Inprecor 1974–2004

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« Nous, l'intelligentsia ..., nous n'avons pas eu le courage de freiner la radicalisation ... »

Inprecor n° 119, 22 février 1982 · p. 11-12 · 2 065 mots

Pologne Syndicalisme

La guerre polonaise de 1981 tire à sa (1939), des bastions isolés résistent encore, mais eux aussi vont tomber. La société ne trouvera pas en elle-même de forces nouvelles pour leur venir en aide. Telle est la réalité. L'occupation commence.

Aujourd'hui, nous pouvons mesurer combien les erreurs que nous avons commises étaient énormes, et à quel point

- militants et adhérents de Solidarité —, sommes responsables de ce désastre. Nous allons tous le payer très cher.

Pour certains d'entre nous, avons péché par naïveté en nous imaginant qu'il était possible d'arriver à un compromis durable avec ce pouvoir. Pour la majorité d'entre nous, nous avons pépar orgueil, sous-estimant notre adversaire et sûrs que nous étions forts au point de pouvoir lui dicter les conditions de sa capitulation. Les voix les plus sages au sein du syndicat — celles de Kuron, de Geremek, de Mazowiecki, des avocats Olszowski et Sila-Nowicki —, de ceux qui luttent contre ce pouvoir non pas depuis un an mais depuis des décennies et qui, appréciant sa force de manière réaliste, appelaient à l'autolimitation de la révolution et à la consolidation des positions acquises, n'ont pas été prises au sérieux. Et cela pas seulement par les militants radicaux, mais par tous.

Nous avons tous appuyé, par des résolutions, la tactique choisie par la Commission nationale (KK) de Solidarité, et nous n'avons pas mis l'accent sur l'orage qui approchait et qu'il était plus facile de voir venir de la place du militant de base du syndicat. Au sein de Solidarité, le courant ouvrier radical a triomphé : ce sont les jeunes militants des grandes entreprises qui ont donné le ton. Les experts ont été écartés pour leur esprit conciliateur. L'expression la plus achevée de cela a été l'attaque portée contre Kuron durant la deuxième session du ler Congrès national de Solidarité.

NOUS, L'INTELLIGENTSIA ...

Nous, l'intelligentsia — par nature timorée - nous n'avons pas eu le courage de freiner la radicalisation, persuadés que notre point de vue n'était pas important, que c'était la volonté des grandes entreprises qui devait prévaloir. Induits en erreur par la liberté, par la paralysie apparente du pouvoir, par le niveau lamentable de ses cadres et de sa propagande, nous avons eu l'illusion que ce n'était plus qu'un mort-vivant qui, d'un moment à l'autre, allait se désintégrer de lui-même, guil suffirait de taper du pied. Nous

"Nous l'intelligentsia...

nous n'avons pas eu le courage de freiner avions oublié, ou nous ne savions pas, que ce pouvoir est et a toujours été comme ça, que sa force repose sur deux réalités : l'armée et la milice. Là, il n'y avait pas eu d'épuration ; là, on se préparait calme-

On voit aujourd'hui que l'affrontement avec la société a été préparé sur l'exemple de Koutouzov (1) et de la police secrète tsariste, l'Okhrana, et amélioré par l'expérience du maintien sous le joug de 300 millions d'hommes entre le Bug (2) et le Pacifique. La tactique de Koutouzov était d'attirer l'ennemi vers l'inté. rieur du pays et de l'épuiser, sans compter le prix que devait payer sa propre société. De la même façon, notre jeune syndicat a été attiré dans nombre de conflits secondaires, qui ont épuisé nos forces et notre ardeur. Nous avons lutté pour les samedis libres, pour Bydgoszcz, pour Lubogora, pour les tickets et pour WSI-Radom (3), pour des dizaines de problèmes secondaires. Nous étions au bord de l'épuisement. L'économie s'effondrait. Nous avons oublié les problèmes proprement syndicaux, et le pouvoir provoquait des conflits sans cesse nouveaux et des négociations répétées.

