la résolution du Secrétariat unifié (SU) de la IVe Internationale, « Révolution et contre-révolution politiques en Pologne ». Inprecor numéro 117, du 25 janvier 1982.