Cela a été particulièrement évident au cours de la dernière période, lorsque le pouvoir, face aux propositions constructives du syndicat, comme celle d'un Conseil social de l'économie nationale, ne réagissait pas de manière négative, mais temporisait en faisant traîner les discussions en longueur. Ils attendaient l'hiver (comme Koutouzov) et la fin des préparatifs militaro-policiers. L'armée, avec ses groupes opérationnels, a préparé le terrain. L'attaque contre l'Ecole des pompiers de Varsovie a été un test de la vigueur des réactions de la société face à l'emploi de la force. Quand Jaruzelski discutait avec le primat de Pologne, Mgr Glemp, et Walesa sur l'entente nationale, les enveloppes portant mention « Eléments » et contenant les listes des personnes à interner étaient déjà entre les mains des directions départementales de la police. Il est difficile de juger à quel point l'échauffement des esprits durant la dernière période, alors que les préparatifs

Le Feld-maréchal russe Mikhail Koutouzov (1745-1813) fut nommé commandant supréme après la pénétration des troupes napoléoniennes en Russie. Evitant dans un premier temps d'affronter la Grande Armée, il fut battu à la bataille de Borodino sur la Moskova et abandonna Moscou. La guérilla des Russes et les rigueurs de l'hiver finirent par obliger Napoléon à se retirer. Koutouzov, poursuivant les Francais en retraite, remporta la bataille de Smolensk avant d'attaquer sur la rivière Bérézina, où la radicalisation.

de l'Opération « Eléments » étaient déjà terminés, a été le fait d'une provocation. Ce n'est pas sans raison que la télévision a diffusé à plusieurs reprises le film sur la Hongrie (en insistant sur les pendaisons

Une chose est sûre : on a fabriqué à une échelle gigantesque des lettres et des instructions qui devaient prouver que Solidarité préparait un putsch sanglant. On a pu avoir confirmation de cela dans diverses régions du pays. A Tychy, on a montré aux directeurs d'entreprise membres du parti une liste de noms de membres du parti devant être fusillés et une instruction selon laquelle devait être réouvert pour les autres le camp de concentration d'Auschwitz. A Cracovie, montré des listes analogues — de 15 00016 000 personnes et des instruct ›ns tendant à la liquidation de familles entières, préalablement désignés — à des directeurs, à des familles de miliciens et à des membres de l'appareil. Dès le 15-16 décembre, des inconnus ont massivement les portes des appartements à Cracovie. A toute personne ayant lu les exploits de l'Okhrana, une telle provocation peut même paraître simpliste. Mais elle en impose par son ampleur.

Mais le but a été atteint. D'une ma nière simple, les principaux fondements du pouvoir, l'armée, la milice et l'appareil du parti ont été terrorisés. Maintenant, ce type de matériel est exposé comme ayant été trouvé dans les archives des directions régionales de Solidarité et doit servir à discréditer les dirigeants du syndicat aux yeux des militants. Il va sans doute servir à justifier l'emprisonnement ou condamnation à mort des dirigeants les plus actifs. Il est difficile de fusiller Kuron sous prétexte qu'il conseillait un compromis dans l'affaire du choix des directeurs d'entreprises et, emprisonné depuis le 13 décembre, il ne tombe pas sous le coup des lois d'exception. Mais on peut le faire sous prétexte qu'il planifiait une nuit de la Saint-Barthélémy pour les membres du Comité central du POUP. Heureusement, nous sommes au cœur de l'Europe et c'est pourquoi on utilise les l'armée napoléonienne échappa de justesse à l'anéantissement. Nommé commandant en chef de l'armée russo-prussienne, Koutouzov envahit la Pologne en janvier 1813 et il y mourut en avril de la même année.

2. La rivière Bug délimite la frontière entre la Pologne et l'Union soviétique sur quelque 300 km.

3. WSI-Radom, grande école d'ingénieurs.

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gaz et les matraques dans la lutte contre nombre de militants de Solidarité et s'en le peuple, et non pas le napalm.

DEUX LIGNES D'ACTION

Mais les autorités sont conscientes que, pour en finir avec la résistance de la société pour plusieurs années, il faut éliminer des centaines de militants parmi les plus actifs. Comment défendre Solidarité et nos propres amis ? Nous ne vaincrons pas avec des cocktails molotov contre les chars. C'est notre propre histoire qui nous l'apprend. Deux lignes d'action se dessinent :

- Il faut démasquer et crier à la face du monde la provocation décrite plus haut. Cela rendra plus difficile la condamnation de nos copains et nous nous ferons des alliés au sein de la base de l'appareil du pouvoir, parmi les membres du parti, les miliciens et les soldats, dont certains comprennent deja qu'ils ont été floues et manipulés. Il faut gagner ces gens à la société.

Il y a, dans les bas-fonds du pouvoir, des tueurs professionnels. Chaque société dispose d'une telle lie au service de ceux qui paient pour faire le sale travail. Nous y incluons les tueurs professionnels de la vérité qui, comme les rats, sont sortis de leurs trous - de Rzeczywistosc, Plomienie, Zolnierz Wolnosci et Trybuna Ludu (4) -, et ont conquis les médias. Mais c'est un groupe restreint dans la partie de la société qui a été jetée contre nous.

- Il faut nous réorganiser, mais tranquillement, sur la base d'une stricte clandestinité et en nous appuyant sur les meilleurs exemples de l'AK (5). Notre but est le même. La société organisée doit attendre la prochaine occasion et user l'ennemi en limitant nos propres pertes. Il faut le faire avec la pleine conscience du fait qu'il y aura des victimes. Certains d'entre nous perdront leur travail, seront emprisonnés et peut-être même périront. Ceux qui avoir conscience des « pierres jetées par Dieu sur la barricade (6) ». Les formes d'action seront plus riches que pendant l'occupation nazie. Il y a des formes d'action collectives évidentes : pratiquer le petit sabotage, l'enseignement clandestin, lutter contre les collabos, démasquer les indicateurs de la police politique.

Mais ce qui peut être notre arme commune, c'est la résistance massive de type non violent, les grèves de la faim, les grèves « à l'italienne », les grèves passives, le refus total de collaborer.

La stratégie du pouvoir est claire : mettre à genoux la société, la terroriser, la priver de ses dirigeants. Le pouvoir cherche de cette façon à se gagner l'appui de cette partie de la société pour laquelle l'ordre et la nourriture sont des valeurs suprêmes et, par la même, qui est prête à soutenir tout putsch de type fasciste. Ils vont s'ettorcer, par tous les moyens possibles, d'amener a collaborer le plus grand servir pour réactiver Solidarité avec ses drapeaux et ses insignes, mais suffisamment collaborationniste et non authentique pour que la société ne s'y reconnaisse pas et en soit ainsi encore plus désintégrée. Le rôle clef dans tout cela est tenu par Walesa, le symbole vivant de Solidarité. Son attitude actuelle en fait déjà un

Notre atout le plus important aujourd'hui est que la Pologne a été conquise avec les mains de ses fils. Mais les soldats vont rentrer à la maison et là, les familles leur expliqueront ce qu'ils ont fait. Les nouveaux appelés le comprennent déjà. Même les ZOMO (7) n'ont pas été capables d'attaquer les gens sans être dopés. A Gdansk, le 16 décembre, ils n'avaient pas été dopés et les manifestants les ont fait fuir. C'est pourquoi, sous le monument (8) à Gdynia, ils avaient été dopés et le sang a coulé. N'oublions pas que même les ZOMO sont nos frères et font partie de nos alliés potentiels. Eux aussi ont des familles. Quand ils comprendront qu'ils ont été floués et qu'on les a manipulés comme des animaux enragés, leur ardeur faiblira. Il y a trop peu de tueurs à gages dans ce pays pour réduire en esclavage 35 Scène de la grève d'août 1980 aux chantiers navals de Gdansk. (DR)

millions de personnes. C'est pour cela qu'ils ont utilisé la ruse.

Si nous sommes capables de réagir et, au lieu de nous mettre encore une fois à dos la base du pouvoir, si nous commençons à l'attirer à nous, la victoire est certaine sans que le sang coule. Alors, laissons-là les cocktails molotov et prenons les ronéos.

Solidarité est né du sang des ouvriers tombés en décembre 1970. De notre peine naîtra un jour un ouragan qui balayera cette partie de l'Europe.

Fin décembre 1981. 4. Rzeczywistosc, publication liée au cercle Grunwald : Plomienie, revue stalinienne antisémite comme la précédente : Zolnierz Wolnosci (Soldat de la liberté), organe de l'armée : Trybuna Ludu, quotidien du Comité central du POUP.

5. AK : Armée intérieure de la résistance polonaise durant la Seconde Guerre mondiale.

6. Référence à un livre du même titre et racontant, sur le mode nationaliste et patriotique, les premiers pas de la résistance polonaise à Poccupation nazie. Publié dans la clandestinité pendant la guerre, il n'a été réédité qu'après 1956.

7. Equivalent des CRS français. 8. Monument à la mémoire des victimes des massacres de 1970.

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